Les enfants du capitaine Grant

Chapter 21

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--Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte. Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de latitude, et lui donna le nom d’_Eendracht_, que portait son navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618, Zeachen reconnaît sur la côte septentrionale les terres d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux, et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À quel nombre sommes-nous?

--À dix, répondit Robert.

--Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier, après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères, arriva sur le navire le _Cygnet_ au rivage nord-ouest de la Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec les naturels, et fit de leurs mœurs, de leur pauvreté, de leur intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier, mais en commandant du _Roebuck_, un bâtiment de la marine royale. Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle, de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit navire l’_Endeavour_ dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le _Botany-Bay_ actuel. Ses relations avec des naturels à demi abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par 16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’_Endeavour_ toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail, engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent peu, et remirent à la voile. L’_Endeavour_ continua sa route vers le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et, prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin commandait l’_Aventure_ et la _Résolution_; le capitaine Furneaux alla sur l’_Aventure_ reconnaître les côtes de la terre de Van-Diemen, et revint en supposant qu’elle faisait partie de la Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la _Résolution_ et la _Découverte_ dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-Diemen, et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus tard, mourir aux îles Sandwich.

--C’était un grand homme, dit Glenarvan.

--Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse, écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797, Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-Bay avec le _géographe_ et le _naturaliste_, deux navires français que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin.

--Ah! Le capitaine Baudin? dit le major.

--Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel.

--Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel.

--Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande.

--Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert.

--Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux voyageurs.

--Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer que vous avez une mémoire étonnante.

--Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme si...

--Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la mémoire des dates et des faits. Voilà tout.

--Vingt-quatre, répéta Robert.

--Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en 1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et 1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des colonies.

--Trente-six, dit Robert.

--Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour mémoire Eyre et Leichardt, qui parcoururent une portion du pays en 1840 et 1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846, dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852; Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart, qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862, j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay, Howit...

--Cinquante-six! s’écria Robert.

--Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure, car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy, ni De Wickam, ni Stokes...

--Assez, fit le major, accablé sous le nombre.

--Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers...

--Grâce!...

--Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell...

--Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur, n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue vaincu.

--Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant.

--Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée d’artillerie.

--Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit fait...

--Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.

--Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.

--Je dis que les incidents relatifs à la découverte de l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.

--Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.

--Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous ma carabine? demanda Mac Nabbs.

--À l’instant, major.

--Marché conclu?

--Marché conclu.

--Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient pas à la France?

--Mais, il me semble...

--Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?

--Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.

--C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.

--Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est une mauvaise plaisanterie!

--Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est historique dans le royaume-uni.

--C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et cela se répète sérieusement?

--Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous ignoriez cette particularité?

--Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas peur de ce que l’on mange.

--Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en souriant modestement.

Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson resta la propriété du major Mac Nabbs.

Chapitre V _Les colères de l’océan Indien_

Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son point à midi, annonça que le _Duncan_ se trouvait par 113° 37’ de longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent, non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les séparaient du cap Bernouilli.

Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors le _Duncan_ fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des Indes abritée par le continent australien.

On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli se relèverait à l’horizon.

Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht; mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer; peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les voiles inertes pendirent le long des mâts.

Le _Duncan_, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les calmes de l’océan.

Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon, paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un chapeau.

«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre, mieux vaut absence de vent que vent contraire.

--Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps. Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.

--Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après tout.

--Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.

--Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith, apparaissait libre de nuages.

--Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.

--Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?

--Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à l’apparence du ciel, _mylord_. Rien n’est plus trompeur. Depuis deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles. Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones, les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.

--John, répondit Glenarvan, le _Duncan_ est un bâtiment solide, son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons nous défendre!»

John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de prudence à son bord.

Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.

John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine, sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit. Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert, apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à agir.

Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau de léopard.

«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.

--Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.

En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier. Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et d’adoucir ses mouvements de roulis.

Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles furent condamnées.

John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.

En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces, abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique, et le _storm-glass_ indiquait la tempête.

Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence. Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument, résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme un alcyon sur leur crête écumante.

Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette; quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune capitaine.

«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une légère accalmie.

--Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»

Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.

«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les focs!»

Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le _Duncan_, dont la cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.

Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une admiration mêlée d’effroi cette lutte du _Duncan_ contre les flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes, qui se jouaient dans les vents déchaînés.

En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut renversé par un coup de barre inattendu. Le _Duncan_ venait en travers à la lame et ne gouvernait plus.

«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la passerelle.

--Le navire se couche! répondit Tom Austin.

--Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?

--À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.

John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau d’échappement.

«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.

--L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle ne fonctionne plus.

--Quoi? Il est impossible de la dégager?

--Impossible.»

Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il y avait un fait incontestable:

L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus, s’était échappée par les soupapes.

John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux ennemi.

Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan; puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.

«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.

--Mais nous pouvons être utiles...

--Rentrez, rentrez, _mylord_, il le faut! Il y a des circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le veux!»

Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il fallait que la situation fût suprême.

Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.

«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant dans le carré.

--Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de _la tempête_, au roi qu’il porte à son bord:

«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!»

Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le vent.