Les enfants du capitaine Grant

Chapter 24

Chapter 243,613 wordsPublic domain

--Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant! Eh bien, est-ce convenu?

--Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan.

--Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!»

Chapitre VIII _Le départ_

Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le départ fut fixé au surlendemain 22 décembre.

Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point.

De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les guider à travers les forêts de la province Victoria, à les conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner.

Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet excellent serviteur.

«Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la recherche des naufragés du _Britannia_?»

Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion faite, il dit:

«Oui, _mylord_, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit même où s’est brisé son navire.

--Merci, Ayrton, répondit Glenarvan.

--Une seule question, _mylord_.

--Faites, mon ami.

--Où retrouverez-vous le _Duncan?_

--À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent jusque-là.

--Mais alors son capitaine?...

--Son capitaine attendra mes instructions dans le port de Melbourne.

--Bien, _mylord_, dit Ayrton, comptez sur moi.

--J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan.

Le contremaître du _Britannia_ fut vivement remercié par les passagers du _Duncan_. Les enfants de son capitaine lui prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna.

Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec Ayrton.

Le retour se fit joyeusement. Tout était changé.

Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de cette satisfaction que donne la certitude après le doute.

Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le _Duncan_ débarquerait Harry Grant sur les rivages d’Écosse!

Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que, cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il avec Glenarvan.

Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme capitaine à bord du _Duncan_, enfin mille excellentes raisons, excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être convaincu.

«Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance absolue dans votre second?

--Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il conduira le _Duncan_ à sa destination, il le réparera habilement et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter sur lui comme sur moi-même.

--C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant.

--Oh! Votre honneur!...» murmura John Mangles.

Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la main que lui tendait lord Glenarvan.

Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert avec l’irlandais.

Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres. Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son expérience.

Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le véhicule.

Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne permettait pas de tourner court.

À ce train était fixé un timon de trente-cinq pieds, le long duquel six bœufs accouplés devaient prendre place. Ces animaux, ainsi disposés, tiraient de la tête et du cou par la double combinaison d’un joug attaché sur leur nuque et d’un collier fixé au joug par une clavette de fer. Il fallait une grande adresse pour conduire cette machine étroite, longue, oscillante, prompte aux déviations, et pour guider cet attelage au moyen de l’aiguillon. Mais Ayrton avait fait son apprentissage à la ferme irlandaise, et Paddy répondait de son habileté. À lui donc fut dévolu le rôle de conducteur.

Le véhicule, dépourvu de ressorts, n’offrait aucun confort; mais tel il était, tel il le fallait prendre. John Mangles, ne pouvant rien changer à sa construction grossière, le fit disposer à l’intérieur de la plus convenable façon. Tout d’abord, on le divisa en deux compartiments au moyen d’une cloison en planches. L’arrière fut destiné à recevoir les vivres, les bagages, et la cuisine portative de Mr Olbinett. L’avant dut appartenir entièrement aux voyageuses. Sous la main du charpentier, ce premier compartiment se transforma en une chambre commode, couverte d’un épais tapis, munie d’une toilette et de deux couchettes réservées à lady Helena et à Mary Grant. D’épais rideaux de cuir fermaient, au besoin, ce premier compartiment et le défendaient contre la fraîcheur des nuits. À la rigueur, les hommes pourraient y trouver un refuge pendant les grandes pluies; mais une tente devait habituellement les abriter à l’heure du campement.

John Mangles s’ingénia à réunir dans un étroit espace tous les objets nécessaires à deux femmes, et il y réussit.

Lady Helena et Mary Grant ne devaient pas trop regretter dans cette chambre roulante les confortables cabines du _Duncan_.

Quant aux voyageurs, ce fut plus simple: sept chevaux vigoureux étaient destinés à lord Glenarvan, Paganel, Robert Grant, Mac Nabbs, John Mangles, et les deux marins Wilson et Mulrady qui accompagnaient leur maître dans cette nouvelle expédition. Ayrton avait sa place naturelle sur le siège du chariot, et Mr Olbinett que l’équitation ne tentait guère, s’arrangerait très bien de voyager dans le compartiment aux bagages.

Chevaux et bœufs paissaient dans les prairies de l’habitation, et pouvaient être facilement rassemblés au moment du départ.

Ses dispositions prises et ses ordres donnés au maître charpentier, John Mangles revint à bord avec la famille irlandaise, qui voulut rendre visite à lord Glenarvan. Ayrton avait jugé convenable de se joindre à eux, et, vers quatre heures, John et ses compagnons franchissaient la coupée du _Duncan_.

Ils furent reçus à bras ouverts. Glenarvan leur offrit de dîner à son bord. Il ne voulait pas être en reste de politesse, et ses hôtes acceptèrent volontiers la revanche de leur hospitalité australienne dans le carré du yacht.

Paddy O’Moore fut émerveillé. L’ameublement des cabines, les tentures, les tapisseries, tout l’accastillage d’érable et de palissandre excita son admiration. Ayrton, au contraire, ne donna qu’une approbation modérée à ces superfluités coûteuses.

Mais, en revanche, le quartier-maître du _Britannia_ examina le yacht à un point de vue plus marin; il le visita jusqu’à fond de cale; il descendit à la chambre de l’hélice; il observa la machine, s’enquit de sa force effective, de sa consommation; il explora les soutes au charbon, la cambuse, l’approvisionnement de poudre; il s’intéressa particulièrement au magasin d’armes, au canon monté sur le gaillard d’avant, à sa portée.

Glenarvan avait affaire à un homme qui s’y connaissait; il le vit bien aux demandes spéciales d’Ayrton. Enfin, celui-ci termina sa tournée par l’inspection de la mâture et du gréement.

«Vous avez là un beau navire, _mylord_, dit-il.

--Un bon navire surtout, répondit Glenarvan.

--Et quel est son tonnage?

--Il jauge deux cent dix tonneaux.

--Me tromperai-je beaucoup, ajouta Ayrton, en affirmant que le _Duncan_ file aisément ses quinze nœuds à toute vapeur?

--Mettez-en dix-sept, répliqua John Mangles, et vous compterez juste.

--Dix-sept! s’écria le quartier-maître, mais alors pas un navire de guerre, j’entends des meilleurs qui soient, n’est capable de lui donner la chasse?

--Pas un! répondit John Mangles. Le _Duncan_ est un véritable yacht de course, qui ne se laisserait battre sous aucune allure.

--Même à la voile? demanda Ayrton.

--Même à la voile.

--Eh bien, _mylord_, et vous, capitaine, répondit Ayrton, recevez les compliments d’un marin qui sait ce que vaut un navire.

--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan; restez donc à notre bord, et il ne tiendra qu’à vous que ce bâtiment devienne le vôtre.

--J’y songerai, _mylord_», répondit simplement le quartier-maître.

Mr Olbinett vint en ce moment prévenir son honneur que le dîner était servi. Glenarvan et ses hôtes se dirigèrent vers la dunette.

«Un homme intelligent, cet Ayrton, dit Paganel au major.

--Trop intelligent!» murmura Mac Nabbs, à qui, sans apparence de raison, il faut bien le dire, la figure et les manières du quartier-maître ne revenaient pas.

Pendant le dîner, Ayrton donna d’intéressants détails sur le continent australien, qu’il connaissait parfaitement. Il s’informa du nombre de matelots que lord Glenarvan emmenait dans son expédition.

Lorsqu’il apprit que deux d’entre eux seulement, Mulrady et Wilson, devaient l’accompagner, il parut étonné. Il engagea Glenarvan à former sa troupe des meilleurs marins du _Duncan_. Il insista même à cet égard, insistance qui, soit dit en passant, dut effacer tout soupçon de l’esprit du major.

«Mais, dit Glenarvan, notre voyage à travers l’Australie méridionale n’offre aucun danger?

--Aucun, se hâta de répondre Ayrton.

--Eh bien, laissons à bord le plus de monde possible. Il faut des hommes pour manœuvrer le _Duncan_ à la voile, et pour le réparer. Il importe, avant tout, qu’il se trouve exactement au rendez-vous qui lui sera ultérieurement assigné. Donc, ne diminuons pas son équipage.»

Ayrton parut comprendre l’observation de lord Glenarvan et n’insista plus.

Le soir venu, écossais et irlandais se séparèrent.

Ayrton et la famille de Paddy O’Moore retournèrent à leur habitation. Chevaux et chariot devaient être prêts pour le lendemain. Le départ fut fixé à huit heures du matin.

Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs. Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser, essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla d’une voix retentissante.

Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata dans les airs.

En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise. Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation. L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires avaient un air patriarcal qui lui seyait fort.

«Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut tous les _mail-coachs_ du monde. Une maison qui se déplace, qui marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de mieux?

--Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le plaisir de vous recevoir dans mes salons?

--Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un honneur pour moi! Avez-vous pris un jour?

--J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady Helena, et vous êtes...

--Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel.

Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses acquisitions, en y ajoutant force remerciements que le brave colon estimait au moins à l’égal des guinées.

On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!» fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille. Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais.

Chapitre IX _La province de Victoria_

On était au 23 décembre 1864. Ce décembre, si triste, si maussade, si humide dans l’hémisphère boréal, aurait dû s’appeler juin sur ce continent.

Astronomiquement, l’été comptait déjà deux jours d’existence, car, le 21, le soleil venait d’atteindre le capricorne, et sa présence au-dessus de l’horizon diminuait déjà de quelques minutes. Ainsi donc, c’était dans la plus chaude saison de l’année et sous les rayons d’un soleil presque tropical que devait s’accomplir ce nouveau voyage de lord Glenarvan.

L’ensemble des possessions anglaises dans cette partie de l’océan Pacifique est appelé Australasie. Il comprend la Nouvelle Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, et quelques îles circonvoisines.

Quant au continent australien, il est divisé en vastes colonies de grandeur et de richesses fort inégales. Quiconque jette les yeux sur les cartes modernes dressées par MM Petermann ou Preschoell est d’abord frappé de la rectitude de ces divisions.

Les anglais ont tiré au cordeau les lignes conventionnelles qui séparent ces grandes provinces.

Ils n’ont tenu compte ni des versants orographiques, ni du cours des rivières, ni des variétés de climats, ni des différences de races. Ces colonies confinent rectangulairement l’une à l’autre et s’emboîtent comme les pièces d’une marqueterie. À cette disposition de lignes droites, d’angles droits, on reconnaît l’œuvre du géomètre, non l’œuvre du géographe. Seules, les côtes, avec leurs sinuosités variées, leurs fiords, leurs baies, leurs caps, leurs estuaires, protestent au nom de la nature par leur irrégularité charmante.

Cet aspect d’échiquier excitait toujours, et à bon droit, la verve de Jacques Paganel. Si l’Australie eût été française, très certainement les géographes français n’auraient pas poussé jusqu’à ce point la passion de l’équerre et du tire-ligne.

Les colonies de la grande île océanienne sont actuellement au nombre de six: la Nouvelle Galles du sud, capitale Sydney; le Queensland, capitale Brisbane; la province de Victoria, capitale Melbourne; l’Australie méridionale, capitale Adélaïde; l’Australie occidentale, capitale Perth; et enfin l’Australie septentrionale, encore sans capitale. Les côtes seules sont peuplées par les colons. C’est à peine si quelque ville importante s’est hasardée à deux cents milles dans les terres.

Quant à l’intérieur du continent, c’est-à-dire sur une surface égale aux deux tiers de l’Europe, il est à peu près inconnu.

Fort heureusement, le trente-septième parallèle ne traverse pas ces immenses solitudes, ces inaccessibles contrées, qui ont déjà coûté de nombreuses victimes à la science. Glenarvan n’aurait pu les affronter.

Il n’avait affaire qu’à la partie méridionale de l’Australie, qui se décomposait ainsi: une étroite portion de la province d’Adélaïde, la province de Victoria dans toute sa largeur, et enfin le sommet du triangle renversé que forme la Nouvelle Galles du sud.

Or, du cap Bernouilli à la frontière de Victoria, on mesure soixante-deux milles à peine. C’était deux jours de marche, pas plus, et Ayrton comptait coucher le lendemain soir à Aspley, la ville la plus occidentale de la province de Victoria.

Les débuts d’un voyage sont toujours marqués par l’entrain des cavaliers et des chevaux. À l’animation des premiers, rien à dire, mais il parut convenable de modérer l’allure des seconds. Qui veut aller loin doit ménager sa monture. Il fut donc décidé que chaque journée ne comporterait pas plus de vingt-cinq à trente milles en moyenne.

D’ailleurs, le pas des chevaux devait se régler sur le pas plus lent des bœufs, véritables engins mécaniques qui perdent en temps ce qu’ils gagnent en force. Le chariot, avec ses passagers, ses approvisionnements, c’était le noyau de la caravane, la forteresse ambulante. Les cavaliers pouvaient battre l’estrade sur ses flancs, mais ils ne devaient jamais s’en éloigner.

Ainsi donc, aucun ordre de marche n’étant spécialement adopté, chacun fut libre de faire à sa guise dans une certaine limite, les chasseurs de courir la plaine, les gens aimables de converser avec les habitantes du chariot, les philosophes de philosopher ensemble. Paganel, qui possédait toutes ces qualités diverses, devait être partout à la fois.

La traversée de la province d’Adélaïde n’offrit rien d’intéressant. Une suite de coteaux peu élevés, mais riches en poussière, une longue étendue de terrains vagues dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle le «bush» dans le pays, quelques prairies, couvertes par touffes d’un arbuste salé aux feuilles anguleuses dont la gent ovine se montre fort friande, se succédèrent pendant plusieurs milles. Çà et là se voyaient quelques «pig’s-faces», moutons à tête de porc d’une espèce particulière à la Nouvelle Hollande, qui paissaient entre les poteaux de la ligne télégraphique récemment établie d’Adélaïde à la côte.

Jusqu’alors ces plaines rappelaient singulièrement les monotones étendues de la Pampasie argentine.

Même sol herbeux et uni. Même horizon nettement tranché sur le ciel. Mac Nabbs soutenait que l’on n’avait pas changé de pays; mais Paganel affirma que la contrée se modifierait bientôt. Sur sa garantie, on s’attendit à de merveilleuses choses.

Vers trois heures, le chariot traversa un large espace dépourvu d’arbres, connu sous le nom de «mosquitos plains.» Le savant eut la satisfaction géographique de constater qu’il méritait son nom. Les voyageurs et leurs montures souffrirent beaucoup des morsures réitérées de ces importuns diptères; les éviter était impossible; les calmer fut plus facile, grâce aux flacons d’ammoniaque de la pharmacie portative.

Paganel ne put s’empêcher de donner à tous les diables ces moustiques acharnés qui lardèrent sa longue personne de leurs agaçantes piqûres.

Vers le soir, quelques haies vives d’acacias égayèrent la plaine; çà et là, des bouquets de gommiers blancs; plus loin, une ornière fraîchement creusée; puis, des arbres d’origine européenne, oliviers, citronniers et chênes verts, enfin des palissades bien entretenues. À huit heures, les bœufs, pressant leur marche sous l’aiguillon d’Ayrton, arrivèrent à la station de Red-Gum.

Ce mot «station» s’applique aux établissements de l’intérieur où se fait l’élève du bétail, cette principale richesse de l’Australie. Les éleveurs, ce sont les «squatters», c’est-à-dire les gens qui s’assoient sur le sol. En effet, c’est la première position que prend tout colon fatigué de ses pérégrinations à travers ces contrées immenses.

Red-Gum-Station était un établissement de peu d’importance. Mais Glenarvan y trouva la plus franche hospitalité. La table est invariablement servie pour le voyageur sous le toit de ces habitations solitaires, et dans un colon australien on rencontre toujours un hôte obligeant.

Le lendemain, Ayrton attela ses bœufs dès le point du jour. Il voulait arriver le soir même sur le territoire de Victoria. Le sol se montra peu à peu plus accidenté. Une succession de petites collines ondulait à perte de vue, toutes saupoudrées de sable écarlate. On eût dit un immense drapeau rouge jeté sur la plaine, dont les plis se gonflaient au souffle du vent. Quelques «malleys», sortes de sapins tachetés de blanc, au tronc droit et lisse, étendaient leurs branches et leur feuillage d’un vert foncé sur de grasses prairies où pullulaient des bandes joyeuses de gerboises. Plus tard, ce furent de vastes champs de broussailles et de jeunes gommiers; puis les groupes s’écartèrent, les arbustes isolés se firent arbres, et présentèrent le premier spécimen des forêts de l’Australie.

Cependant, aux approches de la frontière victorienne, l’aspect du pays se modifiait sensiblement. Les voyageurs sentaient qu’ils foulaient du pied une terre nouvelle. Leur imperturbable direction, c’était toujours la ligne droite sans qu’aucun obstacle, lac ou montagne, les obligeât à la changer en ligne courbe ou brisée. Ils mettaient invariablement en pratique le premier théorème de la géométrie, et suivaient, sans se détourner, le plus court chemin d’un point à un autre. De fatigue et de difficultés, ils ne s’en doutaient pas.

Leur marche se conformait à la lente allure des bœufs, et si ces tranquilles animaux n’allaient pas vite, du moins allaient-ils sans jamais s’arrêter.

Ce fut ainsi qu’après une traite de soixante milles fournie en deux jours, la caravane atteignit, le 23

Au soir, la paroisse d’Aspley, première ville de la province de Victoria, située sur le cent quarante et unième degré de longitude, dans le district de Wimerra.

Le chariot fut remisé, par les soins d’Ayrton, à Crown’s Inn, une auberge qui, faute de mieux, s’appelait l’_hôtel de la couronne_. Le souper, uniquement composé de mouton accommodé sous toutes les formes, fumait sur la table.

On mangea beaucoup, mais l’on causa plus encore.

Chacun, désireux de s’instruire sur les singularités du continent australien, interrogea avidement le géographe. Paganel ne se fit pas prier, et décrivit cette province victorienne, qui fut nommée l’Australie-Heureuse.