Les énigmes de l'Univers

Part 9

Chapter 93,120 wordsPublic domain

Pour l'établissement définitif et le triomphe de ce fondamental _principe pithécométrique_, les _découvertes paléontologiques_ de ces trente dernières années sont d'une plus grande importance; en particulier la surprenante trouvaille de nombreux Mammifères disparus, de l'époque tertiaire, nous a mis à même d'établir clairement, dans ses grands traits, l'histoire ancestrale de cette classe la plus importante d'animaux et cela depuis les inférieurs Monotrèmes ovipares jusqu'à l'homme. Les quatre grands groupes de _Placentaliens_, les légions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Ongulés et Primates, semblent séparés par un profond abîme lorsque nous ne considérons que les épigones encore vivants qui les représentent aujourd'hui. Mais ces abîmes profonds se comblent entièrement et les différences entre les quatre légions s'effacent totalement lorsque nous comparons les ancêtres tertiaires disparus et lorsque nous remontons jusqu'à l'aube de l'histoire, jusqu'à l'éocène, au début de la période tertiaire (au moins trois millions d'années en arrière!) La grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui plus de 2.500 espèces n'est alors représentée que par un petit nombre de «Proplacentaliens»; et chez ces Prochoriatidés, les caractères des quatre légions divergentes sont si mêlés et si effacés, qu'il est plus sage de ne les regarder que comme des _ancêtres communs_. Les premiers Carnivores (ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les premiers Ongulés (condylarthrales) et les premiers Primates (lemurales) possèdent dans leurs grands traits la même conformation du squelette et la même _dentition typique_ que les Placentaliens primitifs, soit 44 dents (à chaque moitié de mâchoire, 3 incisives, 1 canine, 4 prémolaires et 3 molaires)[18], ils sont tous caractérisés par la petite taille et le développement imparfait du cerveau (principalement de la partie la plus importante, les hémisphères, qui ne sont constitués en «organe de la pensée» que plus tard, chez les épigones du miocène et du pliocène); ils ont tous les jambes courtes, cinq orteils aux pieds et marchent sur la plante du pied (_plantigrada_). Pour certains de ces Placentaliens primitifs de l'éocène on a d'abord hésité avant de les classer parmi les Carnivores ou les Rongeurs, les Ongulés ou les Primates; ainsi ces quatre grandes légions de Placentaliens qui devaient tellement différer ensuite, se rapprochaient alors jusqu'à se confondre! On en conclut indubitablement à une communauté d'origine dans un groupe unique; ces Prochoriatidés vivaient déjà dans la période antérieure, calcaire (il y a plus de trois millions d'années!) et sont probablement apparus pendant la période jurassique, descendant d'un groupe de _Didelphes_ insectivores (amphiteria) et présentant un placenta diffus, forme primitive, la plus simple.

[18] 3 1 4 3 Formule dentaire qui s'écrit: -----------. 3' 1' 4' 3'

Mais les plus importantes de toutes les découvertes paléontologiques récentes, qui ont jeté un jour nouveau sur l'histoire généalogique des placentaliens, sont relatives à notre propre lignée, à la légion des _Primates_.

Autrefois, les fossiles en étaient très rares. CUVIER lui-même, le grand fondateur de la paléontologie, affirma jusqu'à sa mort (1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates; il avait, il est vrai, déjà décrit le crâne d'un Prosimien de l'éocène (Adapis), mais il l'avait pris à tort pour un Ongulé. Dans ces vingt dernières années, on a découvert un assez grand nombre de squelettes pétrifiés de Prosimiens et de Simiens, bien conservés; parmi eux se trouvent les intermédiaires importants qui permettent de reconstituer la chaîne continue des ancêtres, depuis le plus primitif Prosimien jusqu'à l'homme.

Le plus célèbre et le plus intéressant de ces fossiles est l'_Homme singe pétrifié de Java_, le «Pithecanthropus erectus» dont on a tant parlé et qui a été découvert en 1894 par le médecin militaire hollandais, EUGÈNE DUBOIS. C'est vraiment le «missing link» tant cherché, le prétendu «membre manquant» dans la série des Primates qui, s'étend maintenant, ininterrompue, depuis les singes catarrhiniens inférieurs jusqu'à l'homme le plus élevé en organisation. J'ai exposé longuement la haute portée de cette trouvaille merveilleuse dans la conférence que j'ai faite le 26 août 1898, au quatrième Congrès international de Zoologie, à Cambridge: «De l'état actuel de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme.» Le paléontologiste qui connaît les conditions requises pour la formation et la conservation des fossiles, considérera la découverte du Pithécanthrope comme un hasard tout spécialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard dans l'eau), se trouvent rarement à leur mort dans des conditions qui permettent la conservation et la pétrification de leur squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile, de Java, la _Paléontologie_, à son tour, nous démontre que «l'homme descend du singe» aussi clairement et sûrement que l'avaient déjà fait avant elle les disciples de l'_Anatomie_ et de l'_Ontogénie comparées_: nous possédons maintenant tous les documents essentiels pour notre histoire généalogique.

CHAPITRE VI

De la nature de l'âme

ÉTUDES MONISTES SUR LE CONCEPT D'AME.--DEVOIRS ET MÉTHODES DE LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE.--MÉTAMORPHOSES PSYCHOLOGIQUES.

Les différences psychologiques entre l'homme et le singe anthropoïde sont moindres que les différences correspondantes entre le singe anthropoïde et le singe le plus inférieur. Et ce fait psychologique correspond exactement à ce que nous présente l'anatomie quant aux différences dans l'_écorce cérébrale_, le plus important _Organe de l'Ame_. Si, cependant, aujourd'hui encore, presque dans tous les milieux, l'âme de l'homme est considérée comme une _substance_ spéciale et mise en avant comme la preuve la plus importante contre l'affirmation maudite que l'_Homme descend du singe_, cela s'explique, d'une part, par l'état si arriéré de la soi-disant «psychologie», de l'autre, par la _superstition_ si répandue de l'immortalité de l'âme.

(Conférence de Cambridge sur l'origine de l'homme, 1898).

SOMMAIRE DU CHAPITRE VI

Signification fondamentale de la psychologie.--Comment on la doit concevoir, quelles méthodes on doit lui appliquer.--Conflit des opinions sur ce point.--Psychologie dualiste et psychologie moniste.--Rapport de celle-ci à la loi de substance.--Confusion de termes.--Métamorphoses psychologiques: Kant, Virchow, Du Bois-Reymond.--Moyens de parvenir à la connaissance des faits de l'âme.--Méthode introspective (auto-observation).--Méthode exacte (psycho-physique).--Méthode comparative (psychologie animale).--Changement de principes psychologiques, Wundt.--Psychologie des peuples et ethnographie, Bastian.--Psychologie ontogénique, Preyer.--Psychologie phylogénétique, Darwin, Romanes.

LITTÉRATURE

J. LAMETTRIE.--_Histoire naturelle de l'âme._

H. SPENCER.--_Principes de psychologie_ (trad. franç.).

W. WUNDT.--_Grundriss der Psychologie._ Leipzig, 1898.

TH. ZEIHEN.--_Leitfaden der physiologischen Psychologie._ Iéna, 1891. II Aufl., 1898.

H. MUNSTERBERG.--_Ueber Aufgaben und Methoden der Psychologie._ Leipzig, 1891.

L. BESSER.--_Was ist Empfindung?_ Bonn, 1891.

A. RAU.--_Empfinden und Denken. Eine physiologische Untersuchung über die Natur des menschlichen Verstandes._ Giessen, 1896.

P. CARUS.--_The soul of man. An investigation of the facts of physiological and experimental Psychology._ Chicago, 1891.

A. FOREL.--_Gehirn und Seele (Vortrag in Wien)._ IV Aufl., Bonn, 1894.

A. SVOBODA.--_Der Seelenwahn. Geschichtliches und Philosophisches._ Leipzig, 1886.

Les phénomènes dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle d'ordinaire la _Vie de l'âme_ ou l'activité psychique, sont, entre tous ceux que nous connaissons, d'une part, les plus importants et les plus intéressants, de l'autre, les plus compliqués et les plus énigmatiques. La connaissance de la nature elle-même, qui a fait l'objet de nos précédentes études philosophiques, étant une partie de la vie de l'âme, et, d'autre part, l'anthropologie exigeant aussi bien que la cosmologie une exacte connaissance de l'_âme_, on peut considérer la _psychologie_, la véritable science de l'âme, comme le fondement et la condition préalable de toutes les autres sciences. Envisagée d'un autre point de vue, elle est, de plus, une partie de la philosophie ou de l'anthropologie.

La grande difficulté de son fondement naturel provient de ceci, qu'à son tour, la psychologie présuppose la connaissance exacte de l'organisme humain et avant tout du _cerveau_, l'organe le plus important de la vie de l'âme. La grande majorité des prétendus «psychologues», ignorent cependant absolument ces bases anatomiques de l'âme, ou n'en ont qu'une connaissance très imparfaite; et ainsi s'explique ce fait regrettable que dans aucune science nous ne trouvons des idées aussi contradictoires et inadmissibles relativement à sa propre nature et à son objet essentiel, que nous n'en rencontrons en psychologie. Cette confusion est devenue d'autant plus sensible en ces trente dernières années que les progrès immenses de l'anatomie et de la physiologie ont ajouté à notre connaissance de la structure et des fonctions de l'organe le plus important de l'âme.

=Méthode pour étudier l'âme.=--Selon moi, ce qu'on appelle _âme_ est, à la vérité, un _phénomène de la nature_. Je considère, par conséquent, la psychologie comme une branche des sciences naturelles et en particulier de la _physiologie_. Et par suite, j'insiste dès le début sur ce point que nous ne pourrons admettre, pour la psychologie, d'autres voies de recherches que pour toutes les autres sciences naturelles, c'est-à-dire, en première ligne, l'_observation_ et l'_expérimentation_, en seconde ligne, l'_histoire du développement_ et en troisième ligne, la _spéculation_ métaphysique, laquelle, cherche à se rapprocher, autant que possible, par des raisonnements inductifs et déductifs de l'_essence_ inconnue du phénomène. Quant à l'examen selon les principes de ce dernier point, il faut tout d'abord, et précisément ici, étudier de près l'opposition entre les conceptions dualiste et moniste.

=Psychologie dualiste.=--La conception généralement régnante du psychique et que nous combattons, considère le corps et l'âme comme deux _essences_ différentes. Ces deux essences peuvent exister indépendamment l'une de l'autre et ne sont pas forcément liées l'une à l'autre.

Le _corps_ organique est une essence mortelle, _matérielle_, chimiquement constituée par du plasma vivant et des composés engendrés par lui (produits protoplasmiques). L'_âme_, par contre, est une essence immortelle, _immatérielle_, un agent spirituel dont l'activité énigmatique nous est complètement inconnue. Cette plate conception est, comme telle, spiritualiste et son contraire, en principe, est en un certain sens matérialiste. La première est, en même temps, _transcendante_ et _supranaturelle_, car elle affirme l'existence de forces existant et agissant sans base matérielle; elle repose sur l'hypothèse qu'en dehors et au-dessus de la nature, il existe encore un «monde spirituel», monde immatériel dont, par l'expérience, nous ne savons rien, et par suite de notre nature, ne pouvons rien savoir.

Cette hypothèse, _monde spirituel_, qui serait complètement indépendant du monde matériel des corps et sur lequel repose tout l'édifice artificiel de la philosophie dualiste, est un pur produit de la fantaisie poétique; nous en pouvons dire autant de la croyance mystique en l'«immortalité de l'âme», qui s'y rattache étroitement et que nous montrerons plus tard, en traitant spécialement de la question, être inadmissible pour la science (cf. chap. XI). Si les croyances qui animent ces mythes étaient vraiment fondées, les phénomènes dont il s'agit devraient n'être _pas_ soumis à la _loi de substance_. Cette exception unique à la loi suprême et fondamentale du cosmos n'aurait dû survenir que très tard au cours de l'histoire de la terre, puisqu'elle ne porte que sur «l'âme» des hommes et des animaux supérieurs. Le dogme du «libre arbitre», lui aussi, autre pièce essentielle de la psychologie dualiste, est inconciliable avec la loi universelle de substance.

=Psychologie moniste.=--La conception naturelle du psychique que nous défendons, voit au contraire dans la vie de l'âme une somme de phénomènes vitaux qui sont liés, comme tous les autres, à un substratum matériel précis. Nous désignerons provisoirement cette base matérielle de toute activité psychique, sans laquelle cette activité n'est pas concevable,--sous le nom de _psychoplasma_ et cela parce que l'analyse chimique nous la montre partout comme un corps du groupe des _corps protoplasmiques_, c'est-à-dire un de ces composés du carbone, de ces albuminoïdes qui sont à la base de tous les processus vitaux.

Chez les animaux supérieurs, qui possèdent un système nerveux et des organes des sens, le _psychoplasma_, en se différenciant, a donné un _neuroplasma_: la substance nerveuse. C'est en _ce sens_ que notre conception est matérialiste. Elle est, d'ailleurs, en même temps, _empiriste_ et _naturaliste_, car notre expérience scientifique ne nous a encore appris à connaître aucune force qui soit dépourvue de base matérielle, ni aucun «monde spirituel» sis en dehors et au-dessus de la nature.

Ainsi que tous les autres phénomènes de la nature, ceux de la vie de l'âme sont soumis à la loi suprême qui gouverne tout: à la _loi de substance_; dans ce domaine il n'y a pas plus que dans les autres une seule exception à cette loi cosmologique fondamentale (cf. chap. XII). Les processus de la vie psychique inférieure, chez les Plantes et chez les Protistes monocellulaires,--mais également chez les animaux inférieurs--leur irritabilité, leurs mouvements réflexes, leur sensibilité et leur effort pour persévérer dans l'être: tout cela a pour condition immédiate des processus psychologiques se passant dans le _plasma_ cellulaire, des changements physiques et chimiques qui s'expliquent en partie par l'_hérédité_, en partie par l'_adaptation_. Mais il en faut dire tout autant de l'activité psychique supérieure, des animaux supérieurs et de l'homme, de la formation des représentations et des idées, des phénomènes merveilleux de la raison et de la conscience. Car ceux-ci proviennent, par développement phylogénétique, de ceux-là et ce qui les porte à cette hauteur, c'est seulement le degré supérieur d'intégration ou de centralisation, d'association ou de synthèse de fonctions jusqu'alors séparées.

=Conception de l'âme.=--On considère avec raison comme le premier devoir de chaque science la _définition_ de l'objet qu'elle se propose d'étudier. Mais pour aucune science la solution de ce premier devoir n'est si difficile que pour la psychologie et le fait est d'autant plus remarquable que la _logique_, la science des définitions, n'est elle-même qu'une partie de la psychologie. Si nous rapprochons tout ce qui a été dit sur les notions essentielles de cette science par les philosophes et les naturalistes les plus remarquables de tous les temps, nous nous trouvons enserrés dans un chaos des vues les plus contradictoires. Qu'est-ce donc, en somme, que l'_âme_? Quel rapport a-t-elle avec l'_esprit_? Qu'entend-on proprement par _conscience_? Qu'est-ce qui différencie l'_impression_ du _sentiment_? Qu'est-ce que l'_instinct_? Quel est son rapport avec le _libre arbitre_? Qu'est-ce qu'une _représentation_? Quelle différence y a-t-il entre l'_entendement_ et la _raison_? Et qu'est-ce au fond que le _sentiment_[19]? Quelles sont les relations de tous ces «phénomènes psychiques» avec le _corps_?

[19] Nous traduisons «Gemüth» par sentiment, le même mot qui nous a servi un peu plus haut à traduire «Gefühl». La traduction n'est cette fois qu'approximative, le mot «Gemüth» étant un idiotisme.

Les réponses à ces questions et à d'autres qui s'y rattachent sont aussi différentes que possible; non seulement les plus grandes autorités ont là-dessus des manières de voir opposées, mais encore, pour une seule et même de ces autorités _scientifiques_, il n'est pas rare de trouver au cours de l'évolution psychologique les manières de voir complétement changées. Certes, cette _métamorphose psychologique_ de beaucoup de penseurs n'a pas peu contribué à amener cette _confusion colossale des idées_ qui règne en psychologie plus que dans tout autre domaine de la connaissance humaine.

=Métamorphose psychologique.=--L'exemple le plus intéressant d'un changement aussi total des vues psychologiques aussi bien objectives que subjectives, c'est celui que nous fournit le guide le plus influent de la philosophie allemande, _Kant_. Le Kant de la jeunesse, le vrai _Kant critique_, était arrivé à cette conviction que les trois _puissances du mysticisme_--«Dieu, la liberté et l'immortalité»--étaient inadmissibles pour la _raison pure_; Kant vieilli, le _Kant dogmatique_, trouva que ces trois «fantômes capitaux» étaient des postulats de la _raison pratique_ et comme tels indispensables. Et plus, de nos jours, l'école si considérée des _Néokantiens_ prêche le «retour à Kant» comme l'unique salut devant l'épouvantable charivari de la métaphysique moderne; plus clairement se révèle l'indéniable et désastreuse contradiction entre les idées essentielles du jeune et du vieux _Kant_; nous reviendrons sur ce dualisme.

Un intéressant exemple d'une variation analogue nous est fourni par deux des plus célèbres naturalistes de notre temps: R. VIRCHOW et DU BOIS-REYMOND; la métamorphose de leurs idées psychologiques doit d'autant moins être négligée que les deux biologistes berlinois, depuis plus de 40 ans, jouent un rôle des plus importants dans la plus grande des universités allemandes et exercent, tant directement qu'indirectement, une influence profonde sur la pensée moderne. VIRCHOW, à qui nous devons tant à titre de fondateur de la pathologie cellulaire, était, au meilleur temps de son activité scientifique, vers le milieu du siècle (et surtout pendant son séjour à Würzbourg, 1849-1856) un pur _moniste_; il passait alors pour l'un des représentants les plus éminents de ce _matérialisme_ naissant qui s'était introduit vers 1855, par deux oeuvres célèbres parues presque en même temps: _La matière et la force_, de L. BUCUNER et _La foi du charbonnier et la science_, de C. VOGT. VIRCHOW exposait alors ses idées générales sur la biologie et les processus vitaux de l'homme--conçus tout comme des phénomènes mécaniques naturels--dans une série d'articles remarquables parus dans les _Archives d'anatomie pathologique_ qu'il dirigeait. Le plus important, sans contredit, de ses travaux et celui dans lequel VIRCHOW a exposé le plus clairement ses idées monistes d'alors, c'est son écrit sur «Les tendances vers l'unité dans la médecine scientifique» (1849). Ce fut certainement après mûre réflexion et parce qu'il était convaincu de la valeur philosophique de cet ouvrage, que VIRCHOW, en 1856, plaça cette «profession de foi médicale» en tête de ses _Etudes réunies de médecine scientifique_. Il y soutient les principes fondamentaux de notre monisme actuel, avec autant de clarté et de précision que je le fais ici en ce qui concerne la solution de l'«énigme de l'univers»; il défend la légitimité exclusive de la science expérimentale, dont les seules sources dignes de foi sont l'activité des sens et le fonctionnement du cerveau; il combat non moins nettement le dualisme anthropologique, toute prétendue révélation et toute «transcendance», ainsi que ses deux avenues: «la foi et l'anthropomorphisme». Il fait ressortir avant tout le caractère moniste de l'anthropologie, le lien indissoluble entre l'esprit et le corps, la force et la matière; à la fin de sa préface, il s'exprime ainsi (p. 4): «Je suis convaincu que je ne serai jamais amené à nier le principe de l'_unité de la nature humaine_ et ses conséquences». Malheureusement cette «conviction» était une grave erreur; car, 28 ans après, VIRCHOW soutenait des idées, en principe tout opposées, cela dans le discours dont on a tant parlé, sur «La liberté de la science dans l'Etat moderne» qu'il prononça en 1877 à l'Assemblée des naturalistes, à Münich et dont j'ai repoussé les attaques dans mon écrit: _La science libre et l'enseignement libre_ (1878).

Des contradictions analogues, en ce qui concerne les principes philosophiques les plus importants se rencontrent aussi chez DU BOIS-REYMOND, qui a remporté ainsi un bruyant succès auprès des écoles dualistes et surtout près de l'«Ecclesia militans». Plus ce célèbre rhéteur de l'Académie de Berlin avait défendu brillamment les principes généraux de notre monisme, plus il avait contribué à réfuter le vitalisme et la conception transcendantale de la vie, d'autant plus bruyant fut le cri de triomphe des adversaires lorsqu'en 1872, dans son discours sensationnel de l'_ignorabimus_, DU BOIS-REYMOND rétablit la conscience comme une énigme insoluble, l'opposant comme un phénomène surnaturel aux autres fonctions du cerveau. Je reviendrai plus loin là-dessus (ch. X).

=Psychologie objective et Psychologie subjective.=--La nature spéciale d'un grand nombre de phénomènes de l'âme et surtout de la conscience, nous oblige à apporter certaines modifications à nos méthodes de recherche scientifique. Une circonstance surtout importante ici, c'est qu'à côté de l'observation ordinaire, _objective, extérieure_, il faut faire place à la _méthode introspective_, à l'observation _subjective, intérieure_ qui résulte du fait que notre «moi» se réfléchit dans la conscience. La plupart des psychologues partent de cette «certitude immédiate du moi»: _Cogito ergo sum!_ «Je pense donc je suis». Nous jetterons donc tout d'abord un regard sur ce moyen de connaissance et ensuite seulement sur les autres méthodes, complémentaires de celle-ci.