Les enfants du capitaine Grant
Chapter 16
Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors, mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine Grant. Si les eaux se retiraient, le _Duncan_, avant trois jours, reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance!
«Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!»
Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du document?
«Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné! Nous l’avons lu de nos propres yeux!
--Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et cependant nos recherches n’ont pas réussi.
--C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan.
--Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au bout tous ses enseignements.
--Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que peut-il rester à faire?
--Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons le cap à l’est, quand nous serons à bord du _Duncan_, et suivons jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième parallèle.
--Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie si clairement nommée dans le document?
--Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas, répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du _Britannia_ n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les côtes de l’Atlantique?»
Glenarvan ne répondit pas.
«Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la tenter?
--Je ne dis pas non... Répondit Glenarvan.
--Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins, ne partagez-vous pas mon opinion?
--Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson approuvèrent d’un signe de tête.
--Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il le faut. Toute l’Écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à présent nos recherches sur le continent américain?»
La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne n’osait se prononcer.
«Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au major.
--Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez grande responsabilité que de vous répondre _hic et nunc_. Cela demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les contrées que traverse le trente-septième degré de latitude australe.
--Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan.
--Interrogeons-le donc», répliqua le major.
On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de l’_ombu_. Il fallut le héler.
«Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan.
--Présent, répondit une voix qui venait du ciel.
--Où êtes-vous?
--Dans ma tour.
--Que faites-vous là?
--J’examine l’immense horizon.
--Pouvez-vous descendre un instant?
--Vous avez besoin de moi?
--Oui.
--À quel propos?
--Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle.
--Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me déranger pour vous le dire.
--Eh bien, allez.
--Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud traverse l’océan Atlantique.
--Bon.
--Il rencontre les îles Tristan d’Acunha.
--Bien.
--Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance.
--Après?
--Il court à travers la mer des Indes.
--Ensuite?
--Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam.
--Allez toujours.
--Il coupe l’Australie par la province de Victoria.
--Continuez.
--En sortant de l’Australie...»
Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il? Le savant ne savait-il plus?
Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de l’_ombu_. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de branche en branche.
Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au passage.
«Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel.
--Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris? Encore une de vos éternelles distractions?
--Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion. Oui! Une distraction... Phénoménale cette fois!
--Laquelle?
--Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous trompons toujours!
--Expliquez-vous!
--Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous cherchons le capitaine Grant où il n’est pas!
--Que dites-vous? s’écria Glenarvan.
--Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où il n’a jamais été!»
Chapitre XXIV _Où l’on continue de mener la vie des oiseaux_
Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que voulait dire le géographe?
Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette affirmation de Paganel était une réponse directe à la question qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant.
Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole.
«Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y est pas!
--Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.
--C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur, comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a traversé mon cerveau et la lumière s’est faite.
--Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?...
--Je prétends, répondit Paganel, que le mot _austral_ qui se trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot _Australie_.
--Voilà qui serait particulier! répondit le major.
--Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est tout simplement impossible.
--Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons pas en France.
--Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le naufrage du _Britannia_ a eu lieu sur les côtes de l’Australie?
--J’en suis sûr! répondit Paganel.
--Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société géographique.
--Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit sensible.
--Parce que, si vous admettez le mot _Australie_, vous admettez en même temps qu’il s’y trouve des _indiens_, ce qui ne s’est jamais vu jusqu’ici.»
Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait sans doute, et se mit à sourire.
«Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce sera la revanche de Crécy et d’Azincourt!
--Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.
--Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du document que de Patagonie! Le mot incomplet _indi..._ Ne signifie pas _indiens_; mais bien _indigènes!_ or, admettez-vous qu’il y ait des «indigènes» en Australie?»
Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel.
«Bravo! Paganel dit le major, --admettez-vous mon interprétation, mon cher lord?
--Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot _gonie_ ne s’applique pas au pays des patagons!
--Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de _Patagonie!_ lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela.
--Mais quoi?
--_Cosmogonie! Théogonie! Agonie!_...
--_Agonie!_ dit le major.
--Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le point principal, c’est que _austral_ indique l’_Australie_, et il fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris autrement!»
Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments accueillirent ces paroles de Paganel.
Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se rendre.
«Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus qu’à m’incliner devant votre perspicacité.
--Parlez, Glenarvan.
--Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document?
--Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement depuis quelques jours.
Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre, et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «_le 7 juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après_...» Mettons, si vous voulez, «_deux jours, trois jours_» ou «_une longue agonie_», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «_sur les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et le capitaine Grant vont essayer d’aborder_» ou «_ont abordé le continent, où ils seront_» ou «_sont prisonniers de cruels indigènes. Ils ont jeté ce document_», etc., etc. Est-ce clair?
--C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île!
--Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.»
--Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste!
--En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime.
--Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence à bord du _Duncan_ est un fait providentiel?
--Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la providence, et n’en parlons plus!»
Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà vers la terre australienne. En remontant à bord du _Duncan_, ses passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul regret, celui de ne pouvoir partir sans retard.
Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six. Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit.
«Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs.
Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady rallumaient les charbons du brasero.
Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse rapidité.
Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations, des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des merveilles culinaires.
Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasero, ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle, s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés «mojarras», frétillaient dans un pli de son _poncho_, et promettaient de faire un plat exquis.
En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’_ombu_. Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires «d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo.
Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les cendres chaudes.
Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.
La viande sèche, les œufs durs, les _mojarras_ grillés, les moineaux et les _hilgueros_ rôtis composèrent un de ces festins dont le souvenir est impérissable.
La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique _ombu_ qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les profondeurs étaient immenses.
«Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces... C’est-à-dire, non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette!
--Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces?
--Oui! Certes.
--Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité...
--La férocité n’existe pas... Scientifiquement parlant, répondit le savant.
--Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles?
--Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espèces...
--Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles.
--Vous auriez fait cela? demanda Paganel.
--Je l’aurais fait.
--Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique!
--Non pas au point de vue humain, répondit le major.
--C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si malheureusement privés...
--Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des savants!»
Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé. Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement. Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit:
«Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.
--Pourquoi pas? répondit le savant.
--Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin.
--Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres! Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement pu chercher asile entre les branches de l’_ombu_.
--Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major.
--Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois. C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le nègre, puis le mulâtre, puis le blanc.
--Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs.
--Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta Paganel d’un air de dédain!
--Enchanté d’être fade! riposta le major.
--Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est pas l’avis de messieurs les jaguars!
--Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est pas tellement agréable...
--Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous plaignez de votre sort, Glenarvan?
--Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées?
--Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres.
--Il ne leur manque que des ailes! dit le major.
--Ils s’en feront quelque jour!
--En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami, de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le parquet d’une maison ou le pont d’un navire!
--Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde. Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle!
--Non, mais...
--Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories.
--Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.
--C’est de son âge, répondit Glenarvan.
--Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux.
--Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie contre les richesses et les lambris dorés.
--Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire arabe qui me revient à l’esprit.
--Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert.
--Et que prouvera votre histoire? demanda le major.
--Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon.
--Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous racontez si bien.
--Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était chose difficile à trouver en ce monde. «Cependant, ajouta-t-il, je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. -- Quel est-il? demanda le jeune prince. --C’est, répondit le derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme heureux!» --là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi, des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? -- Oui! fait l’autre. --Tu ne désires rien? --Non. --Tu ne changerais pas ton sort pour celui d’un roi? --Jamais! --Eh bien, vends-moi ta chemise! --Ma chemise! Je n’en ai point!»
Chapitre XXV _Entre le feu et l’eau_
L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne convaincre personne.
Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a ni palais ni chaumière.
Pendant ces discours et autres, le soir était venu.
Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante journée. Les hôtes de l’_ombu_ se sentaient non seulement fatigués des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés donnaient déjà l’exemple du repos; les _hilgueros_, ces rossignols de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage assombri. Le mieux était de les imiter.