Les enfants des bois

Part 6

Chapter 63,696 wordsPublic domain

Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes étranges: des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les feuilles ressemblent à des palmes; le _strelitzia reginæ_; l'aloès arborescent, aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita surtout l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau (_nympha cærulea_), qui est certainement un des plus gracieux spécimens de la végétation africaine. A peu de distance de la source était un étang, ou aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface limpide reposaient les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude, tenant son faon en laisse, descendit sur la rive pour les regarder. Elle s'imaginait qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de belles choses.

--J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.

--Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En vérité, les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous faire pour en abattre quelques-unes?

Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement où les plongeait le spectacle de cette riche nature.

La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana, mais il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux établissements pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de sa misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de ses riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie indépendante.

Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines, et jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez de force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables de traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de la colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité: moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des hyènes et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient paisiblement l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils recevaient de mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur attendait Von Bloom. De temps en temps il remarquait que les chevaux éprouvaient une certaine inquiétude, qu'ils tressaillaient brusquement, qu'ils agitaient leurs longues queues et se frottaient la tête contre les buissons.

--C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne s'en préoccupa point d'avantage.

C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom avait su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais il ne connaissait pas l'oestre d'Afrique, que les indigènes appellent tsetsé.

Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs sabots, et qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs allures étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait. Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent les chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables à des abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une couleur brune et d'une incroyable activité dans leur vol. Elles tournoyaient par milliers autour de chaque cheval, se posaient sur sa tête, sur son cou, sur ses flancs, et le perçaient de leurs aiguillons.

--Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom. Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches qui les incommodent.

Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères des chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description d'un insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il conçut des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons.

--Faites venir Swartboy, dit le fermier.

Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais dès qu'il eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits yeux s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie prit une expression de stupeur.

--Qu'y a-t-il? demanda son maître.

--Myne boor, ce sont des tsetsés!

--Qu'est-ce que c'est que des tsetsés?

--Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.

Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches qu'ils voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait plus un seul.

--Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.

La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevaux étaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs souffrances par de sourds gémissements.

Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement. La blessure de l'oestre africain est incurable.

CHAPITRE XVII.

LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES

On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était constamment contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus que la vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux terribles diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode et spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce qu'une charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans charrette.

--Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de tout établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et comment faire supporter à des enfants une marche aussi longue? S'ils résistaient à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, à la soif, à la dent des bêtes féroces?

--Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la seule chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils passer ici toute leur existence en vivant péniblement de racines et de gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? Miséricorde divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?

Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence; mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir comment s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être qu'une fée sortit de la fontaine ou descendit des collines pour réjouir le coeur de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que prirent les idées du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers étaient assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant lequel cuisait leur souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler la sombre méditation de leur père. Il rompit le silence pour exhaler ses plaintes et exprimer les sinistres pensées qui l'assiégeaient. Quand il eut terminé, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif.

Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique, ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces de leur passage.

Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:

--Un chucuroo, un chucuroo!

--C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot indigène que le Bosjesman venait d'employer.

--Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous appelons chucuroo kobaoba.

Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et je n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura exploré complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et les îles asiatiques.

Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de l'Afrique; une au nord du même continent; et toutes diffèrent du rhinocéros des Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros de Sumatra, qui habite exclusivement cette île, constitue une espèce particulière, ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces bien caractérisées.

Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été souvent représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé dans les muséums, ou même vivant dans les ménageries. Celui qui fut amené en France en 1771, installé à Versailles, et transporté plus tard au jardin des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793. Il avait résisté pendant vingt-deux ans aux rigueurs du climat européen.

Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses. Il habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.

Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la peau, mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très comprimée.

Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées, présentent à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée; sa peau rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des replis peu marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse et en arrière des épaules.

Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est rudimentaire. Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un seul pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque côté des aisselles.

Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons dit, quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut tenir compte des observations faites par des chasseurs indigènes plutôt que des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur un os, sur une dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est pas grâce à leurs études que nous possédons la connaissance approfondie de la nature animale; nous la devons plutôt à ces hardis coureurs de bois qu'ils affectent de mépriser. Un d'eux par exemple, le major Gordon Cumming, a plus contribué que toute une académie à éclaircir la zoologie africaine.

Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon nous, a écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention, mais rempli de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y a dans le sud de ce continent quatre espèces de rhinocéros, connus sous les noms de borele, de keitloa, de muchocho et de kobaoba. Les deux premiers sont noirs, les deux autres ont la peau blanchâtre. Ceux-là sont beaucoup plus petits que ceux-ci, dont ils diffèrent principalement par la longueur et la position de leurs cornes.

Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse des narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (_rin_ nez et _keros_ corne).

Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière, et posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus longue; elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent brisée ou réduite par les frottements. La corne postérieure n'est qu'une protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros noir à deux cornes, toutes deux sont presque également développées.

Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur; celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie de quatre pieds, est une arme formidable.

Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en arrière; et comme les animaux qui les portent marchent habituellement la tête baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement.

Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au reste, leurs habitudes sont semblables.

La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles et des branches d'arbustes épineux, tels que l'_acacia horrida_; les autres vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans hésitation les hommes et les animaux; parfois même, dans leur aveugle emportement, ils se jettent sur les buissons, les dévastent et les mettent en pièces.

Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou qu'on les provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, ils laissent passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils acquièrent un énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros blanc est recherchée par les indigènes; les variétés noires, au contraire n'engraissent pas, et leur chair a mauvais goût.

Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, et susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux. En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, où les épées sont en usage, on en fait les poignées en corne de rhinocéros. Le cuir sert à faire des courroies et des fouets appelés _jamboks_, quoique la peau d'hippopotame soit préférable.

Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas les replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles pénètrent.

Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins il aime l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer dans la boue comme le sanglier pendant les beaux jours d'été, et sa robe est presque toujours recouverte d'une épaisse couche de fange. Dans la journée, on le voit couché ou debout et dans un état de somnolence, à l'ombre d'un mimosa; c'est la nuit qu'il rôde pour chercher sa pâture.

Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et le chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant soin de se mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont l'odorat est des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance; si sa vue était aussi bonne que son flair, il serait dangereux de l'attaquer, car il court avec assez de rapidité, surtout dans son premier élan, pour dépasser un cheval au galop.

Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant on évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il vont aveuglément droit devant eux.

Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de long; les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds de hauteur et quatorze de longueur.

Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité, le kobaoba, sous le rapport de la taille, vient immédiatement après l'éléphant, son museau large de dix-huit pouces, sa longue tête massive, son corps pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur supérieures peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en somme, il a l'air d'une caricature de l'éléphant. On peut donc s'expliquer l'erreur de nos voyageurs, qui confondirent le kobaoba avec l'éléphant.

Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant que l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros blanc.

CHAPITRE XVIII.

COMBAT SANGLANT

Lorsque le kobaoba fut aperçu pour la première fois, il sortait, comme nous l'avons dit, du fourré. Sans s'arrêter, il s'achemina vers l'étang dont nous avons parlé, et que son étendue pouvait faire passer pour un petit lac.

Quoique alimentée par la source, cette pièce d'eau en était éloignée de deux cents mètres, et elle était à peu près à la même distance du grand figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonférence presque parfaite, elle aurait environ cent mètres de diamètre, de sorte que sa superficie pouvait être d'un peu plus de deux acres anglais (80 ares 9342). Elle avait des droits incontestables au titre de lac, que les jeunes gens lui avaient déjà conféré.

En haut de ce lac, c'est-à-dire du côté de la source à laquelle il empruntait ses eaux, la berge était élevée, et des rochers dominaient le petit ruisseau qui s'y versait à sa naissance. A l'extrémité opposée, le rivage était bas, et même en quelques endroits l'eau était presque au niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords qui formaient la limite occidentale du lac les traces d'animaux qui venaient y boire. Hendrik le chasseur avait observé les empreintes d'espèces qui lui étaient connues, et d'autres qu'il voyait pour la première fois.

C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait le connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à la longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la plus grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher et sans faire d'efforts.

Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux genoux. Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, il plongea dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots d'écume, et s'y vautra comme un porc. La moitié de son énorme masse disparut sous l'eau, mais il ne lui prit point fantaisie de s'avancer dans le lac pour prendre un bain plus complet.

La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer le rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce. De son côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de son fusil, avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba, mais il était plus facile de désirer sa mort que de le coucher par terre; nos chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés, et l'attaquer à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait risque d'être percé de sa longue pique ou écrasé sous ses larges pieds. Si l'on parvenait à se dérober à sa fureur, on n'était pas plus avancé, car toutes les espèces de rhinocéros dépassent l'homme à la course.

Comment donc se conduire avec lui?

Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade dans un des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il suffit parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est indispensable qu'elle atteigne le coeur ou quelque partie essentielle.

L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon, qu'il était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, pourvu qu'ils se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher, mais l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy qui, dans un accès subit de gaité, se mit à gambader en murmurant:

--Le klow, le klow!

Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom savait que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et il s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune de l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin que le rhinocéros avait pris.

Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs: à la vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils avaient peu d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et pourtant l'idée leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure. Avant qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au bord du lac; quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le faisaient avancer avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée, et il était à quelques pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient se disposaient à entrer en conférence.

Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille.

Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous avons décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois cents pas de distance; son corps remplissait complètement le petit ravin; ses longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de trois pieds de ses mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe tournée vers le ciel.

--C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse.

Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que celui d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement pareil à celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne s'aperçut pas de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son sommeil; il continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre de l'éléphant fut projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba se releva avec une agilité surprenante dans un être de sa structure, et rejeta l'eau de ses narines avec un bruit qui tenait à la fois d'un grognement et d'un sifflement.

L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son de trompette que répéta l'écho des collines.

Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant quelques secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction; mais bientôt ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident qu'ils n'avaient nulle envie de vivre en bonne intelligence.

La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvait entrer à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros ne pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait la gorge avec son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se jeter à la nage et débarquer sur un autre point de la rive. Mais de tous les êtres de la création, le rhinocéros est peut-être le moins accommodant; il est en même temps le plus intrépide, ne redoute ni hommes ni bêtes, et donne même la chasse au redoutable lion.

Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant. Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le ventre de son rival lui eussent semblé une insigne lâcheté.