Les enfants du capitaine Grant
Chapter 15
Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon; mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore, puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel et inquiéta Glenarvan.
Le savant fut donc invité à interroger l’indien.
Ce qu’il fit aussitôt.
Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé. Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait toujours des passes praticables.
«Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel.
--Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!...
--Est-ce que les _rios_ des sierras grossis par les pluies ne débordent jamais?
--Quelquefois.
--Et maintenant, peut-être?
--Peut-être!» dit Thalcave.
Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation.
«Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan.
--Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon.
--Marcher vite», répondit l’indien.
Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une inondation eût immédiatement transformés en lac.
On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures, les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle occasion ne se présenta de se montrer philosophe.
Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le recevoir stoïquement. Les _ponchos_ étaient ruisselants; les chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont engorgées; la frange des _recados_ semblait faite de filets liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du ciel.
Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien des pampas.
Un mauvais feu d’herbe qui donnait plus de fumée que de chaleur fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau. Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.
L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au _charqui_ humide et ne perdit pas un coup de dent.
L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais cela ne prit pas.
«Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!»
Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous la garde de Dieu.
Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques, les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses «banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte, pensa, non sans raison, que les _rios_ Grande et Vivarota, où se drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être confondus dans un lit large de plusieurs milles.
Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver asile?
L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des eaux devait être rapide.
Les chevaux furent donc poussés à fond de train.
Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel.
Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses jambes.
«Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues si voraces des eaux argentines?
--Non, répondit l’indien.
--Il s’effraye donc de quelque danger?
--Oui, il a senti le danger.
--Lequel?
--Je ne sais.»
Si l’œil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka, l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux, fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-d’aile; les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui, se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.
C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence les flots de l’océan.
«_Anda, anda!_ cria Thalcave d’une voix éclatante.
--Qu’est-ce donc? dit Paganel.
--La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval qu’il lança dans la direction du nord.
--L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête, volèrent sur les traces de Thaouka.
Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait évidemment eu rupture des _barrancas_ des grands fleuves de la Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du _rio_ Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.
La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon. Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.
Glenarvan regardait souvent en arrière.
«L’eau nous gagne, pensait-il.
--_Anda, anda!_» criait Thalcave.
Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.
De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans les crevasses du sol.
Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours. Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux, noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer. Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur salut n’était plus dans leurs mains.
Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt milles à l’heure.
Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit entendre.
«Un arbre, dit-il.
--Un arbre? s’écria Glenarvan.
--Là, là!» répondit Thalcave.
Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu des eaux.
Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités. Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un hennissement étouffé et disparut.
Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement.
«Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.
--Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont solides.
--Ton cheval, Robert?... Reprit Glenarvan, se tournant vers le jeune Grant.
--Il va, _mylord_! Il va! Il nage comme un poisson!
--Attention!» dit le major d’une voix forte.
Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses. Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka portant son maître, avaient pour jamais disparu.
«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras et nageait de l’autre.
--Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne suis pas fâché...»
De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.
Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de l’arbre où portait le courant.
L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il fut atteint par la troupe entière.
Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots.
L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les branches mères prenaient naissance.
Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement.
Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa longue crinière, il l’appelait en hennissant.
«Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave.
--Moi!» s’écria l’indien.
Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers le brumeux horizon du nord.
Chapitre XXIII _Où l’on mène la vie des oiseaux_
L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver refuge ressemblait à un noyer.
Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.
En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon. Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret.
Cet _ombu_ mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés, enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un impénétrable abri.
La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés, de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc de cet _ombu_ portait à lui seul une forêt tout entière.
À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante usurpation de domicile.
Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet _ombu_ solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux, des _isacas_, des _hilgueros_ et surtout les _picaflors_, oiseaux-mouches aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent, il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses fleurs.
Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la plaine liquide; l’_ombu_, seul au milieu des eaux débordées, frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord, passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés, des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.
Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui disparaissaient dans l’éloignement.
«Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers le courageux patagon.
--Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons rejoindre son honneur.»
Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là, Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson rendit compte de sa visite à la cime de l’_ombu_. Tous partagèrent son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’_ombu_ était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir.
Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les divers niveaux d’eau.
La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus grande élévation. C’était déjà rassurant.
«Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan.
--Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel.
--Faire notre nid! s’écria Robert.
--Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque nous ne pouvons vivre de la vie des poissons.
--Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée?
--Moi», répondit le major.
Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas mouillées, mais rebondies.
«Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de tout oublier.
--Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim!
--J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si distrait!
--Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin.
--La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac Nabbs.
--Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment diminué d’ici vingt-quatre heures.
--Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme, répliqua Paganel.
--Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan.
--Après nous être séchés toutefois, fit observer le major.
--Et du feu? dit Wilson.
--Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel.
--Où?
--Au sommet du tronc, parbleu!
--Avec quoi?
--Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre.
--Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à une éponge mouillée!
--On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?
--Moi!» s’écria Robert.
Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de l’_ombu_. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par un mouvement rapide, il fit au moyen de son _poncho_ un violent appel d’air.
Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que les _ponchos_ accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions étaient fort restreintes. L’_ombu_ ne produisait aucun fruit; heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches, sans compter leurs hôtes emplumés.
Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner.
Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il s’agissait de procéder à une installation confortable.
«Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée, dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner. J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et autres animaux.
--Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.
--J’ai mes revolvers, dit Glenarvan.
--Et moi, les miens, répondit Robert.
--À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le moyen de fabriquer la poudre?
--C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en parfait état.
--Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel.
--De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka.
--Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan.
--Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie.
--Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons, l’un portant l’autre.
--À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le major.
--À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai au courant des choses de ce monde.»
On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.