Part 13
--Bien plus, disait le placeur, songeant à votre naissance illégitime, je poursuivais le plus magnifique roman. Avant 93, tout bâtard, vous le savez, était tenu pour gentilhomme. Connaissez-vous votre père? Non. Qui vous dit qu'il ne porte pas un des grands noms de France et qu'il n'a pas, pour rehausser l'éclat de son écusson, 500,000 livres de rentes? Peut-être, en ce moment, vous fait-il rechercher pour vous donner sa fortune et son nom. Cela vous plairait-il d'être duc?
--Monsieur, balbutia Paul, monsieur...
B. Mascarot éclata de rire.
--Nous n'en sommes encore qu'aux suppositions, fit-il.
Le jeune homme ne savait que penser.
--Enfin, monsieur, demanda-t-il, qu'exigez-vous de moi?
Le placeur redevint sérieux.
--J'exige l'obéissance, répondit-il. Une obéissance passive, absolue, immédiate, sans réflexions, sans examen.
--J'obéirai, monsieur, mais, de grâce, ne vous jouez-vous pas de moi?
Au lieu de répondre, B. Mascarot sonna Beaumar, qui parut.
--Je te laisse seul, dit-il, je vais chez Van Klopen.
Puis se retournant vers Paul:
--Je ne plaisante jamais, lui dit-il, et aujourd'hui même vous en aurez la preuve. Nous allons aller déjeuner ensemble au restaurant; j'ai à causer avec vous, et après...
Il s'arrêta pour jouir de la surprise de Paul, et ajouta:
--Après, je vous montrerai la jeune fille que je vous destine: il faut bien que je sache si elle vous plaît.
XI
Ce n'est pas sans mille bonnes raisons que le jeune M. Gaston de Gandelu, ce miroir de la nouvelle chevalerie parisienne, s'était récrié, lorsqu'il avait découvert qu'André, un peintre de genre, ignorait jusqu'à l'existence du sieur Van Klopen.
Ce surprenant industriel jouit, on peut le dire, d'une renommée européenne.
Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur ses factures, illustrées de médailles conquises à toutes les expositions.
On lit d'un côté: _Breveté de S. M. C. la reine d'Espagne_, et de l'autre: _Fournisseur des cours du Nord_.
Mais Van Klopen n'est pas Alsacien, ainsi que le disait l'intelligent Gandelu, lequel estime, probablement, que l'Allemagne est un arrondissement de l'Alsace; Van Klopen est bel et bien Hollandais.
Vers 1850, cet homme intelligent, établi tailleur au centre de sa ville natale, coupait dans des draps achetés à crédit ces vastes habits et ces redingotes monumentales qui prêtent aux bourgmestres de Rotterdam une dignité si particulière.
Le métier ne lui réussit pas.
Déclaré en faillite après des opérations troubles, il fut forcé de fermer boutique et de fuir pour échapper à la rancune de ses créanciers.
A Paris, ce centre fiévreux de toutes les concurrences, il semblait destiné à mourir de faim. Point.
On le vit, un matin, louer, rue de Grammont, un appartement de 26,000 francs par an, écrire fièrement sur deux plaques de marbre, de chaque côté de la porte:
VAN KLOPEN
_Tailleur pour Dames_
Puis, dans ses réclames, répandues à profusion, il se déclarait le «régénérateur des modes», et se décernait le titre «d'arbitre souverain des élégances féminines» et de «couturier des reines».
Quel audacieux avait déposé le germe de ces idées au fond de la cervelle de l'épais Hollandais? Quels capitalistes lui fournissaient les fonds? Il ne l'a jamais dit.
Le fait est que, pour commencer, la tentative eut peu de succès.
Un mois durant, Paris se tint les côtes en songeant aux bouffonnes prétentions du «Régénérateur de Rotterdam».
Lui laissait rire, courbant la tête sous l'orage des quolibets.
Il avait grandement raison.
Ses prospectus multipliés venaient de lui amener les deux clientes qui devaient sonner les premières fanfares de sa gloire.
L'une était une fort grand dame, plus aventureuse et plus excentrique encore que noble, la duchesse de Sairmeuse.
L'autre n'était rien moins qu'une illustration du demi-monde, la belle Jenny Fancy, que protégeait alors le comte de Trémorel.
Il est certain qu'il composa pour elles des toilettes qui s'éloignaient prodigieusement de tout ce qu'on avait fait ou rêvé jusqu'alors.
De ce moment, il était lancé. Le succès lui arriva comme il arrive à Paris: foudroyant. Et pour comble, le choeur immense des femmes de chambre qui semblaient s'être donné le mot, chantait ses louanges...
Aujourd'hui, la réputation de Van Klopen peut braver toutes les concurrences, défier toutes les tentatives.
Il en est réduit à refuser des commandes.
--J'aime à choisir mon monde, dit-il, à trier mes pratiques.
Et il choisit, et il trie!... Monsieur a ses caprices.
C'est pourquoi les plus nobles et les plus riches briguent l'honneur d'être habillées par lui.
Les plus fières ne rougissent pas de le voir scruter les mystères de leur taille. Elles lui confient des secrets qu'elles n'avouent pas à leur mari. Elles supportent très bien que ses larges et grosses mains se promènent sur leurs épaules pour en prendre la mesure.
C'est la mode!...
Ses salons sont comme un terrain neutre où se rencontrent, se confondent, se mêlent, se provoquent du regard les femmes de tous les mondes.
Peut-être est-ce un des éléments de la vogue.
Mme la duchesse de R... n'est pas fâchée de voir de près la célèbre Bischy, pour qui le baron de N... s'est brûlé le peu de cervelle qu'il avait. Peut-être, en prenant son tailleur, espère-t-elle prendre quelque chose de ses séductions.
De son côté, Mlle Diamant qui gagne, c'est connu, cent écus par an aux Délassements, éprouve une délicate jouissance à écraser, par les splendeurs de ses commandes, les grandes dames dont sa victoria croise les équipages autour du lac.
Entre ces clientes si diverses, l'adroit Van Klopen tient égale la balance de ses faveurs. Aussi est-il le plus choyé, le plus adoré des hommes.
Que de fois il a entendu de belles bouches dédaigneuses lui dire:
--D'abord, mon petit Klopen, si je n'ai pas ma robe pour mardi, je me meurs!...
L'hiver, les soirs de grandes fêtes, les équipages font queue dans sa rue.
Entre neuf heures et minuit, deux cents femmes prennent d'assaut sa maison, jalouses de se faire attacher la dernière épingle de la main du maître, ambitieuses de son sourire approbateur.
Lui, grave, froid, impassible, le cigare aux dents quelquefois,--tout lui est permis,--il regarde défiler le brillant escadron. Il est sobre d'éloges. Il sait qu'un «très bien» de sa bouche enivre l'élue et désole vingt rivales.
Mais il a su s'attacher sa clientèle par des liens moins fragiles que ceux de la vanité.
Quand il a pris ses renseignements, si on lui offre des garanties sérieuses, il fait crédit.
Oui, il donne à crédit non seulement ses façons, mais encore les étoffes. Au besoin, il ferait entendre raison à des fournisseurs récalcitrants; à la rigueur, il prête de l'argent.
Aussi, en ces jours de sarabande furieuse de l'anse du panier conjugal, le tailleur pour dames est la terreur des maris.
Honnêtes maris! Ils dorment sur les deux oreilles, ils admirent l'ordre, l'économie, le savoir faire de leur femme, et, tout à coup, atroce réveil, le flegmatique Hollandais apparaît une facture de 20,000 francs à la main.
Que faire? Payer.
Oui, payer ou plaider, car il plaide, Van Klopen. N'a-t-il pas fait, à la même audience, comparaître la brillante marquise de Reversay et l'aventureuse Chinchette, celle-là, précisément, qui périt si misérablement il y a trois mois!...
La marchande à la toilette, qui exploite les misères des filles, reculerait devant les manoeuvres de cet usurier de la soie et du velours.
Malheur donc à la femme qui se laisse prendre au piège du crédit qu'il tend. La femme qui lui doit mille écus est perdue, car elle ne peut dire jusqu'où elle descendra pour chercher de l'argent quand on lui en réclamera.
Pourtant, on trouve bien des noms honorables sur ses livres!...
Est-il surprenant que tant de prospérités aient tourné la tête de Van Klopen? Le contraire serait incroyable.
Il est donc gras, rose, impudent, vaniteux, cynique!... Ses flatteuses vont jusqu'à dire qu'il a de l'esprit.
Tel est, aussi exactement que possible, l'homme chez lequel B. Mascarot et son protégé Paul Violaine se rendaient après un long déjeuner chez Philippe.
La tenue de la maison de Van Klopen mérite une mention. Un tapis superbe, posé à ses frais, habille l'escalier jusqu'au premier étage qu'il occupe.
Dans l'antichambre, très vaste, deux chasseurs en grande livrée, reluisants d'or, étaient assis près des bouches du calorifère.
A la vue de B. Mascarot, ils se levèrent respectueusement, et l'un d'eux s'empressa d'éviter au placeur la peine d'une question.
--M. Van Klopen travaille en ce moment avec Mme la princesse Korasof, dit-il; mais dès qu'il va savoir que monsieur le demande, il se dérangera. Monsieur veut-il prendre la peine de passer dans les appartements particuliers de monsieur?...
Le beau chasseur se mettait déjà en mouvement; B. Mascarot l'arrêta.
--Nous ne sommes pas pressés, dit-il, nous attendrons dans le grand salon avec les clients. Y a-t-il beaucoup de monde?
--Une douzaine de dames au moins, les bals donnent...
--Très bien, cela me distraira.
Aussitôt, sans attendre la réplique du chasseur, B. Mascarot tourna le bouton de cristal d'une porte à deux battants et poussa Paul dans la vaste pièce que le facétieux Van Klopen appelle sa «salle des Pas-Perdus.»
Ce salon, superbement décoré, doré, ornementé, peinturluré, est d'un goût exécrable; mais il surprend par une particularité bizarre.
Le papier des murs disparaît entièrement sous une prodigieuse quantité de petites aquarelles représentant des femmes en toilettes variées.
Chaque tableau a sa légende, et si on s'approche, on lit avec les noms en toutes lettres:
_Robe de Mlle de C..., pour un dîner à l'ambassade russe;_
_Garnitures de la marquise de V..., pour un bal à l'Hôtel-de-Ville;_
_Costume d'eaux de Mlle H... de R..._
_Péplum de Mlle S..._
C'est le tailleur lui-même qui a imaginé ce moyen de léguer ces conceptions à la postérité.
Tel qu'il est, ce salon surprit si bien Paul par sa magnificence, que, décontenancé, ébloui, il restait sur le seuil, n'osant avancer, n'apercevant pas de siège où s'asseoir.
Mais B. Mascarot a du sang-froid pour deux.
Saisissant son protégé par le bras, il l'attira près de lui sur un canapé en murmurant à son oreille:
--De la tenue, morbleu! l'héritière est là!
L'entrée de B. Mascarot et de son protégé, dans la «salle des Pas-Perdus» de l'illustre Van Klopen, avait presque fait scandale.
Il est si rare qu'un homme ose pénétrer dans ce sanctuaire des élégances, que toutes les belles dames qui attendaient patiemment le bon plaisir du roi des couturiers furent stupéfaites et comme saisies de la témérité de ces intrus.
L'impression était peut-être augmentée par la surprenante beauté de Paul, cet adolescent aux yeux tremblants, plus timide et plus rougissant qu'une vierge.
Les conversations avaient cessé comme par enchantement, et sous le feu d'une douzaine de paires d'yeux, sentant ses joues brûlantes, Paul perdait contenance, tourmentait son chapeau comme un paysan devant un tribunal, et n'osait lever la tête.
Cette confusion ne pouvait convenir à l'honorable placeur.
Il avait amené son protégé pour voir: il voulait qu'il regardât.
C'est qu'il n'était pas intimidé, lui, par cette imposante assemblée.
Dès en entrant, il avait salué à la ronde avec les grâces surannées d'un mirliflor de 1820, et maintenant, sur son canapé, il semblait aussi à l'aise qu'à son agence, au milieu de ses cordons bleus.
L'imperturbable assurance de B. Mascarot tient, c'est lui qui l'avoue, à son mépris profond de l'humanité et à ses lunettes.
Si on savait au juste quels services peuvent rendre ces verres de couleur derrière lesquels s'abritent et se cachent toutes les impressions, l'univers entier chausserait des lunettes bleues.
Cependant le bon placeur voulut laisser à son protégé quelques minutes pour se remettre et aussi pour s'habituer à l'atmosphère tiède et trop chargée de parfums du salon.
Mais, à la longue, voyant que Paul s'obstinait à rester le nez dans son gilet, légèrement, du coude, il lui poussa le bras.
--C'est donc la première fois, lui dit-il à l'oreille, que vous voyez des femmes en grande toilette? Avez-vous peur?
Paul fit un effort pour se redresser.
--Regardez à droite, murmurait Mascarot, entre le piano et la fenêtre... c'est elle!
Près de la fenêtre, à côté de sa femme de chambre, était assise une toute jeune fille qui paraissait avoir dix-huit ans à peine.
Elle n'était pas aussi jolie que l'avait annoncé l'estimable placeur, mais sa beauté avait quelque chose de vif, d'étrange, d'inquiétant, même pour l'observateur.
Elle était petite, mignonne, frêle en apparence et très brune.
Ses traits manquaient de régularité, mais ses cheveux noirs et lumineux semblaient lancer des gerbes d'étincelles; ses yeux, d'un bleu sombre, avaient d'irrésistibles langueurs. La pourpre de ses lèvres un peu charnues affirmait les ardeurs du sang qui y affluait, aussi sûrement que son front bombé trahissait une opiniâtreté exagérée jusqu'à l'absurde.
Tout, en elle, respirait la passion, ou plutôt elle paraissait être la passion même.
Il fallut à Paul un appel énergique à sa volonté pour prendre sur lui de la regarder.
Cependant, il osa: leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux en même temps tressaillirent comme au choc de la même batterie électrique.
Paul demeura immobile fasciné. Quant à la jeune fille, si violente fut son émotion, qu'elle se détourna brusquement, craignant d'être remarquée.
Mais personne ne songeait à observer.
La conversation avait repris son cours, et toutes les clientes du célèbre Van Klopen écoutaient avec une religieuse admiration une jeune dame aux airs évaporés qui décrivait une de ses dernières toilettes de bois.
--C'était renversant, disait-elle, et il n'y a que Klopen pour des créations pareilles. Toutes ces demoiselles à calèches à huit ressorts étaient furieuses. Je tiens du marquis de Croisenois que Jenny Fancy en pleurait de rage. Imaginez trois jupes vertes, de nuances différentes, découpées et étagées...
L'excellent Mascarot ne s'intéressait pas à la description.
Il avait épié et il avait vu.
Le frémissement des deux jeunes gens fit monter un sourire à ses lèvres flétries.
--Eh bien? demanda-t-il à son protégé.
Paul eut quelque peine à étouffer une exclamation d'admiration.
--Adorable! murmura-t-il.
--Et millionnaire!... insista le placeur.
--Elle n'aurait pas un sou qu'on serait encore fou d'elle.
B. Mascarot toussa et éprouva le besoin de rajuster ses lunettes.
--Maintenant, pensa-t-il, je te tiens, mon garçon! Que ton émotion soit feinte ou réelle, que tu adores la femme ou la dot, peu importe; tu passeras partout où je voudrai.
Sur cette paternelle réflexion, il se pencha de nouveau vers son protégé.
--Voulez-vous savoir son nom? souffla-t-il.
--Oh! dites, je vous en prie.
--Flavie.
Paul était en extase. Il osait maintenant regarder la jeune fille, elle s'était un peu détournée et il pensait, oubliant le jeu des glaces, qu'elle ne pouvait le voir.
La jeune dame ne tarissait toujours pas.
--C'est navrant! disait-elle, ce qui arrive à cette pauvre comtesse de Luxé qui est un ange. Oui, mesdames, elle mettait des tirettes à ses jupes et faisait teindre ses robes. Elle économisait. Quelle duperie! Pendant ce temps, M. de Luxé faisait des folies pour une demoiselle des Bouffes. En apprenant cela, elle a failli mourir de douleur, et moi, j'ai juré que si mon mari est jamais ruiné, ce sera par moi et non par une autre.
Elle s'interrompit.
La porte du fond s'ouvrait avec fracas, et Van Klopen, en personne, apparaissait dans sa gloire.
Il a cinq pieds et demi; il est large plus qu'à proportion; sa face rouge tient registre des petits verres qu'il boit; il a l'oeil insolent, la voix doucereuse et le pur accent de Rotterdam.
Comme toujours, il portait un coin de feu de velours grenat, avec jabot et manchettes de dentelles. Un énorme diamant étincelait à son doigt.
--De laquelle de ces dames est-ce le tour? demanda-t-il.
C'était le tour de la dame évaporée; elle se levait déjà, lorsque le grand couturier l'arrêta d'un geste.
Il venait d'apercevoir B. Mascarot, et s'avançait vers lui avec un empressement marqué.
--Comment, c'est vous, cher monsieur, qui êtes là, disait-il, on vous a fait attendre, oh!... que d'excuses!...
Il y eut un murmure dans l'assemblée, mais si léger, si léger!...
--De grâce, prenez la peine de passer dans mon cabinet, poursuivait Van Klopen; monsieur est avec vous? très bien; passez, messieurs, passez...
Il entraînait, tout en parlant, B. Mascarot et son protégé; il les poussait devant lui.
Il allait se retirer sans une excuse, quand une des clientes bondit jusqu'à lui et le poussa presque de force dans le corridor, tirant la porte après elle.
--Monsieur, disait-elle, au nom du ciel, un mot.
Van Klopen la toisa d'un air ennuyé.
--Qu'y a-t-il encore? demanda-t-il.
--Monsieur, c'est demain l'échéance du billet de 3,000 francs que je vous ai souscrit.
--C'est fort possible.
--Eh bien! je n'ai pas d'argent pour le payer.
--Ni moi non plus.
--Je viens pourtant vous conjurer de me le renouveler, à deux mois, monsieur, à un mois même, aux conditions que vous voudrez...
Le tailleur pour dames haussa les épaules.
--Dans deux moi, fit-il, vous serez encore moins en mesure qu'aujourd'hui. Si le billet n'est pas acquitté demain, on poursuivra...
--Mon Dieu!... mais alors mon mari saura...
--J'y compte bien, et je sais qu'il paira.
La malheureuse femme était glacée d'effroi.
--Oui, dit-elle, mon mari paiera, mais je suis perdue, moi.
--Je n'y puis rien, j'ai des associés...
--Oh!... ne me dites pas cela, monsieur, je vous en supplie... sauvez-moi. Mon mari a déjà payé mes dettes trois fois, et il m'a juré... s'il ne s'agissait que de moi!... Mais j'ai des enfants, mon mari est capable dans sa colère de me les retirer... Par pitié!... monsieur, mon bon monsieur Van Klopen...
Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était presque à genoux.
L'illustre couturier restait de glace.
--Quand on est mère de famille, prononça-t-il, on prend une couturière à la journée, il y en a qui bâtissent des robes charmantes.
Elle essaya pourtant encore de le toucher, elle lui avait pris les mains, pour un mot elle les eût portées à ses lèvres.
--Monsieur, si vous saviez... je n'oserai jamais rentrer chez moi... je n'aurai pas le courage d'avouer à mon mari...
Van Klopen eut un ricanement d'un épouvantable cynisme.
--Eh bien! dit-il, si votre mari vous fait peur, adressez-vous à un autre!...
Et se dégageant brutalement, abandonnant la malheureuse dans le couloir, il rentra dans son cabinet où l'attendaient Paul et Mascarot.
Il était vraiment mécontent, l'arbitre des élégances, et la preuve c'est qu'il ferma la porte de son cabinet avec une violence éloignée de son caractère et de ses habitudes. Les véritables puissances sont calmes et sereines.
--Avez-vous entendu, dit-il à Mascarot, cette scène pitoyable? Il m'en arrive comme cela de temps à autre, et ce n'est pas gai.
Il s'interrompit, parce qu'il sentait à la main un léger chatouillement; il l'examina curieusement et l'essuya en disant avec un rire épais:
--Tiens!... elle m'a pleuré sur la main!...
Paul était franchement révolté.
La première inspiration de son coeur était encore bonne. S'il eût eu trois mille francs, il les eût portés à cette pauvre femme, dont on entendait encore dans le couloir les gémissements étouffés.
--C'est épouvantable!... fit-il.
L'exclamation sembla scandaliser Van Klopen.
--Ah!... dit-il, avec un intraduisible cynisme d'expressions, monsieur donne dans les crises de nerfs!... Si monsieur était à ma place, il saurait promptement ce que cela vaut au juste. C'est mon argent, après tout, et celui de mes associés que je défends. Vous ne savez donc pas que toutes ces farceuses que j'habille sont comme folles de vanité et enragées de toilettes. Père, mère, mari, elles donneraient tout, avec les enfants par-dessus le marché, pour se faire ouvrir un compte. Vous ne pouvez savoir ce dont une femme est capable pour se procurer la robe qui fera crever une rivale de dépit... Ce n'est jamais qu'au moment de régler qu'elles songent à la famille...
--Cependant, vous savez qu'avec celle-ci, vous ne perdrez rien; son mari...
--Ah! oui, les maris, s'écria Van Klopen, qui s'animait à la discussion, parlons-en. Il me font encore mourir de rire, ceux-là. Apporte-t-on des robes? Ils vous reçoivent avec toutes sortes de politesses, car ils aiment les belles étoffes, eux aussi, qui leur font honneur. Quand on présente la facture, c'est une autre paire de manches. Ils roulent des yeux terribles et parlent de vous faire jeter à la porte...
De la meilleure foi du monde, Paul s'imaginait plaider la cause de la pauvre débitrice.
--Les maris sont souvent trompés, objecta-t-il.
--Laissez-moi donc!... Ils savent; et dans tous les cas, leur métier est de s'informer. Mais non... ils font les ignorants, c'est plus commode. Quand ils ont donné cent louis par mois, ils se croient quittes et regardent défiler à la douzaine des toilettes à faire cabrer des chevaux de fiacre. S'ils ne se disent pas que leurs femmes les achètent à crédit, où pensent-ils donc qu'elles les prennent?... Mais, non, on s'entend. Madame commence par se faire ouvrir un compte, et Monsieur, après, discute le total et demande des réductions. Je connais ce jeu!...
Le grand couturier paraissait si fort en colère que B. Mascarot jugea son intervention nécessaire.
--Vous avez peut-être été un peu dur, dit-il.
Van Klopen lui jeta un coup d'oeil d'intelligence.
--Bah!... répondit-il, demain je serai payé, je sais bien par qui et comment, et j'aurai une autre commande. Pour agir comme je l'ai fait, j'avais mes raisons...
Ces raisons n'étaient peut-être pas fort honnêtes, car il n'osa les dire tout haut.
Il entraîna l'honorable placeur dans l'embrasure d'une fenêtre, et là, tous deux, ils se mirent à causer très bas, riant abondamment comme au récit d'un bon tour.
N'entendant pas un traître mot, Paul se mit à examiner ce que Van Klopen appelle son «cabinet de consultations».
On n'y voyait rien de ce qu'il faut pour écrire, mais bien quantité de mètres, de ciseaux, des règles, puis des monceaux d'échantillons, des masses de croquis de toilette; enfin, dans le fond, six mannequins supportaient les patrons en papier des nouvelles créations du tailleur pour dames.
Paul n'avait pas eu le temps de tout inventorier que déjà les deux amis, il les jugeait tels, étaient de retour au coin du foyer.
--Nous perdons notre temps, prononça B. Mascarot; j'aurais cependant bien voulu jeter un coup d'oeil sur nos livres, mais il y a tant de monde dans le salon.
--Et cela vous arrête, fit insoucieusement le couturier; attendez une minute.
Il sortit sur ces mots, et presque aussitôt on entendit sa grosse voix douceâtre.
--Désolé, mesdames, disait-il, désespéré, parole d'honneur, mais je suis en conférence avec un marchand de tissus, vous comprenez, c'est pour vous, en somme, ce sera peut-être long...
--Nous attendrons, répondit le choeur intrépide des clientes...
Van Klopen reparut, étincelant de fierté:
--Ce n'est pas plus malin que ça, prononça-t-il, elles resteront là jusqu'à la nuit pour attendre leur petit Klopen. Pauvres chattes!... Voilà les clients de Paris. Courez après eux, épuisez-vous en gracieusetés... ils se sauvent comme des lièvres. Au contraire, moquez-vous d'eux, recevez-les mal, ils affluent. Si jamais la vogue me quitte, je ferme ma boutique, j'écris dessus: «Le public n'entre pas ici», et le lendemain la foule aura défoncé mes portes.
B. Mascarot daigna approuver de la tête, pendant que le tailleur pour dames tirait d'un chiffonnier un gros registre.
--Les affaires n'ont jamais été mieux, reprit Van Klopen; à vrai dire, nous sommes en pleine saison. Depuis neuf jours que vous n'êtes venu, nous avons pour 87,000 francs de commandes.