Les douze nouvelles nouvelles

Chapter 9

Chapter 94,024 wordsPublic domain

Le regard bleu est noyé dans une volupté magnétique qui grise les sceptiques; la bouche a des sourires qui vous prennent par leur charme cruel et divin. Et, dans l'attitude, des serpentements inouïs, des ondulations perfides, des câlineries de bête fauve, des abandonnements qui jettent un homme à ses pieds comme un feu de mousqueterie.

Ceux qui ne sont pas là disent du mal d'elle; mais, dès qu'ils lui ont baisé la main, ils deviennent des adorateurs. Quelques-uns veulent faire les beaux, tout en prenant le grand air dédaigneux; mais, dans son coffret d'ébène, elle a plié des lettres qui prouvent leur servage caché.

Un prince célèbre disait d'elle: «La première fois que je l'ai vue, il m'est venu l'idée de la battre et de l'aimer.»

Il l'a aimée, elle l'a battu.

Un peintre célèbre voulut la représenter en Diane ou en Vénus, pour mieux accentuer sa grâce de déesse.

--Oui, dit-elle, mais debout.

--Pourquoi pas couchée.

--Non, debout.

--Dites-moi pourquoi?

--Pour me reposer.

Elle se calomniait pour faire un mot. Elle se calomniait, parce qu'elle a été plus souvent Minerve que Vénus. Cependant, elle ne joue pas à la femme savante. Un de ses amis lui disait: «Vous avez trop d'esprit.»

--Chut, dit-elle, ne dites pas ça tout haut, car on ne m'aimerait plus.

Molière et Goethe eussent applaudi à ce mot charmant, si féminin et pourtant si profond: Il faut dire à l'homme: Cache ton bonheur; il faut dire à la femme: Cache ton esprit.

La Bruyère aurait du plaisir à peindre cette adorable et irritante créature, vraie femme de la cour de Versailles et de Trianon, quand les Aspasies étaient de la cour; mais n'a-t-elle pas elle même une cour? Aujourd'hui qu'on a brûlé les Tuileries, où trouverait-on un salon plus royalement habité? Tous les jours, de cinq à six heures, ce qu'il y a encore du tout-Paris de l'esprit, des arts, de l'armée et du sport, vient dire son mot et prendre l'air de la mode: il y a là des princes,--et des princes du sang,--des philosophes, des poètes, des artistes, des sportsmen, des diplomates; mais non pas les premiers venus, même parmi les princes; il faut avoir marqué par une oeuvre ou par une action d'éclat pour avoir droit de cité chez l'archidéesse.

Le vendredi, dîner temporel et spirituel; beaucoup de fleurs, beaucoup de railleries, beaucoup d'imprévu. Elle conduit elle-même a causerie, non pas sur la carte du Tendre, mais à travers tous les abîmes, tous les précipices, tous les casse-cou; tire-toi de là comme tu pourras. Au dernier dîner, Renan et Rochefort ont fait sauter Dieu et la société; aussi a-t-on dit que les dîners de l'incomparable continuaient les dîners du vendredi de M. de Sainte-Beuve.

II

Mais ne nous attardons pas trop à vouloir peindre cette femme, que nul ne connaît bien et qui ne se connaît pas elle-même. Le philosophe a dit: «Toutes les femmes sont la même;» ce qui veut dire que dans toutes les femmes, il y a une parcelle de la femme; car, au fond, l'ennemie de l'homme est ondoyante et diverse.

Un soir, au dessert, notre très honneste dame parut s'ennuyer.

--Vous avez beau rire, nous dit-elle, j'ai des nuages dans mon ciel, toute la journée je me suis embêtée académiquement; il me semblait, comme disait Alfred de Musset, que j'étais sous la coupole de l'Institut.

Renan défendit sa paroisse et promit à la dame de lui amener deux ou trois académiciens de la plus haute gaieté.

--Eh bien! non, dit-elle, ce n'est pas mon esprit qui s'ennuie, c'est mon coeur.

Son voisin de gauche mit doctement sa main sur le coeur de l'incomparable, en lui disant:

--Il y a donc toujours quelque chose là?

Elle répondit par un coup d'éventail.

--Deux impertinences, dit-elle. Me croyez-vous de l'autre côté de l'eau, comme les douairières?

--Oh! pas du tout, vous êtes la plus vaillante parmi les batailleuses de la vie, mais je vous croyais revenue des bêtises du coeur.

--N'en revient pas qui veut, dit-elle avec un profond soupir.--Ou plutôt, reprit-elle en jetant tout autour un regard de flamme,--je sens que pour être belle il faut aimer.

--Comme il faut être belle pour aimer, dit un prince en s'inclinant.

--Quand on veut aimer et qu'on a des amoureux, dit Henry, on est déjà à moitié chemin.

--Il y a, dit un général, beaucoup de femmes qui trouvent que c'est bien assez d'être aimé.

--Quelle bêtise! dit Léona; être aimé c'est un supplice, et aimer c'est une bénédiction. Être aimé, c'est à la portée de tout le monde. Mon perruquier est adoré de ma femme de chambre, comme mon cocher. Mais aimer, voilà l'oiseau rare, qui ne vient pas quand on l'appelle; allez voir un peu si le rossignol qui chante dans les bois se fera prendre pour chanter en vôtre cage!

--Eh bien! madame, aimez-nous, dit un jeune diplomate qui avait pris ses grades chez Léonide Leblanc ou chez Alice Regnault.

La dame parut se recueillir.

--Je sens, reprit-elle, que je ne prendrai pas feu au premier coup de foudre; j'ai deux fois vingt ans; mon coeur ne se donnera qu'à un homme étrange qui aura fait une grande chose.

--Aimez M. de Lesseps.

--Non, j'aurais trop peur des enfants.

--Aimez M. de Brazza.

--Il est parti.

--Aimez Rivière, qui vous enchinoisera.

--C'est mon ami; je n'aime pas mes amis, ou plutôt j'aime trop mes amis pour les aimer, car vous savez que je suis fatale à ceux qui sont tombés sous mon éventail.

Léona rappela que, dans les contes de fées, les princesses étaient bien heureuses, puisque trois paladins partaient pour elles du même pas à la conquête de l'impossible.

Or, ce soir-là, tout le monde jura de tenter l'aventure et de se surpasser, qui par un beau tableau, qui par un beau poème, qui par une victoire sur l'ennemi, qui par une victoire sur le champ de courses, qui par ceci, qui par cela.

Renan promit d'avoir une entrevue avec Dieu, Rochefort jura qu'il chasserait les vendeurs du temple.

Moyennant ces promesses, et beaucoup d'autres, Léona s'engagea sinon à aimer, du moins à faire croire qu'elle aimerait celui d'entre ses convives qui, au bout d'un an et un jour, aurait accompli la plus belle oeuvre ou la plus belle action.

Ceci n'est pas un conte du vieux temps, c'est de l'histoire de 1882.

III

Au bout d'un an et un jour, c'était encore le vendredi. Tout le monde se retrouva. Pas un qui ne répondît à l'appel, hormis Rivière.

On s'était remis à sa place accoutumée. Le commencement du dîner fut quelque peu solennel. Quoiqu'on n'eût pas pris au sérieux les serments de l'an passé, chacun de nous, pour amuser Léona, était décidé à lui dire: «J'ai fait ceci, j'ai fait cela.»

Léona prit la parole:

--Je commence par donner une larme à notre ami Henri Rivière mort en héros. Lui donner une larme, c'est lui donner le prix. Mais puisqu'il faut vivre avec le vivants, causons de notre tournoi, quoique le mot soit bien démodé. Il y a aujourd'hui un an et un jour, vous m'avez promis, sans doute pour vous moquer de moi et pour m'amuser, de revenir ici les mains pleines de vos hauts faits et de vos chefs-d'oeuvre inspirés par moi. J'ai pris cela au sérieux. Qui d'entre vous s'en souvient?

Plus d'un avait oublié, mais naturellement tout le monde affirma son esclavage.

Le voisin de droite commença:

--Voulez-vous savoir....

--Chut! dit-elle, je sais. Vous avez fait un beau livre où vous vous êtes peint vous-même avec tout l'accent de la vérité--qui se voile; --aussi je vais vous embrasser avec tout l'accent du coeur--qui se cache.

Le philosophe fut embrassé sur les deux joues par ces lèvres rebelles qui ne donnaient presque jamais et qui se donnaient moins encore.

--Eh bien! mon philosophe, reprit-elle, j'aimerai votre livre, ce qui vous fera plus de plaisir que si je vous aimais moi-même.

Elle se tourna vers son voisin de gauche:

--Et vous, mon général?

--Moi, j'ai conduit mes soldats au feu; ils ont tous été braves, il n'y a pas de quoi se glorifier; mais, un jour, les journaux vous l'ont dit; je me suis trouvé avec un capitaine et trois soldats, ce qui faisait en tout quatre hommes et un caporal, dans une nuée d'Arabes, qui nous ont assaillis comme des abeilles en fureur. J'ai perdu deux hommes, le troisième est aux Invalides, mon capitaine est défiguré, j'ai été blessé à quatre reprises; mais les Arabes que j'ai touchés ne se portent pas bien. J'avais juré de dîner ici, me voilà; je n'ai fait que mon métier, et je ne veux pas être aimé.

Léona embrassa le général:

--Eh bien! mon général, je vous aimerai plus en vous aimant moins; d'ailleurs, que feriez-vous de moi, puisque vous allez repartir pour le désert?

Et se tournant vers un romancier:

--Je sais ce que vous avez fait, le meilleur de vos romans; aussi je vous ai aimé toute une nuit.

--Oui, mais je n'étais pas là; donnez-moi ma revanche.

--Ah! c'est fini! Il fallait venir avec votre livre à la main.

--Oui, mais alors vous ne l'auriez pas lu et....

Et ainsi chacun eut son tour et son mot, chacun eut son baiser de consolation.

--Vous, dit Léona à un peintre de marque, je vous ai aimé tout un jour au dernier Salon. Vous savez, mon ami, que votre Vénus me ressemble beaucoup.

--Je crois bien; je ne pensais qu'à vous.

--C'est risqué ce que vous avez fait là, car j'ai l'air d'être déshabillée sur le rivage.

On put croire un instant que le peintre allait l'emporter et qu'elle se déshabillerait pour lui sur le rivage. Ce n'était certes pas le premier venu. Il avait la figure de l'emploi; on parlait de ses succès dans le monde comme de ses succès au Salon. Le ministre avait mis une fleur rouge à son habit noir par amour de la couleur.

Ceux qui regardent bien, lisaient déjà sur le front de Léona les pensées amoureuses d'une belle désoeuvrée qui trouve à peu près son homme. Le peintre, qui n'est pas fat à demi, dit à un de ses voisins, comme il avait l'habitude de dire devant ses tableaux: _Ça y est_. Mais dans le pays de la galanterie on bâtit toujours sur le sable.

IV

--Oh! mon Dieu, dit tout à coup Léona, j'oubliais Gontran.

C'était un tout jeune Parisien, qui portait un nom célèbre et qui ne savait pas encore son chemin dans la vie.

Il leva la tête et regarda l'incomparable avec de beaux yeux qui jetaient des flammes.

--C'est tout naturel qu'on m'oublie, dit-il tristement, puisque je n'ai rien fait.

--Rien du tout?

--Rien du tout!

Il nous fut aisé à tous de voir que ce jeune homme était amoureux de la dame, car depuis le commencement du dîner, son regard avait rayonné sur elle comme le soleil frappe le lac quand il a soif.

Gontran avait la pâleur de ceux qui ont le coeur inquiet.

Il se troublait chaque fois que Léona disait un mot.

--Voyons, mon ami, reprit-elle, expliquez-moi pourquoi vous n'avez pas suivi le programme de la maison; qu'avez-vous donc fait depuis un an et un jour?

Gontran répondit:

--Je vous ai aimée.

L'incomparable n'alla pas embrasser celui-là, mais....

Mais à minuit, quand tout le monde fut parti, elle lui offrit de chanter, avec elle _Plaisir d'amour_.

DIANE AU BAIN

XIII

DIANE AU BAIN

I

Mr Arnold de Montmartel se ruina avec les actrices, mais surtout avec Nina la rousse. Que voulez-vous! Il ne respirait bien que dans les coulisses et les avant-scènes.

Vous la connaissez cette Nina qui se croit comédienne et qui joue tous ses rôles avec ses yeux. On frappa Arnold d'un conseil judiciaire; ce qui l'obligea bientôt à retourner dans ses terres. C'est la suprême ressource de tous ceux qui veulent vivre en se croisant les bras.

Noblesse oblige--à ne rien faire--hormis le métier de soldât. Arnold s'y était risqué par son volontariat, disant qu'il se ferait héros si l'occasion s'en présentait; mais son année de prise d'armes fut toute pacifique, et il jugea comme tant d'autres qu'il était ridicule de monter à cheval et de porter un sabre pour ne tuer que le temps.

Il revint à Paris et se jeta tête perdue dans le monde où l'on s'amuse, faisant du jour la nuit--et de la nuit le jour. On vit son nom trois ou quatre fois dans les _Échos_ de Paris, parce qu'il eut deux duels et qu'il fut de deux steeple-chase.

Le vrai steeple-chase, c'était la course à la comédienne dont il avait eu le malheur de faire le bonheur, c'est-à-dire la fortune. Maintenant, il ne lui restait qu'à faire le tour de ses terres ou le-tour de son château,--ou le tour de lui-même pour se juger.

Il vécut seul pendant trois mois au château de Montmartel. Sa mère était chez une de ses filles à Biarritz; son père, ministre de France en Amérique, ne voulait plus qu'on lui parlât d'un tel fils.

Arnold n'aimait pas les livres, ne voulant lire que le livre de la vie; aussi il s'ennuyait comme la nuit sans étoiles. Il méditait une nouvelle bordée, sur Paris. Il écrivait des lettres tour à tour railleuses et éplorées à Mlle Nina, laquelle ne lui répondait jamais que par le télégraphe, cette admirable invention qui nous prive au moins de lire des romans par lettres.

J'ai voulu, par ces quelques mots, peindre l'état de l'âme de M. de Montmartel, que j'ai connu chez une femme à la mode, qui donnait à dîner et qui panachait sa table de viveurs, et de philosophes, dans son insatiable curiosité.

Arnold se demandait s'il lui faudrait, en attendant qu'une vraie poignée d'or lui retombât dans la main, se résigner à vivre ainsi en cénobite dans le château silencieux où l'on s'ennuyait en famille, témoin ses ancêtres en peinture qui semblaient tous jouer le rôle des chevaliers de la triste figure.

Dans son désespoir, il appela un de ses amis, un décavé comme lui, qui profita de l'invitation pour dire à ses créanciers--et surtout à ses créancières des coulisses--qu'il allait faire un tour dans ses terres: ce qui reconstitua presque son crédit, car jusque-là on ne savait pas de biens au soleil à ce Gascon, point hâbleur, ce qui lui donnait un caractère.

Voilà donc les deux amis bras dessus bras dessous dans l'avenue du château.

--C'est merveilleux! ton manoir.

--Oui, mon cher, et bâti sur les plans de Du Cerceau.

--Rien que ça? C'est amusant de vivre ici.

--Si amusant, que je m'y ennuie à mourir; mais puisque te voilà, nous nous ennuierons à deux.

--Ou à trois, reprit M. de Versillac, car Nina est bien capable de pousser une pointe jusqu'ici.

--Oh! il ne faut pas qu'elle s'y hasarde.

--Pourquoi donc?

On était arrivé au haut du perron.

--Tu vas comprendre.

Arnold conduisit Versillac dans l'ancienne salle des gardes, qui n'était plus gardée que par les araignées.

--Des ancêtres, s'écria Versillac.

--Tu comprends, mon ami, que ces gens-là fronceraient joliment le sourcil, si Nina venait leur faire un pied de nez.

--Oh! mon Dieu! jusqu'ici tu t'es si bien moqué des remontrances de ton père et de ta mère, que tu te fiches pas mal de tes glorieux ascendants.

II

On déjeuna à fond de train. Versillac fit venir la cuisinière pour la complimenter; il daigna aussi, quoique Bordelais, féliciter Arnold sur le vin de Champagne du château.

Après le déjeuner, Arnold eut beau faire pour l'entraîner en pleine campagne: Versillac avait décidé qu'il pécherait à la ligne, il n'en voulut point démordre, pour s'habituer aux moeurs agrestes ou pour faire pénitence.

On marcha jusqu'à la rivière qui était au bout du parc. Versillac trouva bientôt un coin favorable pour jeter sa ligne. Arnold continua son chemin tout en fumant.

A une demi-lieue de là, la rivière jette un de ses bras à travers le parc du château de Belmarre, habité par les Saint-Amant, une ancienne famille oubliée en province. Arnold ne connaissait ce château que de loin, parce que les Saint-Amant et les Montmartel étaient en guerre depuis un demi-siècle pour des limites de propriétés; aussi Arnold eut-il la curiosité du fruit défendu quand il passa devant ce château style Louis XV, qui souriait mieux aux passants que Montmartel. Le parc, d'ailleurs, était plus beau par le bras de rivière et plus touffu par les vieux arbres. Aussi, ce jour-là, Arnold ne se crut-il pas obligé de détourner les yeux devant une des grilles, qui n'était pas d'ailleurs la grille de la façade.

Il arrivait à temps, car une jeune fille vêtue en héroïne de roman, bouquet de roses au corsage, chapeau frondeur sur une opulente chevelure, l'oeil noir perdu dans un rêve bleu, traversait alors la grande allée pour s'enfoncer dans les massifs. C'était comme une apparition.

--Comme elle est jolie! murmura Arnold.

Mlle de Saint-Amant n'était pas jolie, elle était belle.

Elle marchait avec une grâce suprême, parce qu'elle était grande, mince, souple, presque aérienne. Et pourtant, quoique sa robe fût flottante, les seins et les hanches s'accusaient harmonieusement.

Elle disparut sous les ramées, sans se douter qu'elle eût été en spectacle. Pendant tout un quart d'heure, Arnold demeura le front contre la grille, espérant que la jeune fille repasserait, mais elle ne reparut pas.

Il finit par s'arracher à cette vision charmante. Quand il s'éloigna, il retourna plus d'une fois la tête en redisant le vers de Théophile Gautier:

Tout mon bonheur est-il enfermé là?

Il retrouva Versillac endormi sur la berge, ayant abandonné sa ligne aux poissons.

--Que diable aussi, tu fais boire du vin de Champagne à un Bordelais. Et toi, as-tu dormi?

--Non, moi, je rêve tout éveillé.

--A quoi rêves-tu?

Arnold voulait parler, mais la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il lui sembla qu'il ferait évanouir cette douce apparition s'il ouvrait sur elle les yeux de Versillac. Il ne s'était jamais passionné qu'aux amours du steeple-chase, aux passions du casse-cou. Il se sentait tout emparadisé par sa belle voisine, ce contraste adorable des filles à la mode.

Quand les deux amis furent de retour au château, Arnold prit un livre pour échapper à Versillac, qui, de son côté, s'en alla droit à la cuisine pour savoir de quoi il retournait par là, car il était gourmand comme pas un. D'après le menu projeté pour le soir, il jugea qu'on le traitait trop sans façon; aussi prépara-t-il un plat de son métier, en envoyant une dépêche à Paris.

La réponse à la dépêche ne se fit pas longtemps attendre.

Le lendemain, à l'heure du déjeuner, on fit arriver au château un convive inattendu: c'était Mlle Nina.

--Oui, mon ami, dit-elle en sautant au cou d'Arnold: ta petite Nina en rupture de coulisses; vois-tu, la vraie comédie est celle où le coeur joue un rôle.

--Chut! dit Arnold. J'ai peur que ma mère ne revienne de Biarritz.

--Oui, cher, mais en attendant, nous allons faire sauter le château. N'est-ce pas, Versillac?

Le Bordelais approuva, tout heureux de retrouver l'atmosphère de Paris dans les senteurs pénétrantes de Mlle Nina.

On déjeuna gaiement et tristement; à peine eut-on servi le café que le maître de là maison se leva et sortit comme si on l'eût appelé. C'est qu'il se sentait appelé par Mlle de Saint-Amant; c'est qu'il y a des voix pour le coeur comme pour l'oreille. En moins de vingt minutes, Arnold se retrouva à la grille du château de Belmarre.

Il arrivait à point, car Mlle de Saint-Amand descendait du perron; cette fois elle ne rêvait plus et elle marchait à grande vitesse, mais toujours avec une grâce ailée, avec une désinvolture idéale.

Comme la veille, elle suivit la grande allée, mais elle disparut bientôt sous les massifs.

Où allait-elle? car on ne se promène pas quand on marche si vite. Arnold contourna la grande haie du parc pendant quelques secondes, espérant suivre la jeune fille des yeux; mais tout d'un coup, une vieille muraille se dressa devant lui. Ce n'était pas la grande muraille de la Chine; aussi Arnold qui avait fait ses preuves au cirque Molier sauta sur la croupe comme sur celle d'un cheval. Il avait trouvé sa stalle pour le plus beau spectacle du monde. Une fois monté sur le vieux mur, il fut ébloui par la réverbération du soleil sur un étang qu'il entrevoyait à travers les branches flottantes des tilleuls, des frênes et des saules. On eût dit des jeux de lumière de Rousseau et de Diaz, tant la feuillée riait et flamboyait.

Ce n'était que le décor. Tout en regardant les menus détails, Arnold vit se dessiner un cygne sur l'étang. Il pensa alors que Mlle de Saint-Amant était peut-être venue là pour le goûter du cygne, mais il ne la voyait pas.

La solitude était charmante, le merle malin sifflait le coucou, le rossignol jaloux étouffait la voix de la fauvette à tête noire. Toute une orchestration rustique.

--La voilà, dit tout à coup Arnold ravi.

Il était deux fois ravi, car non seulement il avait entrevu, grâce à un coup de vent qui détournait les branches, Mlle de Saint-Amant, mais encore il comprit qu'elle était venue pour se baigner. Elle se trouvait à la porte d'un tout petit pavillon où sans doute elle avait l'habitude de se déshabiller, mais ce jour-là elle se contentait d'une anfractuosité de rochers artificiels. Déjà elle avait jeté son grand chapeau à la Marie-Antoinette et sa pelisse de laine blanche qui recouvrait une simple robe de chambre rouge, à peine retenue par une ceinture d'argent.

La ceinture dégrafée, il ne resta que la chemise, un nuage transparent.

Mlle de Saint-Amant avait trop le sentiment de l'art pour se baigner dans un parc solitaire avec cet abominable costume de bain qui déshonore la beauté corporelle. Elle ne se croyait certes pas en spectacle; mais ne se voyait-elle pas elle-même? Pourquoi offenser ses yeux.

D'ailleurs il lui semblait que dans la solitude il y avait toute une peuplade d'oiseaux, de papillons et de fleurs, familière à la beauté des choses visibles.

Arnold était aux anges, il eût payé sa place d'une année de sa vie. A chaque mouvement de la jeune fille, il décidait que c'était là un chef-d'oeuvre d'art vivant. On n'avait jamais modelé une statue avec plus de génie; tout avait son caractère et sa grâce; les lignes serpentaient en ondulations charmantes. Les hauts reliefs s'accusaient, ni trop ni trop peu, par une précision exquise. Arnold croyait voir à la fois Vénus Astarté marchant sur les ondes et Diane chasseresse fuyant dans la forêt.

Par malheur, selon les caprices du vent, les branches voilaient plutôt qu'elles ne dévoilaient ces miracles de séduction. La chemise ne fut pas plus tôt jetée sur l'herbe que Mlle de Saint-Amant se précipita dans l'étang, dont l'eau toute frémissante la baisa de ses mille lèvres, la cachant à demi. Mais comme Arnold l'avait vue de face, il n'était pas fâché de la voir d'un autre côté, car Dieu fit si bien tout ce qu'il fit qu'une femme est belle à voir au nord comme au midi, à l'orient comme à l'occident, témoin le groupe des _Trois Grâces_, témoin les deux _Odalisques_ d'Ingres, témoin _le Lever_ de Van Loo et _le Coucher_ de Chaplain. Un voluptueux disait: «Ce qui me fait douter d'un autre monde, c'est que la beauté de la femme est parfaite dans celui-ci.»

Pendant que M. de Montmartel était si heureux de cette perspective adorable, Mlle de Saint-Amant était désespérée; aussi ne la vit-il qu'à la surface?

Elle s'abritait tout à coup sous les grands roseaux. Ce n'était pas pour chercher l'ombre: elle avait vu Arnold sur le mur. Je peindrais mal sa colère soudaine. Que faire, sinon se cacher dans l'eau et contre la rive? Elle n'avait pas, comme Diane, sa vengeance toute prête. Certes elle eût bien voulu changer M. de Montmartel en cerf, pour qu'il se sauvât à toutes jambes.

Heureusement Versillac et Mlle Nina la débarrassèrent de cet importun; mais le coup était porté.

Arnold ne détournait pas la tête lorsqu'il entendit rire à quelques pas dans la campagne. C'étaient Versillac et Nina. Il aurait voulu les foudroyer; on peut juger de sa fureur quand Versillac accourut pour sauter lui aussi sur le mur.

--Attends! lui dit Nina, tu me feras la courte échelle.

Heureusement Versillac était gris: à peine sur le mur, il retomba à terre. Arnold eut beau lui dire: Chut! et lui faire signe de se tenir coi, le Gascon voulait être de la comédie. Il tenta encore l'aventure; mais Arnold sauta à terre, le prit par les pieds et le rejeta dans sa colère à quelques pas du mur.