Chapter 7
Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron sans les vingt-six francs qui me sont dus.
ARMAND.
Attendez un instant. (_Il parle bas avec Élisabeth._)
ÉLISABETH, _au garçon_.
Où est votre note?
LE GARÇON.
La voici, mademoiselle.
ARMAND.
Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (_Élisabeth et Armand paient le garçon._)
LE GARÇON.
Merci, monsieur.
Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur rendre avec tant de délicatesse et de générosité.
ARMAND.
Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club _le Beau Monde_!
Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio.
La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et d'Élisabeth.
Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté. Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.
«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné. Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant encore et toujours merci!
Ton ami reconnaissant,
Julien de Morville.»
CHAPITRE XV.
LA MALADIE D'ÉLISABETH.
«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère: tu es pâle, tu as mauvaise mine.
--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de fièvre; c'est probablement un peu de rhume.»
Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille, lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre, mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de Kermadio qu'il resterait près de sa soeur.
Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.
«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera près de son père.
ARMAND, _pleurant_.
Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir, justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule!
MADAME DE KERMADIO.
Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur, donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler.
ÉLISABETH.
Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma place, je t'en prie.
ARMAND.
Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu la retrouveras en bon état!
Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le docteur l'empêcha résolûment d'entrer.
«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M. Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille; on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»
La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie: on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.
Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger: cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie, jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire, pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les bons soins dont elle était entourée.
Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:
«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.
«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour que nous puissions aller les voir ensemble!»
Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la maladie de la bonne et charmante petite fille.
Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.
Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent vite, et l'on s'assit pour causer.
ARMAND.
Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander. C'est mal et ingrat!
ÉLISABETH.
Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas que j'ai été malade.
ARMAND.
Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries; d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?
JACQUES.
Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix: si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il, vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait ce qu'ils sont devenus.
ÉLISABETH, _désolée_.
Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela, Jacques?
JACQUES.
Depuis près de quinze jours.
ARMAND, _vivement_.
Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler mot?
JACQUES.
Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle affaire!
ARMAND.
Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose!
PAUL.
Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!
JEANNE.
C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!...
FRANÇOISE.
Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel?
JACQUES.
Je n'en sais rien.
ÉLISABETH.
Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je vais le lui demander.
Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel.
M. DE KERMADIO.
Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause de ce malheur subit.
ARMAND.
Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?
M. DE KERMADIO.
C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville.
ARMAND.
C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?
MADAME DE GURSÉ.
Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois, cruellement puni.
JACQUES.
Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour: «Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia....
M. DE MARSY, _en riant_.
J'agiote....
JACQUES.
C'est cela, papa. Quel drôle de mot!
M. DE MARSY.
_J'agiote_ ou je _spécule_ veulent dire, je fais des affaires hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire ces tristes mots-là.
ÉLISABETH.
Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman, voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure?
MADAME DE KERMADIO.
Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie.
ÉLISABETH, _soupirant_.
Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!...
ARMAND.
Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger, à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle sortira!
ÉLISABETH, _l'embrassant_.
Oh! Armand! que tu es bon!
Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au temps de leur prospérité.
CHAPITRE XVI.
LES RECHERCHES D'ARMAND.
Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le noeud d'une cravate.
ARMAND.
Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la nouvelle adresse de Julien?
JULES, _maussade_.
Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs.
VERVINS, _froidement_.
Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc vous renseigner en rien.
JORDAN.
Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue.
JULES, _ricanant_.
Je crois bien! Voir des gens ruinés!
ARMAND, _saluant_.
Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé.
Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui, sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.
Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes, fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus mal accueilli par les _amies_ d'Irène que par les amis de Julien.
CONSTANCE, _indignée_.
C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine!
HERMINIE, _légèrement_.
Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en suis enchantée; c'était une orgueilleuse!
ARMAND.
Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable, vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!
NOÉMI, _avec impatience_.
Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire, ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux, n'est-ce pas, Lionnette?
LIONNETTE.
Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas.
ARMAND, _insistant_.
Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle?
NOÉMI, _habillant sa poupée_.
Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!»
ARMAND, _avec joie_.
De notre côté! quel bonheur!...
NOÉMI, _avec horreur_.
Vous logez par là?
ARMAND, _riant_.
Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.
NOÉMI.
A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient.
ARMAND.
C'est ma grand'tante.
CONSTANCE, _radoucie_.
C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur, monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle.
HERMINIE.
Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on a une si belle position, on doit tenir son rang.
LIONNETTE.
C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la chercher, monsieur.
ARMAND.
Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!...
Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer en flattant bassement la richesse.
Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger; Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine: sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai; tout le reste m'est égal!
MADEMOISELLE HEIGER.
A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis?
ARMAND.
Avenue de Breteuil.
MADEMOISELLE HEIGER.
Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth va être enchantée! et le numéro?
ARMAND, _stupéfait_.
Le numéro?
MADEMOISELLE HEIGER.
Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller.
Armand, _consterné_.
Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander!
MADEMOISELLE HEIGER.
Allez vous en informer près de Noémi.
ARMAND, _piteusement_.
Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un jeu de quilles.
MADEMOISELLE HEIGER.
Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes? rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.
ARMAND.
Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (_Il se dispose à partir._)
MADEMOISELLE HEIGER.
Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai, moi, savoir ce numéro.
ARMAND.
Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.
Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.
«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes pour vous?
--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger, mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non plus.
ARMAND, _désolé_.
Que faire alors?
MADEMOISELLE HEIGER.
S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver ce que nous cherchons.
ARMAND, _radieux_.
C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va être contente!»
Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur l'échafaud.
Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette bonne parole d'un concierge: «C'est ici.»
MADEMOISELLE HEIGER.
Entrez-vous, Armand?
ARMAND.
J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine.
MADEMOISELLE HEIGER.
Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter votre plein succès.
ARMAND, _riant_.
Et mes maladresses!
Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.
CHAPITRE XVII.
CHEZ IRÈNE ET JULIEN.
Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à une porte disjointe.
On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil, seule dans une petite pièce misérablement meublée.
Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants.
«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion: votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux de vous voir!
ÉLISABETH.
Pouvons-nous aller les embrasser, madame?
--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»
Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.
On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec effusion: ils pleuraient aussi.
Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un verre complétaient leur triste ameublement.
IRÈNE.
Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir! vous avez donc eu la bonté de nous chercher?
ÉLISABETH.
Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé.
ARMAND, _avec reproche_.
Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!
JULIEN, _pleurant_.
Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait tant de peine....
ARMAND.
Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de mon attachement, entends-tu?
JULIEN, _l'embrassant_.
Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je n'avais plus la tête à moi!
IRÈNE, _s'essuyant les yeux_.
Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine: c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.
ÉLISABETH.
Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade!
Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine de sollicitude.
ÉLISABETH.
A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que comptes-tu faire?
IRÈNE.
Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue par la douleur!
ÉLISABETH, _avec tendresse_.
Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on attriste et on décourage les autres.
IRÈNE.
Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié me remontent tellement!
ÉLISABETH.
Tant mieux! Quelles seront tes occupations?
IRÈNE.
Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement. Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce sera pour vivre!
ÉLISABETH.
Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma musique, cahiers et sonates (_Irène veut remercier_). Chut! Puis elle te demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5 francs par leçon.
IRÈNE, _d'une voix entrecoupée_.
Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (_Elle pleure._)
ÉLISABETH, _riant et pleurant_.
Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles s'embrassent._)
ARMAND, _gaiement_.
A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?
JULIEN, _souriant à demi_.
J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par nécessité, maintenant.
ARMAND.
Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître.
JULIEN.
Je crains de ne pas savoir suffisamment....
ARMAND.
Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner des leçons. Pendant qu'Élisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_. Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien?