Les enfants des Tuileries

Chapter 6

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Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! Hé! le pharmacien, viens me panser, j'ai le nez en compote! (_Il jette son fouet et se sauve en courant._)

CANCANIER.

Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que ça me cuit! Vite, un médecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (_Il s'en va en se tenant la tête._)

DIABLOTIN, _chantant_.

La victoire est à nous!

MADAME CANCANIER.

Et v'là le champ de bataille qui nous reste....

MADAME DUR-A-CUIR.

Avec armes et bagages!

LE CHAT.

Miaou....

MADAME CANCANIER.

Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?

MADAME DUR-A-CUIR.

Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de bravoure à qui voudra l'entendre.

MADAME CANCANIER.

Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de notre gloire! (_Le chat se précipite dans les bras de Mme Dur-à-Cuir._)

DIABLOTIN.

Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!...

(_La toile tombe._)

RIZ.

Personnages. Acteurs.

M. Tremblotant[23] _M. Jacques._

Mme Tremblotant _Mlle Jeanne._

Le docteur Tukanmaime _M. Armand._

M. Huileux, apothicaire _M. Paul._

Mme Gémissons, cousine de Tremblotant _Mlle Élisabeth._

Mlle Azelma Tremblotant _Mlle Françoise._

La scène représente une salle à manger.

[Note 23: Costumes de fantaisie.]

SCÈNE I.

MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GÉMISSONS, _à table_.

M. TREMBLOTANT.

Qu'avons-nous encore à manger, ma femme?

MADAME TREMBLOTANT.

Toujours la même chose, mon ami. Au temps de choléra où nous sommes, on ne saurait trop manger de cet aliment précieux. (_Elle montre une terrine._)

MADAME GÉMISSONS.

Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arrivé! (_Elle mange._)

M. TREMBLOTANT.

Ça bourre joliment de ne manger que de ce... légume-là! (_Il se frotte l'estomac._)

MADAME GÉMISSONS.

Le fait est que ça ne veut plus passer. (_Elle se renverse sur sa chaise._)

MADEMOISELLE TREMBLOTANT.

Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le choléra, elle devient toute verte!

MADAME TREMBLOTANT, _bondissant_.

Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... Cours chercher un médecin. Tâche d'amener le docteur Tukanmaime. (_Azelma sort en courant._)

M. TREMBLOTANT, _terrifié_.

Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je me sens tout drôle.... (_Il tombe évanoui sur sa chaise._)

MADAME GÉMISSONS, _pleurant_.

Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! (_Elle se tord les mains._)

MADAME TREMBLOTANT.

Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre âme!

SCÈNE II.

Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA.

LE DOCTEUR.

Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (_Il leur tâte le pouls._)

Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. Très-bien.--Agitation convulsive! Parfait. (_Les deux malades poussent des cris plaintifs._)

MADAME TREMBLOTANT, _épouvantée_.

Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre dans vos paroles!

LE DOCTEUR, _gaiement_.

Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame?

MADAME TREMBLOTANT.

Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en temps de choléra. (_Elle montre une énorme terrine presque vide._)

LE DOCTEUR.

Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé?

M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_.

Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part.

MADAME GÉMISSONS, _de même_.

Et moi, pas davantage.

LE DOCTEUR, _tranquillement_.

Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les patients.

Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas à l'oreille_) dans votre chambre.

M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_.

Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!

LE DOCTEUR, _avec force_.

Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (_Il lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine.

MADAME GÉMISSONS.

Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!

LE DOCTEUR, _avec autorité_.

Madame, ne discutez pas la médecine! (_Les malades sortent en gémissant chacun de son côté._)

SCÈNE III.

Les mêmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_.

M. HUILEUX, _avec un gros rouleau enveloppé sous le bras._ (_On voit le bout de son instrument dépasser le papier._)

Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à vous, besoin de mon ministère?

LE DOCTEUR.

Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq à Mme Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience.

M. HUILEUX, _avec fierté_.

Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence._)

M. HUILEUX, _avec solennité_ (_dans la coulisse_).

Un..., deux..., trois....

MADAME GÉMISSONS, _dans la coulisse_.

Assez, assez! Je n'en peux plus!

M. HUILEUX, _de même_.

On en peut toujours, madame. Courage!

MADAME TREMBLOTANT.

La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre.

M. HUILEUX.

Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M. Tremblotant. Grand silence._)

M. HUILEUX, _dans la coulisse_.

Un..., deux....

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Pas plus! pas plus!

M. HUILEUX, _de même_.

Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et pourtant elle en a eu cinq!

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Vous trouvez que ce n'est rien?

M. HUILEUX, _de même_.

Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois... quatre!...

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Grâce.... Miséricorde!

M. HUILEUX, _de même_.

Cinq....

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Ah! je suis mort!

M. HUILEUX, _sortant_.

Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.

LE DOCTEUR.

C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres malades, et sauvons l'humanité souffrante. (_Ils sortent._)

MADAME GÉMISSONS _paraît_, _courbée en deux_, _à la porte de sa chambre_.

Oh! la, la!

M. TREMBLOTANT, _paraissant de même_.

Ah! grand Dieu!

_Mme Tremblotant et Azelma se désolent_

_La toile tombe._

THÉ.

Personnages. Acteurs

Mme Ouistiti _Mlle Élisabeth._

M. Ouistiti _M. Armand._

Mme Cornichon, voisine _Mlle Jeanne._

M. Gobe-Mouche, voisin _M. Jacques._

Grinchu, cuisinier _M. Paul._

Follette, fille de Ouistiti _Mlle Françoise._

(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M. Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront tourner leurs pouces sans cesse.)

La scène représente un salon.

SCÈNE I.

MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_.

Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sûr de ne pas l'avoir, Anastase?

M. OUISTITI.

Moi? non, je....

MADAME OUISTITI.

C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah! Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment faire ce maudit _thym_!

FOLLETTE, _sautant_.

Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman! han! han!

MADAME OUISTITI.

Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!

SCÈNE II.

GRINCHU, _entrant_.

Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas grand'chose, à mon avis!

MADAME OUISTITI.

O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!

M. OUISTITI.

Oui, nous sommes....

MADAME OUISTITI.

C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi cette recette.

GRINCHU.

Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant, qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse.

MADAME OUISTITI.

Ciel! que c'est barbouillé! (_Tâchant de lire._) Prenez... prenez... du... thym... in... in... (_S'arrêtant_). Pas possible de lire ce mot-là!

GRINCHU, _regardant_.

Il y a: infectez.

M. OUISTITI, _de même_.

Oui, je crois que....

MADAME OUISTITI.

C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le _thym_... dans... dans....

GRINCHU.

Madame se trompe; il y a avec.

MADAME OUISTITI.

Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.

GRINCHU, _lisant_.

Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les tasses et servez avec du plâtre dedans.

MADAME OUISTITI, _effrayée_.

Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!

M. OUISTITI.

C'est vrai! nous allons....

MADAME OUISTITI, _affairée_.

C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que vous avez bien lu....

GRINCHU, _aigrement_.

Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à lire l'imprimé!

MADAME OUISTITI.

Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins qui arrivent.

(_Grinchu sort._)

SCÈNE III.

MADAME CORNICHON, _entrant_.

Ma chère voisine, bonjour!

M. GOBE-MOUCHE, _entrant_.

Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, _éclatant de rire_.

.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le rappeliez.

M. GOBE-MOUCHE, _déconcerté_.

Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, _saluant_.

.... titi.

(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._)

MADAME CORNICHON.

Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux _tout_ dont on parle tant!

MADAME OUISTITI.

Vous voulez dire du _thym_, ma voisine.

MADAME CORNICHON.

Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane anglaise.

M. GOBE-MOUCHE.

Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tré_, et je pense que c'est son vrai nom.

LES DEUX DAMES.

Tiens! pourquoi?

M. GOBE-MOUCHE, _gravement_.

Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.

SCÈNE IV.

GRINCHU, _entrant_.

Madame, v'là la soupe.

MADAME OUISTITI.

Dites donc le _thym_, Grinchu!

MADAME CORNICHON.

Non, le _tout_.

M. GOBE-MOUCHE.

Non, le _tré_.

GRINCHU, _impatienté_.

Enfin, v'là la machine, quoi!

M. OUISTITI.

Eh bien! il faudrait man....

MADAME OUISTITI.

C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.

(_Tout le monde s'assied, on sert._)

MADAME CORNICHON, _buvant_.

Chère voisine, il manque quelque chose à ce _tout_.

MADAME OUISTITI, _agacée_.

A ce _thym_, chère amie?

MADAME CORNICHON, _insistant_.

Oui, à ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le _bonifie_ extraordinairement.

GRINCHU, _à part_.

Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (_Haut._) Madame a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour aromatiser ça! (_Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche._)

M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces après en avoir goûté_.

Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute ma tasse, ne voulant pas vous en priver...

MADAME OUISTITI, _à part_.

Ce _thym_ est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme. (_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse à la vôtre, je m'en prive en votre faveur!

M. OUISTITI, _à part_.

Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon. (_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma...

MADAME OUISTITI.

C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.

MADAME CORNICHON, _ahurie_.

Oh! je vais boire... tout ça? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._)

M. GOBE-MOUCHE, _de même_.

Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (_Il lève les yeux au ciel._)

_Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont ravis._

MADAME CORNICHON, _se levant_.

Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne!

MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_.

Chère voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel! quelle catastrophe!

FOLLETTE, _regardant_.

Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son _tout_.

M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_.

Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!

M. OUISTITI, _effrayé_.

Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.

M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant à lui_.

Ne me quittez pas, je suis très-faible! (_Ils sortent._)

M. OUISTITI, _dans la coulisse_.

Ouf! Grinchu, à mon secours!

MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_.

Follette, à moi!

M. OUISTITI, _de même_.

Grinchu!

_La toile tombe._

CHARITÉ.

Personnages. Acteurs.

Un pauvre aveugle _M. Armand._

Un pauvre honteux _M. Jacques._

Mme Étourneau _Mlle Jeanne._

Mme Réfléchie _Mlle Élisabeth._

Juliette, fille de Mme Réfléchie[24] _Mlle Françoise._

La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et Juliette se promènent.

[Note 24: Costumes de fantaisie.]

MADAME ÉTOURNEAU.

Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce dont elle aura envie.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.

MADAME ÉTOURNEAU.

Soyez tranquille, ma chère. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._) Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le diras.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est beaucoup trop!

MADAME ÉTOURNEAU.

Mais pourtant....

MADAME RÉFLÉCHIE.

Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement.

MADAME ÉTOURNEAU.

Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.

JULIETTE.

Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Je le veux bien.

(_Elles vont vers une boutique._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon brave.

L'AVEUGLE.

Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._)

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour vous. (_Elle lui donne._)

L'AVEUGLE, _sans la lâcher_.

Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.

L'AVEUGLE, _de même_.

Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait. Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....

MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.

Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est bavard comme une pie.

L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_.

Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._) J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.

MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.

Je voudrais bien m'en aller!

L'AVEUGLE, de même.

Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je souffre....

MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_.

Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!

L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_.

Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il recevoir des reproches semblables et penser que....

(_Sa voix se perd dans l'éloignement._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien, avez-vous acheté des joujoux?

JULIETTE.

Je crois que je vais prendre ce beau ballon.

LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_.

Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son porte-monnaie._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._)

LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_.

Madame, je n'ai fait que mon devoir.

JULIETTE, _bas_.

Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!

MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_.

Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre et très-fier.

MADAME ÉTOURNEAU, _de même_.

Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens! il chancelle et s'assoit sur un banc.

MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_.

Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit être fier de supporter noblement la pauvreté.

LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_.

C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....

JULIETTE.

Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore touché!

MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.

Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son aise! Je cours chercher un rosbif.

MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_.

Cru?

MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.

Non, cuit; sera-ce bien?

MADAME RÉFLÉCHIE.

Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa misère.

LE PAUVRE HONTEUX.

Ah! madame, que de reconnaissance!

MADAME ÉTOURNEAU.

Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!

CHAPITRE XIV.

LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.

Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène et Julien, attendris et charmés.

ÉLISABETH, _gaiement_.

Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de paisibles et doux souvenirs.

IRÈNE.

Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec une joie sans mélange.

MADAME DE GURSÉ.

Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger! Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez moi.

ÉLISABETH.

Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.

On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient extrêmement amusés chez Mme de Gursé.

Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée. Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après avoir paré _sa fille_.

Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance, Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain.

NOÉMI.

Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?

IRÈNE, _rougissant_.

Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth.

CONSTANCE, _avec dédain_.

De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore cette enfant? Quel tort vous vous ferez!

IRÈNE.

Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?

HERMINIE, _sèchement_.

Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre chic.

NOÉMI, _étonnée_.

Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?

IRÈNE, _de même_.

C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas.

HERMINIE.

_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres!

NOÉMI, _résolûment_.

Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.

IRÈNE.

Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette, vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!

LIONNETTE.

Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie, mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette. Elle réclame votre amitié.

«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en embrassant la poupée.

Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre: celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain, et Noémi, la marraine.

Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier. Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville, et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits, vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et la distribution se fit au milieu d'une joie générale.

LE GARÇON.

Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si vous voulez bien.

JULIEN, _à voix basse avec embarras_.

Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je vous en prie, la note chez moi, rue....

LE GARÇON.

C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon argent.

JULIEN, _troublé_.

C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé....

IRÈNE, _s'approchant_.

Qu'y a-t-il, Julien?

JULIEN.

Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas d'argent! en as-tu, toi?

IRÈNE.

Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.

JULIEN, _désolé_.

Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle affaire!

IRÈNE, _vivement_.

Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer d'affaire. (_Elle s'éloigne en courant._)

LE GARÇON, _froidement_.

Eh bien, monsieur, et la note?

JULIEN.

Tout à l'heure.

JORDAN.

Paye donc, Julien.

JULES.

Une pareille bagatelle!

VERVINS.

Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à court!

JULIEN.

Attendez... je vais....

(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._)

IRÈNE, _revenant_.

Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant. Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire?

ARMAND, _arrivant_.

Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi.

LE GARÇON, _impatienté_.

Monsieur, finissons-en, je suis pressé.

ARMAND, _surpris_.

Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même! Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.

ÉLISABETH, _s'approchant_.

Bonjour, chers amis, merci de....

ARMAND, _précipitamment_.

Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans l'embarras!

LE GARÇON.