Les enfants du capitaine Grant

Chapter 46

Chapter 463,661 wordsPublic domain

En effet, la physionomie du digne savant n’était plus la même. Il s’enveloppait sévèrement dans son vaste châle de phormium, et semblait éviter les regards trop curieux. Ses manières embarrassées, lorsqu’il était question de lui, n’échappèrent à personne, mais, par discrétion, personne ne parut les remarquer. D’ailleurs, quand Paganel n’était plus sur le tapis, il reprenait son enjouement habituel.

Quant à ses souvenirs, voici ce qu’il jugea convenable d’en apprendre à ses compagnons, lorsque tous se furent assis près de lui, au pied des poteaux de l’_oudoupa_.

Après le meurtre de Kara-Tété, Paganel profita comme Robert du tumulte des indigènes et se jeta hors de l’enceinte du _pah_. Mais, moins heureux que le jeune Grant, il alla donner droit dans un campement de maoris. Là commandait un chef de belle taille, à l’air intelligent, évidemment supérieur à tous les guerriers de sa tribu. Ce chef parlait correctement anglais, et souhaita la bienvenue en limant du bout de son nez le nez du géographe.

Paganel se demandait s’il devait se considérer comme prisonnier ou non. Mais, voyant qu’il ne pouvait faire un pas sans être gracieusement accompagné du chef, il sut bientôt à quoi s’en tenir à cet égard.

Ce chef, nommé «Hihy», c’est-à-dire «rayon du soleil», n’était point un méchant homme. Les lunettes et la longue-vue du géographe semblaient lui donner une haute idée de Paganel, et il l’attacha particulièrement à sa personne, non seulement par ses bienfaits, mais encore avec de bonnes cordes de phormium. La nuit surtout.

Cette situation nouvelle dura trois grands jours.

Pendant ce laps de temps, Paganel fut-il bien ou mal traité? «oui et non», dit-il, sans s’expliquer davantage. Bref, il était prisonnier, et, sauf la perspective d’un supplice immédiat, sa condition ne lui paraissait guère plus enviable que celle de ses infortunés amis.

Heureusement, pendant une nuit, il parvint à ronger ses cordes et à s’échapper. Il avait assisté de loin à l’enterrement du chef, il savait qu’on l’avait inhumé au sommet du Maunganamu, et que la montagne devenait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il résolut de se réfugier, ne voulant pas quitter le pays où ses compagnons étaient retenus. Il réussit dans sa périlleuse entreprise. Il arriva pendant la nuit dernière au tombeau de Kara-Tété, et attendit, «tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par quelque hasard.

Tel fut le récit de Paganel. Omit-il à dessein certaine circonstance de son séjour chez les indigènes? Plus d’une fois, son embarras le laissa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut d’unanimes félicitations, et, le passé connu, on en revint au présent. La situation était toujours excessivement grave. Les indigènes, s’ils ne se hasardaient pas à gravir le Maunganamu, comptaient sur la faim et la soif pour reprendre leurs prisonniers. Affaire de temps, et les sauvages ont la patience longue.

Glenarvan ne se méprenait pas sur les difficultés de sa position, mais il résolut d’attendre les circonstances favorables, et de les faire naître, au besoin.

Et d’abord Glenarvan voulut reconnaître avec soin le Maunganamu, c’est-à-dire sa forteresse improvisée, non pour la défendre, car le siège n’en était pas à craindre, mais pour en sortir. Le major, John, Robert, Paganel et lui, prirent un relevé exact de la montagne. Ils observèrent la direction des sentiers, leurs aboutissants, leur déclivité. La crête, longue d’un mille, qui réunissait le Maunganamu à la chaîne des Wahiti, allait en s’abaissant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieusement profilée, présentait la seule route praticable, au cas où l’évasion serait possible. Si les fugitifs y passaient inaperçus, à la faveur de la nuit, peut-être réussiraient-ils à s’engager dans les profondes vallées des Ranges, et à dépister les guerriers maoris. Mais cette route offrait plus d’un danger. Dans sa partie basse, elle passait à portée des coups de fusil. Les balles des indigènes postés aux rampes inférieures pouvaient s’y croiser, et tendre là un réseau de fer que nul ne saurait impunément franchir.

Glenarvan et ses amis, s’étant aventurés sur la partie dangereuse de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les atteignit pas. Quelques bourres, enlevées par le vent, arrivèrent jusqu’à eux. Elles étaient faites de papier imprimé que Paganel ramassa par curiosité pure et qu’il déchiffra non sans peine.

«Bon! dit-il, savez-vous, mes amis, avec quoi ces animaux-là bourrent leurs fusils?

--Non, Paganel, répondit Glenarvan.

--Avec des feuillets de la bible! Si c’est l’emploi qu’ils font des versets sacrés, je plains leurs missionnaires! Ils auront de la peine à fonder des bibliothèques maories.

--Et quel passage des livres saints ces indigènes nous ont-ils tiré en pleine poitrine? demanda Glenarvan.

--Une parole du Dieu tout-puissant, répondit John Mangles, qui venait de lire à son tour le papier maculé par l’explosion. Cette parole nous dit d’espérer en lui, ajouta le capitaine, avec l’inébranlable conviction de sa foi écossaise.

--Lis, John», dit Glenarvan.

Et John lut ce verset respecté par la déflagration de la poudre:

«Psaume 90. --«_Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai_.»

--Mes amis, dit Glenarvan, il faut reporter ces paroles d’espérance à nos braves et chères compagnes. Il y a là de quoi leur ranimer le cœur.»

Glenarvan et ses compagnons remontèrent les abrupts sentiers du cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient examiner.

Chemin faisant, ils furent étonnés de surprendre, à de petits intervalles, comme un certain frémissement du sol. Ce n’était pas une agitation, mais cette vibration continue qu’éprouvent les parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouillante. De violentes vapeurs, nées de l’action des feux souterrains, étaient évidemment emmagasinées sous l’enveloppe de la montagne.

Cette particularité ne pouvait émerveiller des gens qui venaient de passer entre les sources chaudes du Waikato. Ils savaient que cette région centrale d’Ika-Na-Maoui est essentiellement volcanique.

C’est un véritable tamis dont le tissu laisse transpirer les vapeurs de la terre par les sources bouillantes et les solfatares.

Paganel, qui l’avait déjà observée, appela donc l’attention de ses amis sur la nature volcanique de la montagne. Le Maunganamu n’était que l’un de ces nombreux cônes qui hérissent la portion centrale de l’île, c’est-à-dire un volcan de l’avenir.

La moindre action mécanique pouvait déterminer la formation d’un cratère dans ses parois faites d’un tuf siliceux et blanchâtre.

«En effet, dit Glenarvan, mais nous ne sommes pas plus en danger ici qu’auprès de la chaudière du _Duncan_. C’est une tôle solide que cette croûte de terre!

--D’accord, répondit le major, mais une chaudière, si bonne qu’elle soit, finit toujours par éclater, après un long service.

--Mac Nabbs, reprit Paganel, je ne demande pas à rester sur ce cône. Que le ciel me montre une route praticable, et je le quitte à l’instant.

--Ah! Pourquoi ce Maunganamu ne peut-il nous entraîner lui-même, répondit John Mangles, puisque tant de puissance mécanique est renfermée dans ses flancs! Il y a peut-être, sous nos pieds, la force de plusieurs millions de chevaux, stérile et perdue! Notre _Duncan_ n’en demanderait pas la millième partie pour nous porter au bout du monde!»

Ce souvenir du _Duncan_, évoqué par John Mangles, eut pour effet de ramener les pensées les plus tristes dans l’esprit de Glenarvan; car, si désespérée que fût sa propre situation, il l’oubliait souvent pour gémir sur le sort de son équipage.

Il songeait encore, quand il retrouva au sommet du Maunganamu ses compagnons d’infortune.

Lady Helena, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui.

«Mon cher Edward, dit-elle, vous avez reconnu notre position? Devons-nous espérer ou craindre?

--Espérer, ma chère Helena, répondit Glenarvan. Les indigènes ne franchiront jamais la limite de la montagne, et le temps ne nous manquera pas pour former un plan d’évasion.

--D’ailleurs, madame, dit John Mangles, c’est Dieu lui-même qui nous recommande d’espérer.»

John Mangles remit à lady Helena ce feuillet de la bible, où se lisait le verset sacré. La jeune femme et la jeune fille, l’âme confiante, le cœur ouvert à toutes les interventions du ciel, virent dans ces paroles du livre saint un infaillible présage de salut.

«Maintenant, à l’_oudoupa_! s’écria gaiement Paganel. C’est notre forteresse, notre château, notre salle à manger, notre cabinet de travail! Personne ne nous y dérangera! Mesdames, permettez-moi de vous faire les honneurs de cette charmante habitation.»

On suivit l’aimable Paganel. Lorsque les sauvages virent les fugitifs profaner de nouveau cette sépulture tabouée, ils firent éclater de nombreux coups de feu et d’épouvantables hurlements, ceux-ci aussi bruyants que ceux-là. Mais, fort heureusement, les balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi-côte, pendant que les vociférations allaient se perdre dans l’espace.

Lady Helena, Mary Grant et leurs compagnons, tout à fait rassurés en voyant que la superstition des maoris était encore plus forte que leur colère, entrèrent dans le monument funèbre.

C’était une palissade de pieux peints en rouge, que cet _oudoupa_ du chef zélandais. Des figures symboliques, un vrai tatouage sur bois, racontaient la noblesse et les hauts faits du défunt. Des chapelets d’amulettes, de coquillages ou de pierres taillées se balançaient d’un poteau à l’autre. À l’intérieur, le sol disparaissait sous un tapis de feuilles vertes. Au centre, une légère extumescence trahissait la tombe fraîchement creusée.

Là, reposaient les armes du chef, ses fusils chargés et amorcés, sa lance, sa superbe hache en jade vert, avec une provision de poudre et de balles suffisante pour les chasses éternelles.

«Voilà tout un arsenal, dit Paganel, dont nous ferons un meilleur emploi que le défunt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages d’emporter leurs armes dans l’autre monde!

--Eh! mais, ce sont des fusils de fabrique anglaise! dit le major.

--Sans doute, répondit Glenarvan, et c’est une assez sotte coutume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en servent ensuite contre les envahisseurs, et ils ont raison. En tout cas, ces fusils pourront nous être utiles!

--Mais ce qui nous sera plus utile encore, dit Paganel, ce sont les vivres et l’eau destinés à Kara-Tété.»

En effet, les parents et les amis du mort avaient bien fait les choses. L’approvisionnement témoignait de leur estime pour les vertus du chef. Il y avait des vivres suffisants à nourrir dix personnes pendant quinze jours ou plutôt le défunt pour l’éternité. Ces aliments de nature végétale consistaient en fougères, en patates douces, le «convolvulus batatas» indigène, et en pommes de terre importées depuis longtemps dans le pays par les européens. De grands vases contenaient l’eau pure qui figure au repas zélandais, et une douzaine de paniers, artistement tressés, renfermaient des tablettes d’une gomme verte parfaitement inconnue.

Les fugitifs étaient donc prémunis pour quelques jours contre la faim et la soif. Ils ne se firent aucunement prier pour prendre leur premier repas aux dépens du chef.

Glenarvan rapporta les aliments nécessaires à ses compagnons, et les confia aux soins de Mr Olbinett.

Le _stewart_, toujours formaliste, même dans les plus graves situations, trouva le menu du repas un peu maigre. D’ailleurs, il ne savait comment préparer ces racines, et le feu lui manquait.

Mais Paganel le tira d’affaire, en lui conseillant d’enfouir tout simplement ses fougères et ses patates douces dans le sol même.

En effet, la température des couches supérieures était très élevée, et un thermomètre, enfoncé dans ce terrain, eût certainement accusé une chaleur de soixante à soixante-cinq degrés. Olbinett faillit même s’échauder très sérieusement, car, au moment où il venait de creuser un trou pour y déposer ses racines, une colonne de vapeur d’eau se dégagea, et monta en sifflant à une hauteur d’une toise. Le _stewart_ tomba à la renverse, épouvanté.

«Fermez le robinet!» cria le major, qui, aidé des deux matelots, accourut et combla le trou de débris ponceux, tandis que Paganel, considérant d’un air singulier ce phénomène, murmurait ces mots:

«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas?

--Vous n’êtes pas blessé? demanda Mac Nabbs à Olbinett.

--Non, Monsieur Mac Nabbs, répondit le _stewart_, mais je ne m’attendais guère...

--À tant de bienfaits du ciel! s’écria Paganel d’un ton enjoué. Après l’eau et les vivres de Kara-Tété, le feu de la terre! Mais c’est un paradis que cette montagne! Je propose d’y fonder une colonie, de la cultiver, de nous y établir pour le reste de nos jours! Nous serons les Robinsons du Maunganamu! En vérité, je cherche vainement ce qui nous manque sur ce confortable cône!

--Rien, s’il est solide, répondit John Mangles.

--Bon! Il n’est pas fait d’hier, dit Paganel. Depuis longtemps il résiste à l’action des feux intérieurs, et il tiendra bien jusqu’à notre départ.

--Le déjeuner est servi», annonça Mr Olbinett, aussi gravement que s’il eût été dans l’exercice de ses fonctions au château de Malcolm.

Aussitôt les fugitifs, assis près de la palissade, commencèrent un de ces repas que depuis quelque temps la providence leur envoyait si exactement dans les plus graves conjonctures.

On ne se montra pas difficile sur le choix des aliments, mais les avis furent partagés touchant la racine de fougère comestible. Les uns lui trouvèrent une saveur douce et agréable, les autres un goût mucilagineux, parfaitement insipide, et une remarquable coriacité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient excellentes. Le géographe fit observer que Kara-Tété n’était point à plaindre.

Puis, la faim rassasiée, Glenarvan proposa de discuter sans retard, un plan d’évasion.

«Déjà! dit Paganel, d’un ton véritablement piteux. Comment, vous songez déjà à quitter ce lieu de délices?

--Mais, Monsieur Paganel, répondit lady Helena, en admettant que nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter Annibal!

--Madame, répondit Paganel, je ne me permettrai point de vous contredire, et puisque vous voulez discuter, discutons.

--Je pense tout d’abord, dit Glenarvan, que nous devons tenter une évasion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne nous manquent pas, et il faut en profiter. La nuit prochaine, nous essayerons de gagner les vallées de l’est en traversant le cercle des indigènes à la faveur des ténèbres.

--Parfait, répondit Paganel, si les maoris nous laissent passer.

--Et s’ils nous en empêchent? dit John Mangles.

--Alors, nous emploierons les grands moyens, répondit Paganel.

--Vous avez donc de grands moyens? demanda le major.

--À n’en savoir que faire!» répliqua Paganel sans s’expliquer davantage.

Il ne restait plus qu’à attendre la nuit pour essayer de franchir la ligne des indigènes.

Ceux-ci n’avaient pas quitté la place. Leurs rangs semblaient même s’être grossis des retardataires de la tribu.

Çà et là, des foyers allumés formaient une ceinture de feux à la base du cône. Quand les ténèbres envahirent les vallées environnantes, le Maunganamu parut sortir d’un vaste brasier, tandis que son sommet se perdait dans une ombre épaisse.

On entendait à six cents pieds plus bas l’agitation, les cris, le murmure du bivouac ennemi.

À neuf heures, par une nuit très noire, Glenarvan et John Mangles résolurent d’opérer une reconnaissance, avant d’entraîner leurs compagnons sur cette périlleuse route. Ils descendirent sans bruit, pendant dix minutes environ, et s’engagèrent sur l’étroite arête qui traversait la ligne indigène, à cinquante pieds au-dessus du campement.

Tout allait bien jusqu’alors. Les maoris, étendus près de leurs brasiers, ne semblaient pas apercevoir les deux fugitifs, qui firent encore quelques pas.

Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une double fusillade éclata.

«En arrière! dit Glenarvan, ces bandits ont des yeux de chat et des fusils de riflemen!»

John Mangles et lui remontèrent aussitôt les roides talus du mont, et vinrent promptement rassurer leurs amis effrayés par les détonations.

Le chapeau de Glenarvan avait été traversé de deux balles. Il était donc impossible de s’aventurer sur l’interminable crête entre ces deux rangs de tirailleurs.

«À demain, dit Paganel, et puisque nous ne pouvons tromper la vigilance de ces indigènes, vous me permettrez de leur servir un plat de ma façon!»

La température était assez froide. Heureusement, Kara-Tété avait emporté dans sa tombe ses meilleures robes de nuit, de chaudes couvertures de phormium dont chacun s’enveloppa sans scrupule, et bientôt les fugitifs, gardés par la superstition indigène, dormaient tranquillement à l’abri des palissades, sur ce sol tiède et tout frissonnant de bouillonnements intérieurs.

Chapitre XV _Les grands moyens de Paganel_

Le lendemain, 17 février, le soleil levant réveilla de ses premiers rayons les dormeurs du Maunganamu. Les maoris, depuis longtemps déjà, allaient et venaient au pied du cône, sans s’écarter de leur ligne d’observation. De furieuses clameurs saluèrent l’apparition des européens qui sortaient de l’enceinte profanée.

Chacun jeta son premier coup d’œil aux montagnes environnantes, aux vallées profondes encore noyées de brumes, à la surface du lac Taupo, que le vent du matin ridait légèrement.

Puis tous, avides de connaître les nouveaux projets de Paganel, se réunirent autour de lui, et l’interrogèrent des yeux.

Paganel répondit aussitôt à l’inquiète curiosité de ses compagnons.

«Mes amis, dit-il, mon projet a cela d’excellent que, s’il ne produit pas tout l’effet que j’en attends, s’il échoue même, notre situation ne sera pas empirée. Mais il doit réussir, il réussira.

--Et ce projet? demanda Mac Nabbs.

--Le voici, répondit Paganel. La superstition des indigènes a fait de cette montagne un lieu d’asile, il faut que la superstition nous aide à en sortir.

Si je parviens à persuader à Kai-Koumou que nous avons été victimes de notre profanation, que le courroux céleste nous a frappés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort terrible, croyez-vous qu’il abandonne ce plateau du Maunganamu pour retourner à son village?

--Cela n’est pas douteux, dit Glenarvan.

--Et de quelle mort horrible nous menacez-vous? demanda lady Helena.

--De la mort des sacrilèges, mes amis, répondit Paganel. Les flammes vengeresses sont sous nos pieds. Ouvrons-leur passage!

--Quoi! Vous voulez faire un volcan! s’écria John Mangles.

--Oui, un volcan factice, un volcan improvisé, dont nous dirigerons les fureurs! Il y a là toute une provision de vapeurs et de feux souterrains qui ne demandent qu’à sortir! Organisons une éruption artificielle à notre profit!

--L’idée est bonne, dit le major. Bien imaginé, Paganel!

--Vous comprenez, reprit le géographe, que nous feindrons d’être dévorés par les flammes du Pluton zélandais, et que nous disparaîtrons spirituellement dans le tombeau de Kara-Tété...

--Où nous resterons trois jours, quatre jours, cinq jours, s’il le faut, c’est-à-dire jusqu’au moment où les sauvages, convaincus de notre mort, abandonneront la partie.

--Mais s’ils ont l’idée de constater notre châtiment, dit miss Grant, s’ils gravissent la montagne?

--Non, ma chère Mary, répondit Paganel, ils ne le feront pas. La montagne est tabouée, et quand elle aura elle-même dévoré ses profanateurs, son tabou sera plus rigoureux encore!

--Ce projet est véritablement bien conçu, dit Glenarvan. Il n’a qu’une chance contre lui, et cette chance, c’est que les sauvages s’obstinent à rester si longtemps encore au pied du Maunganamu, que les vivres viennent à nous manquer. Mais cela est peu probable, surtout si nous jouons habilement notre jeu.

--Et quand tenterons-nous cette dernière chance? demanda lady Helena.

--Ce soir même, répondit Paganel, à l’heure des plus épaisses ténèbres.

--C’est convenu, répondit Mac Nabbs. Paganel, vous êtes un homme de génie et moi qui ne me passionne guère, d’habitude, je réponds du succès. Ah! Ces coquins! Nous allons leur servir un petit miracle, qui retardera leur conversion d’un bon siècle! Que les missionnaires nous le pardonnent!»

Le projet de Paganel était donc adopté, et véritablement, avec les superstitieuses idées des maoris, il pouvait, il devait réussir. Restait son exécution. L’idée était bonne, mais sa mise en pratique difficile. Ce volcan n’allait-il pas dévorer les audacieux qui lui creuseraient un cratère? Pourrait-on maîtriser, diriger cette éruption, quand ses vapeurs, ses flammes et ses laves seraient déchaînées? Le cône tout entier ne s’abîmerait-il pas dans un gouffre de feu? C’était toucher là à ces phénomènes dont la nature s’est réservé le monopole absolu.

Paganel avait prévu ces difficultés, mais il comptait agir avec prudence et sans pousser les choses à l’extrême. Il suffisait d’une apparence pour duper les maoris, et non de la terrible réalité d’une éruption.

Combien cette journée parut longue! Chacun en compta les interminables heures. Tout était préparé pour la fuite. Les vivres de l’_oudoupa_ avaient été divisés et formaient des paquets peu embarrassants.

Quelques nattes et les armes à feu complétaient ce léger bagage, enlevé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces préparatifs furent faits dans l’enceinte palissadée et à l’insu des sauvages.

À six heures, le _stewart_ servit un repas réconfortant. Où et quand mangerait-on dans les vallées du district, nul ne le pouvait prévoir.

Donc, on dîna pour l’avenir. Le plat du milieu se composait d’une demi-douzaine de gros rats, attrapés par Wilson et cuits à l’étouffée. Lady Helena et Mary Grant refusèrent obstinément de goûter ce gibier si estimé dans la Nouvelle-Zélande, mais les hommes s’en régalèrent comme de vrais maoris. Cette chair était véritablement excellente, savoureuse, même, et les six rongeurs furent rongés jusqu’aux os.

Le crépuscule du soir arriva. Le soleil disparut derrière une bande d’épais nuages d’aspect orageux.

Quelques éclairs illuminaient l’horizon, et un tonnerre lointain roulait dans les profondeurs du ciel.

Paganel salua l’orage qui venait en aide à ses desseins et complétait sa mise en scène. Les sauvages sont superstitieusement affectés par ces grands phénomènes de la nature. Les néo-zélandais tiennent le tonnerre pour la voix irritée de leur Nouï-Atoua et l’éclair n’est que la fulguration courroucée de ses yeux. La divinité paraîtrait donc venir personnellement châtier les profanateurs du tabou. À huit heures, le sommet du Maunganamu disparut dans une obscurité sinistre.

Le ciel prêtait un fond noir à cet épanouissement de flammes que la main de Paganel allait y projeter.

Les maoris ne pouvaient plus voir leurs prisonniers.

Le moment d’agir était venu.

Il fallait procéder avec rapidité. Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert, le _stewart_, les deux matelots, se mirent à l’œuvre simultanément.

L’emplacement du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de Kara-Tété. Il était important, en effet, que cet _oudoupa_ fut respecté par l’éruption, car avec lui eût également disparu le tabou de la montagne. Là, Paganel avait remarqué un énorme bloc de pierre autour duquel les vapeurs s’épanchaient avec une certaine intensité. Ce bloc recouvrait un petit cratère naturel creusé dans le cône, et s’opposait par son poids seul à l’épanchement des flammes souterraines. Si l’on parvenait à le rejeter hors de son alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aussitôt par l’ouverture dégagée.

Les travailleurs se firent des leviers avec les pieux arrachés à l’intérieur de l’_oudoupa_, et ils attaquèrent vigoureusement la masse rocheuse. Sous leurs efforts simultanés, le roc ne tarda pas à s’ébranler. Ils lui creusèrent une sorte de petite tranchée sur le talus du mont, afin qu’il pût glisser par ce plan incliné. À mesure qu’ils le soulevaient, les trépidations du sol s’accusaient plus violemment.