Chapter 8
Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes.
MADAME DE MORVILLE.
Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur!
M. DE MORVILLE.
Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me rendre la force qui me faisait défaut!
Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter, que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus longtemps et tout à leur aise.
CHAPITRE XVIII.
MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.
Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement, suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni. Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.
Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs anciens camarades.
IRÈNE, _saisie_.
Ah! voilà toutes mes amies!
«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette, Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»
Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements.
LIONNETTE, _majestueusement_.
Bonjour, mademoiselle. (_Elle se détourne._)
CONSTANCE, _à demi-voix_.
A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette semblable!
HERMINIE, _de même_.
Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des fagots comme ça!
LES AUTRES PETITES FILLES, _de même_.
Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!
IRÈNE, _pleurant_.
Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour moi....
NOÉMI, _embarrassée et froide_.
Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.
IRÈNE, _douloureusement_.
Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence, en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!... Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes.
ÉLISABETH.
Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat! tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la parole.
HERMINIE, _ricanant_.
Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la dédaigneuse!
ARMAND, _s'avançant_.
Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah! mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (_Chantant_):
La victoire est à nous!...
IRÈNE, _souriant_.
Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!
ARMAND.
Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!
ÉLISABETH, _avec reproche_.
Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.
ARMAND, _se récriant_.
D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.
ÉLISABETH, _souriant_.
Elle est bonne, ta raison!
ARMAND, _avec sang-froid_.
Et puis, ce n'étaient que des vérités.
JULIEN, _riant_.
Elles étaient joliment crues, tes vérités!
ÉLISABETH.
Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et cousines que je vois là-bas.
IRÈNE, _avec effroi_.
Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!
ÉLISABETH, _surprise_.
Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?
IRÈNE, _les larmes aux yeux_.
Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit!
ARMAND, _se récriant_.
Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!
JULIEN, _hésitant_.
Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!
ÉLISABETH.
N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.
ARMAND.
Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons coeurs et à la vraie amitié.
Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les enfants, arrivèrent en courant.
Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne doit pas causer, on joue.
JEANNE.
Bonjour, chère Irène (_elle l'embrasse_), je sais qu'Élisabeth et Armand te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!
JACQUES.
Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis content de le revoir! (_Il lui serre la main._)
PAUL.
L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça.
FRANÇOISE.
Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?
Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.
Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études.
CHAPITRE XIX.
LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.
Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir.
Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure, intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture pour les regarder avec un orgueil maternel.
Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant.
«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de premier ordre, n'est-ce pas, chère maman?
--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent autant de surprise que de joie!
--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la petite fille avec tendresse.
M. de Morville s'avança.
«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi.
--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel bonheur!
--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.
--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de voir m'a reposé.
--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un peu de feu.
--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux, et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»
Là, M. de Morville s'arrêta.
«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.
--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire au sourire de sa femme.
Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux interrogateurs.
«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices, de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous aimer ni de nous le prouver.
MADAME DE MORVILLE, _pensive_.
C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de ceux qui souffrent.
IRÈNE.
Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce, elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!...
JULIEN.
Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui m'était inconnue autrefois.»
M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.
IRÈNE.
Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont très-émus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_); à votre tour, chère maman: là, c'est très-bien.
JULIEN.
Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras, papa?
M. DE MORVILLE.
Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.
IRÈNE, _étonnée_.
Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?
M. DE MORVILLE.
Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié.
MADAME DE MORVILLE.
Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner.
IRÈNE.
C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon petit plat!
JULIEN.
Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien.
La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire avec un profond sentiment de bonheur.
IRÈNE.
Là, voilà les couverts mis.
JULIEN.
Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous comme des Turcs, pour manger?
MADAME DE MORVILLE.
Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir grand'faim, j'ai hâte de te voir à table.
On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté.
IRÈNE.
Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux, maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite cuisine d'une façon étonnante.
JULIEN.
C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses aventures!...
MADAME DE MORVILLE.
C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.
JULIEN.
N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (_on frappe_). Ne bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.
IRÈNE.
Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il?
LE PÈRE MICHEL.
Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il salue._)
MADAME DE MORVILLE.
Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.
LE PÈRE MICHEL.
C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je connais le malheur, j'y sais compatir.
(_La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en continuant:_)
«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville, noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (_Il essuie une assiette._) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités et tout est vanité.... (_S'interrompant._) Où est la moutarde, que je la serre, monsieur Julien?
JULIEN.
Je vais la ranger, père Michel.
LE PÈRE MICHEL.
Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs, mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.
M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_.
Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à nous être utile et agréable.
MADAME DE MORVILLE.
Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes heureux d'être si bien servis.
LE PÈRE MICHEL, _se rengorgeant_.
Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle Irène, et à vous aussi, monsieur Julien.
LES ENFANTS.
Merci, bon père Michel, bonsoir.»
Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui, écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures, tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent intrigués.
«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.
--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné. Veux-tu lui parler?
--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir....
--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu jamais tenir ta langue?
ARMAND.
Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme il me démange, tu aurais pitié de moi!
ÉLISABETH.
Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos amis ont l'air très-intrigués.»
Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand. Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi un ambassadeur.
MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_.
De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?
--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises pour nous.
ÉLISABETH, _riant_.
Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait.
ARMAND.
Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma
tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres.
MADAME DE MORVILLE, _émue_.
Cher enfant....
ARMAND, _précipitamment_.
Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions. Voilà.»
Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui indiquait toujours chez lui un ravissement complet.
Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler, elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une tendresse pleine de reconnaissance.
Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.
ARMAND.
Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera éclater.
Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et reconnaissants; puis les leçons commencèrent.
Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies, Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur promenade accoutumée.
Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.
Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy, que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que _deux grands artistes_ honoreraient la soirée de leur présence: chacun se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.
CHAPITRE XX.
LES DEUX ARTISTES.
M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis, elle partit à la hâte.
Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe contenait ces quelques mots:
Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.»
IRÈNE, _attendrie_.
Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur!
JULIEN.
Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?
«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi, pas de remercîment, chut!...»
Cher, excellent Armand!
MADAME DE MORVILLE.
Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels amis!...
M. DE MORVILLE.
Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous avions encore nos richesses?
MADAME DE MORVILLE.
Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis!
Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.
Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un terrible «_chut_» d'Armand.
Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi arrivèrent bientôt avec leurs parents.
LIONNETTE.
Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes sont-ils arrivés?
ARMAND.
Oui, mademoiselle, ils sont là.
NOÉMI.
Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!... Tiens! Irène Ici... et Julien!
Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un air de dédain et de protection.
«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....»
Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.
ARMAND, _d'un air formidable_.
Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup d'intérêt (_ses yeux lancent des éclairs_), infiniment d'intérêt!...
LIONETTE, _balbutiant_.
J'aimerais mieux parler d'autre chose.
ARMAND, _de même_.
Et pourquoi, et pourquoi?
LIONETTE, _naïvement_.
Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez, comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes, d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est ennuyeux, ça.
Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible petit Breton.
MADAME DE MARSY, _s'approchant_.
Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.
IRÈNE, _tremblante_.
Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lève._)
NOÉMI, _bas à Élisabeth_.
Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène?