Les enfants des Tuileries

Chapter 2

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Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; faire des piéges à loups; aider les pauvres enfants à faire leur provision de bois mort pour l'hiver, aller chercher des coquilla....

JULIEN, _l'interrompant_.

Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants à faire toutes ces sales besognes?

ARMAND, _riant_.

Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la bêtise d'en mettre!

JULIEN, _avec dédain_.

Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors?

ARMAND, _vivement_.

De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon âge s'amusent à cela, et ils ont bien raison.

JULIEN, _avec orgueil_.

Pas les enfants comme il faut, mon cher.

ARMAND.

Ces enfants-là, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus à Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes.

JULIEN.

C'est possible, mais c'est bien drôle!

Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, Irène disait à Élisabeth: «Quelle toilette mettrez-vous cet hiver?

ÉLISABETH.

Maman ne s'en est pas encore occupée, et je n'ai pas songé à le lui demander.

IRÈNE, _surprise_.

En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et pour ma poupée.

ÉLISABETH.

Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes, l'une pour tous les jours en mérinos ou en drap, l'autre pour les dimanches, en popeline ou en alpaga.

IRÈNE.

Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais l'air d'une pauvresse!

ÉLISABETH.

Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considère pas du tout comme une pauvresse!

IRÈNE, _avec importance_.

Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai inventé les garnitures de mes toilettes.

ÉLISABETH, _étonnée_.

Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus commodes pour jouer.

IRÈNE.

A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, ma chère, aux Tuileries! songez donc qu'il y a un monde fou!

ÉLISABETH, _riant_.

Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi qui y allons toujours.

IRÈNE.

Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe de faye....

ÉLISABETH.

Qu'est-ce que c'est que ça, de la _faye_?

IRÈNE, _riant_.

Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chère, de la soie magnifique, d'un grain tout particulier.

ÉLISABETH.

Comment des grains? Ah! que ça doit être drôle!

IRÈNE.

Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une étoffe de choix.

ÉLISABETH, _tranquillement_.

Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère en toilettes, je laisse maman s'en occuper pour moi.

IRÈNE.

Vous avez bien tort! je reprends:

Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grèbe avec casaque pareille, garnie de même.

Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et épaulettes noires.

Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chiné, en biais, et gilet gladiateur gris chiné, à manches.

Robe de....

ÉLISABETH.

Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! et des robes simples pour les Tuileries?

IRÈNE

Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là.

ÉLISABETH

Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses?

IRÈNE.

Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer mes belles affaires; certes non, je ne jouerai pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera aussi bien mise que moi.

ÉLISABETH, _souriant_.

J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, parlent, rient et sont très-gentilles.

IRÈNE.

Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait aller! qui est-ce qui vous les a données?

ÉLISABETH.

C'est le bon Dieu.

IRÈNE.

Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupées?

ÉLISABETH.

Il me donne mieux que des poupées, puisque celles dont je vous parle et que j'appelle en riant mes poupées, sont des enfants pauvres.

IRÈNE.

Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte!

JULIEN, _de même_.

Miséricorde, je suis perdu...»

Le train venait de dérailler violemment et plusieurs wagons, parmi lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de verser. Élisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de Morville; leur première idée avait été de rassurer leurs parents qui craignaient pour eux.

IRÈNE.

Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon sang doit couler... quel malheur! (_Elle sanglote._)

JULIEN.

Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. Quel malheur!

M. DE MORVILLE.

Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces sottises-là!

IRÈNE, _pleurnichant_.

Je ne sais par où sortir! nous sommes sens dessus dessous!

MADAME DE MORVILLE.

Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort péniblement par la portière._) Tu peux bien passer par où j'ai passé moi-même, je pense.

IRÈNE, _grimpant_.

Ah là! là! que c'est difficile!

M. DE MORVILLE, _agacé_.

Ne crie pas tant: va toujours.

«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens de me couper la main à la glace. Que je souffre, que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, mon pauvre sang coule! au secours!»

Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle tomba en pâmoison dans les bras de sa mère éperdue.

Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon.

MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.

Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire grand mal!

ARMAND.

Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous en tourmentez pas.

M. DE KERMADIO, _inquiet_.

Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu?

ÉLISABETH, _sans l'écouter._

Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voilà qui arrive! elle n'a rien, grâce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._)

MADEMOISELLE HEIGER.

Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah!

MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.

Qu'y a-t-il donc?

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! madame, regardez, quelle affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de verre qui sont dans la plaie....

ÉLISABETH.

Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en prie: en tombant la glace s'est brisée sous mon bras.

--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu es blessée, mon enfant!

ÉLISABETH, _souriant_.

Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce qu'ont les autres.

Sa mère et son institutrice se regardaient avec émotion, tout en pansant avec soin le bras de cette courageuse enfant.

MADAME DE MORVILLE, _tristement_.

Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la blessure d'Élisabeth, ta frayeur à son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être aussi fière de sa fille que je le suis peu de la mienne.

Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte de la blessure d'Élisabeth: elle répondit à demi-voix:

«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.»

Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. Élisabeth, une fois pansée, avait pris un petit carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à Irène.

«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure, ça empêchera l'air de l'envenimer davantage.

--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit Irène émue, en l'embrassant: vous êtes bien aimable de songer à moi dans un pareil moment.»

On venait de relever les wagons, qui n'étaient qu'à demi renversés sur un talus; les voyageurs aidaient de très-bonne grâce les employés du chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une locomotive de rechange qui venait d'arriver.

Armand, sans penser à sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur avec son père. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'idée de mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin qu'elles eussent plus de solidité.

«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.

--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en peux plus, papa! (Il se disait à part lui: Comme Armand est sale, je serais comme lui si j'aidais aussi.)

--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au contraire! Il a le même âge que toi, et vois comme il nous aide!

--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit monsieur-là a déjà un solide poignet et une rude intelligence: avec ça, serviable et gai. Son père doit être fier de lui!»

Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à la joie générale. On remonta dans le train, et les deux familles, arrivées à Paris, se séparèrent en se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité de coeur, de courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de Kermadio.

CHAPITRE IV.

AUX TUILERIES.

«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?

--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants, Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là; dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.»

Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne tout entière.

Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle trouvait trop _sérieux_. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents:

«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!»

Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon.

«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent s'impatienter.

--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace.

En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent: leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.

JULIEN.

Bonjour, Jordan; où est votre frère?

JORDAN.

Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_ à un petit imbécile qui n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas?

JULIEN.

Bravo! part à trois, n'est-ce pas?

JORDAN.

Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin. Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un.

JULIEN.

Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares. Voulez-vous les voir?

--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents.

Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de toute espèce.

«Voilà, dit-il.

UN PETIT GARÇON.

C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois?

LES AUTRES.

A nous aussi, n'est-ce pas?

JULIEN, _feignant d'hésiter_.

C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu qu'ils sont très-chers.

UN PETIT GARÇON.

Ça nous va; nous avons de l'argent.

JULIEN.

Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre plus d'un.

LE PETIT GARÇON, _avec orgueil_.

J'en prends trois! (_Il paye Julien._)

LES AUTRES.

Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.

JULIEN.

Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre disposition.»

Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs acquisitions.

«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement?

--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires. Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas?

--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet.

--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien avez-vous payé ça, Jules?

--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.

--Seize francs? dit Jordan.

--Moins.

--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des français!...

--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien éclatèrent de rire.

«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?

--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?

--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde.

--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?

--Je ne pense pas.

(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.)

--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour faire si triste mine?

--Oui, répondit-il piteusement.

--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché. Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»

Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà.

Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit.

JULES.

Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins.

Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire. Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies.

IRÈNE.

.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour, ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là.

NOÉMI.

La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez Béreux?

IRÈNE.

Je prends tout chez elle, tu sais.

NOÉMI.

Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien?

Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se reculèrent vivement.

«Prends garde à mon rouge! dit Constance.

--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.

--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous étiez peintes.

--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge, faut-il crier des choses pareilles!

--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la peine de s'étonner.

--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance

--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène?

--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je ferai comme vous.

--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.»

Constance et Herminie éclatèrent de rire.

«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.

--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas autant?»

Constance secoua la tête.

«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle.

.... Bonjour, maman.

--Bonjour, petite.

--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà.

--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains.

CONSTANCE.

Elle n'y pense jamais.

NOÉMI.

Ça doit te faire beaucoup de peine?

CONSTANCE, _avec insouciance_.

Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.

HERMINIE.

Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort.

NOÉMI.

Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?

HERMINIE.

Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera amusant et cela ne nous chiffonnera pas.

LES PETITES FILES.

C'est cela! c'est une bonne idée!»

Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le plaisir de faire parler et saluer leurs poupées.

Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth et Armand se préparaient aussi à s'y rendre.

«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau.

--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi.

--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et les vêtements modestes de la poupée.

ÉLISABETH.

Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de venir avec nous aujourd'hui.»

Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement, suivis de leur bonne, vers les Tuileries.

«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand.

Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne pas jouer hors de l'allée de Diane.

ANNA.

Bien, monsieur Armand; j'y compte.»

Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main.

«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée?

IRÈNE, _embarrassée_.

Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles.

CONSTANCE, _à demi-voix_.

Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène.

HERMINIE, _de même_.

Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise! renvoyez-la.

NOÉMI, _de même_.

Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer avec elle, croyez-moi.

--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons pas.»

Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de reproche et s'éloigna rapidement.

NOÉMI, _étonnée_.

Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille!

CONSTANCE.

Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous quand on a une toilette pareille!

HERMINIE.

Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma chère! Tâchez donc de vous en débarrasser.

CONSTANCE.

C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler _Mademoiselle_: ça lui apprendra à vous respecter.

NOÉMI.

Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif?

IRÈNE, _tressaillant_.

Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette ennuyeuse voisine.

Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné, il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs, cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs tristes aventures.

CHAPITRE V.

RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.

A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le salon.

«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il arrivé quelque accident?

ÉLISABETH.

Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....»

Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant, elle fondit en larmes.

«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux. Assieds-toi là, et parle.»

Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu. Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit.

«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant.

Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable, que celle-ci ne put s'empêcher de sourire.

MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis franchement ce que je pense de _ces gens-là_?

ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!

MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je les plains, oh! mais de toute mon âme.

Armand resta interdit.

«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire comme vous.

--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!

MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami.

ARMAND, _surpris_.

Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit que....

--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises. Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant, irais-tu?

ARMAND, _avec élan_.

Oh oui! maman, sans hésiter.

MADAME DE KERMADIO.

Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.»

Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés, mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise.

En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en faire autant, sans se gêner.