Les enfants du capitaine Grant
Chapter 20
Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein de ses flots.
C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77° 24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein, visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe.
«Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan d’Acunha.
--Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques et en Robinsons.
--Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena.
--Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compatriote, Daniel de Foe.
--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de vous faire une question?
--Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre.
--Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île déserte?
--Moi! s’écria Paganel.
--Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est votre plus cher désir!
--Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin, l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes récoltes; enfin je coloniserais mon île.
--À vous tout seul?
--À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale, apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi...
--Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de Robinson, et je les jouerais fort mal.
--Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous ne voyez que le beau côté des choses!
--Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans une île déserte?
--Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir? Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon, il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-moi, Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!»
Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena, et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le _Duncan_ mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam.
Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre, et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord, est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul; mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par les géographes et les navigateurs.
Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors l’_espérance_ et la _recherche_ à la découverte de La Pérouse.
C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne la _Novara_, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à rectifier.
L’île Saint-Paul, située au sud de l’île Amsterdam, n’est qu’un îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un ancien volcan.
L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit les passagers du _Duncan_, peut avoir douze milles de circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs, en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins savamment sous le nom de morue de mer.
Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan.
Lorsque le _Duncan_ l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc serrer la main à un compatriote dans la personne du respectable M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux jour que celui où il recevait d’aimables étrangers.
Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer.
M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de la montagne.
Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre servit de refuge à des naufragés.
Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier récit par ces mots: _Histoire de deux écossais abandonnés dans l’île Amsterdam_.
C’était en 1827. Le navire anglais _Palmira_, passant en vue de l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot, âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments, presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger, veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas.
Cinq mois après, le _Hope_, qui se rendait à Van-Diemen, vint atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant peu, si la _Palmira_, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les eût recueillis à son bord.
La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, -- si pareil rocher peut avoir une histoire, --est celle du capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure, d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même: une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas, et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe, après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son retour dans son île le héros de Daniel de Foe.
Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots, deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de ses compatriotes. À partir de ce moment, les deux partis, se surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur un roc de l’océan Indien.
Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son hospitalité envers des victimes de la mer. Du _Britannia_ et du capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent, n’avaient été le théâtre de cette catastrophe.
Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà tout. Le départ du _Duncan_ fut donc décidé pour le lendemain.
Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des vœux pour le succès de l’expédition, et l’embarcation du _Duncan_ ramena ses passagers à bord.
Chapitre IV _Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs_
Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du _Duncan_ ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât favorable, et le _Duncan_ atteindrait le but de son voyage.
Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots que le _Britannia_ sillonnait sans doute quelques jours avant son naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le courant traversier de l’océan Indien, porte au continent australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le _Britannia_, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-à-dire désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû courir à la côte et s’y briser.
Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862, d’après la _mercantile and shipping gazette_. Comment, le 7 juin, huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le _Britannia_ pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus difficiles se fussent montrés satisfaits.
C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette.
Suivant l’habitude, on parlait du _Britannia_, car c’était l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les esprits sur cette route de l’espérance.
Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules, comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une «semblable misère.»
«Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une réponse.
--Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je l’adresserai au capitaine John.
--Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles.
--Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et l’Australie?
--Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures.
--Est-ce une marche extraordinaire?
--Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des vitesses supérieures.
--Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date, lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique.
--En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin...
--Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver dans la mer des Indes!»
Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de Paganel.
«Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à rechercher les traces du _Britannia_ sur sa côte occidentale.
--Ou sa côte orientale, dit John Mangles.
--En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième parallèle.
--Ainsi, _mylord_, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard?
--Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et peuplée de colons. L’équipage du _Britannia_ n’avait pas dix milles à faire pour rencontrer des compatriotes.
--Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué pour retourner en Europe.
--Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le _Duncan_ nous mène?
--Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le _Britannia_ s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages inhospitalières de l’Afrique.
--Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis deux ans?
--Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain, n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre australienne après son naufrage?
--Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille.
--Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes de l’Australie.»
Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une approbation de son système.
«Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan.
--Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee.
--Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de nous!
--Laisse parler Monsieur Paganel, ma sœur, dit Robert, il finira par nous apprendre...
--Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou...
--Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-ils?...
--Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces, et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande. S’ils ont fait prisonniers les naufragés du _Britannia_, ils n’ont jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts, bien autrement cruels.
--Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le retrouverons.
--Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune fille dont les regards interrogeaient Paganel.
--Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis?
--Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se perde...
--Ni moi non plus, répliqua Paganel.
--Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert.
--L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre cinquièmes de l’Europe.
--Tant que cela? dit le major.
--Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le document lui donne?
--Certes, Paganel.
--J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces.
--Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses parties? demanda lady Glenarvan.
--Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant, ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en 1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont travaillé à la reconnaissance de l’Australie.
--Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute.
--Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers ce continent.
--Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major.
--Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours excité par la contradiction.
--Allez plus loin, Paganel.
--Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans hésiter.
--Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne doutent de rien.
--Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore et Dickson contre ma longue-vue de Secretan?
--Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac Nabbs.
--Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir!
--Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition.
--Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les points.»
Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles, que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe. Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les conduisait le _Duncan_, et son histoire ne pouvait venir plus à propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours de mnémotechnie.
» Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue. On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique, mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais. Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive donc au XVIIe siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à un autre.
--Un, dit Robert.