Les enfants du capitaine Grant

Chapter 22

Chapter 223,687 wordsPublic domain

Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut résister à de pareilles violences?

Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa direction première.

Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire. John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.

Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que la tempête diminuerait au lever du jour.

Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit ouragan.

John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il portait. Le _Duncan_ donnait une bande effroyable; ses épontilles en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent comme de gigantesques albatros.

Le _Duncan_ se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts, et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient livrer passage aux flots.

John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai de misaine et livrée à l’action du vent.

Alors, sous ce morceau de toile, le _Duncan_ laissa porter et se prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui, il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers. Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à l’avant avec une irrésistible violence.

Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15 décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir, et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées dans le nord.

En effet, il pouvait tout craindre. Le _Duncan_, rejeté hors de sa route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.

À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or, la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.

Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.

John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout, et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le _Duncan_ à la côte.

«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, _mylord_.

--Faites, John, répondit Glenarvan.

--Et lady Helena? Miss Grant?

--Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.

--Je vous avertirai, _mylord_.»

Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout le danger, le sentaient imminent.

Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert, qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades, les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une telle élévation.

«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.

--C’est mon avis, répondit le second.

--Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.

S’il n’offre pas une passe praticable au _Duncan_, et s’il ne l’y conduit lui-même, nous sommes perdus.

--La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous franchir ces bancs?

--Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»

Cependant le _Duncan_, sous son tourmentin, portait à la côte avec une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la terre.

Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse un bassin plus tranquille. Là, le _Duncan_ se fût trouvé dans une sûreté relative.

Mais comment passer?

John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que, l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette. Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary Grant pâlit.

«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss Grant.

--Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main du lord à ses yeux humides.

Le _Duncan_ n’était plus qu’à quelques encablures du pied des bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en un mot, de calmer cette mer tumultueuse?

John Mangles eut une dernière idée.

«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de l’huile!»

Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile; cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.

Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus des bastingages de tribord et de bâbord.

«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.

En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée par un mascaret mugissant. C’était l’instant.

«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.

Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le _Duncan_ vola sur les eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà des redoutables bancs.

Chapitre VI _Le cap Bernouilli_

Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc, nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le _Duncan_, après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du large.

Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant: «Merci, John.»

Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité des périls auxquels ils venaient d’échapper.

Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte le _Duncan_ avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte du bord.

En somme, le _Duncan_ n’avait pas trop dévié de sa route: de deux degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap Bernouilli.

Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au sud, le golfe Saint-Vincent.

Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde, capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les opérations commerciales ou les arts mécaniques.

Le _Duncan_ pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation. Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.

Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la résolution suivante: le _Duncan_ suivrait à la voile le contour des rivages australiens, en cherchant les traces du _Britannia_; il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.

L’hélice remise en état, le _Duncan_ irait croiser sur les côtes orientales pour achever la série de ses recherches.

Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps. Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le _Duncan_, sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord amures, au vent des rivages australiens.

Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes, et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa découverte, en 1802, d’innombrables bandes de _kanguroos_ bondir à travers les bois et les plaines.

Le lendemain, pendant que le _Duncan_ courait bord sur bord, ses embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les accores de la côte.

Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point inexploré.

Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute la sécheresse d’un continent polaire.

Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service. Les marins ne s’en plaignirent pas.

Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux chercher quelques vestiges du _Britannia_. Mais cette scrupuleuse exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens furent aussi muets à cet égard que les terres patagones. Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au hasard. Pendant la nuit, le _Duncan_ mettait en panne, de manière à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte était fouillée avec soin.

Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli, qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave. Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du _Britannia_.

En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser, ronger les restes du trois-mâts et les arracher de l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons, faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte, avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du continent.

Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie, leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro, vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes, le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et arriver à l’océan Indien?

Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces. L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se brisa le _Britannia_, sur la côte occidentale de l’Australie.

Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir compte: _où ils seront prisonniers de cruels indigènes_. Mais il n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.

Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du _Britannia_ ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir courageusement et consciencieusement.

Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question du salut de leur père allait irrévocablement se décider. Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente discussion avait judicieusement démontré que les naufragés seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût brisé sur les écueils de la côte orientale.

«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!

--Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient, et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.

--Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.

Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux milles en mer.

L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de l’Australie.

Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque d’un navire, et le _Britannia_ pouvait s’être perdu là corps et biens.

Les passagers du _Duncan_ débarquèrent sans difficulté sur un rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures du massif.

Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide. Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le paisible major, qui n’y tenait pas autrement.

La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan compara aux _glens_ des basses terres d’Écosse, et Paganel aux landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques constructions de bon augure.

«Un moulin!» s’écria Robert.

À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au vent.

«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes regards.

--C’est presque un clocher, dit lady Helena.

--Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.

--Allons au moulin», répliqua Glenarvan.

On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol, travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect. La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile, puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes ailes.

En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le bonheur au delà des mers.

Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:

«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.

--Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui offrait le colon.

--Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison est la vôtre.»

Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par _mistress_ O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.

Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de la maison construite en forts madriers disposés horizontalement. Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de ses robustes habitants.