Les enchantements de la forêt

Part 2

Chapter 23,821 wordsPublic domain

Presque toujours seul pendant ces longues et claires journées printanières, je liais connaissance avec les arbres et les fleurs du bois. Tout le monde forestier se révélait à moi brin à brin, j’y faisais à chaque visite des découvertes qui me transportaient de joie. Tantôt c’était un chaton de saule à l’odeur mielleuse, aux étamines de poudre d’or; tantôt une anémone blanche qui fleurait l’amande, ou les premiers boutons roses du joli-bois s’épanouissant sur la tige encore veuve de feuilles. A l’âge où j’étais, tout est surprise et enchantement: le nid d’un oiseau ou d’une guêpe, la chrysalide d’un papillon, les excroissances d’une feuille de chêne, la semence qui sort de la terre, le fruit qui se noue sous la fleur, les fils d’araignée qui flottent dans l’air. L’enfant qui arrive au milieu de la nature, et qui ouvre pour la première fois tout grands ses yeux et ses oreilles au spectacle de la vie extérieure, l’enfant a les surprises, les soudaines frayeurs, les splendides éblouissements de l’homme primitif. Mes sens s’épanouissaient dans cette existence en plein bois. Je voulais toucher à tout et goûter de tout. Pareil à un cabri sauvage, je broutais à même les jeunes pousses, essayant mes dents et mon palais à toutes sortes d’aliments forestiers! Mûres des friches, senelles des haies, baies juteuses et sucrées de la bourdaine, tiges de la douce-amère, fraises et framboises des bois, alises, faînes et noisettes, j’avais une insatiable curiosité gourmande, et je l’expiai cruellement une fois où, trompé par l’apparence appétissante de la sève de l’euphorbe commune, je me brûlai la langue en suçant les tiges laiteuses. La tête pleine de mes histoires de fées et d’enchanteurs, je peuplais le bois d’êtres imaginaires. Grisé par la solitude, j’évoquais tout haut les fées dont j’avais lu les aventures. Souvent assis au bord d’une petite mare, entourée de joncs et de menthes, ombragée de noisetiers et d’érables, j’attendais avec confiance le moment où une fée viendrait y puiser de l’eau, espérant que, charmée de ma bonne grâce et de ma politesse, elle me ferait quelque don merveilleux, comme par exemple de ne point ouvrir la bouche sans en voir sortir une fleur ou une pierre précieuse. Je la suppliais mentalement d’accourir et d’exaucer ma prière; parfois même je m’imaginais que le don m’était déjà octroyé, et je parlais tout haut pour voir si mes lèvres n’allaient pas laisser tomber quelques joyaux... Mais rien!--Dépité de cette attente trompée, je frappais du pied la terre, en maugréant tout bas:--Bête de fée!--Puis, saisi d’une subite terreur à la pensée que la fée ainsi injuriée était capable de me punir d’une façon exemplaire, je m’enfuyais épouvanté de mon irrévérencieuse audace.

A la lisière du taillis, il y avait un grand champ de blé, puis une sorte de friche envahie par les fougères et les ronces qui ondulaient, vertes et blondes, sous le ciel; tout au loin, à une distance qui me semblait infranchissable, le terrain se relevait et les bois recommençaient. Mon grand-père appelait cette lointaine forêt moutonnante «le grand bois» et rien que le nom faisait germer dans ma tête un monde de suppositions mystérieuses. J’avais fini par imaginer que ce «grand bois», devait être le véritable séjour des fées et des princesses enchantées qui dédaignaient de venir dans notre taillis trop modeste. Pendant de longues après-midi, je regardais avec des yeux pleins de convoitise et d’anxiété cette masse boisée et brumeuse où des arbres de haute futaie s’élevaient de distance en distance comme des nuages verdoyants. Le soir surtout, quand les ombres grandissaient au soleil couchant, quand les vapeurs s’élevaient, je me sentais pris d’un vague et tourmentant désir de franchir les blés et les friches et d’aller chercher aventure dans cet inconnu.

Le vent murmurait faiblement dans les chaumes; des ramiers à l’aile mélodieuse traversaient lentement le ciel marbré de nuages roses, les geais se remisaient dans le taillis en se chamaillant; parfois un berger, enveloppé dans sa limousine, apparaissait dans l’espace découvert, poussant lentement devant lui ses moutons serrés les uns contre les autres. Et je rêvais à la fabuleuse princesse qui devait habiter sans doute quelque palais enchanté dans le plus profond de cette forêt ténébreuse. A force d’y rêver, j’en étais arrivé à me persuader que la princesse existait réellement. Mes yeux, constamment fixés sur le même point de l’horizon, finissaient par avoir des visions qui tenaient du mirage. Je croyais, comme dans le conte de _la Belle au bois dormant_, apercevoir au-dessus des cimes des arbres, les vagues formes des tourelles pointues et les toits aigus d’un château fantastique. J’avais même rétabli toute l’histoire merveilleuse de ma princesse inconnue. Elle s’appelait la _Princesse Verte_. On l’avait ainsi nommée parce qu’elle était vêtue d’une tunique de soie verte et qu’elle avait dans ses cheveux blonds un diadème d’émeraudes. Un enchanteur, ennemi de sa famille, l’avait enlevée à son père et à sa mère, le roi et la reine du Kurdistan, et l’avait enfermée au fond des bois, dans ce château dont l’accès était défendu par des dragons et des salamandres.

A partir de ce moment, tout ce qui m’arrivait de bon et de mauvais, je le rapportais à la Princesse Verte. Quand ma grand’mère m’avait fortement semoncé à l’occasion d’une leçon mal sue ou d’une page d’écriture «sagouinée», je rêvais de me sauver du logis, de courir à la recherche de la princesse et de la délivrer de son enchantement. Mon plan était fait. Je partirais de grand matin et je serais certainement guidé vers la forêt par quelque geai ou quelque corbeau de bon conseil, avec lequel j’aurais lié amitié en route, comme le _Prince Avenant_. Grâce à cet oiseau charitable, j’arriverais sain et sauf jusqu’au château de l’enchanteur. J’endormirais les dragons en leur jetant quelques gâteaux de mon dessert de la veille, que j’aurais eu soin d’emporter dans mon mouchoir, et je me glisserais ensuite jusqu’à la salle d’honneur, où je trouverais la petite Princesse Verte occupée à peigner ses cheveux blonds avec un peigne d’or.

En attendant la mise à exécution de ce beau projet, je me livrais à des extravagances préparatoires qui avaient le don d’exaspérer l’humeur déjà passablement revêche de ma grand’mère. Une des choses qui m’avaient le plus frappé dans la représentation de _la Belle au bois dormant_, c’était la façon toute naturelle avec laquelle les génies descendaient des frises et y remontaient en agitant leurs ailes arrondies. J’étais assez éloigné de la scène pour ne pas distinguer les fils de fer qui servaient à l’exécution de ce truc, et je ne pouvais m’empêcher d’admirer la légèreté aisée avec laquelle les personnages prenaient tranquillement leur essor. Cela tenait-il à la forme des ailes ou à quelque magie particulière? Depuis cette fameuse soirée, je passais des heures à _apprendre à voler_: j’avais découpé dans deux feuilles de gros papier des ailes pareilles à celles des papillons, je les avais épinglées à mon dos, et, armé de cet appendice, je m’exerçais à m’élancer dans le vide du haut des trois premières marches de notre escalier. Quand il s’agissait de descendre, cela allait assez bien, mais pour remonter c’était une autre affaire. J’avais beau me trémousser et prendre mon élan, les lois de la pesanteur me faisaient lourdement retomber sur le sol. Les voisins qui m’examinaient à la dérobée ne comprenaient rien à cet amusement bizarre; ils haussaient les épaules et n’étaient pas éloignés de me croire un peu timbré. Ce qui achevait de leur donner des doutes sur la solidité de mon cerveau, c’est que je parlais tout seul et tout haut. Il n’était pas rare de m’entendre crier d’une voix de tête:

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement!

Ou bien, après avoir bataillé dans la cour contre un vieux banc qui n’en pouvait mais, j’allais tout essoufflé ouvrir la petite porte à claire-voie du bûcher, et, mettant bas ma casquette, je m’écriais poliment:--Ne craignez plus rien, belle princesse, j’ai tué le dragon, et vous êtes libre!...

Je venais de lire chez le chapelier _la Belle aux cheveux d’or_, et j’en avais appris des passages par cœur. Un seul point m’embarrassait: l’auteur avait omis de dire en quel pays se trouvait le château de cette dame. Peut-être ne faisait-elle qu’une seule et même personne avec ma Princesse Verte. Cela m’inquiétait fort, car elles avaient certains traits de ressemblance, et j’aurais volontiers donné les confitures de mon goûter pour être renseigné sur ce détail important. Une après-midi, tandis que ma grand’mère me faisait réciter une page de la géographie de l’abbé Gaultier, je l’interrompis brusquement au milieu d’une des phrases du questionnaire: «Quelle est la ville, située sur le cours d’un grand fleuve, qui possède une cathédrale, etc.?»

--Bonne maman, demandai-je, quel était le pays de la _Belle aux cheveux d’or_?

Ma grand’mère ébaubie agita son aiguille à tricoter, et me regardant sévèrement à travers ses lunettes:

--Soyez plus appliqué à votre leçon, monsieur, et ne me coupez point la parole pour me conter des âneries.

--Mais, bonne maman, ce ne sont pas des âneries, puisque c’est arrivé.

--Qu’est-ce qui est arrivé?

--L’histoire du _Prince Avenant_ et de la _Belle aux cheveux d’or_.

--Des contes à dormir debout!

--Je vous assure, bonne maman, qu’ils ne font pas dormir... Seulement, on a oublié de dire dans le livre où était le château de la princesse, et j’ai pensé que peut-être je le trouverais dans ma géographie.

--La géographie ne s’occupe point de pareilles menteries.

--Mais puisque c’est dans un livre, dans le même livre qui parle de l’_Oiseau bleu_ et de la fée _Soussio_.

--Balivernes, monsieur; il n’y a point de fées.

--Cela vous plaît à dire, bonne maman, répliquai-je en la regardant de l’air de quelqu’un qui ne veut pas être pris pour dupe.

--J’en ai menti, alors! s’écria sèchement la maman Pâquin. En avez-vous jamais vu des fées, vous, monsieur le drôle?

--Certainement.

--Et où cela? reprit-elle en ricanant.

--Mais l’autre soir, au spectacle... De jolies fées en robes d’or et d’argent, assises sur des chars traînés par des oiseaux... Je les ai vues comme je vous vois.

--En vérité!

Ma grand’mère avait fermé le livre, elle me regardait d’un air méfiant et renfrogné, et à part moi je me demandais si elle-même n’était pas une fée, et des plus maussades.

Les vieilles gens qui croient imposer une sage terreur aux enfants rien que par leur mine rébarbative se font de grossières illusions; ils ne s’imaginent pas avec quelle irrévérence leur propre personnalité est analysée, disséquée et jugée par ces petites cervelles impitoyables.

Mon aïeule avait repris son tricot et m’avait tourné le dos. Le soir, quand mon père vint me chercher, elle lui dit:

--On élève cet enfant comme un païen; à huit ans, quand il devrait déjà savoir son catéchisme, sa tête n’est farcie que de contes de nourrice... Il est grand temps de lui apprendre des choses raisonnables, et vous devriez le conduire à l’école des sœurs de la Doctrine.

III

Le soir même, il fut décidé en famille que le moment était venu de songer sérieusement à mon instruction et que j’irais en classe chez les sœurs, le lundi suivant.--Cette perspective ne me souriait guère. L’école des sœurs de la Doctrine chrétienne ne me disait rien qui vaille, et la vue seule du costume de ces religieuses me causait une insurmontable répulsion. Avec leur cornette noire et blanche relevée en pointe sur le front, leur pectoral de linge empesé retombant carrément sur le corsage comme un énorme rabat, leur jupe noire où cliquetait un chapelet, ces sœurs me faisaient l’effet des corneilles et des pies que je rencontrais dans la plaine de Véel.

Malgré mes répugnances, le lundi, après le dîner de midi, ma grand’mère, ayant déposé au fond de mon panier deux tartines de confitures, confia à mon grand-père le soin de me conduire chez les sœurs, dont la maison était située rue du Bourg. J’allais lentement, inventant je ne sais quels prétextes pour retarder le moment de l’entrée à l’école. Tout à coup, au détour de la rue, j’aperçus sur le seuil d’une porte le costume noir et blanc.

--Voici la sœur qui nous attend, murmura mon grand-père.

La peur me prit; d’un mouvement brusque, je lâchai la main du père Pâquin, et prenant mes jambes à mon cou, j’allai me réfugier dans la remise d’un commissionnaire de roulage, où je m’enfouis entre deux ballots. On eut toutes les peines à m’en tirer; je me débattais et je pleurais à chaudes larmes. La sœur, qui était venue au-devant de nous, essayait en vain de me calmer par des caresses, et mon grand-père, ému de mon désespoir, avait bonne envie de me ramener à la maison; mais il craignit probablement le courroux de ma grand’mère et finit par me déposer entre les mains de la religieuse.

Les sœurs de la Doctrine tenaient une école de filles à laquelle était annexée une classe de bambins de mon âge. Afin de m’apprivoiser, on me laissa d’abord chez la sœur Alexis, qui était fort douce et qui apprenait à lire aux plus petites filles. Ce séjour dans la petite classe, ces blondinettes à figures roses au milieu desquelles j’étais le seul garçon, l’agréable physionomie ouverte de la sœur qui avait une bouche pleine de bonté et deux grands yeux bleus souriants, me firent trouver ce régime beaucoup plus supportable que je ne l’aurais cru. Je commençais à m’y plaire, quand les religieuses, me jugeant sans doute suffisamment habitué à l’école, décidèrent que je passerais dans la classe des garçons, tenue par la sœur Euloge, et alors seulement commença pour moi le désagréable apprentissage de l’existence scolaire.

La classe des garçons était située au rez-de-chaussée, sur la rue, dans une pièce enfumée et peinte en jaune à la détrempe. Le long des murs s’alignaient des bancs de bois, sur lesquels étaient assis, leur livre à la main, une vingtaine de garçons, dont les plus jeunes avaient six ans et les aînés neuf à peine.

A l’extrémité opposée à la fenêtre, au-dessous d’un crucifix orné d’un rameau de buis, se dressaient sur une estrade la table et le pupitre de la sœur Euloge.

Celle-ci était une fille de trente-cinq ans, au teint bis, aux yeux noirs surmontés d’épais sourcils, à la lèvre chagrine, au geste brusque, à la voix masculine et dure.

Sur sa table, à côté d’une pile de livres, il y avait une règle plate et un _signal_ en fer qu’elle faisait retentir de temps en temps pour obtenir le silence.

Elle ne perdait pas de vue ses élèves, qui la craignaient comme le feu et ne bronchaient pas. Ces vingt bambins, dont quelques-uns étaient assez mal élevés et mal accoutrés, contrastaient trop avec les jolies et tranquilles petites filles blondes de la sœur Alexis pour que je ne me sentisse pas tout d’abord mal à mon aise et dépaysé. J’avais le cœur gros et je renfonçais difficilement mes larmes. La sœur me mit dans les mains une _Histoire sainte_ par demandes et par réponses, et de sa voix rude m’indiqua un bout de banc où elle m’invita à m’asseoir, après avoir marqué de l’ongle la page que je devais apprendre par cœur.

Mon voisin sur ce banc était un garçon de neuf ans à la tête toute frisée, à la mine joufflue, à l’air remuant et de bonne humeur, qui se nommait Claude Bigeard. Il me regardait avec de gros yeux étonnés et curieux; ma toilette soignée lui inspira sans doute une certaine déférence, car il se serra complaisamment pour me faire place et m’instruisit en quelques mots de l’heure à laquelle on récitait les leçons et des précautions à prendre pour ne pas exciter l’humeur très irritable de la sœur Euloge. Sa jovialité, son admiration non dissimulée pour ma veste de drap et mes bottines me gagnèrent incontinent le cœur, et après quelques jours nous devînmes une paire d’amis. Bigeard était le fils d’un menuisier du voisinage; il n’avait pas grand goût pour la lecture, mais il était fort adroit de ses mains et savait confectionner quantité de jouets très divertissants. Nul mieux que lui ne s’entendait à métamorphoser un carré de papier en cocote, en double bateau et finalement en nacelle à deux bancs. Il avait encore une industrie qui m’émerveillait: avec un canif et un morceau de bristol, il confectionnait d’élégantes boîtes à mouches, hermétiquement closes, où il pratiquait adroitement une petite porte, d’étroites fenêtres, et où pendant les récréations il enfermait une dizaine de ces insectes, que nous nourrissions consciencieusement avec de la mie de pain. En revanche, moi je lui débitais toutes mes histoires de fées; c’était un auditeur excellent, très naïf, très crédule et qui ne se lassait jamais d’écouter. Avec lui, je lâchais la bride à mon imagination et je ne restais jamais à court. Je lui ressassais mes contes les plus merveilleux de génies, d’enchanteurs, d’ogres et de princesses. Il écoutait cela, les yeux écarquillés, se grattant la tête. Parfois mes histoires devenaient tellement fantastiques, que son gros bon sens se rebiffait, et alors il hasardait timidement une objection bien triviale qui m’embarrassait un peu; mais je ne me laissais pas démonter facilement.

--Je te dis que je l’ai lu dans un livre, répliquais-je, et les livres ne mentent jamais.

C’était surtout ma mystérieuse Princesse Verte qui défrayait nos conversations. A force de lui en parler, j’avais fini moi-même par croire que tout ce que je contais existait réellement.

--Et tu l’as vue, cette princesse? me demandait Bigeard en ouvrant ses gros yeux, tu l’as vue, Jacques?

--Non, répondais-je, pas encore, mais je sais où elle demeure... là-bas, dans le grand bois du Juré, et du haut d’un arbre où je suis monté, j’ai aperçu un soir, comme je te vois, les tours de son château... Un jour j’irai la visiter, et si tu veux, je t’emmènerai.

Au bout d’un mois, nous avions si bien creusé ce sujet, que l’existence de la Princesse Verte ne faisait plus de doute ni pour lui ni pour moi; c’était le thème de toutes nos conversations chuchotées en catimini dans la classe, au milieu d’un chapitre d’histoire sainte. Ces demi-confidences, dont le charme était encore augmenté par le soin que nous prenions d’échapper à l’œil vigilant de la sœur Euloge, étaient une de mes meilleures distractions, surtout dans les matinées d’hiver. Le poêle ronflait gaiement et jetait une lueur rose sur le crépi jaune du mur. On entendait au dehors le clic-clac des sabots des passants sur le pavé de la rue; au-dedans, le bourdonnement sourd des élèves répétant leurs leçons à mi-voix. Une odeur de pain brûlé et de pommes roussies se répandait dans la classe et l’emplissait d’une atmosphère somnolente à laquelle la sœur Euloge elle-même avait grand’peine à résister. Et pendant ce temps-là mes histoires allaient leur train.

--Le château, disais-je, est bâti tout en marbre et en agate; au milieu, il y a une salle entièrement revêtue de miroirs, et c’est là que se tient la princesse.

--Oui; mais, objectait prosaïquement Bigeard, si tout est aussi bien que ça chez elle, ce doit être une grande dame, et elle nous fera mettre à la porte quand nous arriverons tout crottés et mal habillés.

--Non, tu ne comprends pas... Elle est enchantée, et quand j’aurai tué les dragons qui la gardent, elle sera trop heureuse de nous prouver sa reconnaissance en nous invitant à dîner.

--Qu’est-ce que c’est que des dragons?

--De grandes bêtes vertes qui jettent du feu par les narines.

--Et avec quoi les tueras-tu? Tu n’as seulement pas un couteau!

--J’ai un talisman, et je les endormirai...

Patatra!... nous étions réveillés en pleine féerie par un bruit significatif. C’était la règle plate de la sœur Euloge, tombant avec fracas à nos pieds. En pareil cas, il fallait rapporter la règle à la sœur, qui vous en déchargerait un bon coup sur la paume de la main. Nous regardions avec terreur, Bigeard et moi, la fatale règle tombée entre nous deux, et lui, me poussant du coude, murmurait:

--C’est pour toi, vas-y!

--Non, vas-y, toi!

--Venez tous les deux! s’écriait la sœur; voilà un quart d’heure que vous me faites bouillir le sang avec vos bavardages... Monsieur Jacques, rapportez la règle!

Et il fallait la rapporter! Piteux et penauds, Bigeard et moi nous nous acheminions lentement vers la table de la sœur Euloge, et je remettais d’un air contrit à la terrible fille l’instrument de notre supplice. Elle ne se laissait pas fléchir par nos mines repentantes, et à tour de rôle nous tendions la main pour recevoir un coup bien appliqué. Bigeard faisait des façons, il avançait sa main, puis la retirait, et finalement attrapait le taillant de la règle sur le bout des doigts: ce qui lui faisait pousser des cris de chouette. Moi, plus stoïque, je présentais ma main ouverte sans barguigner, et je recevais silencieusement la férule. J’étouffais mon envie de crier, je renfonçais mes larmes, mais en mon par-dedans je vouais la féroce sœur Euloge à toutes les vengeances des enchanteurs et des fées de ma connaissance.

Un supplice qui me semblait bien autrement cruel que le plat de la règle d’acajou, c’était l’obligation d’apprendre des pages entières de l’histoire sainte. Au sortir de mes contes de fées, les récits des aventures du peuple d’Israël me paraissaient froids et terre à terre. A mon sens, Joseph vendu par ses frères ne valait pas _Cendrillon_. Les raisins de la terre promise me paraissaient moins merveilleux que les fleurs de diamant des fameux vergers d’Aladin. Le combat de David avec Goliath me charmait moins que la lutte rusée du Petit-Poucet avec l’Ogre, et je n’avais qu’une médiocre estime pour les miracles opérés par Moïse dans le désert. Les fées en faisaient bien d’autres! Je ne cachais pas mon peu d’enthousiasme pour ces histoires sacrées, et la sœur Euloge se vengeait de mes airs irrespectueux, en doublant la longueur des morceaux qu’elle me condamnait à apprendre. Un matin que j’avais exprimé tout haut mon dédain pour les tours que David jouait à Saül, et que Bigeard, comme un écho, avait cru devoir manifester la même opinion, elle nous donna comme pensum deux pages de l’histoire d’Absalon. Il fallait les savoir pour onze heures, sinon nous devions rester à l’école après les autres. Onze heures allaient sonner, et je n’avais pas encore pu me mettre dans la tête deux lignes de ce texte ennuyeux. La sœur nous appela près de sa table et ordonna à Bigeard de commencer. Il récita les dix premières lignes tout d’une haleine, puis s’arrêta essoufflé, bouche béante, et il fut impossible de lui soutirer un mot de plus.

--A vous, monsieur Jacques, dit la sœur; qu’advint-il d’Absalon?

Ce qu’il advint d’Absalon, je l’ai su depuis, et je vous jure que son supplice n’était rien auprès de celui que je souffrais en contemplant la figure menaçante de mon interrogatrice. J’entendais onze heures sonner à toutes les horloges; les autres élèves rassemblaient leurs cahiers et leurs livres et quittaient bruyamment la classe; je me disais que mon grand-père m’attendait pour me faire faire le tour de la foire, qui était ce jour-là dans tout son éclat, et, nouvel Absalon, je restais mentalement accroché au livre que la sœur Euloge agitait nerveusement dans ses doigts, en me répétant d’un ton comminatoire:

--Qu’advint-il d’Absalon?

Je finis par répondre effrontément:--Je n’en sais rien, chère sœur.

--Ah! vous n’en savez rien, reprit la sœur, en fermant le livre; eh bien, vous resterez ici avec votre ami Bigeard jusqu’à ce que vous le sachiez... Et si vous ne le savez pas pour midi, vous dînerez par cœur, monsieur!