Les douze nouvelles nouvelles

Chapter 8

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--Voilà où j'en suis: je lui ai écrit ce matin une lettre à attendrir les rochers. Tout à l'heure je lui ai jeté un bouquet et elle y a mis ses lèvres en me souriant.

--Bravissimo! bravissima! je n'attendais pas moins de toi et de Lili. En avant! à la baïonnette!

--Hélas! je la connais: celle-là ne se laisse pas enlever tambour battant.

--Nous ne pouvons pas remettre notre pari aux calendes grecques. Ne vas-tu pas tomber dans un amour platonique?

La dame repassa devant Alphonse***, et elle respirait encore le bouquet de violettes.

Le lendemain, à l'heure de la Bourse, la petite baronne envoya chercher un serrurier de M. le baron.

--Madame, le serrurier est là, que faut-il lui dire?

--Dites-lui que j'ai perdu la clef de mon chiffonnier.

Il n'y avait pas un mot de vrai dans ces paroles. Le serrurier entra; Lili lui dit de fermer la porte, après quoi elle le pria de lui faire une petite clef d'argent toute pareille à celle qu'il avait déjà ciselée.

Que voulait faire Lili de cette petite clef? Son protecteur avait-il perdu la sienne?

Quelques jours après, le banquier dînait dans le faubourg Saint-Germain. Sa place à table, au milieu de quelques grands seigneurs désargentés ne lui coûtait guère qu'une centaine de mille francs. Tout se paye à Paris, non pas l'honneur, mais les honneurs. Or, pendant qu'il dînait en si bonne compagnie, Lili dînait seule, en toute hâte.

En moins d'un quart d'heure elle eut touché à tout d'une lèvre dédaigneuse. Après quoi elle descendit, un livre à la main, sans dire où elle allait. Le savait-elle bien? Elle traversait une de ces phases critiques où les femmes donnent un croc-en-jambe à leur destinée.

Pourquoi le livre à la main? Parce que le livre est un bon compagnon de voyage, même s'il est mauvais. Et puis, elle n'avait pas pris un livre pour le lire.

A peine à cinquante pas de son hôtel, elle rencontra l'homme au bouquet de violettes.

--C'est toi, ma Lili!

Un peu plus Alphonse*** la prenait dans ses bras.

--Chut! dit-elle, M. Karl Oberbach a cent yeux.

--Oui, mais j'ai là un bon fiacre où nous serons chez nous.

Et il entraîna Lili. Devant le sapin, elle fit un pas en arrière. Il y avait longtemps qu'elle ne montait plus que dans des voitures de maître. Elle avait peur que cet affreux fiacre ne fût plus pour elle la roue dorée de la fortune. Mais l'amour leva sa jolie bottine sur le marchepied.

Et ce fut un quart d'heure délicieux. On s'était aimé follement, on s'aimait plus follement encore.

--Je n'ai jamais aimé que toi, Lili!

--Je n'aimerai jamais que toi, Alphonse!

Alors pourquoi vivaient-ils séparés, ces deux amoureux qui s'aimaient tant? fallait-il donc qu'un pari de cent mille francs les rejetât dans les bras l'un de l'autre?

Cependant, une heure après, il fallait que Lili rentrât dans sa prison dorée. Elle donna une petite clef d'argent à Alphonse*** en lui disant:

--Écoute-moi bien. Je ne t'écrirai pas, parce qu'il me faudrait porter moi-même les lettres à la poste; mais souvent, à l'heure du Bois, nous nous rencontrerons. Si un jour je mets mon éventail sur ma figure quand tu passeras, c'est que je serai seule le soir. Et le soir à dix heures, tu viendras sous ma fenêtre, comme tu es venu un matin. Si j'agite un rideau, tu monteras au premier, tu ne rencontreras personne, tu traverseras un salon, ma chambre est à gauche, tu ouvriras la porte avec cette petite clef, car une autre clef pareille m'aura emprisonnée pour trois heures, c'est-à-dire pour tout le temps où le bonhomme va faire le beau dans le monde.

Alphonse*** ne se fit pas enseigner deux fois l'itinéraire. Le lendemain, la comédie commença, et en se quittant les amoureux se dirent: La suite à demain.

Un peu plus, Alphonse, dans sa joie, ne disait rien à son ami le parieur. Enfin il parla après huit jours de bonheur. On décida qu'au premier rendez-vous deux témoins affirmeraient la vérité de l'histoire. Mais on n'eut pas besoin des témoins, car voici ce qui arriva:

IV

Un jour, en dînant, Karl Oberbach dit à Lili: «Sais-tu pourquoi je ne suis pas gai? Noblesse oblige Je suis forcé de partir tout à l'heure pour le château du prince***, où il y a demain chasse à courre.»

Or, le soir même, au cercle, on apprit que la chasse serait contremandée à cause du mauvais temps. Karl Oberbach rentra donc chez lui à l'heure coutumière. Il fut très surpris de trouver la petite clef d'argent à la serrure de la chambre à coucher de sa maîtresse.

Il mit la main à sa poche, plus surpris encore d'y trouver la sienne; il y avait donc deux clefs d'argent? Pourquoi pas? Sans doute, Lili en avait une pour elle. Simple caprice, puisqu'elle la laissait à la porte!

Le banquier ouvre la porte sans inquiétude.

En croira-t-il ses yeux? Un homme est là, qui dort sur un canapé, pendant que Lili dort dans un fauteuil. La légende affirme même qu'ils dormaient tout près l'un de l'autre.

Le banquier peut-il douter de sa mésaventure? Une femme qu'il a couchée sur l'or et qui le brave ainsi en plein minuit!

Quel est donc cet insolent qui dort sur le rôti?

Tout autre que le bonhomme eût jeté l'amoureux par la fenêtre. Mais Karl Oberbach eut peur: Si l'amoureux réveillé allait le jeter lui-même par la fenêtre? Il pouvait appeler ses gens, mais comment se donner ainsi en spectacle? Il rougit de sa lâcheté, il pensa à M. de Bismarck et se décida à affronter le péril.

Il avança d'un pas vers le dormeur.

--Monsieur, que faites-vous là?

Alphonse*** ouvrit les yeux et éclata de rire en voyant la mine effarée du bonhomme.

--Monsieur! pourquoi me réveillez-vous quand je dormais si bien?

Le banquier recula d'un pas.

--Mais, monsieur, je suis chez moi!

L'amoureux avança d'un pas.

--Et moi, monsieur, je suis chez ma femme.

Le banquier eut un cri déchirant:

--Sa femme!

Lili s'était réveillée.

--O Lili! quel est ce va-nu-pieds?

La vérité est qu'Alphonse n'avait pas encore mis ses bottines.

Lili, comprenant que tout était perdu ou que tout était sauvé, dit en le prenant de haut:

--Oui, monsieur, c'est mon mari.

Il n'y eut plus de doute pour le banquier, il perdait tout à la fois sa maîtresse et son pari.

Il fut si doux aux amoureux qu'un peu plus il leur abandonnait l'hôtel.

Pendant quelques jours, M. Karl Oberbach n'osa retourner au cercle. Comment reparaître devant tous ces rieurs sans avoir lavé cette offense à son blason de baron allemand!

Mais une idée, lui vint, qui le décida à faire bonne figure au cercle. On le vit arriver un soir d'un air important.

--Eh bien! lui dit le parieur, vous m'apportez mes deux cent mille francs?

--Point du tout.

--Comment, point du tout!

--Oh! je ne fais pas de façons pour avouer que cette coquine m'a trompé.

--Eh bien?

--Eh bien! c'était son mari!

LA FEMME COUCHÉE

XI

LA FEMME COUCHÉE

I

Il n'y a que les histoires invraisemblables qui soient vraies.

Une belle, femme qui sait toutes ses beautés lisait le _Sopha_ de Crébillon dans une galerie de tableaux, avenue du Bois-de-Boulogne.

--Pourquoi seule? Elle y était venue déjà deux fois, mais avec une amie du maître de la maison. Ce maître de la maison, M. Georges Marmont, un huitième d'agent de change qui ne va jamais à la Bourse, est un raffiné qui touche à tout d'une main légère, mais avec la passion de ce qui est beau dans l'art, dans les lettres, dans la vie en action.

Il fait toujours deux parts dans la femme, la part de l'idéal et la part du diable. Il prend la part du diable le plus souvent possible, mais il n'effarouche pas les oiseaux qui entrent par mégarde dans la volière. Ils n'ont qu'à crier pour qu'il leur ouvre la porte à deux battants.

La jeune dame qui lisait le _Sopha_ de Crébillon dans la galerie,--Mme la marquise de Marcy,--attendait qu'il descendît pour lui parler. Que venait-elle lui dire? Moins que rien. Elle passait par là et elle venait lui dire bonjour.

Je ne serai pas bien indiscret en vous confiant qu'elle l'aimait--sans le vouloir.--C'est que son mari ne l'aimait plus et la malmenait, tandis que Georges Marmont lui parlait de sa beauté avec religion.

C'était l'après-midi, par un beau soleil d'automne, quand l'âme, se recueille déjà pour la rude traversée de l'hiver, quand l'esprit, qui part toujours en avant, voit la neige après les rayons.

Aussi, quand descendit le maître de la maison, la jeune dame parut attristée.

--Pourquoi ces nuages sur le front?

--C'est que le soleil s'en va trop vite; c'est que toutes ces belles dames qui vivent dans votre galerie ne sont plus de ce monde! A quoi sert-il d'être belle s'il faut mourir?

--Je vous comprends. Si j'étais M. de la Palisse ou son petit-fils embourgeoisé qui s'appelle M. Prud'homme, je vous dirais que le monde n'existe qu'à la condition de mourir, mais je suis aussi bête que vous et je me révolte à cette idée que Dieu, le Maître des maîtres, crée des chefs-d'oeuvre qui vivent bien moins longtemps que les créations du premier peintre venu.

--N'est-ce pas désespérant de voir, accrochées ça et là, des figures aussi jeunes que moi quoique vieilles de cent ans et qui me survivront?

--Oui, mais il leur manque la parole!

--N'ont-elles pas la parole des yeux?

--Oui, des yeux comme les vôtres qui parlent mieux que Dieu lui-même.

Naturellement la jeune femme paya ce mot d'un sourire.

--Vous êtes souverainement belle, madame; pourquoi n'avez-vous pas encore un portrait de vous, car il y a des figures comme la vôtre qui appartiennent au monde de l'art.

--Allons donc! je ne suis ni courtisane ni comédienne, je ne suis pas même princesse, je n'ai aucun titre à être accrochée dans une galerie.

--Je vous jure que si vous vouliez poser comme la princesse Borghèse, dans le simple appareil d'une femme qui sort du bain, un artiste qui voit bien--et qui ne vous connaît pas--ferait de vous une immortelle, à moins que....

--A moins que?...

--A moins que ce qui est caché ne soit pas digne de ce que je vois.

Mme de Marcy se révolta. Elle avait trop le sentiment de sa beauté corporelle pour ne pas braver ce doute offensant qui d'ailleurs n'était qu'une tactique pour la décider.

--Comment, lui dit-elle, vous ne me voyez pas à travers ma robe?

--Pas du tout, je suis comme saint Thomas.

Un silence.

La marquise s'arma de toute sa bravoure.

--Eh bien, si j'étais sûre qu'un peintre de talent me fît comme je suis, je prendrais bien un bain pour avoir mon image.

Elle rougit et voulut battre en retraite, mais M. Marmont ne laissa pas tomber sa parole dans l'eau. Il se hâta de lui dire qu'elle était de la pâte des déesses qui n'ont peur de rien. Il connaissait un peintre discret--Erpikum--qui ne signerait pas son oeuvre et qui la peindrait telle qu'elle était, sans rien souligner.

Mme de Marcy sentait bien qu'elle s'embarquait dans une aventure scabreuse, mais la vanité de se montrer belle de la tête aux pieds lui ferma les yeux. Elle pensa qu'elle était assez enracinée dans sa vertu pour ne pas craindre les coups de vent. Elle avait quelque liberté d'esprit qui lui permettait de croire que la pudeur n'était pas outragée quand la vertu ne l'était pas. Aussi dit-elle gaillardement:

--A quand la première séance?

--Demain, si vous voulez. Il y a là-haut une chambre qui n'est jamais ouverte; vous vous coucherez, chastement toute nue sur le lit, ou bien on y transportera une baignoire.

--Non, non, je prends mon bain dans le silence du cabinet de toilette.

--Eh bien! vous vous coucherez et on vous couchera dans le grand livre de la postérité.

Il

Le lendemain, le peintre était à l'oeuvre. La marquise, drapée de sa pudeur, un masque sur la figure, avait pris une pose aussi abandonnée que les Vénus du Titien, cheveux ruisselants jusque sur le sein gauche et jusque sous le bras droit, replié pour soutenir la tête.

Cette belle chevelure blonde avait des reflets d'or et de feu sur ses ondes soulevées. Le corps était un miracle de blancheur, avec les adorables tons de rose thé épanouie, relevés par deux fraises mûres sur les beaux seins marbre et chair. Le dessein des hanches, des cuisses et des jambes courait dans toute la grâce raphaélesque avec je ne sais quel abandon corrégien.

Après avoir cherché, le peintre et Georges s'étaient décidés à encadrer Mme de Marcy dans des draperies jaune vieil or qui donnaient encore plus de relief aux étincelles de la chevelure. On sait d'ailleurs que les couleurs amies font une harmonie plus poétique.

La marquise, toute masquée qu'elle fût, voulut indiquer la noblesse de sa figure par une couronne de marquise surmontant des armoiries imaginaires.

Tout cela était beau comme l'inspiration, aussi le peintre ne perdit pas de temps; après deux heures de séance, il avait largement ébauché toute la figure sur un fond safrané. On pouvait déjà juger qu'il créerait une oeuvre vivante. Mme de Marcy posait dans le nonchaloir des sultanes, sans s'inquiéter des regards plus ou moins ardents du jeune peintre. Georges Marmont, cachant son émotion, apparaissait de loin en loin pour donner un conseil avec l'air d'un homme qui ne se préoccupe que de l'amour de l'art.

Il se passa un épisode qui appartient, non pas à l'histoire, mais à l'histoire de la pudeur. Voici:

Quoiqu'il y eût un beau feu dans la cheminée et deux brazeros de chaque côté du lit--un lit de milieu--Mme de Marcy eut quelques tressaillements de froid. «Manque d'habitude, lui dit le peintre. Il faut aller vous chauffer à la cheminée.»

Elle résista d'abord. Enfin elle se décida à descendre du lit.

--Eh bien, Raphaël, laissez-moi seule.

Le peintre obéit. Elle dénoua son masque et marcha vers la cheminée.

Or, si le nu a toute sa pudeur dans l'immobilité, il la perd dans le mouvement.

La marquise le sentit bien, car en marchant vers la cheminée ses joues s'empourprèrent, ce que vit très bien M. Marmont qui survenait pour la troisième fois.

En effet, quand il ouvrit la porte, il aperçut Mme de Marcy dans la psyché, plus belle encore sous cette rougeur de jeune fille.

--Allez-vous-en! lui cria-t-elle. Vous voyez bien que je rougis, même toute seule.

Il ne fallut que cinq séances pour achever ce demi-chef-d'oeuvre, car le peintre n'était pas un grand peintre, mais il avait saisi la vérité, et il peignait les chairs avec une touche voluptueuse. Il était impossible, grâce au masque et à la teinte allumée des cheveux, de reconnaître la jeune dame, à moins qu'on ne la connût bien. Aussi l'artiste, content de lui, demanda-t-il la permission d'exposer cette figure.

Mme de Marcy fit quelques façons, mais croyant à la discrétion absolue du peintre, elle consentit.

--Surtout, lui dit-elle, pas de mention honorable, ce qui me déshonorerait.

On encadra la toile dans un cadre exécuté par une main savante--le style Louis XIII--, doré en or éteint avec un filet noir sur la peinture.

Quoique ce portrait parût très beau au jury par le charme du dessin et par les éblouissements de la couleur, on le refusa tout net, parce que la dame était masquée et qu'elle avait insolemment mis sur le rideau sa couronne de marquise. Le portrait revint donc vierge encore dans la galerie de Georges où il passa tout l'été, pour s'habituer aux figures du voisinage et pour prendre le ton des oeuvres qui survivent.

III

Vint l'hiver. On donna une fête dans l'hôtel de Georges. Tout Paris y alla, et Mme de Marcy ayant voulu être de la fête, il fallut bien inviter son mari. Reconnaîtrait-il sa femme? Elle était bien sûre que non, car, selon elle, il ne l'avait jamais regardée, ce en quoi elle se trompait. Quoiqu'il ne fût pas un dilettante, il avait fait, sans trop y prendre garde, quelques études dans la géographie lumineuse de ce beau corps.

--C'est étonnant, dit-il à une dame de ses amies qui le retenait comme par malice devant _la Femme couchée_.

--Oui, lui dit-elle, cette femme couchée ressemble à la vôtre. Est-ce que Mme de Marcy est aussi belle?

--Pourquoi pas?

--Est-ce qu'elle a aussi un grain de beauté sous le sein?

Le marquis tressaillit.

--Je ne me souviens pas.

Mais M. de Marcy se souvenait très bien. Une secousse de jalousie l'emporta vers sa femme; dans sa colère, il ne pouvait plus parler.

--Madame....

--Monsieur....

Il l'entraîna sous _la Femme couchée_.

--C'est vous qui êtes là?

--Moi. Vous êtes fou.

Sa main tenaillait la main de sa femme.

--Ce grain de beauté?

Ce maudit grain de beauté s'était accentué peu à peu dans la blancheur du sein, quoique le peintre l'eût à peine indiqué.

--Est-ce que j'ai un grain de beauté? demanda Mme Marcy en jouant la surprise: C'est sans doute votre maîtresse qui a un grain de beauté?

Le soir même, le mari commença son enquête, oubliant un peu trop qu'il avait scandalisé le monde parisien avec une traînée, une mafflue, une déplumée des Folies-Bergères.

Le lendemain, cet homme qui ne se croyait pas jaloux se réveilla un Othello, décidé à se venger cruellement s'il apprenait que sa femme eût posé pour la galerie.

IV.

M. de Marcy voulait envoyer deux témoins à Georges; mais, après réflexion, il comprit que si on avait peint sa femme toute nue, c'est qu'elle avait posé toute nue. Il ne voulait donc s'en prendre qu'à sa femme.

Et puis un duel, ça fait du bruit. Et puis on risque de ne plus voir le grain de beauté.

Ce qui n'empêcha pas M. de Marcy d'aller tout seul, coûte que coûte, frapper à la porte de Georges pour revoir en plein jour _la Femme couchée_. Georges, trop distrait, ne fit pas de façons pour le recevoir et ouvrir la porte de la galerie, sous prétexte de fumer une cigarette.

A seconde vue, M. de Marcy ne douta pas que ce ne fût sa femme; mais comment était-elle venue là?

--Belle créature! dit-il au maître de la maison; d'où diable cela vous est-il venu?

--Tout bêtement de l'hôtel des Ventes. Je crois, d'ailleurs, que cela vient de loin; on m'a dit que ç'avait été peint à Venise par un élève de Fortuny.

M. de Marcy parla d'autre chose. Mais il s'en alla convaincu que c'était sa femme, quoiqu'elle ne lui eût pas permis, depuis la fête, de la regarder de trop près.

Plus d'une fois, elle lui avait demandé, à lui-même, de la faire peindre non pas toute nue, mais presque, c'est-à-dire dans le joli _déshabillé_ des femmes qui vont au bal. Il y a peu de robe, à la vérité, le plus souvent pas de chemise. Or, tout en reconnaissant la souveraineté de ce beau corps, il avait jugé superflu de le transmettre non pas à la postérité--il ne voyait pas si loin--mais à la curiosité des amateurs d'art qui sont presque toujours des amateurs de femmes.

Il lui restait à peine un doute, et il songeait déjà à sa vengeance, quand, un jour au cercle, un de ses amis lui dit sans préambule:

--Tu devrais prier Georges, sans être Tartuffe pour cela, de jeter un mouchoir sur le sein nu de _la Femme couchée_, car on dit qu'elle ressemble à ta femme ou à ta maîtresse.

Le marquis faillit jeter son ami par la fenêtre, mais il cacha son jeu--jeu cruel, comme vous allez voir.

Rentré chez lui vers minuit, il alla droit à sa femme qui était couchée. «Madame, il vous a plu de vous faire peindre toute nue, eh bien! désormais, vous irez toute nue!»

V

A peine eut-il parlé qu'il souleva le drap du lit, déchira la chemise de sa femme, l'arracha par lambeaux et la jeta dans l'âtre où le feu brûlait encore.

Ce n'était que le commencement. Pendant que Mme de Marcy s'indignait en se recouvrant, il saisissait la robe qu'elle venait de défaire--laquelle robe eut le sort de la chemise--ce qui était bien dommage, car c'était là deux oeuvres de fée--une chemise transparente toute enrubannée comme pour la Belle au bois dormant, et une robe de velours, frappé au lys ayant coûté une nuit d'insomnie à Worth.

Après ce sacrifice à sa colère, M. de Marcy dévasta toutes les armoires pour continuer son auto-da-fé.

Ce fut un rude travail; il lui fallut allumer encore deux feux de joie dans le salon et le petit salon.

La marquise avait sonné, mais lui saisissant la main, il arracha le cordon de sonnette. Elle avait appelé, mais à l'apparition de sa fille de chambre, il se contenta de lui montrer un revolver pour qu'elle rebroussât chemin.

Sa femme le sachant aveugle dans ses fureurs, se tint coi, moitié riant, moitié pleurant, jouant le dédain et la raillerie pour cacher ses angoisses. Tant de belles robes qu'elle ne reverrait plus! Mme de Sévigné ne disait-elle pas: «Hormis leurs robes, les femmes n'ont point d'amies!» Et puis, pour la première fois, Mme de Marcy voyait le péril de son équipée.

Au bout d'une heure,--un siècle pour la pauvre femme,--toutes les robes étaient brûlées. M. de Marcy, content de son oeuvre, dit à la marquise:

--Maintenant, allez vous promener!

--Monsieur, lui répondit-elle, croyez bien que j'irai me promener. Si on me voit toute nue, ce ne sera pas ici; je vous jure que ce beau corps, dont vous êtes indigne, sera vu par tout le monde, excepté par vous.

Et elle descendit du lit pour braver son mari. Ce que voyant, et plus furieux encore, il saisit un éventail pour fouetter la marquise.

Au premier coup, l'éventail se brisa, comme s'il se refusait à ce crime de lèse-beauté. Le mari prit ensuite une ombrelle, qui ne fit pas un plus long service.

Et toujours sa femme le bravait, le frappant de ses yeux, qui pointaient comme deux épées.

--Brisez tout sur moi, mais ne me touchez pas de vos mains, ou j'ouvre la fenêtre pour appeler tout le monde au spectacle!

M. de Marcy était au bout de ses colères; il se sentait chanceler, comme s'il dût s'évanouir; il sortit pour aller se recueillir chez sa maîtresse, qui était son conseil de famille.

La marquise se couvrit d'un châle et marcha à pas de loup à la rencontre de sa fille de chambre. En effet, elle la vit reparaître aussitôt.

--Antonine, vous allez me retrouver une robe noire parmi celles que je vous ai données.

Antonine comprit et revint bientôt avec une robe noire à la main.

Mme de Marcy la mit en toute hâte et descendit l'escalier quatre à quatre, nouant son chapeau, sans avoir noué ses souliers. Où alla-t-elle?

Ne le devinez-vous pas? Elle alla tout droit chez M. Georges Marmont. Jusque-là c'était le seul homme qui eût osé parler d'amour à cette impeccable. Il l'aimait follement, mais il cachait son coeur, même à Mme de Marcy.

--Mon mari, lui dit-elle, m'a condamnée à aller toute nue par la vie, je viens vous demander si vous voulez être du voyage?

Georges tomba tout ému, plus amoureux encore, aux pieds de la marquise.

Je ne sais pas la suite de la conversation. Je crois qu'elle fut criminelle.

Vous en jugerez: le lendemain Georges appela le peintre; on lui avait donné cinq mille francs pour peindre Mme de Marcy toute nue, on lui donna cinq mille francs pour lui mettre une robe.

Voilà les hommes. Georges voulait bien exposer toute nue une femme qui n'était pas la sienne, mais dès que Mme de Marcy fut sa maîtresse, il voulut qu'elle fût habillée.

L'INCOMPARABLE LÉONA

XII

L'INCOMPARABLE LÉONA

I

J'ai cognu une très honneste dame qui a pris toutes les figures pour charmer son monde. Aussi elle a toujours beaucoup d'amoureux comptant pour rien, un mari qui voyage et peut-être un amant, à moins qu'elle n'en ait deux--simple jeu d'éventail!.--Elle défie la fortune et les hivers, quoiqu'elle soit née pauvre et que bien des printemps aient passé sur sa figure. C'est que la fée la plus souriante l'a douée à son berceau d'une vertu qui domine toutes les autres: la charmerie!

On ne peut pas la voir sans l'aimer, pour mille et une amorces. Elle est belle quand elle n'est pas jolie, et elle est jolie quand elle n'est pas belle. Dieu lui a donné une de ces figures parisiennes venues de Dijon, de Reims ou de Rouen, qui prennent les coeurs, parce qu'elle reflète, par je ne sais quel art savant, toutes les figures aimées, la Joconde comme la Pompadour.