Chapter 10
Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et... vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.
JULIEN.
Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie mille fois, madame Blesseau.
NOÉMI.
Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je l'ai gardé.
MADAME BLESSEAU.
C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.
NOÉMI.
Combien l'estimez-vous, alors?
MADAME BLESSEAU, _le pesant_.
Trente-neuf francs, mademoiselle.
NOÉMI.
Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que lui? ça vous serait si facile, pourtant!
MADAME BLESSEAU.
Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous acheteur en vendant, vendeur en achetant.»
NOÉMI.
Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le commerce aussi honnêtement.
MADAME BLESSEAU, _avec simplicité_.
Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur Julien, voici votre argent.
Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau; elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle et l'on se dirigea vers les Tuileries.
NOÉMI.
Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis?
IRÈNE, _tristement_.
Ce sont des souvenirs de première communion. (_Julien soupire._)
NOÉMI.
Vous deviez y tenir beaucoup, alors?
IRÈNE, _avec effort_.
Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge.
JULIEN.
C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera notre affection.
IRÈNE.
C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?
NOÉMI.
Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?
JULIEN, _souriant avec effort_.
En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.
IRÈNE, _lui serrant la main_.
Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer, il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?
JULIEN, _souriant_.
C'est cela.
Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés.
CHAPITRE XXIII.
LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.
Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir leurs surprises.
Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était répandue sur tous les visages.
Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.
MADAME DE MORVILLE.
Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème en l'honneur de vos amis.
M. DE MORVILLE.
Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lève._)
MADAME DE MORVILLE.
Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.
M. DE MORVILLE, _riant_.
Non, pas tout. (_Il disparaît comme les enfants._)
MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.
Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous vous sauvez?
ARMAND, _s'enfuyant_.
Pour un instant, chère madame. (_Il sort sur le palier._)
ÉLISABETH, _de même_.
Une petite minute seulement et nous revenons.
Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs reparaître.
M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre. Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet.
MADAME DE MORVILLE, _stupéfaite_.
Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?
A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée, félicitée.
IRÈNE.
Votre fête, chère, chère maman.
JULIEN.
Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.
M. DE MORVILLE.
Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!
ARMAND.
Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.
ÉLISABETH.
Voilà pour s'agenouiller devant.
MICHEL.
Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire aussi: et l'hôtel!
Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville.
M. DE MORVILLE.
Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez!
IRÈNE.
Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu.
JULIEN.
Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère.
ÉLISABETH, _riant_.
C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait, et ne le saura: personne, personne!»
(_Tout le monde rit._)
ARMAND, _consterné_.
Tu m'as entendu?
ÉLISABETH.
Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux roseaux pour planter dans ton jardinet?
ARMAND, _frappé_.
Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?
ÉLISABETH, _riant_.
Justement.
Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup: «Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.
ÉLISABETH.
Comment ça?
ARMAND, _avec majesté_.
J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même à toi!
ÉLISABETH, _intriguée_.
Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à ma place?
ARMAND, _triomphant_.
Justement.
M. DE MORVILLE.
A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont imposé nos excellents enfants pour toi.
MADAME DE MORVILLE, _inquiète_.
Oh! mon Dieu, lequel?
IRÈNE ET JULIEN, _suppliant_.
Papa, ne dites pas....
M. DE MORVILLE.
Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête.
MADAME DE MORVILLE, _très-émue_.
Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre dévouement! (_Elle les embrasse._)
IRÈNE.
Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai trésor de notre coeur.
JULIEN.
Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un instant!
MADAME DE MORVILLE.
Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs!
M. DE MORVILLE.
Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je suis fier de leur dévouement.
ARMAND, _avec explosion_.
Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur, quelle joie! (_Il gambade._)
ÉLISABETH.
Armand, es-tu fou?
ARMAND.
De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir de lire toi-même cette lettre à nos amis. (_Il lui donne une lettre._)
ÉLISABETH.
Voyons. (_Elle lit haut._)
«Chère Irène et cher Julien,
«C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau. Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau, qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis? J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux comme je vous aime: de tout mon coeur.
«Votre amie dévouée,
«Noémi de Valmier.»
Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents, aussi émus qu'eux de cette lettre touchante.
ARMAND, _sautant de joie_.
Et voici les bijoux.... (_il tire les écrins de sa poche_), le secret de Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth, qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?
ÉLISABETH.
Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les roseaux d'Armand le discret!
(_Armand se rengorge._)
JULIEN, _avec émotion_.
Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi une surprise comme elle le mérite.
IRÈNE, _de même_.
Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir.
LE PÈRE MICHEL, _desservant_.
Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution.
ARMAND, _gaiement_.
Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?
LE PÈRE MICHEL.
Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98.
ARMAND.
Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.
LE PÈRE MICHEL.
Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue, j'aimerais bien à la prendre.
M. DE MORVILLE.
Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr.
LE PÈRE MICHEL.
Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne peuvent que me faire honneur.
La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand; après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement.
CHAPITRE XXIV.
LA FÊTE DE M. DE VALMIER.
Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et se mit à causer avec la mère d'Irène.
Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par ces liaisons.
La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille lui offrir de magnifiques bouquets.
«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.
--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en l'embrassant.
--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi.
--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.
--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.
--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes bien simplement mises pour nos invités.
MADAME DE VALMIER.
J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise.
NOÉMI, _gaiement_.
Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»
L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.
«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant?
MADAME DE VALMIER.
En êtes-vous fâché, André?
M. DE VALMIER, _vivement_.
Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire... non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit être si doux!»
On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu.
«Oui, dit-il alors seulement, je dis «_doit être_,» car notre existence brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!»
M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de regret poignant, la voix émue, les yeux baissés.
Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:
«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?
NOÉMI.
Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il désire!»
M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en pleurant.
Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi, riant et pleurant, s'écria:
«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste!
M. DE VALMIER.
Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font couler.
NOÉMI.
Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?
MADAME DE VALMIER.
Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue.
M. DE VALMIER.
Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique bouquet?
NOÉMI.
Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a aidée à vaincre quelques difficultés.»
En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment remarquables.
M. DE VALMIER
Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._) Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!
MADAME DE VALMIER.
A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en cachette_ des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre morceau favori du _Barbier de Séville_.
Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent, l'air tant aimé par M. de Valmier.
Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le faire.
NOÉMI.
Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène.
M. DE VALMIER, _frappé_.
Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville, Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois béni par moi, était dû à leurs bons conseils?
NOÉMI, _avec feu_.
Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et leurs amis de Kermadio et de Marsy.
MADAME DE VALMIER.
Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André: elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes redevables de nos idées sérieuses.
Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme leurs amis, en famille et pour la famille.
M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec élan:
«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle sera digne de vos coeurs, je le jure.
MADAME DE VALMIER.
Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux, André. Nous ne voulons rien de plus!
NOÉMI.
Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser....
M. DE VALMIER.
Le bon Dieu t'en enverra peut-être.
MADAME DE VALMIER.
Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!
M. DE VALMIER.
C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»
Un domestique entra en ce moment:
«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à remettre à monsieur en personne deux paquets.
M. DE VALMIER.
Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?
MADAME DE VALMIER.
Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.
NOÉMI, _étonnée_.
Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.
M. DE VALMIER.
Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la clef de ce mystère.
LE DOMESTIQUE.
Tout de suite, monsieur.»
La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant, essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.
NOÉMI, _intriguée_.
C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là?
MADAME DE VALMIER.
Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé!
LE PÈRE MICHEL.
Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or, comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.
NOÉMI, _surprise_.
Irène m'envoie cela?
LE PÈRE MICHEL.
Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (_il hésite_) je prierai monsieur de vouloir bien....
M. DE VALMIER.
Quoi, mon ami, que voulez-vous?
LE PÈRE MICHEL.
C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (_étonnement général_) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur comprend..., portant des choses précieuses, sans doute....
M. DE VALMIER, _riant_.
Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (_il écrit un reçu_), voilà; pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?
LE PÈRE MICHEL.
Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question? J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages honorables, qu'il....
NOÉMI.
Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez, maman, le délicieux mouchoir!
MADAME DE VALMIER.
La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie excellente tu as là, Noémi!
NOÉMI.
Voici son petit billet, chère maman. (_Elle lit._)
«Ma bonne Noémi,
«La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous, je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son dévouement et son affection.
«Ton ami reconnaissante,
«Irène.»
M. DE VALMIER.
Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout, et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne.
Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André, offert par une famille reconnaissante.
MADAME DE VALMIER.
André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en suis aussi heureuse que fière pour mes amis.
NOÉMI.
Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le petit croquis de Valmier!
M. DE VALMIER.
Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!
LE PÈRE MICHEL.