Part 21
=Unité de la loi de substance.=--Ce qui importe bien davantage, pour notre conception moniste, c'est de nous convaincre que les deux grandes doctrines cosmologiques: la loi chimique de la conservation de la matière et la loi physique de la conservation de la force, forment un tout indissoluble; les deux théories sont aussi étroitement liées l'une à l'autre que les deux objets, la _matière_ et la _force_ (ou énergie). A beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette _unité fondamentale_ des deux lois apparaîtra d'elle-même, puisqu'elles ne sont que deux aspects différents d'un seul et même objet, le _Cosmos_; néanmoins cette conviction toute naturelle est bien loin de jouir de l'adhésion universelle. Elle est, au contraire, énergiquement combattue par toute la philosophie dualiste, par la biologie vitaliste, par la psychologie paralléliste;--et même par beaucoup de monistes (inconséquents!) qui croient trouver une preuve du contraire dans la «conscience», ou dans l'activité intellectuelle supérieure de l'homme, ou encore dans d'autres phénomènes de la «libre vie de l'esprit».
J'insiste donc tout particulièrement sur l'importance fondamentale d'une loi de substance _unique_, comme expression du lien indissoluble entre ces deux lois que semblent séparer deux noms distincts. Qu'à l'origine, les deux n'aient pas été conçues ensemble et qu'on n'ait pas reconnu leur unité, c'est ce qui ressort déjà du seul fait que les deux lois ont été découvertes à des époques différentes. La plus ancienne, plus aisément constatable, la loi fondamentale chimique de la «constance de la matière», fut posée dès 1789, par LAVOISIER et grâce à l'emploi général de la balance elle s'éleva au rang de «base de la chimie exacte». Par contre, la plus récente, beaucoup plus cachée, la loi fondamentale de la «constance de l'énergie», ne fut découverte qu'en 1832, par ROBERT MAYER et ne devint qu'avec HELMHOLZ la «base de la physique exacte». L'unité des deux lois fondamentales, encore souvent contestée aujourd'hui, est exprimée par beaucoup de naturalistes convaincus, sous cette dénomination de «Loi de la conservation de la force et de la matière».
J'ai depuis longtemps proposé d'exprimer cette loi fondamentale par la formule plus courte et plus commode de _loi de substance_ ou de «loi fondamentale cosmologique»; on pourrait l'appeler aussi _loi universelle_ ou loi de constance ou encore «axiome de constance de l'univers»; au fond, elle dérive nécessairement du _principe de causalité_[43].
[43] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892); _Ursprung des Menschen_ (1898).
=Notion de substance.=--Le premier penseur qui introduisit dans la science la «notion de substance», terme tout _moniste_ et qui en reconnut la partie fondamentale, ce fut le grand philosophe SPINOZA; son ouvrage principal parut peu après sa mort précoce en 1677, juste cent ans avant que LAVOISIER, au moyen du grand instrument chimique, la balance, démontrât expérimentalement la constance de la matière. Dans la grandiose conception panthéiste de Spinoza la notion du _Monde_ (_universum_, Cosmos) s'identifie avec la notion totale de _Dieu_; cette conception est en même temps le plus pur et le plus raisonnable _monisme_, et le plus intellectuel, le plus abstrait _monothéisme_. Cette _universelle substance_ ou ce «divin être cosmique» nous montre deux aspects de sa véritable essence, deux _attributs_ fondamentaux: la _matière_ (la substance-matière est infinie et _étendue_) et l'_esprit_ (la substance-énergie comprenant tout et _pensante_). Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la notion de substance, proviennent, par une analyse logique, de cette suprême notion fondamentale de SPINOZA que je considère, d'accord avec GOETHE, comme une des pensées les plus hautes, les plus profondes et les plus vraies de tous les temps. Tous les objets divers de l'Univers, que nous pouvons connaître, toutes les formes individuelles d'existence ne sont que des formes spéciales et passagères de la substance, des _accidents_ ou des _modes_. Ces _modes_ sont des objets corporels, des corps matériels, lorsque nous les considérons sous l'attribut de l'_étendue_ (comme «remplissant l'espace»); au contraire, ce sont des forces ou des idées lorsque nous les considérons sous l'attribut de la _pensée_ (de l'«énergie»). C'est à cette conception fondamentale de SPINOZA que notre monisme épuré revient après deux cents ans; pour nous aussi la _matière_ (ce qui remplit l'espace) et l'_énergie_ (la force motrice) ne sont que deux attributs inséparables d'une seule et même substance.
=La notion de substance kinétique= (principe originel de la vibration).--Parmi les diverses modifications que la notion fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique régnante, a traversée, dans la physique moderne, indiquons seulement brièvement deux théories qui divergent à l'extrême: la kinétique et la pyknotique. Ces deux théories de la substance s'accordent à reconnaître que toutes les diverses forces de la nature peuvent être ramenées à une force primitive commune: pesanteur et chimisme, électricité et magnétisme, lumière et chaleur, etc., ne sont que divers modes de manifestations, divers modes de force ou _dynamodes_ d'une _force primitive_ unique (prodynamis). Cette unique force primitive générale est la plupart du temps conçue comme un mouvement oscillatoire des plus petites parties de la masse, comme une _vibration des atomes_. Les atomes eux-mêmes, d'après la «notion de substance kinétique» courante, sont des particules corporelles, mortes, discrètes, qui vibrent dans l'espace vide et agissent à distance. Le véritable et illustre fondateur de cette théorie kinétique de la substance est le grand mathématicien NEWTON, à qui l'on doit la découverte de la _loi de gravitation_. Dans son principal ouvrage, _Philosophiae naturalis principia mathematica_ (1687), il démontra que l'Univers tout entier était régi par une seule et même loi fondamentale, celle de l'_attraction de la masse_, d'où il suit que la gravitation reste constante; l'attraction des deux particules de matière est toujours en rapport direct de leur masse et en rapport inverse du carré de leur distance. Cette _force de pesanteur_ générale provoque aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la rotation des planètes autour du soleil et les mouvements cosmiques de tous les corps de l'univers. L'immortel mérite de NEWTON c'est d'avoir établi définitivement cette loi de gravitation et d'en avoir trouvé une formule mathématique inattaquable. Mais cette _formule mathématique morte_ à laquelle les naturalistes, ici comme dans beaucoup d'autres cas, s'attachent par dessus tout, nous donne simplement la démonstration _quantitative_ de la théorie; elle ne nous fait pas entrevoir le moins du monde la nature _qualitative_ des phénomènes. L'immédiate _action à distance_ que NEWTON déduisit de sa loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les plus importants et les plus dangereux de la physique ultérieure, ne nous fournit pas le moindre aperçu sur les vraies causes de l'attraction des masses; bien plus, elle nous barre le chemin qui pourrait nous conduire vers ces causes. Je présume que les spéculations de NEWTON sur sa mystérieuse action à distance n'ont pas peu contribué à entraîner le pénétrant mathématicien anglais dans l'obscur labyrinthe de rêverie mystique et de superstition théiste, dans lequel il a passé les 34 dernières années de sa vie; il a même fini par construire des hypothèses métaphysiques sur les prophéties de Daniel et sur les stupides fantaisies de la révélation de saint Jean.
=La notion de substance pyknotique= (Principe originel de condensation ou pyknose).--La théorie moderne de la _densation_ ou théorie de la substance pyknotique est en contradiction radicale avec la théorie courante de la _vibration_ ou théorie de la substance kinétique. La première a été exposée le plus explicitement par J. G. VOGT, dans son ouvrage fécond en aperçus, sur _La nature de l'électricité et du magnétisme fondée sur la notion d'une substance unique_ (1891). VOGT admet comme force originelle générale du Cosmos, comme _prodynamie_ universelle, non pas la _vibration_ des particules de matière, se mouvant dans l'espace vide, mais la _condensation_ ou densation individuelle d'une substance unique qui remplit continuellement tout l'espace infini, c'est-à-dire ininterrompu et sans intervalles vides; la seule forme d'action mécanique (_agens_) inhérente à cette substance consiste en ce que, par l'effort de condensation (ou contraction), il se produit d'infiniment petits centres de condensation, qui peuvent, il est vrai, varier de densité et par suite de volume, mais qui, en eux-mêmes, demeurent constants. Ces minuscules parties individuelles de l'universelle substance, ces centres de condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes correspondent, d'une façon générale, aux atomes primitifs ou dernières particules, discrètes, de la matière dans la notion de substance kinétique, mais ils s'en distinguent essentiellement en ce qu'ils possèdent sensation et tendance (ou mouvement volontaire sous sa forme la plus primitive), c'est-à-dire qu'en un certain sens ils ont une _âme_--souvenir de la doctrine du vieil EMPÉDOCLE sur «l'amour et la haine des éléments». De plus, ces «atomes animés» n'errent pas dans l'espace vide, mais dans cette substance intermédiaire, continue, infiniment subtile qui constitue la partie non condensée de la substance primitive. Grâce à certaines «_constellations_, centres de troubles ou systèmes déformateurs», des masses de centres de condensation marchent rapidement les uns vers les autres pour constituer une grande étendue et arrivent à l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par là, la substance qui, à l'état de repos primitif, possédait partout la même densité moyenne, se sépare ou se différencie en deux éléments principaux: les centres de déformation qui dépassent la densité moyenne _positivement_, par la pyknose, constituent les _masses_ pondérables des corps cosmiques (ce qu'on appelle la «matière pondérable»); la substance intermédiaire plus subtile, à son tour, qui en dehors des centres remplit l'espace et la densité moyenne _négativement_, constitue _l'éther_ (matière impondérable). La conséquence de cette séparation entre la masse et l'éther est une lutte sans trêve entre ces deux partis antagonistes de la substance et cette lutte est la cause de tous les processus physiques. La _masse_ positive, véhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours davantage de compléter le processus de condensation commencé et réunit les plus hautes valeurs d'énergie _potentielle_; l'éther _négatif_, au contraire, s'oppose dans la même proportion, à toute élévation de sa tension et du sentiment de déplaisir qui y est attaché; il réunit les plus hautes valeurs d'énergie _actuelle_.
Nous serions entraînés trop loin si nous voulions exposer plus à fond la profonde théorie de la condensation de $1; le lecteur que la question intéresserait devra chercher à comprendre les groupes d'idées dont la difficulté tient au sujet lui-même, dans l'extrait populaire, écrit avec clarté, qui résume le second volume de l'ouvrage cité. Je suis, quant à moi, trop peu familier avec la physique et les mathématiques pour pouvoir séparer leurs bons et leurs mauvais côtés; je crois pourtant que cette notion de la substance _pyknotique_, pour tous les biologistes convaincus de l'_unité de la nature_, pourra paraître à maints égards plus acceptable que la notion de substance _kinétique_ actuellement régnante. Un malentendu pourra aisément résulter de ceci: que VOGT pose son processus cosmique de condensation, en contradiction radicale avec le phénomène général du _mouvement_, entendant par là la _vibration_ au sens de la physique moderne. Mais son hypothétique «condensation» (pyknosis), implique aussi bien le _mouvement_ de la substance que l'hypothétique «vibration»; seulement le mode de mouvement et l'attitude des particules de substance qui se meuvent, sont tout autres dans la première hypothèse que dans la seconde. D'ailleurs, la théorie de la condensation ne supprime aucunement la théorie de la vibration dans son ensemble, elle en écarte seulement une importante partie.
La physique moderne, à l'heure qu'il est, s'en tient encore presque toute, timidement, à l'ancienne théorie de la vibration, à la notion de l'action immédiate à distance et de l'éternelle vibration des atomes morts dans l'espace vide; elle rejette, par suite, la théorie pyknotique. Quand même cette dernière serait encore très imparfaite et quand bien même les spéculations originales de VOGT seraient souvent des erreurs, je regarderais cependant comme un grand mérite de la part de ce philosophe naturaliste, qu'il ait éliminé les principes inadmissibles de la théorie de la substance kinétique. D'après ma manière de voir personnelle, et d'après celle aussi de beaucoup d'autres naturalistes penseurs, je voudrais maintenir, dans la théorie de la substance pyknotique de VOGT, les principes suivants qui y sont contenus et que je tiens pour indispensables à toute conception de la substance vraiment _moniste_, comprenant vraiment tout le domaine de la nature organique et inorganique: I. Les deux éléments principaux de la substance, la masse et l'éther, ne sont pas morts et mus seulement par des forces extérieures, mais ils possèdent la sensation et la volonté (naturellement au plus bas degré!); ils éprouvent du plaisir dans la condensation, du déplaisir dans la tension; ils tendent vers la première et luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace vide; la partie de l'espace infini que n'occupent pas les atomes-masses est remplie par l'éther. III. Il n'y a pas d'action immédiate à distance à travers l'espace vide; toute action des masses corporelles l'une sur l'autre résulte soit d'un contact immédiat, par rapprochement des masses, soit d'une transmission par l'éther.
=La notion dualiste de substance.=--Les deux théories de la substance que nous venons d'opposer l'une à l'autre, sont, en principe, toutes deux _monistes_, puisque la différence entre les deux éléments principaux de la substance (masse et éther) n'est pas primitive; il faut en outre admettre un contact et une réciprocité d'action directs et permanents entre les deux substances. Il en est tout autrement dans les théories _dualistes_ de la substance qui prévalent, aujourd'hui encore, dans la philosophie idéaliste et spiritualiste; elles sont d'ailleurs soutenues par l'influente théologie, en tant du moins que celle-ci intervient dans ces spéculations métaphysiques. D'après ces théories, il faudrait distinguer dans la substance deux éléments principaux tout à fait différents: l'un _matériel_, l'autre _immatériel_. La _substance matérielle_ constitue le _monde des corps_, dont l'étude est l'objet de la physique et de la chimie: c'est pour elle seule que vaut la loi de la conservation de la matière et de l'énergie (en tant, du moins, qu'on ne la croit pas «tirée du néant» ou qu'on n'invoque pas de miracle quelconque!). La _substance immatérielle_, au contraire, constitue le _monde des esprits_ dans lequel cette loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la chimie, ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnées à la «force vitale», ou à la «volonté libre», à la «toute-puissance divine» ou autres fantômes qui n'ont rien à voir avec la _science_ critique. A vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus besoin aujourd'hui d'être réfutées; car jusqu'à ce jour l'expérience ne nous a appris à connaître aucune _substance immatérielle_, aucune force qui ne soit pas liée à une matière, aucune forme d'énergie qui ne s'effectue pas au moyen de mouvements de la matière, soit de la masse, soit de l'éther, soit des deux éléments à la fois. Même les formes d'énergie les plus compliquées et les plus parfaites que nous connaissions, la vie psychique des animaux supérieurs, la pensée et la raison humaines, reposent sur des processus matériels, sur des changements dans le neuroplasma des cellules ganglionnaires; on ne peut pas les concevoir sans cela. J'ai déjà démontré (chap. XI) que l'hypothèse physiologique d'une «substance âme» spéciale, immatérielle, était inadmissible.
=Masse ou matière corporelle= (matière pondérable).--La science de cette partie _pondérable_ de la matière fait avant tout l'objet de la _chimie_. Les extraordinaires progrès théoriques accomplis par cette science au cours du XIXe siècle, et l'influence inouïe qu'ils ont exercée dans tous les domaines de la vie pratique,--sont connus de tous. Nous nous contenterons donc de quelques remarques à propos des plus importantes questions théoriques touchant la nature de la masse. La chimie analytique est parvenue, on le sait, à ramener les innombrables corps de la nature, en les dissociant, à un petit nombre de substances premières ou _éléments_, c'est-à-dire de corps simples qu'on ne peut plus dissocier. Le nombre de ces éléments s'élève environ à soixante-dix. Il n'y en a qu'une petite fraction (en somme, quatorze), qui soient répandus sur toute la terre et qui sont d'une grande importance; la majeure partie consiste en éléments rares et peu importants (c'est le cas pour la plupart des métaux). La _parenté_ entre certains de ces éléments qui constituent des _groupes_ et les rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques (ainsi que l'ont démontré L. MEYER et MENDELEJEFF, dans leur _système périodique des éléments_), rendent très vraisemblable que ces éléments ne sont pas des _espèces absolument fixes de la matière_, qu'ils ne sont pas des grandeurs éternellement constantes. Dans ce système, on a réparti les soixante-dix éléments en huit groupes principaux et on les a ordonnés, à l'intérieur de ceux-ci, d'après la grandeur de leurs poids atomiques, de sorte que les éléments chimiques analogues forment des séries de familles. Les rapports entre corps d'un même groupe dans le système naturel des éléments rappellent, d'une part, les phénomènes analogues que présentent les divers composés du carbone; d'autre part, les rapports entre groupes parallèles que nous observons dans le système naturel des espèces végétales et animales. De même que, dans ce dernier cas, la «parenté» entre formes analogues provient de la descendance commune de formes ancestrales plus simples--de même, il est très probable que la même explication vaut pour les familles et les ordres d'éléments. Nous pouvons donc admettre que les «éléments empiriques» actuels ne sont pas véritablement des _espèces fixes de la matière_, simples et constantes, mais qu'elles sont, dès l'origine, composées d'atomes primitifs simples, tous identiques, dont le nombre et la position varient seuls. Les spéculations de G. WENDT, W. PREYER, W. CROOKES et d'autres, ont montré de quelle manière on pouvait concevoir que tous les éléments se soient différenciés à partir d'une seule et unique _matière première_, le _prothyl_.
=Atomes et éléments.=--Il faut bien distinguer la _théorie des atomes_ actuelle, telle qu'elle apparaît à la chimie comme un auxiliaire indispensable, de l'ancien _atomisme_ philosophique, tel que l'enseignaient déjà, il y a plus de deux mille ans, les philosophes monistes éminents de l'antiquité: LEUCIPPE, DÉMOCRITE et LUCRÈCE: cet atomisme se compléta et prit plus tard une nouvelle direction, grâce à DESCARTES, HOBBES, LEIBNITZ et autres philosophes éminents. Il n'a été donné de l'_empirisme moderne_ une conception précise et acceptable, un _fondement empirique_ qu'en 1808, par le chimiste anglais DALTON qui posa la «loi des proportions simples et multiples» dans la formation des combinaisons chimiques. Il détermina d'abord les _poids atomiques des divers éléments_, posant ainsi la _base exacte_, inébranlable, sur laquelle reposent les nouvelles théories chimiques; celles-ci sont toutes _atomistes_ en tant qu'elles admettent que les éléments sont composés de particules identiques, minuscules, discrètes, qu'on ne peut dissocier. Le problème de la _nature_ propre des atomes, de leur forme, de leur grandeur, la question de savoir s'ils sont animés restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualités sont hypothétiques; au contraire, le _chimisme_ des atomes ou leurs «affinités chimiques», c'est-à-dire la proportion constante dans laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres éléments[44],--est tout empirique.
[44] E. HAECKEL. _Le Monisme_, 1892, traduction française.
=Affinités électives des éléments.=--L'attitude variable des éléments isolés à l'égard les uns des autres, ce que la chimie désigne du nom d'«affinité», est une des propriétés les plus importantes de la masse et se manifeste par les divers rapports de quantité ou proportions dans lesquelles s'effectue leur combinaison, et dans l'intensité avec laquelle elle se produit. Tous les degrés d'inclination, depuis la plus complète indifférence, jusqu'à la plus violente passion, s'observent dans l'attitude chimique des divers éléments à l'égard les uns des autres, de même que dans la psychologie de l'homme et en particulier dans l'inclination des deux sexes l'un pour l'autre, le même phénomène joue un grand rôle. GOETHE a rapproché, comme on sait, dans son roman classique les _Affinités électives_, les rapports entre deux amoureux des phénomènes de même nature, qui interviennent dans les combinaisons chimiques. L'irrésistible passion qui entraîne Edouard vers la sympathique Ottilie, Pâris vers Hélène, et qui triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale est la même puissante force d'attraction «inconsciente» qui, lors de la fécondation des oeufs animaux ou végétaux, pousse le spermatozoïde vivant à pénétrer dans l'ovule; c'est encore le même mouvement violent par lequel deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène s'unissent pour former une molécule d'eau. Cette foncière _Unité des affinités électives dans toute la nature_, depuis le processus chimique le plus simple, jusqu'au plus compliqué des romans d'amour, a été reconnue dès le Ve siècle avant Jésus-Christ, par le grand philosophe naturaliste grec, EMPÉDOCLE, dans sa doctrine de _l'amour et de la haine des éléments_. Elle est confirmée par les intéressants progrès de la _psychologie cellulaire_, dont la haute importance n'a été entrevue qu'en ces trente dernières années. Nous appuyons là-dessus notre conviction que les _atomes_, déjà, possèdent sous leur forme la plus simple, la sensation et la volonté--ou plutôt: le _sentiment_ (Aesthesis) et l'_effort_ (tropesis)--c'est-à-dire une _âme_ universelle sous sa forme la plus primitive. Mais on en peut dire autant des molécules ou particules de matière constituées par la réunion de deux ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de diverses de ces molécules se produisent d'abord les combinaisons chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles le même jeu se répète sous une forme plus compliquée.