Les enfants du capitaine Grant
Chapter 9
Le sol avait repris, d’ailleurs, une immobilité absolue. Le tremblement de terre s’était apaisé, et sans doute les forces souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la chaîne des Andes est toujours en quelque endroit agitée ou tremblante. Cette fois, la commotion avait été d’une violence extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée. Un panorama nouveau de cimes, de crêtes et de pics se découpait sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain cherché ses points de repère accoutumés.
Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de son lit humide du Pacifique, glissaient sur les plaines argentines et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était huit heures du matin.
Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major, revinrent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était descendue, et ils n’auraient eu qu’à s’applaudir d’un moyen de locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l’un d’eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n’eût manqué à l’appel.
Chacun l’aimait, ce courageux garçon, Paganel qui s’était particulièrement attaché à lui, le major malgré sa froideur, tous, et surtout Glenarvan.
Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait son second père.
«Mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses larmes, il faut le chercher, il faut le retrouver! Nous ne pouvons l’abandonner ainsi! Pas une vallée, pas un précipice, pas un abîme qui ne doive être fouillé jusqu’au fond! on m’attachera par une corde! on m’y descendra! Je le veux, vous m’entendez! Je le veux! Fasse le ciel que Robert respire encore! Sans lui, comment oserions-nous retrouver son père, et de quel droit sauver le capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à son enfant!»
Les compagnons de Glenarvan l’écoutaient sans répondre; ils sentaient qu’il cherchait dans leur regard quelque lueur d’espérance, et ils baissaient les yeux.
«Eh bien, reprit Glenarvan, vous m’avez entendu! Vous vous taisez! Vous n’espérez plus rien! Rien!»
Il y eut quelques instants de silence; puis, Mac Nabbs prit la parole et dit:
«Qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant Robert a disparu?»
À cette demande, aucune réponse ne fut faite.
«Au moins, reprit le major, vous me direz près de qui se trouvait l’enfant pendant la descente de la cordillère?
--Près de moi, répondit Wilson.
--Eh bien, jusqu’à quel moment l’as-tu vu près de toi? Rappelle tes souvenirs. Parle.
--Voici tout ce dont je me souviens, répondit Wilson. Robert Grant était encore à mes côtés, la main crispée à une touffe de lichen, moins de deux minutes avant le choc qui a terminé notre descente.
--Moins de deux minutes! Fais bien attention, Wilson, les minutes ont dû te paraître longues!
--Ne te trompes-tu pas?
--Je ne crois pas me tromper... C’est bien cela... Moins de deux minutes!
--Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il placé à ta gauche ou à ta droite?
--À ma gauche. Je me rappelle que son _poncho_ fouettait ma figure.
--Et toi, par rapport à nous, tu étais placé?...
--Également sur la gauche.
--Ainsi, Robert n’a pu disparaître que de ce côté, dit le major, se tournant vers la montagne et indiquant sa droite. J’ajouterai qu’en tenant compte du temps écoulé depuis sa disparition, l’enfant doit être tombé sur la partie de la montagne comprise entre le sol et deux milles de hauteur. C’est là qu’il faut le chercher, en nous partageant les différentes zones, et c’est là que nous le retrouverons.»
Pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes, gravissant les pentes de la cordillère, s’échelonnèrent sur sa croupe à diverses hauteurs et commencèrent leur exploration. Ils se maintenaient constamment à droite de la ligne de descente, fouillant les moindres fissures, descendant au fond des précipices comblés en partie par les débris du massif, et plus d’un en sortit les vêtements en lambeaux, les pieds et les mains ensanglantés, après avoir exposé sa vie. Toute cette portion des Andes, sauf quelques plateaux inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant de longues heures, sans qu’aucun de ces braves gens songeât à prendre du repos. Vaines recherches.
L’enfant avait trouvé non seulement la mort dans la montagne, mais aussi un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme, s’était à jamais refermée sur lui.
Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés, anéantis, se retrouvaient au fond de la vallée.
Glenarvan était en proie à une douleur violente; il parlait à peine, et de ses lèvres sortaient ces seuls mots entrecoupés de soupirs:
«Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!»
Chacun comprit cette obstination devenue une idée fixe, et la respecta.
«Attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin. Prenons quelque repos, et réparons nos forces. Nous en avons besoin, soit pour recommencer nos recherches, soit pour continuer notre route.
--Oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque Edward veut demeurer! Il espère. Mais qu’espère-t-il?
--Dieu le sait, dit Tom Austin.
--Pauvre Robert!» répondit Paganel en s’essuyant les yeux.
Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée.
Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous lesquels il fit établir un campement provisoire.
Quelques couvertures, les armes, un peu de viande séchée et du riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un _rio_ coulait non loin, qui fournit une eau encore troublée par l’avalanche. Mulrady alluma du feu sur l’herbe, et bientôt il offrit à son maître une boisson chaude et réconfortante. Mais Glenarvan la refusa et demeura étendu sur son _poncho_ dans une profonde prostration.
La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et tranquille comme la nuit précédente. Pendant que ses compagnons demeuraient immobiles, quoique inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la cordillère. Il prêtait l’oreille, espérant toujours qu’un dernier appel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aventura loin, haut, seul, collant son oreille contre terre, écoutant et comprimant les battements de son cœur, appelant d’une voix désespérée.
Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la montagne. Tantôt Paganel, tantôt le major le suivaient, prêts à lui porter secours sur les crêtes glissantes et au bord des gouffres où l’entraînait son inutile imprudence. Mais ses derniers efforts furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert! Robert!» l’écho seul répondit en répétant ce nom regretté.
Le jour se leva. Il fallut aller chercher Glenarvan sur les plateaux éloignés, et, malgré lui, le ramener au campement. Son désespoir était affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui proposer de quitter cette vallée funeste? Cependant, les vivres manquaient. Non loin devaient se rencontrer les guides argentins annoncés par le muletier, et les chevaux nécessaires à la traversée des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de difficultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan Atlantique que rendez-vous avait été donné au _Duncan_. Toutes les raisons graves ne permettaient pas un plus long retard, et, dans l’intérêt de tous, l’heure de partir ne pouvait être reculée.
Ce fut Mac Nabbs qui tenta d’arracher Glenarvan à sa douleur. Longtemps il parla sans que son ami parût l’entendre. Glenarvan secouait la tête.
Quelques mots, cependant, entr’ouvrirent ses lèvres.
«Partir? dit-il.
--Oui! Partir.
--Encore une heure!
--Oui, encore une heure», répondit le digne major.
Et, l’heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce qu’une autre heure lui fût accordée. On eût dit un condamné implorant une prolongation d’existence.
Ce fut ainsi jusqu’à midi environ. Alors Mac Nabbs, de l’avis de tous, n’hésita plus, et dit à Glenarvan qu’il fallait partir, et que d’une prompte résolution dépendait la vie de ses compagnons.
«Oui! oui! répondit Glenarvan. Partons! partons!»
Mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient de Mac Nabbs; son regard fixait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se leva et demeura immobile comme si elle eût été pétrifiée.
«Là! Là, dit-il, voyez! Voyez!»
Tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans la direction si impérieusement indiquée. En ce moment, le point noir grossissait visiblement. C’était un oiseau qui planait à une hauteur incommensurable.
«Un condor, dit Paganel.
--Oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait? Il vient! Il descend! Attendons!»
Qu’espérait Glenarvan? Sa raison s’égarait-elle?
«Qui sait?» avait-il dit.
Paganel ne s’était pas trompé. Le condor devenait plus visible d’instants en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces régions, il atteint un développement extraordinaire.
Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite des bœufs au fond des gouffres. Il s’attaque aux moutons, aux chevaux, aux jeunes veaux errants par les plaines, et les enlève dans ses serres à de grandes hauteurs. Il n’est pas rare qu’il plane à vingt mille pieds au-dessus du sol, c’est-à-dire à cette limite que l’homme ne peut pas franchir. De là, invisible aux meilleures vues, ce roi des airs promène un regard perçant sur les régions terrestres, et distingue les plus faibles objets avec une puissance de vision qui fait l’étonnement des naturalistes.
Qu’avait donc vu ce condor? Un cadavre, celui de Robert Grant!» Qui sait?» répétait Glenarvan, sans le perdre du regard. L’énorme oiseau s’approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec la vitesse des corps inertes abandonnés dans l’espace. Bientôt il décrivit des cercles d’un large rayon, à moins de cent toises du sol. On le distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze pieds d’envergure. Ses ailes puissantes le portaient sur le fluide aérien presque sans battre, car c’est le propre des grands oiseaux de voler avec un calme majestueux, tandis que pour les soutenir dans l’air il faut aux insectes mille coups d’ailes par seconde.
Le major et Wilson avaient saisi leur carabine, Glenarvan les arrêta d’un geste. Le condor enlaçait dans les replis de son vol une sorte de plateau inaccessible situé à un quart de mille sur les flancs de la cordillère. Il tournait avec une rapidité vertigineuse, ouvrant, refermant ses redoutables serres, et secouant sa crête cartilagineuse.
«C’est là! Là!» s’écria Glenarvan.
Puis, soudain, une pensée traversa son esprit.
«Si Robert est encore vivant! s’écria-t-il en poussant une exclamation terrible, cet oiseau... Feu! Mes amis! Feu!»
Mais il était trop tard. Le condor s’était dérobé derrière de hautes saillies de roc. Une seconde s’écoula, une seconde que l’aiguille dut mettre un siècle à battre! Puis l’énorme oiseau reparut pesamment chargé et s’élevant d’un vol plus lourd.
Un cri d’horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant. L’oiseau l’enlevait par ses vêtements et se balançait dans les airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement; il avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s’enfuir avec sa lourde proie, il battait violemment de l’aile les couches atmosphériques.
«Ah! s’écria Glenarvan, que le cadavre de Robert se brise sur ces rocs, plutôt que de servir...»
Il n’acheva pas, et, saisissant la carabine de Wilson, il essaya de coucher en joue le condor.
Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son arme. Ses yeux se troublaient.
«Laissez-moi faire», dit le major.
Et l’œil calme, la main assurée, le corps immobile, il visa l’oiseau qui se trouvait déjà à trois cents pieds de lui.
Mais il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine, qu’une détonation retentit dans le fond de la vallée; une fumée blanche fusa entre deux masses de basalte, et le condor, frappé à la tête, tomba peu à peu en tournoyant, soutenu par ses grandes ailes déployées qui formaient parachute. Il n’avait pas lâché sa proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu’il s’affaissa sur le sol, à dix pas des berges du ruisseau.
«À nous! à nous!» dit Glenarvan.
Et sans chercher d’où venait ce coup de fusil providentiel, il se précipita vers le condor. Ses compagnons le suivirent en courant.
Quand ils arrivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le cadavre de l’enfant, l’arracha aux serres de l’oiseau, l’étendit sur l’herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps inanimé.
Jamais plus terrible cri de joie ne s’échappa de lèvres humaines, qu’à ce moment où Glenarvan se releva en répétant:
«Il vit! Il vit encore!»
En un instant, Robert fut dépouillé de ses vêtements, et sa figure baignée d’eau fraîche. Il fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il regarda, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire:
«Ah! vous, _mylord_... Mon père!...»
Glenarvan ne put répondre; l’émotion l’étouffait, et, s’agenouillant, il pleura près de cet enfant si miraculeusement sauvé.
Chapitre XV _L’espagnol de Jacques Paganel_
Après l’immense danger auquel il venait d’échapper, Robert en courut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de caresses. Quoiqu’il fût bien faible encore, pas un de ces braves gens ne résista au désir de le presser sur son cœur. Il faut croire que ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux malades, car l’enfant n’en mourut pas. Au contraire.
Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut naturellement le major qui eut l’idée de regarder autour de lui. À cinquante pas du _rio_, un homme d’une stature très élevée se tenait immobile sur un des premiers échelons de la montagne. Un long fusil reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu, avait les épaules larges, les cheveux longs et rattachés avec des cordons de cuir. Sa taille dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge entre les yeux et la bouche, noire à la paupière inférieure, et blanche au front. Vêtu à la façon des patagons des frontières, l’indigène portait un splendide manteau décoré d’arabesques rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un guanaque, cousu de tendons d’autruche, et dont la laine soyeuse était retournée à l’extérieur. Sous son manteau s’appliquait un vêtement de peau de renard serré à la taille, et qui par devant se terminait en pointe. À sa ceinture pendait un petit sac renfermant les couleurs qui lui servaient à peindre son visage. Ses bottes étaient formées d’un morceau de cuir de bœuf, et fixées à la cheville par des courroies croisées régulièrement.
La figure de ce patagon était superbe et dénotait une réelle intelligence, malgré le bariolage qui la décorait. Il attendait dans une pose pleine de dignité. À le voir immobile et grave sur son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la statue du sang-froid.
Le major, dès qu’il l’eut aperçu, le montra à Glenarvan, qui courut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Glenarvan prit sa main et la serra dans les siennes. Il y avait dans le regard du lord, dans l’épanouissement de sa figure, dans toute sa physionomie un tel sentiment de reconnaissance, une telle expression de gratitude, que l’indigène ne put s’y tromper. Il inclina doucement la tête, et prononça quelques paroles que ni le major ni son ami ne purent comprendre.
Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement les étrangers, changea de langage; mais, quoi qu’il fît, ce nouvel idiome ne fut pas plus compris que le premier. Cependant, certaines expressions dont se servit l’indigène frappèrent Glenarvan. Elles lui parurent appartenir à la langue espagnole, dont il connaissait quelques mots usuels.
«_Espanol?_» dit-il.
Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement alternatif qui a la même signification affirmative chez tous les peuples.
«Bon, fit le major, voilà l’affaire de notre ami Paganel. Il est heureux qu’il ait eu l’idée d’apprendre l’espagnol!»
On appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua le Patagon avec une grâce toute française, à laquelle celui-ci n’entendit probablement rien. Le savant géographe fut mis au courant de la situation.
«Parfait», dit-il.
Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux articuler, il dit:
«_Vos sois un homem de bem!_»
L’indigène tendit l’oreille, et ne répondit rien.
«Il ne comprend pas, dit le géographe.
--Peut-être n’accentuez-vous pas bien? Répliqua le major.
--C’est juste. Diable d’accent!»
Et de nouveau Paganel recommença son compliment.
Il obtint le même succès.
«Changeons de phrase», dit-il, et, prononçant avec une lenteur magistrale, il fit entendre ces mots:
«_Sem duvida, um patagâo_.»
L’autre resta muet comme devant.
«_Dizeime!_» ajouta Paganel.
Le patagon ne répondit pas davantage.
«_Vos compriendeis?_» cria Paganel si violemment qu’il faillit s’en rompre les cordes vocales.
Il était évident que l’indien ne comprenait pas, car il répondit, mais en espagnol:
«_No comprendo_.»
Ce fut au tour de Paganel d’être ébahi, et il fit vivement aller ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé.
«Que je sois pendu, dit-il, si j’entends un mot de ce patois infernal! C’est de l’araucanien, bien sûr!
--Mais non, répondit Glenarvan, cet homme a certainement répondu en espagnol.»
Et se tournant vers le patagon:
«_Espanol?_ répéta-t-il.
--_Si, si!_» répondit l’indigène.
La surprise de Paganel devint de la stupéfaction.
Le major et Glenarvan se regardaient du coin de l’œil.
«Ah çà! Mon savant ami, dit le major, pendant qu’un demi-sourire se dessinait sur ses lèvres, est-ce que vous auriez commis une de ces distractions dont vous me paraissez avoir le monopole?
--Hein! fit le géographe en dressant l’oreille.
--Oui! Il est évident que ce patagon parle l’espagnol...
--Lui?
--Lui! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris une autre langue, en croyant étudier...»
Mac Nabbs n’acheva pas. Un «oh!» vigoureux du savant, accompagné de haussements d’épaules, le coupa net.
«Major, vous allez un peu loin, dit Paganel d’un ton assez sec.
--Enfin, puisque vous ne comprenez pas! répondit Mac Nabbs.
--Je ne comprends pas, parce que cet indigène parle mal! répliqua le géographe, qui commençait à s’impatienter.
--C’est-à-dire qu’il parle mal parce que vous ne comprenez pas, riposta tranquillement le major.
--Mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c’est là une supposition inadmissible. Quelque distrait que soit notre ami Paganel, on ne peut supposer que ses distractions aient été jusqu’à apprendre une langue pour une autre!
--Alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon brave Paganel, expliquez-moi ce qui se passe ici.
--Je n’explique pas, répondit Paganel, je constate. Voici le livre dans lequel je m’exerce journellement aux difficultés de la langue espagnole! Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en impose!»
Ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses poches; après quelques minutes de recherches, il en tira un volume en fort mauvais état, et le présenta d’un air assuré.
Le major prit le livre et le regarda:
«Eh bien, quel est cet ouvrage? demanda-t-il.
--Ce sont les _Lusiades_, répondit Paganel, une admirable épopée, qui...
--Les _Lusiades!_ s’écria Glenarvan.
--Oui, mon ami, les _Lusiades_ du grand Camoëns, ni plus ni moins!
--Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un portugais! C’est le portugais que vous apprenez depuis six semaines!
--Camoëns! _Lusiades!_ portugais!...»
Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous ses lunettes, tandis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l’entouraient.
Le patagon ne sourcillait pas; il attendait patiemment l’explication d’un incident absolument incompréhensible pour lui.
«Ah! Insensé! Fou! dit enfin Paganel. Comment! Cela est ainsi? Ce n’est point une invention faite à plaisir? J’ai fait cela, moi? Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel! Ah! Mes amis! Mes amis! Partir pour les Indes et arriver au Chili! Apprendre l’espagnol et parler le portugais, cela est trop fort, et si cela continue, un jour il m’arrivera de me jeter par la fenêtre au lieu de jeter mon cigare!»
À entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à voir sa comique déconvenue, il était impossible de garder son sérieux. D’ailleurs, il donnait l’exemple.
«Riez, mes amis! disait-il, riez de bon cœur! Vous ne rirez pas tant de moi que j’en ris moi-même!»
Et il fit entendre le plus formidable éclat de rire qui soit jamais sorti de la bouche d’un savant.
«Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans interprète, dit le major.
--Oh! Ne vous désolez pas, répondit Paganel; le portugais et l’espagnol se ressemblent tellement que je m’y suis trompé; mais aussi, cette ressemblance me servira à réparer promptement mon erreur, et avant peu je veux remercier ce digne patagon dans la langue qu’il parle si bien.»
Paganel avait raison, car bientôt il put échanger quelques mots avec l’indigène; il apprit même que le patagon se nommait Thalcave, mot qui dans la langue araucanienne signifie «Le Tonnant».
Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à manier des armes à feu.
Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement, ce fut d’apprendre que le patagon était guide de son métier, et guide des pampas. Il y avait dans cette rencontre quelque chose de si providentiel, que le succès de l’entreprise prit déjà la forme d’un fait accompli, et personne ne mit plus en doute le salut du capitaine Grant. Cependant, les voyageurs et le patagon étaient retournés auprès de Robert.
Celui-ci tendit les bras vers l’indigène, qui, sans prononcer une parole, lui mit la main sur la tête.
Il examina l’enfant et palpa ses membres endoloris.
Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du _rio_ quelques poignées de céleri sauvage dont il frotta le corps du malade. Sous ce massage fait avec une délicatesse infinie, l’enfant sentit ses forces renaître, et il fut évident que quelques heures de repos suffiraient à le remettre.
On décida donc que cette journée et la nuit suivante se passeraient au campement. Deux graves questions, d’ailleurs, restaient à résoudre, touchant la nourriture et le transport. Vivres et mulets manquaient également. Heureusement, Thalcave était là. Ce guide, habitué à conduire les voyageurs le long des frontières patagones, et l’un des plus intelligents _baqueanos_ du pays, se chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait à sa petite troupe. Il lui offrit de le conduire à une «tolderia» d’indiens, distante de quatre milles au plus, où se trouveraient les choses nécessaires à l’expédition. Cette proposition fut faite moitié par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel parvint à comprendre. Elle fut acceptée.
Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant congé de leurs compagnons, remontèrent le _rio_ sous la conduite du patagon.
Ils marchèrent d’un bon pas pendant une heure et demie, et à grandes enjambées, pour suivre le géant Thalcave. Toute cette région andine était charmante et d’une opulente fertilité. Les gras pâturages se succédaient l’un à l’autre, et eussent nourri sans peine une armée de cent mille ruminants.
De larges étangs, liés entre eux par l’inextricable lacet des _rios_, procuraient à ces plaines une verdoyante humidité. Des cygnes à tête noire s’y ébattaient capricieusement et disputaient l’empire des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à travers les llanos. Le monde des oiseaux était fort brillant, fort bruyant aussi, mais d’une variété merveilleuse. Les «isacas», gracieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et les cardinaux jaunes s’épanouissaient sur les branches d’arbres comme des fleurs vivantes; les pigeons voyageurs traversaient l’espace, tandis que toute la gent emplumée des moineaux, les «chingolos», les «hilgueros» et les «monjitas», se poursuivant à tire-d’aile, remplissaient l’air de cris pétillants.