Chapter 6
La vérité, c'est que M. de Chavannes était trop beau pour un homme seul: il n'avait pas à se mettre en quatre pour que les chercheuses d'aventures lui fissent tourner la tête de leur côté. Il y a toujours à Paris, dans les hautes régions mondaines, trois ou quatre hommes qui sont maîtres du champ de bataille, parce que les femmes sont toutes des brebis de Panurge. Elles vont aveuglément où va la première. Don Juan aura éternellement raison: prendre une femme haut la main, c'est les prendre toutes,--je parle de celles qui se laissent prendre.--Et plus les femmes sont malheureuses avec lui, plus le flot monte et le submerge. Le poète espagnol n'a-t-il pas dit que Don Juan pouvait prendre un bain dans les larmes de ses victimes?
Maurice allait-il en arriver là? On lui promettait de le proposer pour le prix Montyon. Les femmes sont ainsi faites, qu'elles n'aiment pas le bonheur--des autres.
III
Une de ces railleuses dit un jour à Maurice:
--Voyons, il est temps de commencer votre cinquième ou sixième lune de miel avec une autre amoureuse, pour voir si c'est toujours la même chose.
Or, voici ce qui arriva. Maurice était d'un cercle, comme presque tous les mondains. Quoiqu'il fût absolument le mari--et l'amant--de sa femme, il n'avait pas brisé avec toutes les demi-mondaines. Quelques-unes lui écrivaient encore pour ceci ou pour cela,--question d'argent;--car il était couché sur le grand-livre de la dette publique de ces dames.
Naturellement toutes ces lettres lui arrivaient au cercle.
Un matin, il regarda à deux fois avant de briser le cachet d'une enveloppe japonaise. Ce cachet à la cire représentait une couronne de princesse, une couronne fermée sur un écusson sérieux. Il respira le parfum de la cire et de l'enveloppe.
--D'où diable cela vient-il? C'est un parfum tout nouveau pour moi: violette et lys.
En ouvrant le billet, il trouva que l'écriture était d'une haute distinction; aussi prit-il un vif plaisir à lire ces quelques mots:
Je vous aime! Je voudrais vous dire cela avec un masque. J'ai vingt-trois ans, pas un mois de nourrice en plus. Voyez mon portrait, pour savoir si je suis belle. Voulez-vous perdre une heure à causer, avec moi? Oui, n'est-ce pas? Passez ce soir avenue Montaigne, à dix heures, mais non pas dans votre coupé; prenez la première voiture venue, si elle est fermée. Je descendrai de l'hôtel d'une de mes amies. Nous ferons un tour au Bois; mais jurez-moi vos grands dieux que vous ne soulèverez pas mon triple voile. Le bonheur se cache; moi je veux cacher ma figure, comme mon bonheur. Il me semblera que mon crime sera à moitié pardonné.
«CELLE QUI NE DIT PAS SON NOM.»
Tout en lisant, Maurice avait regardé la petite photographie que renfermait l'enveloppe. C'était une très jolie figure, animée par les plus beaux yeux du monde; la bouche était cruellement voluptueuse dans son sourire félin, les lèvres s'entr'ouvraient charmeuses et gourmandes. Maurice était ravi; mais il regretta de voir le cou, les épaules et le sein tout encharibotés de fourrures.
--Diable! dit-il, s'il y a trois voiles avec tout cela, je ne vois pas bien ce qu'il y aura à mettre sous les dents!
Tout homme a son confident: Maurice ne put s'empêcher de montrer cette lettre à un ami du Club.
--Que ferais-tu à ma place?
--La belle question! j'irais au rendez-vous.
--Et si les trois voiles cachaient une vieille folle?
--Non; je respire la jeunesse dans ce billet doux.
--Et bien! vas-y; moi je ne suis pas familier à ces plaisirs-là.
--Je comprends: tu as le bonheur chez toi; tandis que moi je suis obligé de courir après.
Un silence.
--Mais, mon cher Maurice, je ne puis pas jouer ce jeu-là. Dès que la dame verra que ce n'est pas toi, elle se jettera hors de la voiture. Elle n'y montera même pas.
--Tu es bête! elle cherche une aventure: un homme en vaut un autre.
--Tu ne sais pas ce que tu dis; Je te rends ton billet. C'est à toi de continuer le roman.
IV
Maurice resta indécis toute la journée; peut-être ne fût-il pas allé au rendez-vous, s'il n'eût trouvé dînant chez lui la soeur de sa femme; tout un contraste: pas jolie et pas spirituelle.
A neuf heures, il dit qu'il lui fallait aller à une réception ministérielle.
--Va où tu voudras, puisque ma soeur est avec moi; j'irai peut-être la conduire chez ma mère.
Maurice, qui demeurait près de l'Arc-de-Triomphe, descendit l'avenue des Champs-Elysées, tout en fumant un cigare inspirateur. Comme il remontait au rond-point, il vit que l'horloge des fiacres marquait dix heures moins dix minutes: c'était l'heure et le moment.
Il monta tout simplement dans une citadine qu'il conduisit presque au bout de l'avenue Montaigne, vis-à-vis le château gothique du comte de Quinsonas.
Il n'attendit pas longtemps; une femme tout en noir, qui lui parut grande et qui ne montrait pas ses talons, vint droit à la voiture. Il se précipita pour lui offrir la main. Elle monta d'un pied léger. Comme elle l'avait dit, elle était masquée d'un triple voile.
La voiture était déjà en route, car M. de Chavannes avait donné ses ordres au cocher.
--Princesse, dit-il en lui serrant la main, vous êtes dans une armature de fer: déshabillez au moins votre main.
--Oh! pas maintenant; demain, peut-être. Ne trouvez-vous donc pas que c'est déjà se toucher de bien près quand on se parle en tête à tête. Les paroles sont presque des actions.
Ce seul mot prouva à Maurice qu'il n'était pas en mauvaise compagnie. Il ne perdit pas son temps en phrases météorologiques, ne s'inquiétant pas du temps qu'il faisait.
A l'Arc-de-Triomphe; M. de Chavannes avait obtenu que la dame déboutonnât à moitié son gant.
--Pas un bouton de plus! dit-elle d'un air déterminé.
Il fallut bien que Maurice se contentât d'embrasser un petit coin du bras. Mais quel bras! mais quelle chair! mais quelle senteur amoureuse! Il était aux anges et aux diables.
Sa femme était bien loin!
Quand on fut aux premiers arbres du Bois, la dame voulut qu'on rebroussât chemin. Maurice eut beau supplier et se jeter à genoux,--ce qui est une des poses de Don Juan, parce que Don Juan sait se relever,--la dame fut héroïque. Maurice eut peur de tout gâter.
--Voyez-vous, lui dit la dame, figurez-vous que c'est un roman-feuilleton, je vous ai donné une part de moi-même: mon coeur et mon bras, sans parler d'un baiser que vous m'avez volé sur le cou. La suite à demain.
On n'est pas plus engageante. Maurice fut ensorcelé. Il reconduisit la dame avenue Montaigne, et s'en alla au cercle, convaincu qu'il triompherait de cette vertu de princesse à couronne fermée. Il n'était pas plus fat qu'un autre; mais l'idée qu'il enjôlait une princesse chatouillait agréablement sa vanité.
V
Ah! par exemple, le second jour, il ne se laissa plus prendre. Déjà, à la première rencontre, il avait presque reconnu sa femme à certaines manières de la princesse. Mais quelle idée aurait eue Mme de Chavannes de jouer ce jeu? D'ailleurs, la princesse lui paraissait plus grande et plus désinvolte. Ce jour-là, il ne douta plus de la comédie, ce qui l'amusa beaucoup. Et comme il voulait amuser sa femme, il tenta de brusquer l'aventure; mais Mme de Chavannes fut encore imprenable. Et pour se défendre mieux, elle lui parla de sa femme. Ici, le mari joua bien son jeu.
--Ah! que me dites-vous là, princesse? Pourquoi me rappeler si mal à propos une femme que j'adore? Vous seule pouvez un instant me la faire oublier.
La fausse princesse devint plus caressante.
--Il est passé, dit-elle, le temps des amours éternelles. Quand on se marie, on marie deux fortunes et non deux coeurs.
--Vous vous trompez, princesse: je me suis marié corps et âme.
Mme de Chavannes était ravie: un peu plus elle se jetait dans les bras de son mari; mais elle voulait jouer son rôle jusqu'au bout.
--J'en suis fâché, monsieur, vous m'avez pris le coeur, et je n'aurai pas la grandeur d'âme de vous renvoyer à votre femme. N'a-t-elle pas eu déjà quatre ou cinq lunes de miel?
Sur ce mot, elle embrassa voluptueusement M. de Chavannes sans pourtant lever son triple voile.
--A demain! lui dit-elle.
Maurice trouvait un vif plaisir à continuer cette aventure. N'était-ce pas étudier sa femme de plus près? Était-il sans inquiétude pour l'avenir avec une si parfaite comédienne, qui avait pu déguiser sa voix, son esprit, ses attitudes?
Il rencontra son ami du Club qui lui parla de l'aventure:
--Eh bien! es-tu heureux?
--Je crois bien! Tu as manqué là une rude bonne fortune.
--Voyons, dis-moi le nom de la dame?
--Je ne te le dirai jamais.
--Ce Maurice! profond comme la mer et muet comme la tombe!
Nous voici au troisième rendez-vous.
La voiture avait suivi le même chemin que la veille; mais une fois au bout du lac, les chevaux s'étaient égarés dans les chemins perdus de la cascade. On s'en revint par l'allée des Acacias; l'amoureuse appuyait doucement sa tête sur l'épaule de Maurice; elle lui avait permis de l'embrasser sous son triple voile. Et quels savoureux embrassements!
--A minuit, lui dit-elle doucement, vous me verrez chez la duchesse de C...; si vous m'aimez, vous me reconnaîtrez sans m'avoir vue, et vous me reconduirez chez moi. Ce sera le dernier mot.
--Le mot de la fin, dit Maurice en pressant Blanche sur son coeur.
VI
Il était minuit et demi quand Maurice entra au bal; naturellement il eut hâte, de traverser les quatre salons comme pour retrouver sa princesse. Il semblait dévorer toutes, les femmes du regard. Il passa tout un demi-quart d'heure à cette jolie course au clocher.
A la fin, comme il se trouvait tout près de sa femme, elle lui fit signe et lui montra un fauteuil:
--Monsieur mon mari, dites-moi, d'où vous vient cet air victorieux et inquiet?
--Je cherche.
--Vous trouverez; mais en attendant contez-moi ce que vous avez fait ce soir.
--Rien du tout.
Disant ces mots, Maurice regarda sa femme qu'il n'avait pas bien regardée depuis huit jours.
--Comme vous êtes belle, aujourd'hui.
--Je suis comme vous, j'ai l'air victorieux et inquiet. A propos, on m'a dit que vous étiez amoureux d'une belle princesse?
--Moi, pas pour deux sous.
--On m'a dit que ce soir on vous avait reconnu dans l'allée des Acacias, en tête à tête avec une femme tout en noir. Vous savez qu'on en parle autour de nous; mais je n'y crois pas, et vous?
--Moi non plus.
--J'imagine que vous n'avez pas baissé les stores. Il est vrai qu'il n'y a pas de lune. Maurice regardait bien sa femme, tout émerveillé de la voir si bonne comédienne.
--Monsieur mon mari, on vous accuse même d'avoir volé le mouchoir de la dame pour pouvoir la reconnaître. Mais pas si bête, l'amoureuse! car c'était un mouchoir sans couronne et sans chiffre.... Maintenant vous pouvez retourner à la duchesse; moi je vais demander ma séparation de corps, puisque je tiens toutes les preuves.
Maurice, riant sous cape, dit à sa femme:
--Chut! ne parlez pas si haut.
--Si, monsieur, je parlerai haut; je dirai que ce soir, à onze heures, on a surpris Monsieur et Madame de Chavannes dans l'allée des Acacias, recommençant leur sixième lune de miel.
--C'était toi! s'écria Maurice le plus naturellement du monde.
--C'était moi, sous la figure d'une autre: voilà pourquoi je t'ai retrouvé comme au premier jour.
--Blanche, tu es une femme de génie: tu serais capable de me faire voir la centième lune de miel!
--N'en doute pas, puisque je t'aime.
--Oh! je ne m'y fie pas! Une femme qui à ses débuts joue si bien les travestis est capable de se risquer dans une seconde aventure pour voir s'il n'y a pas d'autres lunes de miel que celles du mariage.
LES VISIONS DE LUCIA
IX
LES VISIONS DE LUCIA
I
Adieu! Lucia. N'oublie pas la légende du bien et du mal.
C'était la vicomtesse d'Harcours qui parlait ainsi à sa fille.
Lucia, toute éplorée, les cheveux épars, étouffant ses sanglots, soulevait la mourante dans ses bras. «Ma mère, ma mère, je ne veux pas que tu meures.» Mais la mort était là qui prit la mère et toucha l'enfant.
Lucia avait quinze ans. On l'avait appelée du couvent sur l'ordre de la comtesse qui ne voulait pas mourir sans revoir une dernière fois cette adorable figure de vierge, détachée des fresques de l'Ange de Fiésole.
Elles n'étaient plus que deux au monde, la mère et la fille. La mère retourna à Dieu, la fille retourna au couvent. Le château d'Harcours, cette belle ruine solitaire de l'Orléanais, ne fut plus hanté que par les chouettes.
Pourquoi la mère mourait-elle si jeune et pourquoi parlait-elle de la légende du bien et du mal? On disait là-bas que son mari s'était tué à ses pieds par jalousie et qu'il se vengeait au delà du tombeau. On disait aussi que sa vengeance frapperait Lucia qui portait son nom, mais qui n'était pas sa fille.
Jusqu'à dix-sept ans, Lucia, toute en Dieu, ne pensa qu'à revêtir la sombre robe des carmélites; mais, tout d'un coup, il y eut un réveil dans cette jeune fille. C'est que ce jour-là elle se vit belle dans son miroir. Il lui sembla qu'elle était appelée, elle aussi, aux joies de la vie.
Elle avait une tante à Paris, une mondaine prodigue, qui comptait déjà sur la fortune de la carmélite pour doter ses filles; aussi ne fut-elle pas peu surprise d'apprendre que sa nièce était retournée au château d'Harcours.
Elle lui écrivit et lui représenta qu'elle était bien jeune pour habiter une pareille solitude. Mais la jeune Lucia répondit que cette solitude lui était douce pour vivre dans le souvenir de son père tué à la bataille d'Orléans, et de sa mère morte en pleurant son père; ces deux souvenirs seraient sa sauvegarde.
C'était au temps des vacances, la tante emmena ses filles au château pour revoir de près cette jeune folle qui voulait vivre de la vie et non s'enterrer vivante. Lucia fut charmante pour sa tante et ses cousines.
--Vous n'y perdrez rien, leur dit-elle gentiment, j'avais dit que ma dot serait partagée par mes deux cousines. Nous ferons trois parts, au lieu d'en faire deux, et d'ailleurs, qui sait si je me marierai jamais, car je me sens bien sauvage.
En effet, Lucia aimait les bois, les ravins, les chutes d'eau. Il ne se passait pas de jour qu'elle ne songeât à retourner au couvent; la gaieté babillarde de sa tante et de ses cousines l'irritait jusqu'aux larmes, quoiqu'elle les aimât toutes les trois. Elle aspirait au temps où elle se retrouverait seule. En attendant, la mode avait ses grandes entrées au château; Lucia était métamorphosée en Parisienne, tandis que tout un ameublement Louis XVI panaché de japonisme transformait les salons, la salle à manger et les chambres habitables. On pouvait se permettre quelques folies sur l'inspiration de la tante, car la fortune de Lucia lui donnait cent cinquante mille livres de rente.
Après un mois de séjour au château, où on ne recevait que trois ou quatre familles provinciales, oubliées et embéguinées, la tante et les cousines reprirent la route de Paris à toute vapeur, quelque peu surprises de voir que la châtelaine ne voulait pas être du voyage. Que ferait-elle là, seule pendant tout un hiver, avec une gouvernante revêche et des serviteurs qui semblaient des fantômes, tant Lucia leur avait imprimé par sa dignité silencieuse le caractère de la solitude?
--Enfin nous respectons ta volonté, lui dit la tante, en l'embrassant, tu vas mourir d'ennuis, tu es bien heureuse que je t'aie abonnée à _la Vie parisienne_, et à _l'Art de la Mode_.
--Oh! ma tante, je ne lirai pas de journaux.
Lucia savoura pendant quelques jours le plaisir d'être seule; elle alla plus souvent au cimetière, elle ne manqua pas la messe un seul jour.
Elle poursuivait ses rêveries dans les sentiers perdus du parc, s'égarant jusque dans les bois voisins. Le soir, elle lisait beaucoup; ses romans, c'était la vie des Saintes; elle regrettait de ne pouvoir, à son tour, marquer une légende dans l'histoire chrétienne.
Elle avait pourtant des aspirations mondaines. Le matin, devant sa psyché, elle ne pouvait s'empêcher de sourire à sa beauté, comme on sourit au ciel, aux lys et aux rosés, comme on sourit à la chanson et à la mélodie. Ce n'était pas la beauté rayonnante des filles d'Eve: ce n'était que la vision de la beauté. Je ne sais quoi d'idéal et de divin; mais comme l'âme illuminait la figure, les grands yeux bleus sous les cils noirs avaient une éloquence extrahumaine.
La gouvernante eut peur un jour de la voir suivre bientôt sa mère; sans lui rien dire, elle la mit à un régime tonique; comme elle était en pleine sève, elle reprit plus fortement racine; ses pâleurs se colorèrent gaiement; la grâce succéda à la délicatesse; ses bras en fuseaux s'arrondirent; ses seins effacés soulevèrent sa robe. Ce fut une demi-métamorphose, grâce aux gelées de gibier et au vin de Château-Yquem, sans que Lucia s'aperçût de cette autre manière de vivre.
Un matin d'hiver, après avoir pendant quelques jours admiré les blancheurs de la neige, Lucia partit pour Paris, où elle surprit sa tante et ses cousines par sa beauté plus vivante.
«Hélas! dit la plus jeune des cousines, qui n'était pas jolie, si j'avais la figure de Lucia, je me passerais bien de dot.»
Lucia, sans se faire trop prier, voulut bien aller dans le monde; mais comme elle était inconnue partout, elle supplia sa tante de ne jamais dire qu'elle fût riche, de la représenter au contraire comme une orpheline pauvre, bien plus près du couvent que du mariage.
II
En ses derniers jours, Mme d'Harcours avait dit à sa fille: «Si tu dois te marier, je veux que tu épouses Henry.»
Henry, c'était le fils d'un ami de M. d'Harcours, tué comme lui à la bataille d'Orléans. Le fils était alors lieutenant au 2e chasseurs d'Afrique. Il connaissait le voeu de la mourante; mais, ayant appris qu'elle se voulait faire carmélite, il s'était retourné vers la première des deux cousines que devait doter Mlle d'Harcours.
Voilà pourquoi Lucia, le second jour de son arrivée à Paris, avait rencontré M. Henry Malville chez sa tante. Il était en congé pour les derniers mois de l'hiver. Il ne lui plut pas à première vue, aussi fut-elle contente quand elle s'aperçut qu'il était en conversation très familière avec une de ses cousines.
--Jeanne, lui dit-elle, je veux que tu épouses M. Henry Malville; s'il ne faut pour te décider qu'un collier de perles, je te donnerai le mien.
Quelle est donc la jeune fille qui refuserait un collier de perles et un mari?--et un mari dans le galant uniforme des chasseurs d'Afrique, bronzé par le soleil, yeux fiers, moustache retroussée? Jeanne accepta d'abord le collier de perles.
Si Lucia avait parlé ainsi, c'était dans la peur d'aimer Henry Malville.
III
A quelques jours de là, les deux cousines jouèrent chez la duchesse de *** une comédie de paravent faite tout exprès pour elles. Elles la jouèrent à merveille, avec un jeune premier, sans théâtre, quoi qu'il fût charmant et que Delaunay l'eût stylé dans la tradition des talons rouges.
Lucia fut ravie de la comédie, des comédiennes--et du comédien.
--Moi aussi, dit-elle, je voudrais bien jouer la comédie; ce doit être si amusant de n'être plus soi et de jouer un autre rôle dans la vie.
Cela ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd. Un ami des cousines, Henry Meilhac, qui aime la beauté dans toutes ses expressions, dit à Mlle d'Harcours qu'il lui ferait une comédie.
--Oui, dit-elle, comme emportée à son insu. Une comédie. Mais faites-moi un rôle de sacrifiée, car j'aime les larmes.
--J'ai trouvé, dit Meilhac, qui ne cherche pas longtemps. Il me faut trois femmes et deux hommes, vos deux cousines et vous. La pièce s'appellera _les Trois cousines_. Nous avons déjà un amoureux. Nous en trouverons un autre.
Henry Meilhac aurait bien voulu jouer l'autre amoureux, il se contenta d'indiquer Berton.
J'oubliais de dire que l'autre amoureux, un nom bien connu dans la magistrature, avait pris le pseudonyme de La Grange, l'amoureux idéa de la troupe de Molière.
La comédie fut bientôt apprise et bientôt jouée. Bientôt apprise je me trompe, on passa trois semaines à répéter tous les jours dans le salon de la tante. Lucia y trouvait un plaisir inouï. Elle avait tout oublié: le couvent, le château, les sentiers perdus, la vie des Saintes, les blancheurs de la neige.
Est-ce parce que le lieutenant de chasseurs venait aux répétitions? Pas le moins du monde. Quoiqu'il fût charmant avec elle, Lucia l'abandonnait à sa cousine. Plus d'une fois, le soir, quand elle se retrouvait seule, elle ressentait les terreurs du vertige comme si un abîme s'ouvrait sous ses pieds, mais c'était l'abîme rose, l'abîme parisien, l'abîme qui chante. Un philosophe a dit que plus la femme était près du ciel, plus elle était près de sa chute. L'eau des fontaines se trouble plus vite que l'eau des torrents. Le voyageur qui touche aux sommets touche aux précipices.
Est-ce que cette adorable Lucia, qui n'a hanté que les anges, qui n'a jamais touché de son joli pied les fumiers de la terre, ne s'ensevelira pas un jour toute blanche dans sa vertu?
L'amour l'a prise et lui a donné toutes les ivresses, elle a voulu jouer un autre rôle dans la vie, elle joue le rôle d'amoureuse, elle le joue avec passion dans tous les nuages orageux qui cachent le ciel.
A la répétition, quand M. de La Grange lui dit qu'il l'aime à en mourir, elle pense qu'elle en mourra. Elle n'ose descendre dans son coeur, elle n'ose s'avouer les charmeries de ce comédien qui met tant d'art dans sa passion, ou plutôt tant de passion dans son art. Pour elle, c'est l'idéal des hommes. Grâce à lui, elle a perdu son point d'appui sur la terre, c'est-à-dire sa foi en Dieu: elle était toute âme, elle est tout coeur. Quand elle revient à la raison, elle s'effraye; mais tel est l'empire de cet homme, qu'elle se rejette vers lui avec affolement.
Enfin on joua la comédie; son émotion la servit, tout le monde fut touché et ravi. On déclara que jamais on n'avait aussi bien joué la comédie dans le monde. C'est qu'il y avait moins de jeu que de naturel, c'est que c'était l'amour lui-même qui parlait par cette bouche de dix-huit ans qu'un baiser voluptueux n'avait jamais profanée.
IV
On arrivait à la semaine sainte. Bien qu'on parlât d'une autre comédie et que la duchesse de C*** priât Lucia de donner une seconde représentation des _Trois cousines_, Lucia se retourna vers Dieu et s'enfuit au château d'Harcours.
Pourquoi? Elle ne le savait, ou plutôt elle le savait bien: elle avait peur de sa joie amoureuse. Elle ne voulait plus voir M. de La Grange, elle jurait de ne plus quitter la solitude.
En passant à Orléans, sa gouvernante s'était attardée dans sa famille. Au château, Lucia trouva tout le monde en joie et liesse, le jardinier mariait sa fille; le soir, on lui demanda la permission d'aller danser au village voisin: dans son désir d'être seule, elle donna congé à tout le monde. On lui avait allumé un grand feu, elle feuilleta des livres, elle se prépara du thé. Elle s'abandonna à ses souvenirs, plus effrayée par son amour que par le vent qui pleurait sur les arbres du parc et hurlait dans la cour du château.
Cependant, vers onze heures, Lucia commença à se dire que la solitude est terrible la nuit dans un manoir en ruine, perdu dans les bois; mais, comme toutes celles qui ont de la vaillance, elle éprouvait quelque plaisir à braver la nuit devant tous ces portraits de famille qui la regardaient.
Vers onze heures et demie, le feu s'éteignit presque, le feu, cet ami qui lui parlait et qui ne lui disait plus rien. Elle avait déjà pris deux tasses de thé, elle rapprocha la bouilloire des dernières braises en se demandant si elle rallumerait le feu, ou si elle irait se coucher. Elle se promena, mais toujours les portraits la regardaient d'un oeil fixe.
Lucia s'arrêta devant la figure de son aïeule, surnommée la visionnaire.
A force de la regarder, elle la retrouva vivante. C'était un portrait parlant, un chef d'oeuvre de Robert Lefèvre, ce maître portraitiste.
--Grand'maman, je t'en prie, ne me regarde pas comme cela. Je t'aime bien, mais tu me fais peur.