Les énigmes de l'Univers

Part 24

Chapter 243,417 wordsPublic domain

Mais il n'en va plus de même quand nous envisageons le _cosmos_ comme un Tout, l'infini Tout cosmique, conçu éternellement en mouvement. Nous nommons la matière infinie qui, objectivement le remplit, d'après notre conception subjective, _espace_; son éternel mouvement qui, objectivement, représente une évolution périodique revenant sur elle-même, est ce que nous appelons subjectivement le _temps_. Ces deux «formes de l'intuition» nous convainquent de l'infinité et de l'éternité du Cosmos. Mais par là nous reconnaissons en même temps que l'_Univers_ tout entier, lui-même, est un _perpetuum mobile_ embrassant tout. Cette infinie et éternelle «machine du Cosmos» se maintient dans un mouvement éternel et ininterrompu parce que l'infiniment grande _somme_ d'énergie actuelle et potentielle reste éternellement la même. La loi de la conservation de la force démontre donc que l'idée du _perpetuum mobile_ est aussi vraie et d'une importance aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos _tout_ _entier_, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isolée d'une _partie_ de celui-ci. Par là se trouve encore réfutée la théorie de l'_entropie_.

=Entropie du Cosmos.=--Le pénétrant fondateur de la _Théorie mécanique de la Chaleur_ (1850), CLAUSIUS, résumait ce qu'il y avait de plus essentiel dans cette importante théorie dans deux propositions principales. La première est celle-ci: _L'énergie du Cosmos est constante_; cette proposition forme la moitié de notre loi de substance, le «principe de l'énergie». La seconde affirme: _L'entropie du Cosmos tend vers un maximum_; cette seconde proposition est, à notre avis, aussi erronée que la première était juste. D'après CLAUSIUS, l'énergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont l'une (en tant que chaleur à une haute température, énergie mécanique, électrique, chimique, etc.) est encore partiellement convertible en travail, tandis que l'autre, au contraire, ne l'est pas; celle-ci, qui est déjà de l'énergie transformée en chaleur et accumulée dans des corps plus froids, est perdue sans retour pour la production ultérieure du travail. Cette partie d'énergie inemployée, qui ne peut plus être transformée en travail mécanique, est ce que CLAUSIUS appelle _entropie_ (c'est-à-dire la force employée à l'intérieur); elle croît continuellement aux dépens de l'autre partie. Mais comme journellement, une partie de plus en plus grande de l'énergie mécanique du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne peut pas, réciproquement, revenir à sa première forme,--alors la quantité totale (infinie) de chaleur et d'énergie doit se disperser et diminuer de plus en plus. Toutes les différences de température devraient, en fin de compte, s'évanouir, et la chaleur, toute à l'état fixé, devrait être répartie également dans un unique et inerte morceau de matière congelée; toute vie et tout mouvement organiques auraient cessé lorsque serait atteint ce _maximum d'entropie_; ce serait la vraie «fin du monde». Si cette théorie de l'entropie était exacte, il faudrait qu'à cette _fin du monde_ qu'on admet, correspondît aussi un _commencement_, un _minimum d'entropie_ dans lequel les différences de température des parties distinctes de l'Univers eussent atteint leur maximum. Ces deux idées, d'après notre conception moniste et rigoureusement logique du processus cosmogénétique éternel, sont aussi inadmissibles l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction avec la loi de substance. Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne finira. De même que l'univers est infini, de même il restera éternellement en mouvement; la force vive se transforme en force de tension et inversement, par un processus ininterrompu; et la somme de cette énergie potentielle et actuelle reste toujours la même. La seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur contredit la première et doit être sacrifiée.

Les défenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre, à juste titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus _particuliers_ dans lesquels, _dans certaines conditions_, la chaleur fixée ne peut plus être transformée en travail. C'est ainsi, par exemple, que dans la machine à vapeur, la chaleur ne peut être transformée en travail mécanique que lorsqu'elle passe d'un corps plus chaud (la vapeur) à un plus froid (l'eau fraîche), mais non inversement. Mais dans le grand _Tout_ du Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions sont données, cette fois, qui permettent aussi la transformation inverse de la chaleur latente en travail mécanique. C'est ainsi, par exemple, que lorsque deux corps célestes viennent à s'entrechoquer, animés chacun d'une vitesse inouïe, des quantités énormes de chaleur sont mises en liberté, tandis que les masses, réduites en poussière, sont disséminées et répandues dans l'espace. Le jeu éternel des masses en rotation avec condensation des parties, grossissement en forme de sphères de nouveaux petits météorites, réunion de ceux-ci pour en constituer de plus grosses, etc., recommence alors à nouveau[49].

[49] ZEHNDER. _Die Mechanik des Weltalls_, 1897.

II. =Géogénie moniste.=--L'histoire de l'évolution de la terre, sur laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'oeil, ne forme qu'une infiniment petite partie de celle du Cosmos. Elle a été, il est vrai, comme cette dernière, depuis des milliers d'années, l'objet des spéculations philosophiques et, plus encore, de la fantaisie mythologique; mais elle n'est devenue objet de science que beaucoup plus récemment et date, presque tout entière, de notre XIXe siècle. En principe, la nature de la terre, en tant que planète tournant autour du soleil, était déjà déterminée par le système de COPERNIC (1543); GALILÉE, KEPLER et autres grands astronomes ont fixé mathématiquement sa distance du soleil, la loi de son mouvement, etc. Déjà, d'ailleurs, la cosmogénie de KANT et de LAPLACE s'était engagée dans la voie qui montrait comment la terre provenait de la mère-soleil. Mais l'histoire ultérieure de notre planète, les transformations de sa superficie, la formation des continents et des mers, des montagnes et des déserts: tout cela, à la fin du XVIIIe siècle et dans les vingt premières années du XIXe, n'avait fait que bien peu l'objet de sérieuses recherches scientifiques; on se contentait, le plus souvent, de suppositions assez incertaines ou bien on admettait les traditionnelles légendes relatives à la création; c'était surtout, ici encore, la croyance en l'histoire mosaïque de la création qui barrait, par avance, la route qui eût conduit les recherches indépendantes à la connaissance de la vérité.

Ce n'est qu'en 1822 que parut une oeuvre importante, dans laquelle était employée, pour l'étude scientifique de l'histoire de la terre, cette méthode qu'on reconnut bientôt après être de beaucoup la plus féconde, _la méthode ontologique_ ou _le principe de l'actualisme_[50]. Elle consiste à étudier minutieusement les phénomènes du _présent_ et à s'en servir pour expliquer les processus historiques analogues du _passé_. La Société des sciences de Göttingue avait en outre (1818) promis un prix à «l'étude la plus approfondie et la plus compréhensive sur les changements de la surface de la terre dont on peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application qu'on peut faire des données ainsi acquises à l'étude des révolutions terrestres qui échappent au domaine de l'histoire.» Cette importante question de concours fut résolue par K. HOFF de Gotha, dans son excellent ouvrage: _Histoire des changements naturels de la surface de la terre, démontrés par la tradition_ (4 vol. 1822-1834). La _méthode ontologique_ ou _actualiste_, fondée par lui, fut appliquée avec une portée plus vaste et un immense succès au domaine tout entier de la _géologie_ par le grand géologue anglais C. LYELL; _les Principes de géologie_ (1830) de celui-ci furent la base solide sur laquelle l'histoire ultérieure de la terre continua de construire avec un si éclatant succès[51]. Les importantes recherches géogénétiques d'AL. HUMBOLDT et L. BUCH, de G. BISCHOF et E. SUSS, ainsi que celles de beaucoup d'autres géologues modernes, s'appuient sur les solides bases empiriques et sur les principes spéculatifs, dont nous sommes redevables aux recherches de H. KOFF et de CH. LYELL qui ont frayé la voie; ils ont dégagé la voie à la science pure, fondée sur la raison, dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont éloigné les puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique et la tradition religieuse avaient entassés, surtout la Bible et la mythologie chrétienne fondée sur elle. J'ai déjà parlé, dans la sixième et la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création naturelle_, des grands mérites de CH. LYELL et des rapports qui existaient entre lui et son ami CH. DARWIN; quant à une étude plus approfondie de l'histoire de la terre et des immenses progrès que la géologie dynamique et historique a faits en notre siècle, je renvoie aux ouvrages connus de SUSS, NEUMAYR, CREDNER et J. WALTHER.

[50] J. WALTHER, _Einleit. in die Geologie als historische Wissenschaft_, 1893. S. XIV.

[51] Cf. M. NEUMAYR, _Erdgeschichte_, 2te Aufl. 1895.

Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans l'histoire de la terre: la _géogénie anorganique_ et l'_organique_; cette dernière commence avec la première apparition des êtres vivants à la surface du globe. L'_histoire anorganique_ de la terre, période la plus ancienne, s'est écoulée pareille à celle des autres planètes de notre système solaire; tous ils se sont détachés de l'équateur du corps solaire en rotation, sous forme d'anneaux nébuleux qui se condensèrent graduellement en mondes indépendants. De la nébuleuse gazeuse est sortie, par refroidissement, la terre en ignition, après quoi s'est produite à sa superficie, par un progressif rayonnement de chaleur, la mince _écorce_ solide que nous habitons. C'est seulement après qu'à la surface la température se fût abaissée jusqu'à un certain degré, que la première goutte d'eau liquide put se former au milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait: c'était la condition la plus importante pour l'apparition de la vie organique. Bien des millions d'années se sont écoulés--en tous cas plus de cent--depuis que cet important processus de la formation de l'eau s'est produit, nous conduisant ainsi à la troisième partie de la cosmogénie, à la _biogénie_.

III. =Biogénie moniste.=--La troisième phase de l'évolution du monde commence avec la première apparition des organismes sur notre globe terrestre et se prolonge depuis lors, sans interruption, jusqu'à nos jours. Les grandes énigmes de l'Univers qui se posent à nous, dans cette intéressante partie de l'histoire de la terre, passaient encore, au commencement du XIXe siècle, pour insolubles, ou du moins pour si difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain avenir; à la fin du siècle, nous pouvons dire, avec un orgueil légitime, qu'elles sont résolues en _principe_ par la _biologie_ moderne et son _transformisme_; et même, beaucoup de phénomènes isolés de ce merveilleux «royaume de la vie», s'expliquent aujourd'hui physiquement d'une manière aussi parfaite que n'importe quel phénomène physique très connu, de la nature inorganique. Le mérite d'avoir fait le premier pas, si gros de conséquences, sur cette route difficile et d'avoir montré la route vers la solution moniste de tous les problèmes biologiques,--revient au profond naturaliste français J. LAMARCK; il publia en 1809, l'année même où naissait CH. DARWIN, sa _Philosophie zoologique_ si riche en aperçus. Cette oeuvre originale est non seulement un essai grandiose d'explication de tous les phénomènes de la vie organique d'un point de vue unique et physique, c'est, en outre, un chemin frayé, le seul qui puisse conduire à la solution de la plus difficile énigme de ce domaine: du problème de l'apparition naturelle des espèces organiques. LAMARCK, qui possédait des connaissances empiriques aussi étendues en zoologie qu'en botanique, ébaucha ici, pour la première fois les principes de la _théorie de la descendance_; il montra comment les innombrables formes des règnes animal et végétal proviennent, par transformations graduelles, de formes ancestrales communes, des plus simples, et comment les changements graduels de forme, produits par l'action de l'_adaptation_ contrebalancée par celle de l'_hérédité_, ont amené cette lente transmutation.

Dans la cinquième leçon de mon _Histoire de la Création naturelle_, j'ai apprécié les mérites de LAMARCK comme ils méritaient de l'être, dans la sixième et la septième, j'en ai fait autant pour ceux de CH. DARWIN (1859). Grâce à lui, cinquante ans plus tard, non seulement tous les principes importants de la théorie de la descendance étaient posés irréfutablement, mais, en outre, grâce à l'introduction de la _Théorie de la sélection_, les lacunes laissées par son devancier étaient comblées par Darwin. Le succès que, malgré tous ses mérites, LAMARCK n'avait pu obtenir, échut libéralement à DARWIN; son ouvrage qui fait époque, sur _l'Origine des Espèces au moyen de la sélection naturelle_ a révolutionné de fond en comble toute la biologie moderne en ces quarante dernières années, et l'a élevée à une hauteur qui ne le cède en rien à celle des autres sciences naturelles. DARWIN _est devenu le_ _Copernic du monde organique_, ainsi que je m'exprimais déjà en 1868 et ainsi que E. DU BOIS-REYMOND le faisait quinze ans après, répétant mes paroles (Cf. _Monisme_).

IV. =Anthropogénie moniste.=--Nous pouvons considérer, nous autres hommes, comme la quatrième et dernière période de l'évolution cosmique, celle pendant laquelle notre propre race a évolué. Déjà LAMARCK (1809) avait clairement reconnu que cette évolution ne se pouvait raisonnablement concevoir que par une solution naturelle, la _descendance du Singe_ en tant que Mammifère le plus proche. HUXLEY montra ensuite (1863), dans son célèbre mémoire sur _La place de l'homme dans la nature_--que cette importante hypothèse était une conséquence nécessaire de la théorie de la descendance et qu'elle s'appuyait sur des faits très probants de l'anatomie, de l'embryologie et de la paléontologie; il tenait cette «question essentielle entre toutes les questions» pour résolue en principe. DARWIN la traita ensuite, de divers points de vue et de façon remarquable dans son ouvrage sur _La descendance de l'homme et la sélection sexuelle_ (1871). J'avais moi-même, dans ma _Morphologie générale_, (1866), consacré un chapitre spécial à cet important problème de la descendance. En 1874 je publiai mon _Anthropogénie_ dans laquelle, pour la première fois, est menée à bonne fin la tentative de suivre la descendance de l'homme à travers la série entière de ses aïeux, jusqu'aux plus anciennes formes archigones de Monères; je me suis appuyé également sur les trois grandes branches de la phylogénie: l'anatomie comparée, l'ontogénie et la paléontologie (4e éd. 1891). Ce que nous avons encore acquis en ces dernières années, grâce aux nombreux et importants progrès des études anthropogénétiques,--j'ai essayé de le montrer dans la conférence que j'ai faite, en 1898, au Congrès international de zoologie tenu à Cambridge, sur l'état actuel de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme. (Bonn 7e éd. 1899, trad. franç, par le Dr Laloy.)

CHAPITRE XIV

Unité de la nature.

ÉTUDES MONISTES SUR L'UNITÉ MATÉRIELLE ET ÉNERGÉTIQUE DU COSMOS.--MÉCANISME ET VITALISME.--BUT, FIN ET HASARD.

Tous les corps naturels connus, animés ou inanimés, concordent dans toutes leurs propriétés essentielles. Les différences qui existent entre ces deux grands groupes de corps (les organiques et les inorganiques), quant à la forme et aux fonctions, sont simplement la suite nécessaire de leur différente composition chimique. Les phénomènes caractéristiques de mouvement et de forme de la vie organique ne sont pas la manifestation d'une _force vitale_ spéciale, mais simplement les modes d'activité (immédiate ou médiate) des corps albuminoïdes (combinaisons du _plasma_) et autres combinaisons plus compliquées du _carbone_.

_Morphologie générale_ (1866).

SOMMAIRE DU CHAPITRE XIV

Monisme du Cosmos.--Unité foncière de la nature organique et de l'inorganique.--Théorie carbogène.--Hypothèse de la procréation primitive (archigonie).--Causes mécaniques et causes finales.--Mécanique et téléologie chez Kant.--La fin dans la nature organique et dans l'inorganique.--Vitalisme, force vitale, néovitalisme, dominantes.--Dystéléologie.--Théorie des organes rudimentaires.--Absence de finalité et imperfection de la nature.--Tendance vers un but, chez les corps organiques.--Son absence dans l'ontogénèse et dans la psychogénèse.--Idées platoniciennes.--Ordre moral du monde: on n'en peut démontrer l'existence ni dans l'histoire organique de la terre, ni dans celle des Vertébrés, ni dans celle des peuples.--Providence.--But, fin et hasard.

LITTÉRATURE

P. HOLBACH.--_Système de la nature._ Paris, 1770.

H. HELMHOLZ.--_Populaere wissensch. Vortraege._ I-III, Heft.

W. R. GROVE.--_Die Verwandschaft der Naturkraefte._ 1871.

PH. SPILLER.--_Die Entstehung der Welt und die Einheit der Naturkraefte. Populaere Kosmogenie._ Berlin, 1870.

PH. SPILLER.--_Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und Wirken auf allen Naturgebieten._ 1876.

C. NAEGELI.--_Mechanisch-physiologische Theorie der Abstammungslehre._ München, 1884.

L. ZEHNDER.--_Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen Grundlagen entwickelt._ 1899.

E. HAECKEL.--_Allgem. Untersuchungen über die Natur und erste Entstehung der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und ihre Eintheilung in Thiere und Pflanzen._ 2tes Buch der _Generellen Morphologie_, Bd. I. S. 109-238, 1866.

KOSMOS.--_Zeitschrift für einheitliche Weltanschauung auf Grund der Entwicklungslehre. Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E. Haeckel, herausgegeben von E. Krause._ Bd. I-XIX, 1877-1886.

La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce fait fondamental que toute la force de la nature peut être, médiatement ou immédiatement transformée en une autre. L'énergie mécanique et la chimique, le son et la chaleur, la lumière et l'électricité, sont convertibles l'un en l'autre et ne nous apparaissent que comme des aspects phénoménaux différents d'une seule et même force originelle, l'_énergie_. Il s'en déduit le principe important de l'_Unité de toutes les forces de la Nature_ ou du _Monisme de l'énergie_. Dans tout le domaine des sciences physico-chimiques, ce principe fondamental est universellement adopté, en tant qu'il s'applique aux corps naturels inorganiques.

Il semble en aller autrement dans le monde organique, dans le domaine riche et varié de la vie. Sans doute, il est visible ici aussi qu'une _grande partie_ des phénomènes vitaux sont ramenables immédiatement à l'énergie mécanique ou chimique, à des effets d'électricité ou d'optique. Mais pour une autre partie de ces phénomènes, la chose est contestée aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'énigme de la _vie psychique_, en particulier de la conscience. Le grand mérite de la théorie moderne de l'_évolution_, c'est précisément d'avoir jeté un pont entre ces deux domaines, en apparence distincts. Nous en sommes venus, maintenant, à la conviction nette que tous les phénomènes de la vie _organique_, eux aussi, sont soumis à la loi universelle de substance, tout comme les phénomènes anorganiques qui se passent dans l'infini Cosmos.

=L'Unité de la Nature= qui s'en déduit, la défaite du dualisme d'autrefois, est certainement une des plus belles conquêtes de notre moderne _génétique_. J'ai déjà cherché, il y a trente-trois ans, à démontrer très explicitement ce _Monisme du Cosmos_, cette foncière «unité de la Nature organique et de l'inorganique», en soumettant à un examen critique et à une comparaison minutieuse, la concordance que présentent les deux grands règnes quant aux matériaux premiers, aux formes et aux forces[52]. J'ai donné un court extrait des résultats obtenus dans la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création naturelle_. Tandis que les idées exposées là sont admises aujourd'hui par la plus grande majorité des philosophes, de plusieurs côtés on a voulu essayer, en ces derniers temps, de les combattre et de rétablir l'ancienne opposition entre deux domaines distincts de la Nature. Le plus rigoureux de ces essais est l'ouvrage récemment paru du botaniste REINKE: _Le monde comme action_[53]. L'auteur y défend, avec une clarté et une rigueur logique dignes d'éloges, le _pur dualisme cosmologique_ et démontre en même temps lui-même combien la conception téléologique qu'on y veut rattacher, est insoutenable. Dans le domaine tout entier de la Nature inorganique n'agiraient que des forces physiques et chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique se joindraient aux précédentes des «forces intelligentes», les forces directrices ou _dominantes_. La loi de substance n'aurait de valeur que dans le premier groupe, non dans le second. Au fond, il s'agit encore ici de la vieille opposition entre la conception _mécanique_ et la _téléologique_. Avant d'aborder celle-ci, indiquons brièvement deux autres théories qui sont, à mon avis, très précieuses pour résoudre ces importants problèmes: la théorie carbogène et la théorie de la procréation primitive.

[52] HAECKEL. _Generelle Morphologie der Organismen._ 1866, 2tes Buch, 5tes Kap.

[53] F. REINKE. _Die Welt als That._ Berlin 1899.

=Théorie carbogène.=--La chimie physiologique, par d'innombrables analyses, a établi au cours de ces quarante dernières années, les cinq faits suivants: I. Dans les corps naturels organiques il n'entre pas d'éléments qui ne soient pas inorganiques; II. Les combinaisons d'éléments, particulières aux organismes et qui déterminent leurs «phénomènes vitaux», consistent toutes en composés de plasma, du groupe des albuminoïdes; III. La vie organique elle-même est un processus physico-chimique, fondé sur des échanges nutritifs entre ces plasmas albuminoïdes; IV. L'élément qui seul est capable de construire ces albuminoïdes complexes en se combinant à d'autres éléments (oxygène, hydrogène, azote, soufre), c'est le carbone; V. Ces combinaisons de plasma à base de carbone se distinguent de la plupart des autres combinaisons chimiques par leur structure moléculaire très complexe, par leur instabilité et par l'état gonflé de leurs agrégats. M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux, j'avais posé, il y a trente-trois ans, la _Théorie carbogène_ suivante: «Seules, les propriétés caractéristiques, physico-chimiques du carbone--et principalement son état d'agrégat semi-liquide, ainsi que la facilité avec laquelle se détruisent ses combinaisons, ses très complexes albuminoïdes,--sont les causes mécaniques de ces phénomènes moteurs particuliers qui distinguent les organismes des corps inorganisés, ensemble de phénomènes qu'on désigne du nom de «vie» (_Hist. de la Créat. Nat._, p. 357). Bien que cette «théorie carbogène» ait été violemment attaquée par divers biologistes, aucun cependant n'a pu jusqu'ici proposer à sa place une meilleure théorie moniste. Aujourd'hui que nous connaissons bien mieux et plus à fond les conditions physiologiques de la vie cellulaire, la physique et la chimie du plasma vivant, nous pouvons poser la théorie carbogène plus explicitement et plus sûrement qu'il ne nous était possible de le faire il y a trente-trois ans.