Chapter 3
Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés, organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes, destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris, et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries.
Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.
ÉLISABETH.
Pardon, mad... Oh! Irène....
IRÈNE, _embarrassée_.
Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.
Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène, elle reprit:
«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?
--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante.
--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton affectueux.
--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne serait pas agréable pour....
--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.
--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement m'en vouloir.
--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater: «_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés;_» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous pardonne, et de toute mon âme.
--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien, c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant, de bons conseils et de bons exemples!
--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant.
--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit Irène en se rasseyant.
ÉLISABETH, _s'asseyant_.
Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?
IRÈNE.
Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne: vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans cesse: à quoi cela tient-il?
ÉLISABETH.
J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret.
IRÈNE.
Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?
ÉLISABETH.
Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.
IRÈNE, _pensive_.
C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable.
ÉLISABETH.
Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même!
IRÈNE.
C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.
ÉLISABETH.
Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austère_, comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut mieux?
IRÈNE.
Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes ses habitudes, et... je n'en ai guère.
ÉLISABETH, _riant_.
On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer.
IRÈNE, _l'embrassant_.
Voyons les conseils?
ÉLISABETH.
A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?
IRÈNE.
Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.
ÉLISABETH.
Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.
IRÈNE.
Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!
ÉLISABETH.
Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte?
IRÈNE.
Cela moins que le reste.
ÉLISABETH.
C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau! perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à autre chose et que vous finirez par....
ARMAND, _accourant_.
Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (_Il salue._)
IRÈNE.
Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main: j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien m'aimer encore.
ARMAND.
J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos torts; cela me raccommode tout à fait avec vous.
--Où est Julien?
IRÈNE.
Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne sait que faire.
A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa amplement de leur généreuse conduite.
CHAPITRE VI.
IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT
Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions, elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra conduite par Julien.
NOÉMI.
Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous interrompre?
IRÈNE.
Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi.
JULIEN.
Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.
IRÈNE.
Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?
NOÉMI.
D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos toilettes et celles de votre poupée.
IRÈNE, _avec joie_.
C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous faire honneur!
JULIEN.
Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle Noémi?
IRÈNE, _intriguée_.
Un bal costumé?
NOÉMI.
Bien mieux que ça!
IRÈNE.
Un bal en dominos?
NOÉMI.
Vous n'y êtes pas!
IRÈNE.
Un déjeuner de cérémonie?
JULIEN.
Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce!
NOÉMI, _riant_.
Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette.
IRÈNE.
Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Noémi._) Que vous êtes donc bonne et gentille!
NOÉMI.
Acceptez-vous?
IRÈNE.
Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec enthousiasme! Que jouerons-nous?
NOÉMI, _sans l'écouter_.
Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux!
JULIEN.
Et moi, comment serai-je?
NOÉMI.
En Prince Charmant.
JULIEN, _radieux_.
Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je suis sûr qu'il me conviendra très-bien!
NOÉMI.
A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter tous les jours chez moi à deux heures. A demain!
Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne ce genre de plaisir.
Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions. Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale.
Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère, avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure.
Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le célèbre coiffeur se recula en disant:
«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux, c'est impossible!»
Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure. Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous, elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné le mot pour imiter le costume de cour.
M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous, comme des pensées importunes.
L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de «charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse; jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants, leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer.
«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur; laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.»
Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste.
De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité, que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la fin de la soirée.
Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses répétitions.
Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi.
ÉLISABETH.
Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc?
IRÈNE, _embarrassée_.
Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai!
ÉLISABETH, _souriant_.
Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?
IRÈNE, _rougissant_.
Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter chez elle.
--Ah! dit Élisabeth.
Ce _ah_! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise. Il y eut un moment de silence.
«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air contraint; à revoir, Élisabeth.
ÉLISABETH, _soupirant_.
Au revoir, ma chère Irène.»
Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain, son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie.
Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir des compliments.
Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal, ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur amour-propre.
CHAPITRE VII.
COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.
Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose: c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se procure un amusement imparfait et passager.
C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se promener aux Tuileries.
Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une grande gêne.
Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur disant:
«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries, aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus.
ARMAND.
Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à merveille hier au soir?
--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris.
ARMAND.
Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui était hier au soir chez Mme de Valmier.
JULIEN.
Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?
ARMAND, _tranquillement_.
Non; pas trop!
JULIEN, _vexé_.
Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi!
ARMAND.
Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là.
ÉLISABETH.
Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les _vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.
IRÈNE, _se récriant_.
Par exemple, et comment ça?
ÉLISABETH.
Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec intention_) des _vrais_ amis. (_Irène rougit._) Voyons, Irène, chère amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux.
IRÈNE, _à demi-voix_.
C'est vrai, Élisabeth.
ÉLISABETH.
Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser de l'être!
IRÈNE, _soupirant_.
C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin!
ARMAND.
Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!
JULIEN.
De quelles charades parlez-vous, Armand?
ARMAND.
De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le faisons tous les ans.
JULIEN.
Et qui joue avec vous?
ÉLISABETH.
Nos cousins et cousines de Marsy.
IRÈNE.
Et vos costumes, qui les fait?
ARMAND.
Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!
JULIEN, _souriant_.
Le fait est que ça devait être bien drôle!
IRÈNE, _avec curiosité_.
Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth!
ÉLISABETH.
C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis sûre.
IRÈNE.
Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête?
ARMAND.
Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.
ÉLISABETH.
D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!
--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et partons vite.
--Déjà? dit Élisabeth.
--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville.
--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A bientôt, n'est-ce pas?»
Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.
Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en silence.
«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec conviction.
--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit Julien.
--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont mauvaises.
--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose pareille?
IRÈNE.
Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience inquiète comme je l'ai.
JULIEN.
En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout!
IRÈNE.
Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres.
JULIEN, _hésitant_.
C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y avait-il de mal là dedans?
IRÈNE, _avec émotion_.
Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette, mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»
Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent Julien.
«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me sens aussi coupable que toi.»
En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son frère.
«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon d'être aimée de son frère! Que je te remercie!
--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre. Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de nom, mais en réalité.»
Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée l'un pour l'autre.
CHAPITRE VIII.
LES DEUX CLUBS.
«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne vous voit presque plus, que devenez-vous?
--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne suis pas venue tous ces jours-ci.
CONSTANCE.
Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?
IRÈNE.
Non, vraiment. Laquelle donc?
CONSTANCE.
Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_. Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en paletots élégants.
IRÈNE, _faiblement_.
Mais je ne sais pas si je peux....
CONSTANCE.
Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»
Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des Tuileries.
IRÈNE.
Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis jusqu'ici que pour jouer?
HERMINIE, _avec autorité_.
Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux échappés que nous fondons «_le Beau monde:_» il vient ici un tas d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne peut durer.
CONSTANCE.
Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des personnes riches. Que les autres s'en aillent!