Les enfants des Tuileries

Chapter 5

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Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines ridicules du _beau monde_.

CHAPITRE XI.

CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH

Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant:

«Chère amie,

Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi, devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.

Ton amie dévouée,

ÉLISABETH DE KERMADIO.»

Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé, la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy.

Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur eux.

Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le soir.

JEANNE.

Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la queue d'une, pour ma part!

PAUL.

Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez sans ça! (_Il réfléchit._)

ÉLISABETH.

Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples, aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle réfléchit._)

JACQUES.

Je crois que... non, ce serait mauvais!

ARMAND.

Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer....

JEANNE.

Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait jamais!

ÉLISABETH, _riant_.

Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce soir, si nous allons de ce train-là.

JEANNE.

C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos costumes!...

FRANÇOISE.

Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous aider!

JACQUES.

Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite après, à ce que dit Armand.

FRANÇOISE.

J'en sais un! j'en sais un superbe....

TOUS.

Qu'est-ce que c'est? dis vite!

FRANÇOISE, _triomphante_.

_Mésange!_ C'est ça, un joli mot?

JEANNE, _réfléchissant_.

Il n'est pas facile.

ÉLISABETH.

Il est même impossible!

FRANÇOISE, _vivement_.

Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?

ÉLISABETH.

Parce que _ange_ serait très-bien, _mésange_, aussi; mais le premier mot _més_, comment nous en tirer?

FRANÇOISE.

La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours _maiz_, _maiz_, parce qu'il sera embarrassé.

(_Les enfants rient._)

François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours.

MADAME DE MARSY.

Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu facile: _talent_, _tailleur_, que sais-je, moi!

MADAME DE KERMADIO.

_Balai, piqueur...._

JACQUES.

Non, _piqûre_, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman.

TOUS.

C'est ça! _piqûre_, ce sera très-bien.

JACQUES, _affairé_.

_Pique-hure._ Voilà comment nous devons jouer cela.

Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement général.

Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par Paul d'Aubert[1].

[Note 1: Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, _les Vacances._]

TOUS.

Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!

MADAME DE MARSY.

Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer.

PAUL.

Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée.

JEANNE.

_Charité_ serait très-bien et très-joli à jouer.

MADAME DE KERMADIO.

Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!

MADAME DE MARSY.

En effet, c'est simple et facile à jouer.

PAUL.

Oui, oui; c'est ça! _chat_, l'aventure de ma vieille cousine avec le charretier; _riz_, un dîner de poltrons effrayés du choléra, et _thé_, un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour.

LES ENFANTS.

Bravo! c'est parfait.

MADEMOISELLE HEIGER.

Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun, d'arranger les costumes et les décors.

Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de sanglier.

PAUL, _vivement_.

Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde.

JEANNE, _riant_.

Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant!

PAUL, _se rebiffant_.

Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme ça! l'année dernière, c'était la même histoire....

JEANNE, _gaiement_.

Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos!

PAUL, _décidé_.

J'accepte, et je te ferai des _phout... phout..._ si terribles, que tu ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle!

Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à la satisfaction générale.

Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se tireraient de leurs rôles.

Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on leva le rideau et la première charade commença.

CHAPITRE XII.

PREMIÈRE CHARADE.

PIQUE.

PERSONNAGES. ACTEURS.

Mme Petit-Colin, portière[2] _Mlle Jeanne._

Mme Gros-Colin, portière[3] _Mlle Élisabeth._

M. Conciliant, voisin[4] _M. Jacques._

Mimi, fils de Mme Petit-Colin[5] _M. Paul._

Titi, fils de Mme Gros-Colin[6] _M. Armand._

Marinette, fille de M. Conciliant[7] _Mlle Françoise._

Le théâtre représente une loge de concierge.

[Note 2: Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes couleurs, collier d'énormes boules.]

[Note 3: Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle vert, doigts couverts de bagues.]

[Note 4: Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate très-empesée, lunettes bleues, grand chapeau gris.]

[Note 5: Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et beaucoup trop empanachée.]

[Note 6: Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que celle de Mimi, aussi ridiculement ornée.]

[Note 7: Simple et gentil costume de fantaisie.]

SCÈNE I.

MADAME PETIT-COLIN, MIMI.

MADAME PETIT-COLIN.

Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi, car je ne serais pas étonnée de recevoir des visites, aujourd'hui!

MIMI, _bâillant_.

Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait?

MADAME PETIT-COLIN.

Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin qui aime tant à jouer de la langue; elle ne peut pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de porte en porte cancaner et assommer tous les voisins. (_Voyant entrer Mme Colin._) Ah! bonjour, ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc aimable de venir comme ça voir les amis!

SCÈNE II.

MADAME GROS-COLIN, _entrant_.

Je ne pouvais pas passer devant votre porte sans entrer, madame Petit-Colin! Titi, dis bonjour à ton cher Mimi.

TITI, _grognant_.

Bonjour, toi!

MIMI, rechigné.

Bonjour, toi!

MADAME PETIT-COLIN.

Allez jouer, mes petits amours.

(_Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, causant à peine et se tirant la langue de temps en temps._)

MADAME GROS-COLIN.

Une chose qui m'a toujours étonnée et que je venais vous demander aujourd'hui, ma voisine, c'est pourquoi que vous vous appelez Colin comme moi?

MADAME PETIT-COLIN.

La même chose m'étonnait aussi!

MADAME GROS-COLIN.

Pourquoi ça, s'il vous plaît?

MADAME PETIT-COLIN, _avec fierté_.

Parce que nous sommes les seuls qui devons porter le nom de Colin.

MADAME GROS-COLIN, _vivement_.

Je dis la même chose: c'est à nous seuls que revient cet honorable nom....

MADAME PETIT-COLIN, _aigrement_.

Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes les seuls vrais Colin!

MADAME GROS-COLIN, _très-vivement_.

Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y a que nous.

MADAME PETIT-COLIN.

Ceci est fort. Lisez ces papiers.

(_Elle lui donne une liasse de cahiers._)

MADAME GROS-COLIN.

Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre.

(_Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux femmes lisent tout bas, en gesticulant._)

MIMI.

Je te dis moi, que je tire la langue plus vite que toi!

TITI.

Pas vrai, c'est moi!

MIMI, _tirant la langue_.

Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien ça?

TITI, _de même_.

Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux....

MIMI.

Comptons combien de fois nous la tirerons chacun dans une minute, veux-tu?

TITI.

Veux bien.

(_Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite qu'ils peuvent en se faisant d'atroces grimaces._)

MADAME GROS-COLIN, _jetant les papiers_.

C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, c'est nous!

MADAME PETIT-COLIN, _de même_.

Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de _vérédiques_!

MADAME GROS-COLIN, _en colère_.

Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une branche de Colin, c'est nous....

MADAME PETIT-COLIN, _furieuse_.

Une branche, une _souche_ morte, vous voulez dire!

MADAME GROS-COLIN, _exaspérée_.

Madame!...

MADAME PETIT-COLIN, _de même_.

Madame!...

SCÈNE III.

MONSIEUR CONCILIANT, _entrant_.

Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, mes chères dames?

MARINETTE, _avec reproche_.

Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous la langue comme ça?

MADAME GROS-COLIN, _embarrassée_.

Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant, à cause de nos noms.

MADAME PETIT-COLIN.

Oui, parce que chacune de nous soutenait que son nom n'appartenait qu'à elle seule, et que les autres étaient de faux Colin.

MONSIEUR CONCILIANT.

Et ce n'était que cela qui vous troublait tant?

LES DEUX PORTIÈRES, _indignées_.

Comment, que cela?

MONSIEUR CONCILIANT.

Certainement, car je puis vous mettre d'accord; connaissant vos deux familles depuis longtemps, je suis au courant de toutes vos affaires.

LES DEUX FEMMES.

Eh bien! qui est la vraie Colin?

MONSIEUR CONCILIANT.

Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement l'une est de la branche des Colin-Maillard, et l'autre, de la branche des Colin-Tampon!

MADAME PETIT-COLIN, _rassurée_.

Vous êtes sûr?

MONSIEUR CONCILIANT, _gravement_.

Très-sûr!

MADAME GROS-COLIN.

Mais alors, nous sommes parentes?

MONSIEUR CONCILIANT.

Certainement!

MADAME PETIT-COLIN.

Et moi qui l'ignorais....

MADAME GROS-COLIN.

Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, ma cousine, et vivons en paix.

(_Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Conciliant se frotte les mains en riant._)

MARINETTE.

Voyez, mes amis, le bon exemple que vous donnent vos mamans. Soyez gentils et embrassez-vous aussi!

MIMI.

Elle a raison. Veux-tu, Titi?

TITI.

Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça nous rendrait bien laids!

MARINETTE.

Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte Vierge!

(_Les enfants s'embrassent. La toile tombe._)

HURE.

PERSONNAGES. ACTEURS.

Mme Harpagon[8] _Mlle Jeanne._

Jocrisset, domestique et cuisinier[9] _M. Jacques._

M. Gourmet[10] _M. Armand._

Mme Gourmet[11] _Mlle Élisabeth._

Mlle Gourmet[12] _Mlle Françoise._

Une hure de sanglier en carton[13] _M. Paul._

Le théâtre représente une salle à manger.

[Note 8: Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de satin jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses tachés; un soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché d'encre.]

[Note 9: Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte, pantalon vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans visière.]

[Note 10: Toilette élégante, mais tachée de graisse.]

[Note 11: Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de taches de graisse.]

[Note 12: Comme ses parents, élégante et couverte de taches.]

[Note 13: Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de plumes, ne laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des morceaux de mie de pain taillés en pointe, attachés à la gaze, simulent les défenses); oreilles postiches en queue de lapin: le sanglier doit faire des yeux terribles, pour compléter l'effet.]

SCÈNE I.

MADAME HARPAGON, JOCRISSET.

MADAME HARPAGON.

Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces assommants Gourmet, encore! Ils vont dévorer, j'en suis sûre.... Jocrisset!

JOCRISSET, _s'avançant_.

Madame me réclame?

MADAME HARPAGON.

Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé?

JOCRISSET.

Quoi donc, madame?

MADAME HARPAGON, _impatientée_.

Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite et peu. Emporte les plats et n'offre que le moins possible.

JOCRISSET.

Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai les plats que je servirai. C'est-à-dire non... je servirai les plats que j'offrirai....

MADAME HARPAGON.

Mais non! mais non! c'est le contraire!

JOCRISSET.

C'est égal, madame, j'ai compris, et madame peut être sûre que....

SCÈNE II.

LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET

MADAME GOURMET.

Bonjour, chère madame, nous sommes exacts j'espère!

M. GOURMET.

Et mourant de faim....

MADAME HARPAGON, _à part_.

Aïe! (_Haut._) Soyez les bienvenus! Vous voyez que je vous attendais, quasi à table. Asseyons-nous vite et réparons le temps perdu. (_On s'assied: Jocrisset sert._)

JOCRISSET, _très-vite_.

Madame ne veut pas de côtelettes? (_Il passe sans attendre la réponse; il fait la même chose pour chaque convive: personne ne mange. Mme Harpagon est radieuse, les Gourmet, consternés._)

MADAME HARPAGON, enchantée.

Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers le poulet.

JOCRISSET.

La couveuse morte? Oui, madame, tout de suite.

M. GOURMET, _bas_.

Horreur! Anastasie, as-tu entendu?

MADAME GOURMET, _de même_.

Que trop, hélas!

MADEMOISELLE GOURMET, _de même_.

J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai trop faim!

M. GOURMET.

Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie, si tu aimes ton père.

MADAME HARPAGON, _bas_.

Jocrisset, ne sers que la carcasse! (_Jocrisset se trompe et offre les bons morceaux. La petite Gourmet prend tout. Mme Harpagon s'agita avec douleur._)

JOCRISSET.

Madame, faut-il découvrir le plat du milieu?

MADAME HARPAGON.

Sans doute; tu as eu tort de l'oublier.

MADAME GOURMET, _bas_.

Oh! bonheur, nous allons manger....

M. GOURMET, _bas_.

Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous sommes perdus! (_Jocrisset découvre la hure qui est sur la table._)

M. GOURMET, _haut_.

Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera de le découper. J'ai un talent tout particulier pour cela. (_Il attire le plat vers lui._)

MADAME HARPAGON, _très-agitée_.

Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter le plat et vous évitera cette peine.

MADAME GOURMET, _aigrement_.

Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame?

MADAME HARPAGON, _embarrassée_.

Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait préférable....

M. GOURMET.

Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... eh bien! eh bien! Oh! grand Dieu! c'est du carton!

MADEMOISELLE GOURMET.

Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y avait que la couveuse!

MADAME HARPAGON, _balbutiant_.

Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... sont pour la montre souvent... pour orner....

M. GOURMET, _se levant_.

En voilà assez! nous vous saluons, madame, et nous allons chercher ailleurs de quoi manger.

MADAME GOURMET, _de même_.

Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil (pas en carton!) que nous allons manger à nous seuls, sans inviter personne!

MADAME HARPAGON, _désolée_.

Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter les côtelettes, et il y a encore des pommes de terre, n'est-ce pas, Jocrisset?

JOCRISSET.

Les pommes de terre germées? Certainement, madame.

MADEMOISELLE GOURMET.

Ça doit être bon!

M. GOURMET.

Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille.

(_Ils sortent._)

MADAME HARPAGON, _désolée_.

Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (_Elle montre le poing à la hure qui lui fait des yeux terribles. La toile tombe._)

PIQURE.

Personnages. Acteurs.

Comte de Rosbourg[14] _M. Jacques._

Paul d'Aubert[15] _M. Paul._

Première sauvage[16] _Mlle Élisabeth._

Deuxième sauvage _Mlle Jeanne._

Troisième sauvage _Mlle Françoise._

Quatrième sauvage _M. Armand._

Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par une grosse planche de sapin.

[Note 14: Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible. Grande barbe, longs cheveux.]

[Note 15: Habits comme ceux de M. de Rosbourg.]

[Note 16: Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes, guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches, couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.]

M. DE ROSBOURG, _seul, se promenant_.

Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle dans cette île, loin de ma chère femme, de ma chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... (_Il s'assied, accablé, sur une pierre._) Ah!... (_Il se lève._) je viens d'être piqué! Ciel! un serpent à sonnettes, et je suis seul, loin du village.... (_Il essaye vainement de marcher._) Je suis perdu! ma femme, ma chère fille, adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi! (_Il retombe assis sur un rocher et prie._)

PAUL, _accourant._

Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que vous êtes pâle!

M. DE ROSBOURG, _d'une voix faible_.

Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a piqué.... Je me sens mal.... (_Il s'évanouit._)

PAUL, _avec désespoir_.

O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne ici pour le secourir. A moi! à moi! il va mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle idée! (_Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la plaie._)

M. DE ROSBOURG, _ouvrant les yeux_.

Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! Paul, que fais-tu? (_Il veut l'empêcher de continuer._)

PAUL, _se débattant_.

Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'agir. Je veux que vous viviez, je veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la vie!

M. DE ROSBOURG.

Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes forces s'épuisent! (_Il retombé évanoui. Paul profite de cette faiblesse pour achever de sucer la plaie._)

UNE PREMIÈRE SAUVAGE, _accourant_.

Quoi arriver ici? On criait!

PAUL, _se relevant_.

Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes il y a plus d'une heure.

DEUXIÈME SAUVAGE.

Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu!

PAUL.

Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors de danger.

M. DE ROSBOURG, _revenant à lui_.

Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... Tu m'as sauvé! (_Il se lève._) Je le sens, tout le venin de ma blessure est parti. Mon Dieu! il a peut-être passé dans tes veines, cher et excellent enfant!

PAUL, _d'une voix éteinte_.

Non, mon père, ne craignez rien pour moi; mais ces émotions m'ont brisé... je ne puis.... (_Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg._)

M. DE. ROSBOURG, _pleurant_.

Mon fils, mon enfant! reviens à toi!

PREMIÈRE SAUVAGE.

Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons remèdes.

TROISIÈME SAUVAGE, _accourant_.

Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir lui. (_Elle lui fait respirer un jus d'herbe._)

PAUL, _ouvrant les yeux_.

Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies, merci de vos bons soins.

M. DE ROSBOURG.

Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui me désolais de notre infortune! Je vois qu'aimé par un coeur comme le tien, je ne puis être vraiment malheureux!

QUATRIÈME SAUVAGE, _arrivant_.

Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau comme le tien. Il vient vite vers terre.

M. DE ROSBOURG.

Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un vaisseau.... C'est la France! c'est la famille....

PAUL.

Cher père, vous allez être heureux?

M. DE ROSBOURG, _avec tendresse_.

Oui, mais jamais sans toi! (_La toile tombe._)

CHAPITRE XIII.

SECONDE CHARADE.

CHAT.

Personnages. Acteurs.

Mme Dur-à-Cuir[17] _Mlle Jeanne._

Sacripant, charretier[18] _M. Jacques._

Diablotin, gamin[19] _Mlle Françoise._

Mme Cancanier, portière[20] _Mlle Élisabeth._

M. Cancanier, portier, son mari[21] _M. Armand._

Un Chat[22] _M. Paul._

La scène représente une rue.

[Note 17: Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris ébouriffés; robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie à la main.]

[Note 18: Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.]

[Note 19: Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.]

[Note 20: Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.]

[Note 21: Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.]

[Note 22: L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches, queue démesurément longue.]

SCÈNE I.

(_On entend miauler lamentablement dans la coulisse._)

MADAME DUR-A-CUIR, _entrant_.

J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misérable qui tourmente une pauvre bête sans défense... (_Elle agite son parapluie._) Que vois-je! (_Elle regarde dans la coulisse._) Un charretier fouette un angora.... L'infâme! et la victime, grimpée à moitié sur une voiture, ne peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours du malheur! (_Elle s'élance dans la coulisse, son parapluie levé. On entend de grands cris._)

SCÈNE II.

MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, _entrent en désordre_.

SACRIPANT.

Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la fin, ma bonne femme! On ne peut donc pas s'amuser un brin sans être maltraité?

MADAME DUR-A-CUIR.

Gredin! tu appelles _s'amuser_, tourmenter, torturer un malheureux animal! (_Elle lui montre le poing._) Touches-y, maintenant que je l'ai pris sous ma protection....

LE CHAT.

Miaou, miaou.

DIABLOTIN, _déclamant_.

Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!

SACRIPANT.

Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en ferais voir de toutes les couleurs, à vot' protégé!

MADAME DUR-A-CUIR, _le parapluie levé_.

Approche, si tu l'oses!

SCÈNE III.

MADAME CANCANIER, _entrant_.

Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole à ton secours! (_Elle se place près de Mme Dur-à-Cuir, la balai en l'air._)

M. CANCANIER, _accourant_.

De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée dans les bagarres! Attends un peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leçon. (_Il se range à côté de Sacripant qui a son fouet en l'air._)

DIABLOTIN, _riant_.

Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton organe et anime la partie! (_Le chat s'élance en miaulant et griffe énergiquement les figures de Sacripant et de Cancanier._)

LE CHAT, _jurant_.

Phout.... Phout.... (_vite et griffant_) phout, phout-phout....

SACRIPANT.