Part 33
Ethique moniste et éthique dualiste.--Contradiction entre la raison pure et la raison pratique de Kant.--Son impératif catégorique.--Les Néokantiens.--Herbert Spencer.--Egoïsme et altruisme (amour de soi et amour du prochain). Equivalence entre ces deux penchants de la nature.--La loi fondamentale éthique: la règle d'or.--Son ancienneté.--Morale chrétienne.--Mépris de l'individu, du corps, de la nature, de la civilisation, de la famille, de la femme.--Morale papiste.--Suites immorales du célibat.--Nécessité de l'abolition du célibat, de la confession auriculaire et du trafic des indulgences.--Etat et Eglise.--La religion est une chose privée.--Eglise et école.--Etat et école.--Nécessité de la réforme scolaire.
LITTÉRATURE
H. SPENCER.--_Principes de Sociologie et de Morale._ (Trad. franç.).
LESTER F. WARD.--_Dynamic Sociology, or applied social science_ (2 vol. New-York 1883).
B. CARNERI.--_Der moderne Mensch. Versuche einer Lebensführung_ (Bonn, 1891.)--_Sittlichkeit und Darwinismus. Drei Bücher Ethik_ (Wien 1871).--_Grundlegung der Ethik_ (Wien 1881).--_Entwickelung und Glückseligkeit_ (Stuttgart, 1886.)
B. VETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (6 Vorträge) 2te Aufl. 1896.
H. E. ZIEGLER.--_Die Naturwissenschaft und die Socialdemokratische Theorie_ (1894).
OTTO AMMON.--_Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen Grundlagen. Entwurf einer Social Anthropologie_ (1895).
P. LILIENFED.--_Socialwissenschaft der Zukunft._ 5 theile (1873).
E. GROSSE.--_Die Formen der Familie und die Formen der Wirthschaft_ (1896).
F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen Egoïsmus und der Anpassung_ (1889).
MAX NORDAU.--_Les mensonges conventionnels de l'humanité civilisée._ (Trad. franç.)
La vie pratique impose à l'homme une série d'obligations morales, précises, qui ne peuvent être bien remplies et conformément à la nature, que lorsqu'elles s'harmonisent avec la conception rationnelle que l'homme se fait de l'Univers. Il suit de ce principe fondamental de notre philosophie moniste, que notre _morale_ doit se trouver d'accord, au point de vue de la raison, avec la conception unitaire du «Cosmos» que nous avons acquise par la connaissance progressive des lois de la nature. L'univers infini ne constituant pour notre Monisme qu'un seul grand Tout, la vie intellectuelle et morale de l'homme ne forme qu'une partie de ce _Cosmos_ et le réglement conforme à la nature que nous lui appliquerons ne pourra être qu'unitaire. _Il n'y a pas deux mondes distincts et séparés_: l'un _physique, matériel_ et l'autre _moral, immatériel_.
La plupart des philosophes et des théologiens, aujourd'hui encore, sont d'un tout autre avis; ils affirment avec KANT que le monde moral est complètement indépendant du monde physique et soumis à de tout autres lois; par suite, la _conscience morale de l'homme_, en tant que base de la vie morale, serait complétement indépendante de la _connaissance scientifique de l'Univers_ et devrait, au contraire, s'appuyer sur les croyances religieuses. La connaissance du monde moral doit donc s'effectuer par la _raison pratique_, laquelle croira, tandis que la connaissance de la Nature ou du monde physique s'effectuera par la _raison théorique_ pure.
Cet indéniable _dualisme_, dont il eut d'ailleurs conscience, fut la plus grande et la plus _grave faute_ de KANT; elle a eu, à l'infini, des suites fâcheuses, suites dont nous nous ressentons encore aujourd'hui. Tout d'abord, le _Kant critique_ avait édifié le grandiose et merveilleux palais de la raison pure et montré d'une façon lumineuse que les trois grands _dogmes centraux de la Métaphysique_, le dieu personnel, le libre arbitre et l'âme immortelle n'y pouvaient trouver place nulle part et même qu'on ne pouvait pas trouver de preuve rationnelle de leur réalité. Mais, plus tard, le _Kant dogmatique_ construisit, à côté de ce palais de cristal réel de la raison pure, le château de cartes idéal de la raison pratique, brillant d'un éclat trompeur, dans lequel on fit trois nefs imposantes pour abriter ces trois puissantes déesses mystiques. Après avoir été chassées par la grande porte, par la science rationnelle, elles sont revenues par la petite porte, introduites par la croyance antirationnelle.
KANT couronna la coupole de sa grande cathédrale de foi par une étrange idole, le célèbre _impératif catégorique_, par là, l'obligation de la loi morale en général est _absolument inconditionnée_, indépendante de toute considération de réalité ou de possibilité; elle s énonce ainsi: «Agis toujours de telle sorte que la maxime de ta conduite (ou le principe subjectif de ta volonté) puisse être érigée en principe d'une législation universelle». Tout homme normal devrait, par suite, avoir le même sentiment du devoir qu'un autre. L'anthropologie moderne a cruellement dissipé ce beau rêve; elle a montré que, parmi les peuples primitifs, les devoirs étaient encore bien plus différents que parmi les peuples civilisés. Toutes les moeurs, tous les usages que nous considérons comme des fautes répréhensibles ou comme des crimes épouvantables (le vol, la fraude, le meurtre, l'adultère, etc.) passent chez d'autres peuples, dans certaines circonstances, pour des vertus ou même pour des devoirs.
Quoique la contradiction manifeste des deux «Raisons» de KANT, l'antagonisme radical entre la raison _pure_ et la raison _pratique_ ait été reconnue et réfutée dès le commencement du siècle elle a prévalu jusqu'à ce jour dans de nombreux milieux. L'école moderne des _Néokantiens_ prêche, aujourd'hui encore, le «retour à Kant» avec insistance, précisément _à cause de ce dualisme_ bienvenu, et l'Eglise militante la soutient chaleureusement sur ce point, parce que cela concorde très bien avec sa propre foi mystique. Une importante défaite n'a commencé pour celle-ci qu'en la seconde moitié du XIXe siècle, préparée par la science moderne de la nature; les prémisses de la doctrine de la raison pratique ont été, par suite, renversées. La cosmologie moniste a démontré, s'appuyant sur la loi de substance, qu'il n'y a pas de «Dieu personnel»; la psychologie comparée et génétique a montré qu'une «âme immortelle» ne peut pas exister et la physiologie moniste a prouvé que l'hypothèse du «libre arbitre» repose sur une illusion. Enfin la théorie de l'évolution nous a fait voir que les «_éternelles lois d'airain de la nature_» qui régissent le monde inorganique, valent encore dans le monde organique et dans le monde moral.
Notre moderne connaissance de la Nature, cependant, n'agit pas seulement sur la philosophie et la morale d'une manière _négative_, en détruisant le dualisme kantien, elle agit aussi en un sens _positif_, mettant à sa place le nouvel édifice du _Monisme éthique_. Elle montre que le _sentiment du devoir_ chez l'homme, ne repose pas sur un «_impératif catégorique_» illusoire, mais sur le _terrain réel des instincts sociaux_, que nous trouvons chez tous les animaux supérieurs vivant en sociétés. Elle reconnaît comme but suprême de la morale d'établir une saine harmonie entre l'_égoïsme_ et l'_altruisme_, entre l'amour de soi et l'amour du prochain. C'est avant tout au grand philosophe anglais, SPENCER, que nous devons l'établissement de cette morale éthique, par la doctrine de l'évolution.
=Egoïsme et altruisme.=--L'homme fait partie du groupe des _vertébrés sociables_ et il a, par suite, comme tous les animaux sociables, deux sortes de devoirs différents: premièrement envers lui-même et secondement envers la société à laquelle il appartient. Les premiers sont les commandements de _l'amour de soi_ (égoïsme), les seconds ceux de _l'amour du prochain_ (altruisme). Ces deux sortes de commandements naturels sont également légitimes, également normaux et également indispensables. Si l'homme veut vivre dans une société ordonnée et s'y bien trouver, il ne doit pas seulement rechercher son propre bonheur, mais aussi celui de la communauté à laquelle il appartient et celui de ses «prochains», lesquels constituent cette association sociale. Il doit reconnaître que leur prospérité fait la sienne et leurs souffrances les siennes. Cette loi sociale fondamentale est si simple et d'une nécessité si bien imposée par la nature, qu'il est difficile de comprendre qu'on la puisse contredire, théoriquement et pratiquement; et cependant, cela se produit aujourd'hui encore, ainsi que depuis des années cela s'est produit.
=Equivalence de l'égoïsme et de l'altruisme.=--L'égale légitimité de ces deux penchants de la nature, l'égale valeur morale de l'amour de soi et de l'amour du prochain, est le _principe fondamental_ le plus important de _notre morale_. Le but suprême de toute morale rationnelle est, par suite, très simple: c'est d'établir un «_équilibre conforme à la nature entre l'égoïsme et l'altruisme_, entre l'amour de soi et l'amour du prochain.» La règle d'or de la loi morale nous dit: «Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent». De ce commandement suprême du Christianisme s'ensuit de soi-même que nous avons des devoirs aussi sacrés envers nous-mêmes qu'envers notre prochain. J'ai déjà exposé en 1892, dans mon _Monisme_, la façon dont je conçois ce principe fondamental et j'ai insisté surtout sur trois propositions importantes: I. Les deux penchants en lutte sont des _lois de la nature_ également importantes et également indispensables au maintien de la famille et de la société; l'égoïsme permet la conservation de l'_individu_, l'altruisme celle de l'_espèce_ constituée par la chaîne des individus périssables. II. Les _devoirs sociaux_ que la constitution de la Société impose aux hommes associés et par lesquels celle-ci se maintient, ne sont que des formes d'évolution supérieures des _instincts sociaux_ que nous constatons chez tous les animaux supérieurs vivant en sociétés (en tant qu'«habitudes devenues héréditaires»). III. Pour tout homme civilisé, la _morale_, aussi bien pratique que théorique, en tant que «Science des Normes» est liée à la _conception philosophique_ et, partant, aussi à la _religion_.
=La loi fondamentale éthique.=--(La loi d'or de la morale). Notre principe fondamental de la morale étant bien reconnu, il s'ensuit immédiatement le suprême commandement de cette morale, ce devoir qu'on désigne souvent aujourd'hui du nom de _loi d'or de la morale_ ou, plus brièvement de «loi d'or». Le _Christ_ l'a énoncée à plusieurs reprises par cette simple phrase: _Tu aimeras ton prochain comme toi-même_ (Math., 19, 19; 22, 39, 40: Romains, 139, etc.); l'évangéliste MARC ajoutait très justement: «Il n'y a pas de plus grand commandement que celui-ci»; et MATHIEU disait: «Ces deux commandements contiennent toute la loi et les prophètes». Par ce commandement suprême, notre _Ethique moniste_ concorde absolument avec la morale _chrétienne_. Mais nous devons mentionner tout de suite ce fait historique que le mérite d'avoir posé cette loi fondamentale ne revient pas au Christ, comme l'affirment la plupart des théologiens chrétiens et comme l'admettent aveuglément les croyants dépourvus de sens critique. Cependant cette _règle d'or_ remonte à plus de cinq siècles avant le Christ et elle avait été proclamée par de nombreux sages de la Grèce et de l'Orient comme la règle la plus importante de la morale. PITTAKUS de Mytilène, l'un des sept Sages de la Grèce, disait, 620 ans avant J.-C.: «Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît.--CONFUCIUS, le grand philosophe et fondateur de la religion de la Chine (qui niait la personnalité de Dieu et l'immortalité de l'âme), disait 500 ans avant J.-C., «Fais à chacun ce que tu voudrais qu'il te fît, et ne fais à personne ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Tu n'as besoin que de ce seul commandement; il est _le fondement de tous les autres_.» ARISTOTE enseignait, au milieu du IVe siècle avant J.-C. «Nous devons nous comporter envers les autres de la manière dont nous désirons qu'ils se comportent envers nous.» Dans le même sens et presque dans les mêmes termes, la règle d'or est encore exprimée par THALÈS, ISOCRATE, ARISTIPPE, le pythagoricien SEXTUS et autres philosophes de l'antiquité classique, _plusieurs siècles avant le Christ_. On pourra consulter là-dessus l'ouvrage excellent de SALADIN: «OEuvres complètes de Jehovah», dont l'étude ne saurait être trop recommandée à tout _théologien_, cherchant avec _sincérité_ la vérité. Il ressort de ces rapprochements que la loi d'or fondamentale a une origine _polyphylétique_, c'est-à-dire qu'elle a été posée à des époques différentes et en différents lieux par plusieurs philosophes et indépendamment l'un de de l'autre. D'autre part il faut admettre que Jésus a emprunté cette loi à d'autres sources orientales (à des traditions plus anciennes, sémites, hindoues, chinoises et surtout aux doctrines bouddhistes) ainsi que la chose est aujourd'hui démontrée pour la plupart des autres dogmes chrétiens. SALADIN résume les résultats de la théologie critique moderne, en cette phrase: «Il n'est pas un principe moral, raisonnable et pratique, enseigné par _Jésus_, qui n'ait pas, déjà avant lui, été enseigné par _d'autres_.» (Thalès, Solon, Socrate, Platon, Confucius, etc.).
=Morale chrétienne.=--Puisque la loi éthique fondamentale existe ainsi depuis deux mille cinq cents ans et puisque le christianisme en a fait expressément le précepte suprême, comprenant tous les autres, qu'il a placé en tête de sa morale, il semblerait que notre _Ethique moniste_ concorde absolument sur ce point le plus important, non seulement avec les antiques doctrines morales du paganisme, mais encore avec celles du christianisme. Malheureusement cette heureuse harmonie est détruite par le fait que les Évangiles et les Épîtres de Paul contiennent beaucoup d'autres doctrines morales qui contredisent ouvertement ce premier et suprême précepte. Les théologiens chrétiens se sont, en vain, efforcés de résoudre par d'habiles interprétations ces contradictions frappantes dont ils souffraient[63]. Nous n'avons donc pas besoin de nous étendre là-dessus; nous ne ferons qu'indiquer brièvement ces côtés regrettables de la doctrine chrétienne, qui sont inconciliables avec la conception moderne, en progrès sur la chrétienne et qui sont nettement nuisibles, quant à leurs conséquences pratiques. De ce nombre est le mépris de la morale chrétienne pour l'individu, pour le corps, la nature, la civilisation, la famille et la femme.
[63] Cf D. STRAUSS _Gesammelte Schriften_ Auswahl in C. Bänden, Bonn 1878. SALADIN _Jehovahs Gesammelte Werke_, 1886.
I. _Le mépris de soi-même professé par le christianisme._--La plus importante et la suprême erreur de la morale chrétienne, qui annule complètement la règle d'or, c'est l'_exagération_ de l'amour du prochain aux dépens de l'amour de soi-même. Le christianisme combat et rejette en principe l'_égoïsme_ et pourtant ce penchant de la nature est absolument indispensable à la conservation de l'individu; on peut même dire que l'_altruisme_, son contraire en apparence, n'est au fond qu'un égoïsme raffiné. Rien de grand, rien de sublime n'a jamais été accompli sans égoïsme et sans la _passion_ qui nous rend capable des grands sacrifices. Seules les _déviations_ de ces penchants sont répréhensibles. Parmi les préceptes chrétiens qui nous ont été inculqués dans la première jeunesse comme importants entre tous et dont, dans des millions de sermons, on nous fait admirer la beauté, se trouve cette phrase (Matth. 5, 44): «Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, implorez pour ceux qui vous offensent et vous poursuivent.» Ce précepte est d'un haut idéal, mais il est aussi contraire à la nature que dénué de valeur pratique. SALADIN (op. cit. p. 205) dit excellemment: «Faire cela est injuste, quand bien même ce serait possible; et ce serait quand bien même impossible, au cas où ce serait juste.» Il en va de même de l'exhortation: «Si quelqu'un prend ta robe, donne lui aussi ton manteau»; c'est à dire, traduit en langage moderne: «Si quelque coquin sans conscience te vole la moitié de ta fortune, donne-lui encore l'autre moitié» ou bien, transposé en politique pratique: «Allemands à l'esprit simple, si les pieux Anglais, là-bas en Afrique, vous enlèvent l'une après l'autre vos nouvelles et précieuses colonies, donnez-leur, en outre, vos autres colonies--ou mieux encore; donnez-leur l'Allemagne par-dessus le marché!» Puisque nous touchons ici à la politique toute-puissante et tant admirée de l'Angleterre moderne, faisons remarquer, en passant, _la contradiction flagrante_ de cette politique par rapport à toutes les doctrines fondamentales de la charité chrétienne, que cette grande nation, plus qu'aucune autre, a toujours _à la bouche_. D'ailleurs le contraste évident entre la morale recommandée _idéale_ et altruiste, de l'homme _isolé_--et la morale _réelle_, purement égoïste, des _sociétés_ humaines, et en particulier des états chrétiens civilisés, est un fait connu de tous. Il serait intéressant d'établir mathématiquement, à partir de quel _nombre_ d'hommes réunis, l'idéal moral altruiste de toute personne prise isolément, se transforme en son contraire, en la «politique réelle» purement _égoïste_ des états et des nations.
II. _Le mépris du corps professé par le christianisme._--La foi chrétienne envisageant l'organisme humain d'un point de vue absolument dualiste et n'assignant à l'âme immortelle qu'un séjour passager dans le corps mortel, il est tout naturel que la première se soit vu assigner une bien plus haute valeur que le second. Il s'ensuit cette négligence des soins du corps, de l'éducation physique et des soins de propreté, par où le moyen-âge chrétien se distingue, fort à son désavantage, de l'antiquité classique et païenne. On ne rencontre pas, dans la doctrine chrétienne, ces préceptes sévères d'ablutions quotidiennes, de soins minutieux du corps que nous trouvons dans les religions mahométane, hindoue ou autres, non seulement établis théoriquement, mais encore pratiquement exécutés. L'idéal du pieux chrétien, dans beaucoup de cloîtres, c'est l'homme qui jamais ne se lave, ni ne s'habille soigneusement, qui ne change jamais son froc quand il sent mauvais, et qui, au lieu de travailler, passe paresseusement sa vie dans des prières sans pensée, des jeûnes ineptes, etc. Rappelons enfin comme de monstrueux excès de ce mépris du corps, les odieux exercices de pénitence des flagellants et autres ascètes.
III. _Le mépris de la Nature professé par le christianisme._--Une quantité innombrable d'erreurs théoriques et de fautes pratiques, de grossièretés admises et de lacunes déplorables, prennent leur source dans le faux _anthropisme du christianisme_, dans la position exclusive qu'il assigne à l'homme en tant qu'«image de Dieu», par opposition à tout le reste de la Nature. Ceci a contribué à amener, non seulement un éloignement très préjudiciable à l'égard de notre merveilleuse mère, la «Nature», mais encore un regrettable mépris de notre part, pour les autres organismes. Le christianisme ignore ce louable _amour des animaux_, cette pitié envers les mammifères, nos proches et nos amis (les chiens, les chevaux, le bétail), qui font partie des lois morales de beaucoup d'autres religions et, avant tout, de celle qui est le plus répandue, du _bouddhisme_. Ceux qui ont habité longtemps le sud de l'Europe catholique, ont été souvent témoins de ces horribles tortures infligées aux animaux et qui éveillent en nous, leurs amis, la plus profonde pitié et le plus vif courroux; et s'il leur est arrivé de faire à ces barbares «chrétiens», des reproches de leur cruauté, on leur aura fait cette ridicule réponse: «Quoi, les animaux ne sont pourtant pas des chrétiens!» Cette erreur, malheureusement, a été confirmée par DESCARTES qui n'accordait qu'à l'homme une âme sentante et la refusait aux animaux. Le _darwinisme_ nous enseigne que nous descendons directement des Primates et, si nous remontons plus loin, d'une série de mammifères, qui sont «nos frères»; la physiologie nous démontre que ces animaux possèdent les mêmes nerfs et les mêmes organes sensoriels que nous; qu'ils éprouvent du plaisir et de la douleur tout comme nous. Aucun naturaliste moniste, compatissant, ne se rendra jamais coupable envers les animaux, de ces mauvais traitements que leur inflige étourdiment le chrétien croyant qui, dans son délire anthropique des grandeurs, se considère comme l'«enfant du Dieu de l'amour.» En outre, le mépris radical de la nature prive le chrétien d'une foule des joies terrestres les plus nobles et avant tout de _l'amour de la Nature_, ce sentiment si beau et si élevé.
IV.--_Le mépris de la civilisation, professé par le christianisme._--La doctrine du Christ faisant de la terre une vallée de larmes, de notre vie terrestre, sans valeur par elle-même, une simple préparation à la «vie éternelle» dans un au-delà meilleur, cette doctrine se trouvait logiquement amenée à exiger de l'homme qu'il renonce à tout bonheur en cette vie et qu'il fasse peu de cas de tous les _biens terrestres_ qu'on demande à cette existence. Dans ces «biens terrestres», cependant, rentrent pour l'homme civilisé moderne, les innombrables secours de la chimie, de l'hygiène, des moyens de communication qui rendent, aujourd'hui, notre vie civilisée agréable et plaisante;--dans ces «biens terrestres» rentrent toutes les jouissances élevées des beaux-arts, de la musique, de la poésie, qui déjà pendant le moyen âge chrétien (et en dépit de ses principes) avaient atteint un brillant épanouissement et que nous apprécions si hautement, en tant que «biens idéals»;--dans ces «biens terrestres» rentrent enfin les inappréciables progrès de la science et surtout de la connaissance de la nature dont le développement inespéré permet à notre XIXe siècle d'être fier à juste titre. Tous ces «biens terrestres» d'une culture raffinée auxquels nous attachons la plus haute valeur dans notre conception moniste, sont, dans la doctrine chrétienne, sans valeur aucune, répréhensibles même en grande partie, et la morale chrétienne rigoureuse doit désapprouver la recherche de ces biens, juste autant que notre éthique humaniste l'approuve et la recommande. Le christianisme se montre donc encore, sur ce domaine pratique, hostile à la culture, et la lutte que la civilisation et la science moderne sont obligées de soutenir contre lui, est encore en ce sens _la lutte pour la civilisation_.