Part 3
=Raison, sentiment et révélation.=--Nous pouvons, par la seule raison, parvenir à la véritable connaissance de la nature et à la solution des énigmes de l'Univers. La raison est le bien suprême de l'homme et la seule prérogative qui le distingue essentiellement des animaux. Il est vrai, il n'a acquis cette haute valeur que grâce aux progrès de la culture intellectuelle, au développement de la _science_. L'homme civilisé avant d'être instruit et l'homme primitif, grossier, sont aussi peu (ou tout autant) «raisonnables» que les Mammifères les plus voisins de l'homme (les singes, les chiens, les éléphants, etc.) Cependant, c'est une opinion encore très répandue, qu'en dehors de la divine raison il y a en outre deux autres modes de connaissance (plus importants même, va-t-on jusqu'à dire!): le _sentiment_ et la _révélation_. Nous devons, dès le début, réfuter énergiquement cette dangereuse erreur. _Le sentiment n'a rien à démêler avec la connaissance de la vérité._ Ce que nous appelons «sentiment» et dont nous faisons si grand cas, est une activité compliquée du cerveau, constituée par des émotions de plaisir et de peine, par des représentations d'attraction et de répulsion, par des aspirations du désir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activités les plus diverses de l'organisme: besoins des sens et des muscles, de l'estomac et des organes génitaux, etc. La connaissance de la vérité n'est en aucune manière ce que réclament ces complexus qui constituent la statique et la dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent souvent la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent à un degré souvent sensible. Aucune des «énigmes de l'Univers» n'a encore été résolue ni même sa solution réclamée, par la fonction cérébrale du sentiment. Nous en pouvons dire autant de la soi-disant _révélation_ et des prétendues _vérités de la foi_ qu'elle nous fait connaître; tout cela repose sur une illusion, consciente on inconsciente, ainsi que nous le montrerons au chapitre XVI.
=Philosophie et Sciences Naturelles.=--Nous devons nous réjouir comme d'un des plus grands pas accomplis vers la solution des énigmes de l'Univers, de constater qu'en ces derniers temps on a de plus en plus reconnu pour les deux uniques routes conduisant à cette solution: _l'expérience et la pensée_--ou _l'empirisme et la spéculation_--enfin considérés comme ayant des droits égaux et comme des méthodes scientifiques se complétant réciproquement. Les philosophes ont graduellement reconnu que la spéculation pure, telle, par exemple, que PLATON et HEGEL l'employaient à la construction _idéaliste_ de l'Univers, ne suffit pas à la connaissance véritable. Et de même, les naturalistes se sont convaincus, d'autre part, que la seule expérience, telle, par exemple, que BACON et MILL la donnaient pour base à leur philosophie _réaliste_, est insuffisante à elle seule pour l'achèvement même de cette philosophie. Car les deux grands moyens de connaissance: l'expérience sensible et la pensée appliquant la raison, sont _deux fonctions différentes du cerveau_; la première s'effectue par les organes des sens et les foyers sensoriels centraux, la seconde s'effectue grâce aux foyers de pensée interposés au milieu des précédents, ces grands «centres d'association de l'écorce cérébrale» (cf. chap. VII et X). C'est seulement de l'action combinée des deux que peut résulter la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe encore aujourd'hui maints philosophes qui veulent construire le monde en puisant dans leur seule tête et qui méprisent la connaissance empirique de la nature pour cette première raison qu'ils ne connaissent pas l'Univers véritable. D'autre part, aujourd'hui encore, maint naturaliste affirme que l'unique devoir de la science est la «connaissance des faits, l'étude objective des phénomènes naturels considérés isolément»; ils affirment que «l'époque de la philosophie est passée et qu'à sa place s'est installée la science[7]. Cette suprématie exclusive accordée à l'empirisme est une erreur non moins dangereuse que l'erreur opposée, qui confère cette suprématie à la spéculation. Les deux moyens de connaissance sont réciproquement indispensables l'un à l'autre. Les plus grands triomphes de l'étude moderne de la nature: la théorie cellulaire et la théorie de la chaleur, la doctrine de l'évolution et la loi de la substance, sont des _faits philosophiques_, non pas, cependant, des résultats de la pure _spéculation_, mais bien d'une _expérience_ préalable, la plus étendue et la plus approfondie possible.
[7] R. VIRCHOW: _Die Gründung der Berliner Universitaet und der Uebergang aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche Zeitalter_, Berlin, 1893.
Au début du XIXe siècle, le plus grand de nos poètes idéalistes, SCHILLER, s'adressant aux deux partis en lutte, celui des philosophes et celui des naturalistes, leur criait:
«La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tôt encore! C'est à la seule condition que vous restiez désunis dans la recherche, que la vérité se fera connaître!»
Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondément modifiée; comme les deux partis, par des chemins différents, tendaient au même terme, ils se sont rencontrés sur ce point et, unis par la communauté du but, ils se rapprochent sans cesse de la connaissance de la vérité. Nous sommes revenus à cette heure, à la fin du XIXe siècle, à cette _méthode scientifique moniste_ que le plus grand de nos poètes réalistes, GOETHE, au début même du siècle, avait reconnue être la seule conforme à la nature[8].
[8] Cf. là-dessus le chapitre IV de ma _Morphologie générale_, 1866: Critique des méthodes employées dans les sciences naturelles.
=Dualisme et Monisme.=--Les directions diverses de la philosophie, envisagées du point de vue actuel des sciences naturelles, se séparent en deux groupes opposés: d'une part, la conception _dualiste_ où règne la scission, d'autre part, la conception _moniste_ où règne l'unité. A la première se rattachent généralement les dogmes téléologiques et idéalistes; à la seconde, les principes réalistes et mécaniques. Le _Dualisme_ (au sens le plus large!) sépare, dans l'Univers, deux substances absolument différentes, un monde matériel et un Dieu immatériel qui se pose en face de lui comme son créateur, son conservateur et son régisseur. Le _Monisme_, par contre (entendu également au sens le plus large du mot!) ne reconnaît dans l'Univers qu'une substance unique, à la fois «Dieu et Nature»; pour lui, le corps et l'esprit (ou la matière et l'énergie) sont étroitement unis.
Le Dieu _supra terrestre_ du dualisme nous conduit nécessairement au _théisme_; le dieu _intracosmique_ du monisme, par contre, au _panthéisme_.
=Matérialisme et Spiritualisme.=--Très souvent, aujourd'hui encore, on confond les expressions différentes de _monisme_ et _matérialisme_, ainsi que les tendances essentiellement différentes du matérialisme théorique et du pratique. Comme ces confusions de termes et d'autres analogues ont des conséquences très fâcheuses et amènent d'innombrables erreurs, nous ferons encore, afin d'éviter tout malentendu, les brèves remarques suivantes: I. Notre _pur monisme_ n'est identique, ni avec le _matérialisme_ théorique qui nie l'esprit et ramène le monde à une somme d'atomes morts, ni avec le _spiritualisme_ théorique (récemment désigné par OSTWALD du nom d'_énergétique_[9]) qui nie la matière et considère le monde comme un simple groupement d'énergies ou de forces naturelles immatérielles, ordonnées dans l'espace. II. Nous sommes bien plutôt convaincus avec GOETHE que «la matière n'existe jamais, ne peut jamais agir sans l'esprit et l'esprit jamais sans la matière.» Nous nous en tenons fermement au monisme pur, sans ambiguïté, de SPINOZA: la _matière_ (en tant que substance indéfiniment étendue) et l'_esprit_ ou énergie (en tant que substance sentante et pensante) sont les deux _attributs_ fondamentaux, les deux propriétés essentielles de l'Etre cosmique divin, qui embrasse tout, de l'universelle _substance_, (cf. Chapitre XII).
[9] WILHELM OSTWALD: _Die Ueberwindung des wissenschaftlichen Materialismus_, 1895.
CHAPITRE II
Comment est construit notre corps.
ÉTUDES MONISTES D'ANATOMIE HUMAINE ET COMPARÉE. CONFORMITÉ D'ENSEMBLE ET DE DÉTAIL ENTRE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET CELLE DES MAMMIFÈRES.
«Nous pouvons considérer tel système d'organes que nous voudrons, la comparaison des modifications qu'il subit à travers la série simiesque, nous conduira toujours à cette même conclusion: Que les différences anatomiques qui séparent l'homme du gorille et du chimpanzé, ne sont pas si grandes que celles qui distinguent le gorille d'entre les autres singes.»
«THOMAS HUXLEY (1863).»
SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHAPITRE
Importance fondamentale de l'anatomie.--Anatomie humaine.--Hippocrate. Aristote. Galien. Vésale.--Anatomie comparée.--George Cuvier. Jean Müller. Charles Gegenbaur.--Histologie.--Théorie cellulaire.--Schleiden et Schwann. Kölliker. Virchow.--Les caractères d'un animal vertébré se retrouvent chez l'homme.--Les caractères d'un animal tétrapode se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des Mammifères se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des Placentaliens se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des Primates se retrouvent chez l'homme.--Prosimiens et Simiens.--Catarrhiniens.--Papiomorphes et Anthropomorphes.--Conformité essentielle dans la structure du corps, entre l'homme et le singe anthropoïde.
LITTÉRATURE
C. GEGENBAUR.--_Lehrbuch der Anatomie des Menschen._ 1883.
R. VIRCHOW.--_Gesammelte Abhandlungen, z. wissenschaftl. Medizin._ I. Die Einheits-Bestrebungen. 1856.
J. RANKE.--_Der Mensch._ 1887.
R. WIEDERSHEIM.--_Der Bau des Menschen als Zeugniss für seine Vergangenheit._ 1893.
R. HARTMANN.--_Die menschenaehnlichen Affen und ihre Organisation im Vergleich z. menschlichen._ 1883.
E. HAECKEL.--_Anthropogenie oder Entwickelungsgeschichte des Menschen IX_, Die Wirbelthier-Natur des Menschen. 1874.
TH. SCHWANN.--_Mikroskopische Untersuchungen über die Uebereinstimmung in der Struktur und dem Wachsthum der Thiere und Pflanzen._ 1839.
A. KÖLLIKER.--_Handbuch der gewebelehre des Menschen._ 1889.
PH. STÖHR.--_Lehrbuch der Histologie und der mikroskopischen Anatomie des Menschen._ 1898.
O. HERTWIG.--_Die Zelle und die Gewebe. Grundzüge der allgem. Anatomie und Physiologie._ 1896.
Toutes les recherches biologiques, toutes les études sur la forme et le fonctionnement des organismes, doivent avant tout s'arrêter à la considération du _corps_ visible, sur lequel nous pouvons précisément observer ces phénomènes morphologiques et physiologiques. Ce principe vaut pour l'_homme_ aussi bien que pour tous les autres corps animés de la nature. Cependant, les recherches ne doivent pas se borner à la considération de la forme extérieure, mais, pénétrant à l'intérieur de celle-ci, faire l'étude macroscopique et microscopique des éléments qui la constituent. La science qui a pour objet cette recherche fondamentale dans toute son étendue est l'_anatomie_.
=Anatomie humaine.=--La première incitation à l'étude de la structure du corps humain vint, comme c'était naturel, de la médecine. Celle-ci, chez les plus anciens peuples civilisés, étant d'ordinaire exercée par les prêtres, nous avons tout lieu de croire que dès le second siècle avant J.-C. ou plus tôt encore, ces représentants de la culture d'alors possédaient déjà des connaissances anatomiques. Mais quant à des connaissances plus précises, acquises par la dissection des mammifères et appliquées ensuite à l'homme,--nous n'en trouvons que chez les philosophes-naturalistes grecs des VIe et VIIe siècles avant J.-C., chez EMPÉDOCLE (d'Agrigente) et DÉMOCRITE (d'Abdère), mais avant tout chez le plus célèbre médecin de l'antiquité classique, chez HIPPOCRATE (de Cos). C'est dans leurs écrits et dans d'autres, que puisa, au IVe siècle avant J.-C. le grand ARISTOTE, le si fameux «Père de l'histoire naturelle», aussi vaste génie dans la science que dans la philosophie. Après lui, nous ne trouvons plus qu'un anatomiste important dans l'antiquité, le médecin grec, CLAUDE GALIEN (de Pergame); il eut, au IIe siècle après J.-C., à Rome, sous Marc-Aurèle, une clientèle des plus étendues. Tous ces anatomistes anciens acquéraient la plus grande partie de leurs connaissances, non par l'étude du corps humain lui-même--qui était encore à cette époque sévèrement interdite!--mais par celle des Mammifères les plus voisins de l'homme, surtout des _singes_; ils faisaient ainsi tous, à proprement parler, de l'anatomie _comparée_.
Le triomphe du _Christianisme_ avec les doctrines mystiques qui s'y rattachent, fut, pour l'anatomie comme pour les autres sciences, le signal d'une période de décadence. Les _papes_ romains, les plus grands charlatans de l'histoire universelle, cherchaient avant tout à entretenir l'humanité dans l'ignorance et regardaient avec raison la connaissance de l'organisme humain comme un dangereux moyen d'information sur notre véritable nature. Pendant le long espace de temps de treize siècles, les écrits de GALIEN demeurèrent presque l'unique source pour l'anatomie humaine, comme ceux d'Aristote l'étaient pour l'ensemble de l'histoire naturelle.
C'est seulement lorsqu'au XIVe siècle la _Réforme_ vint renverser la suprématie intellectuelle du papisme,--tandis que le système du monde de COPERNIC renversait la conception géocentrique étroitement liée avec lui,--que commença, pour la connaissance du corps humain, une nouvelle période de relèvement. Les grands anatomistes, VÉSALE (de Bruxelles), EUSTACHE et FALLOPE (de Modène), par leurs propres et savantes recherches, firent faire de tels progrès à la science exacte du corps humain, qu'ils ne laissèrent à leurs nombreux successeurs (en ce qui concerne les points essentiels) que des détails à ajouter à leur oeuvre.
Le hardi autant que sagace et infatigable ANDRÉ VÉSALE (dont la famille, comme le nom l'indique, était originaire de Wesel), ouvrant aux autres la voie, les devança tous; dès l'âge de 28 ans il terminait sa grande oeuvre, pleine d'unité, _De humani corporis fabrica_ (1543); il donna à l'anatomie humaine tout entière une direction nouvelle, originale et une base certaine. C'est pourquoi, plus tard, à Madrid--où VÉSALE fut médecin de Charles-Quint et de Philippe II--il fut poursuivi par l'Inquisition comme sorcier et condamné à mort. Il n'échappa au supplice qu'en partant pour Jérusalem; au retour, il fit naufrage dans l'île de Zante et il y mourut misérable, malade et dénué de toute espèce de ressource.
=Anatomie comparée.=--Les mérites que notre XIXe siècle s'est acquis dans la connaissance de la structure du corps consistent surtout dans l'extension qu'ont prise deux études nouvelles, essentiellement importantes, l'_anatomie comparée_ et l'_histologie_ ou anatomie microscopique. En ce qui concerne la première, elle a été, dès le début, en rapport étroit avec l'anatomie humaine, elle a même suppléé celle-ci tant que la dissection des cadavres a été tenue pour un crime punissable de mort--et c'était encore le cas au XVe siècle! Mais les nombreux anatomistes des trois siècles suivants se contentèrent presque exclusivement d'une observation exacte de l'organisme humain. Cette discipline si développée, que nous appelons aujourd'hui anatomie comparée, n'est née qu'en 1803, lorsque le grand zoologiste français $1 (originaire de Montbéliard) publia ses remarquables «Leçons sur l'anatomie comparée», essayant par là, pour la première fois, de poser des lois précises relativement à la structure du corps humain et animal. Tandis que ses prédécesseurs--parmi lesquels GOETHE en 1790--s'étaient surtout attachés à la comparaison du squelette de l'homme avec celui des autres Mammifères, CUVIER, d'un regard plus ample, embrassa l'ensemble de l'organisation animale; il y distingua quatre formes principales ou _Types_, indépendants l'un de l'autre: les Vertébrés, les Articulés, les Mollusques et les Radiés. Par rapport à la «question des questions,» ce progrès faisait époque en ce sens qu'il ressortait clairement de là que l'homme appartenait au type des _Vertébrés_--et, de même, qu'il différait essentiellement de tous les autres types. Il est vrai que le pénétrant LINNÉ, dans son premier _Systema Naturae_ (1735) avait déjà fait faire à la science un progrès important en assignant d'une manière définitive à l'homme sa place dans la classe des mammifères; il réunissait même dans l'ordre des _Primates_ les 3 groupes des Prosimiens, Singes et Homme. Mais il manquait encore à cette conquête hardie de la systématique, ce fondement empirique, plus profond, que CUVIER devait lui fournir par l'anatomie comparée. Celle-ci a achevé de se développer avec les grands anatomistes de notre siècle: F. MECKEL (de Halle), J. MULLER (de Berlin), R. OWEN ET TH. HUXLEY (en Angleterre), C. GEGENBAUR (d'Iéna, plus tard à Heidelberg). Ce dernier, dans ses _Principes d'anatomie comparée_ (1870) ayant pour la première fois appliqué à cette science la théorie de la descendance, posée peu avant par DARWIN l'a élevée au premier rang des disciplines biologiques.
Les nombreux travaux d'anatomie comparée de GEGENBAUR, de même que son _Manuel d'anatomie humaine_ partout répandu, se distinguent par une profonde connaissance empirique étendue à un nombre inouï de faits, ainsi que par l'interprétation philosophique, dans le sens de la doctrine de l'évolution, que l'auteur a su en tirer. Son «_Anatomie comparée des Vertébrés_» parue récemment (1898) pose le fondement inébranlable sur lequel se peut appuyer notre certitude de l'identité absolue de nature entre l'homme et les Vertébrés.
=Histologie et Cytologie.=--Suivant une tout autre direction que celle prise par l'anatomie comparée, notre siècle a vu se développer également l'_anatomie microscopique_. Déjà en 1802, un médecin français, BICHAT, avait essayé au moyen du microscope, de dissocier, dans les organes du corps humain, les éléments les plus ténus et de déterminer les rapports de ces divers _tissus_ (hista ou tela). Mais ce premier essai n'aboutit pas à grand'chose, car l'élément commun aux nombreuses espèces de tissus différents demeurait inconnu. Il ne fut découvert qu'en 1838 pour les plantes dans la _cellule_, par SCHLEIDEN et aussitôt après également pour les animaux par SCHWANN, l'élève et le préparateur de JEAN MULLER. Deux autres célèbres élèves de ce grand maître, encore vivants à cette heure: A. KOELLIKER et R. VIRCHOW, poursuivirent alors dans le détail, entre 1860 et 1870 à Würzbourg, la _théorie cellulaire_ et, fondée sur elle, l'histologie de l'organisme humain à l'état normal et dans les états pathologiques. Ils démontrèrent que, chez l'homme comme chez tous les autres animaux, tous les tissus se composent d'éléments microscopiques identiques, les _cellules_ et que ces «organismes élémentaires» sont les vrais citoyens autonomes qui, assemblés par milliards, constituent notre corps, la «république cellulaire.» Toutes ces cellules proviennent de la division répétée d'une cellule simple, unique, la _cellule souche_ ou «ovule fécondé» (Cytula). La structure et la composition générale des tissus est la même chez l'homme que chez les autres _Vertébrés_. Parmi ceux-ci, les Mammifères, classe la dernière parue et parvenue au plus haut degré de perfectionnement, se distinguent par certaines particularités acquises tardivement. C'est ainsi, par exemple, que la formation microscopique des poils, des glandes cutanées, des glandes lactées, des globules sanguins, leur est tout à fait particulière et différente de ce qu'elle est chez les autres Vertébrés; l'_homme_, sous le rapport de toutes ces particularités histologiques, est un _pur Mammifère_.
Les recherches microscopiques d'A. KOELLIKER et de F. LEYDIG (à Wurzbourg) ont non seulement élargi en tous sens notre connaissance de la structure du corps humain et animal, mais en outre elles ont pris une importance particulière en s'alliant à _l'histoire du développement de la cellule_ et des tissus; elles ont, entre autres, confirmé l'importante théorie de THEODORE SIEBOLD (1845) selon laquelle les animaux inférieurs, les Infusoires et les Rhizopodes étaient considérés comme des _organismes monocellulaires_.
=Caractères des Vertébrés chez l'homme.=--Notre corps tout entier présente, aussi bien dans l'ensemble que dans les particularités de sa constitution, le type caractéristique des _Vertébrés_. Ce groupe, le plus important et le plus perfectionné du règne animal, n'a été reconnu dans son unité naturelle qu'en 1801 parle grand LAMARCK; celui-ci réunit sous ce terme les quatre classes supérieures de LINNÉ: Mammifères, Oiseaux, Amphibies et Poissons. Il leur opposa comme _Invertébrés_ les deux classes inférieures: Insectes et Vers. CUVIER (1812) confirma l'unité du type «Vertébré» et lui donna une base plus solide encore par son anatomie comparée. De fait, tous les caractères essentiels se retrouvent, identiques, chez tous les vertébrés depuis les poissons jusqu'à l'homme; ils possèdent tous un squelette interne solide, cartilagineux et osseux, composé partout d'une colonne vertébrale et d'un crâne; la complexité de celui-ci est, sans doute, très différente suivant les individus, mais elle se ramène toujours à la même forme primitive. De plus, chez tous les Vertébrés se trouve, du côté dorsal de ce squelette axial, l'«organe de l'âme», le système nerveux central, représenté par une moelle épinière et un cerveau; et nous pouvons dire de cet important _cerveau_--instrument de la conscience et de toutes les fonctions psychiques supérieures!--ce que nous avons dit de la capsule osseuse qui l'entoure, du _crâne_: suivant les individus, son développement et sa taille présentent les degrés les plus divers, mais, en somme, sa composition caractéristique reste la même.
Il en va de même si nous comparons les autres organes de notre corps avec ceux des autres Vertébrés: partout, par suite de l'_hérédité_, la disposition primitive et la position relative des organes restent les mêmes, bien que la taille et le développement de chaque partie diffèrent au plus haut degré en raison de l'_adaptation_ à des conditions de vie très variables. C'est ainsi que nous voyons partout le sang circuler par deux vaisseaux principaux, dont l'un (l'aorte) passe au-dessus de l'intestin, l'autre (la veine principale) au-dessous, et que celui-ci, en se dilatant à un endroit précis, constitue le _coeur_; ce «coeur ventral» est aussi caractéristique des Vertébrés qu'inversement le «coeur dorsal» est typique chez les Articulés et les Mollusques. Un autre trait non moins spécial à tous les Vertébrés, c'est la précoce subdivision du tube digestif en un _pharynx_ (ou «intestin branchial») servant à la respiration, et un _intestin_ auquel se rattache le foie, (d'où le nom d'«intestin hépatique»); enfin la segmentation du système musculaire, la constitution spéciale des organes urinaires et génitaux, etc. Sous tous ces rapports anatomiques, l'_homme est un véritable Vertébré_.
=Caractères des Tétrapodes chez l'homme.=--Sous le nom de _Quadrupèdes_ (Tétrapodes), ARISTOTE désignait déjà tous les animaux supérieurs, à sang chaud, caractérisés par la possession de deux paires de pattes. Ce terme prit, plus tard, plus d'extension et fit place au mot latin «Quadrupèdes» après que CUVIER eût montré que les oiseaux et les hommes, qui ont deux «jambes», étaient de véritables Tétrapodes. Il démontra que le squelette interne osseux des quatre jambes chez tous les Vertébrés terrestres supérieurs, depuis les Amphibies jusqu'à l'homme, était constitué originairement de la même façon, par un nombre fixe de segments. De même, les «bras» de l'homme, les «ailes» de la chauve-souris et des oiseaux nous présentent le même squelette typique que les «membres antérieurs» des animaux coureurs, des Tétrapodes.