Chapter 3
--Oui, dit-il en embrassant sa fille, mais ce n'est pas là notre cuisine.
Et comme l'enfant voulait s'attarder:
--Allons-nous-en, reprit-il, tu sais qu'il y a loin d'ici à l'île Saint-Louis.
Une soudaine émotion avait pâli la figure du père.
S'il voulait entraîner l'enfant, ce n'était pas parce qu'il y avait loin des Champs-Élysées à l'île Saint-Louis, c'est qu'il venait de voir la jeune femme qui dînait avec l'Espagnol.
On ne saurait peindre les sentiments qui passèrent dans ses yeux et sur ses lèvres. C'était la colère, l'indignation, l'amour trahi, la jalousie résignée.
Il ferma les yeux comme s'il rêvait. Deux larmes sillonnèrent ses joues. Ce fut à cet instant qu'un mot inattendu s'échappa des lèvres de là petite fille.
--Maman!
L'homme prit l'enfant dans ses bras pour étouffer ses sanglots. Que voulez-vous, ce n'était pas un stoïcien. C'était un pauvre mari qui venait de retrouver sa femme et qui n'avait pas le courage de comprimer son coeur.
Sa femme avait quitté la maison, son homme et son enfant depuis six mois. On ne s'était pas revu; on avait beaucoup pleuré à la maison; peut-être avait-on pleuré hors la maison.
Mille fois la petite fille avait demandé à son père si sa mère reviendrait le lendemain. Elle ne savait pas pourquoi elle était partie; mais, quoiqu'elle fût jeune encore, elle ne questionna pas son père quand elle vit sa mère attablée en face de l'Espagnol: les enfants comprennent tout.
IV
Le père s'était donc éloigné; mais à l'instant où la petite fille disait «maman!», la dîneuse ressentait un coup au coeur.
--Lui!
Ce n'était qu'une demi pervertie; elle se leva, cette mère, et courut à sa fille, sans s'inquiéter de l'Espagnol, qui se demandait si elle était folle. Le père n'était pas à dix pas de moi quand la mère lui voulut prendre l'enfant dans les bras.
--Marguerite, dit-elle toute égarée.
Mais le père gardait bien sa fille. Vainement Marguerite voulut se jeter dans les bras de sa mère, l'homme tenait l'enfant à distance.
--Madame, votre dîner refroidit, vous savez bien que votre fille n'est plus votre fille: je vous défends de la toucher. Vivez de votre luxe, comme nous vivrons de notre misère. Nous serons encore plus riches que vous, grâce à Dieu.
Et, parlant à Marguerite:
--Tu vois bien, mon enfant, que cette femme n'est pas ta mère, puisqu'elle a des diamants aux oreilles et que tu n'as pas de souliers à tes pieds.
L'homme, par sa colère comme par sa dignité et sa tristesse, avait frappé la femme d'immobilité. Elle baissait la tête, et ne savait que faire; d'un côté son coeur, de l'autre côté son orgueil.
Le mari disparut, emportant Marguerite.
L'Espagnol survint.
--Vous êtes folle, ma belle amie, de nous donner ainsi en spectacle. Qui est-ce donc que cet homme?
La femme dit tout haut, de l'air du monde le plus dégagé:
--C'est mon frère. J'ai voulu embrasser ma nièce qui est ma filleule.
Et l'Espagnol, entraînant la dame:
--Toutes ces scènes de famille me font pitié. Prenez-vous une glace avant le café?
Naturellement j'avais tout vu sans avoir l'air de ne rien voir. Pour mes voisins, je n'avais suivi des yeux que la fumée de ma cigarette. Aussi l'Espagnol me dit-il, comme si rien ne s'était passé.
--Vous ne me refuserez pas de prendre le café avec nous.
--Oui, répondis-je, dans ma curiosité de mieux connaître cette femme.
J'allai donc m'asseoir à la table de l'Espagnol qui, pour me faire honneur, demanda au petit Japonais, car il y a là un Japonais, comme partout, de la fine champagne vraiment fine: quatre francs le petit verre. Et Dieu sait si le verre est petit!
On causa de ceci et de cela, sans rappeler le moins du monde la scène de famille.
Mais l'Espagnol s'étant éloigné de quelques tables, appelé par Angel de Miranda, qui régalait deux femmes du monde, je dis sans préambule à la jeune mère.
--Vous avez bien envie de pleurer, n'est-ce pas?
Elle me regarda et montra deux larmes. Je lui pris la main.
--A la bonne heure, voilà le coeur qui parle.
--En doutiez-vous?
--Eh bien, alors, que diable faites-vous ici?
--Ah! c'est toute une histoire, l'histoire d'une fille bien élevée, mariée à un brave homme qui meurt à la peine. Si vous saviez ce que c'est que la vie à Paris avec dix-huit cents francs par an!
--Oui, c'est la misère noire, parce que c'est la misère qui ne rit jamais.
--Que voulez-vous qu'on fasse dans un intérieur où il n'y a ni de quoi vivre ni de quoi s'habiller. Je me suis exténuée à faire de la tapisserie et du coloriage, ne me couchant jamais qu'après minuit. J'avais fait le sacrifice de moi-même, mais ma fille était si gentille! Comment n'avoir pas de quoi la faire belle, la pauvre petite? Mon mari! Je n'avais plus le courage de sortir avec lui, si mal habillés, lui comme moi. Et la cuisine! Je ne suis pas gourmande, mais à la fin l'estomac se révolte.
--Et vous aimez mieux cette cuisine des Ambassadeurs?
--Ma foi, oui; je ne me fais pas meilleure que je ne suis; mais quand j'ai vu ma fille, qui peut-être n'avait pas dîné, j'aurais voulu être à cent pieds sous terre.
--Croyez-moi, lui dis-je, puisque Dieu vous a donné une fille, soyez sa mère.
--Et que voulez-vous que je fasse?
Je ne suis pas un apôtre, mais je crois que je pris la parole évangélique.
--C'est bien simple, madame, vous allez sauter dans un fiacre qui arrivera plus vite que votre mari et votre fille dans l'île Saint-Louis; vous monterez quatre à quatre, après avoir défendu à la portière de rien dire; un quart d'heure après vous, le père et l'enfant ouvriront la porte. Vous les recevrez à genoux, et tout le monde sera content.
La jeune femme me regarda pour voir si je ne me moquais pas d'elle.
--Pourquoi me dites-vous ça.
--Je vous dis ça, parce que j'ai vu votre enfant pleurer.
Mais j'eus beau dire, la mère coupable ne se laissa pas gagner à sa cause. Elle fit la superbe; elle déclara qu'elle s'était fanée dans cette vie absurde. Elle «engueula» son mari--le pauvre homme!--parce qu'il n'avait pas eu le génie, comme tant d'autres, de lui donner sa place au soleil. Quand il revenait vers elle, il ne lui apportait que sa tristesse. Elle parla de son héroïsme à elle pour lutter contre la cuisine des pauvres gens. Elle en était devenue anémique. Elle se promettait de faire sa fille riche pour l'affranchir de toutes les peines de sa mère.
Comme elle était en train de se donner raison, l'Espagnol vint reprendre sa place. Je désespérais de rendre à la mère l'enfant. Mais voilà qu'à propos d'un mot malsonnant, ils se disputent tous les deux, comme on se dispute quand on ne s'aime pas, car ils en étaient, comme a dit Chamfort, au contact de deux épidermes.
Naturellement, j'attisai la dispute en donnant raison à tous les deux; si bien que tout à coup elle s'emporte, elle se lève, elle brise sa coupe, elle s'enfuit comme une bourrasque.
L'Espagnol, qui latinisait un peu, éclata de rire en disant: _Fugit ad salices_.
Eh bien! qui le croirait? elle retourna chez son mari, dont tous les torts étaient effacés par les torts de l'amant. Dans sa gourmandise des joies de ce monde, elle avait déjà mangé trop de fruit défendu. Le foyer la reprit à l'enfer.
V
Le lendemain, je reçus un petit billet renfermant ces lignes:
«Monsieur, vous avez raison. Dieu peut me faire subir toutes les misères sans pour cela effacer le bonheur que j'ai eu de me retrouver mère sous le pardon de mon mari. Il m'a dit: J'ai tout oublié. Mais moi, je me souviens. Ma fille dans mes bras, tous les sacrifices me seront doux. C'est égal, puisque vous aimez les enfants, faites-moi vendre des éventails, c'est tout ce que je sais faire.
EUGÉNIE.»
Plaignons les femmes pauvres qui veulent vivre de leur travail. En voilà une qui peint des éventails, tout juste au moment où les Japonais nous en envoient de très jolis à vingt-quatre sous la douzaine.
Heureusement que le mari a fait un pas en avant dans son petit emploi au ministère des finances, sur la recommandation d'un de mes amis. La pauvre petite Marguerite aura une robe de plus à chaque saison.
VI
Le 14 juillet,--un jour de fête, pour ceux qui travaillent, un jour de travail pour ceux qui ne font rien--je dînais encore dans le jardin du Café des Ambassadeurs.
Ce ne fut pas sans émotion que je vis tout à coup passer le mari, la femme et l'enfant.
Le mari donnait le bras à sa femme et tenait sa fille par la main. Il était grave et pensif, mais presque souriant; on pouvait juger que les blessures du coeur étaient fermées.
La femme, toute rêveuse, me parut, hélas! bien moins jolie. Elle détourna la tête en passant, en proie peut-être aux souvenirs et regrets!
--Maman, lui dit Marguerite en lui montrant les tables pavoisées de dîneuses, maman, te souviens-tu?
Sans regarder, la mère répondit à mots rapides:
--Je ne me souviens pas.
La famille rapatriée allait écouter les chanteuses de l'Alcazar, mais _extra muros_, promeneurs du dehors qui ne payent pas leur place. Le mari dit à sa femme:
--Nous en sommes pour longtemps encore aux plaisirs qui ne coûtent rien, mais n'y a-t-il pas les plaisirs qui coûtent trop cher!
VII
N'avais-je pas vu en action un roman à la Diderot sur un fond de Florian. Cela me reposait de tant d'histoires à haut ragoût qui finissent mal.
Mais je n'en étais pas au dernier mot.
Hier, a l'Opéra, j'ai vu la femme au bras de l'Espagnol.
Et plus belle que jamais!
Elle vint à moi d'un air dégagé: «Je vois bien ce que vous me dites par vos regards? Tant pis! C'était au-dessus de mes forces.»
Elle conta comment elle avait été stoïque--pendant six semaines!--en reprenant le collier de misère. Elle avait encore une fois ruiné ses mains à laver ses nippes et celles de sa fille. C'était le travail de Pénélope. Elle ne pouvait plus s'accoutumer à la vertu, peignant des éventails devant le pot-au-feu. Son mari, un saint à encadrer, avait beau lui promettre à vingt ans de là une chaumine en Normandie avec une vache, des cochons et des poules, ces joies-là étaient trop lointaines: elle aimait mieux un hôtel à Paris, la coquine!
--Voyez-vous, lui dis-je, vous feriez mieux de continuer à peindre des éventails que de jouer de l'éventail.
--Pour se donner raison, elle me dit:
--Je ferai une dot à ma fille.
A quoi je répondis:
--Et votre mari, lui ferez-vous une dot?
TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA
V
TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA
I
Qu'est devenue Mme la comtesse de la Châtre, qui, dans son joli nid des Champs-Elysées, appelait tous les oiseaux chanteurs de son temps? On n'a jamais été plus charmante ni plus hospitalière. La Guéronnière trônait mélancoliquement sur la branche; aussi disait-on: «Ah! le bon billet de la Châtre à La Guéronnière!» Ces oiseaux bleus s'enivraient de platonisme et roucoulaient les dernières phrases de l'amour aérien sur les airs connus de Lamartine. Ce que c'est qu'une bonne école. Aujourd'hui, l'école est fermée; on ne roucoule plus, on s'engueule à belles dents et l'on casse la branche aux chansons. M. Thiers n'a-t-il pas été le chef des naturalistes quand il disait d'une femme ou à une femme: «Belle chair. Je voudrais y mordre?»
La comtesse de la Châtre est sans doute allée où vont les roses d'antan. Le coup de foudre de 1870 l'a emportée dans l'oubli. Ses salons ne se sont pas rouverts, ce qui est bien dommage, car on n'y rencontrait que des gens d'esprit et des charmeuses.
Et puis, c'était le dernier salon où l'on jouait de la harpe, ce qui faisait la joie d'Henry de Pène, de Saint-Victor, de Guy de Charnacé, d'Émile de Girardin et d'Henri Delaage, ce familier de la maison, qui avait prédit toutes les catastrophes du second empire--et la chute de Vallia.
Un soir, après-dîner, Mme de la Châtre nous avait promis une joueuse de harpe incomparable.
Quand cette merveille apparut, ce fut comme une vision, tant elle était blanche, mince, svelte, diaphane. Avec cela, la grâce brisée des stances romantiques. Elle semblait descendre d'une des fresques d'Ange de Fiesole.
Il me parut impossible que ces doigts légers eussent raison de la harpe dorée qu'on apporta devant elle; mais, dès qu'elle se mit à l'oeuvre, tout le monde fut émerveillé de sa force comme de son jeu. La victoire est toujours aux femmes minces. Toutefois, après la première mélodie, la jeune fille abandonna la harpe pour tomber, toute pâle, sur le fauteuil le plus proche. On courut à elle, comme pour la secourir. «Ce n'est rien,» dit-elle. Mais ses deux jolis seins, enfermés dans son corsage à la Pompadour, semblaient battre des ailes comme des colombes dans une cage trop petite.
Mme de la Châtre la souleva et me pria de la conduire avec elle dans sa chambre, dont les fenêtres étaient ouvertes. Je l'emportai dans mes bras. La joueuse de harpe se pencha sur la balustrade d'une des fenêtres pour respirer l'air vif.
Il y a trop de monde, me dit-elle. Comme je demeure à deux pas d'ici, je suis venue bien vite, bien vite, j'ai monté l'escalier en toute hâte. A peine entrée, on m'a traînée sans pitié devant la harpe; vous comprenez pourquoi je me suis presque évanouie.
Les maîtresses de maison sont cruelles, comme les directeurs de théâtre; elles sacrifient tout à leur monde. Elles brûleraient la maison pour donner un feu d'artifice.
La joueuse de harpe, qui était revenue à elle, me demanda si l'on pouvait, sans rentrer dans les salons, passer par l'antichambre pour partir.
--Oui, mais vous allez faire un vrai chagrin à tous ceux qui vous ont entendue, s'ils ne vous revoient pas.
--Qu'est-ce que ça me fait?
--Et à moi donc?
--Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici, puisque je ne connais même pas la maîtresse de la maison. On m'a dit que c'était pour me donner de la célébrité, parce qu'il n'y a ici que des gens célèbres. Mais je la connais cette monnaie-là! Tout cet hiver j'ai joué dans de pareilles maisons; je n'en suis pas plus connue ni plus riche.
--Ce n'est donc pas pour vous amuser que vous jouez de la harpe?
--Pas le moins du monde. Je joue de la harpe et du violon comme d'autres font de la peinture sur porcelaine ou trépignent sur une machine à coudre.
--Comment, avec une figure de duchesse et une désinvolture de marquise, vous n'avez pas cent mille livres de rente?
--Cent mille livres de rente! Si vous voulez m'envoyer un de ces beaux messieurs ou une de ces belles dames pour payer mes dettes, vous me ferez bien plaisir. Mais, de grâce, conduisez-moi dans l'antichambre.
La comtesse de la Châtre, qui était retournée donner des nouvelles de la harpiste, reparut alors.
--Mademoiselle, vous avez fait tant de plaisir que vos admirateurs sont tout oreilles.
--Madame la comtesse, je suis à bout de forces; je reviendrai à votre prochaine fête, mais donnez-moi la liberté.
Sur ces mots, la harpiste prit mon bras et m'entraîna vers une petite porte entr'ouverte. La comtesse comprit qu'elle ne devait pas insister.
--Eh bien! me dit-elle en serrant la main de la jeune fille, conduisez-la chez elle; c'est à deux pas d'ici.
Me voilà jetant une pelisse sur la harpiste, ouvrant la porte, descendant l'escalier et la conduisant chez elle.
--Êtes-vous attendue? lui demandai-je en arrivant à sa porte.
--Attendue? Je suis seule au monde, comme dans la chanson.
--Seule au monde! Si vous retombez en syncope, qui donc vous fera respirer des sels?
Elle me regarda avec un sourire railleur.
--Oui, oui, je vous vois venir, vous voudriez bien que je retombasse en syncope, tête-à-tête avec vous.
--Ma foi, non. La preuve, c'est que, si vous voulez, nous irons comme deux amis souper ensemble? Mais vous avez l'air de vivre de l'air du temps.
--Vous figurez-vous que, jouant de la harpe avec des cachets de célébrité, je puisse souper tous les jours au Café Anglais?
--Si vous vouliez!
--Oui, mais je ne veux pas.
--Les femmes ont tort de s'imaginer qu'elles ne rencontreront jamais parmi les hommes un bon diable qui ne demandera pas la monnaie de sa pièce.
La harpiste me regarda à brûle-regard.
--Eh bien! moi, je n'ai jamais rencontré ce diable-là. Chaque fois qu'un homme m'a dit un mot, depuis l'âge de quinze ans, c'était un mot d'amour. Aussi j'ai pris en horreur les hommes et l'amour.
Et, tournant le dos à sa porte, Mlle Vallia reprit:
--Allons souper, car je n'ai pas dîné, ce qui m'arrive trop souvent.
Je la mis en voiture et je la conduisis au Café Anglais, me promettant un vif plaisir à la voir souper pour tout de bon. La pauvre musicienne mourait de faim, car elle mangeait chez elle beaucoup plus de doubles croches que de perdreaux truffés.
Je passe toute une histoire de famille que j'abandonne aux romanciers en chambre: Un père libertin qui mange la fortune de sa femme, laquelle meurt à la peine avec quatre enfants sur les bras. Vallia avait alors seize ans, avec une année de Conservatoire et la protection du maestro Auber, qui protégeait beaucoup trop de musiciennes. Son frère, sous-lieutenant d'artillerie, ne pouvait la secourir. Elle avait vécu avec une de ses soeurs, qui vivait à la diable, cachant la courtisane sur la fille du monde. Quand Vallia vit trop d'amoureux chez sa soeur, elle eut peur de l'abîme et prit pied dans un petit rez-de-chaussée des Champs-Élysées, où elle espérait vivre honnêtement en donnant des leçons de solfège, de violon et de harpe. En effet, elle avait vécu, mais à la condition de mourir de faim.
Au Café Anglais, comme je n'avais aucune arrière-pensée de faire le beau, je ne demandai pas un cabinet particulier. J'entrai dans le salon, avec le seul dessein de faire bien souper Vallia.
On nous apporta un perdreau truffé et une bouteille de vin de la Tour-Blanche. Le garçon proposait de découper l'oiseau, mais Vallia lui dit:
--Halte-là! je vous connais; vous allez garder pour vous la carcasse, c'est-à-dire ce qu'il y a de meilleur.
Et de sa main délicate, mais ferme, elle découpa lestement le perdreau. Sa figure s'était illuminée comme celle d'un gourmand.
Nous en étions à la première bouchée, quand une femme qui tentait de souper au voisinage survint et me dit à mi voix:
--En bonne fortune?
--Jamais de la vie, lui répondis-je tout haut. Si j'étais en bonne fortune, je ne serais pas ici; le bonheur se cache.
La survenante était une musicienne de mauvaise vie, surnommée _Double-Croche_. Pourquoi Double-Croche? Quand je vous aurai dit qu'elle avait passé par le Conservatoire, je ne vous aurai encore rien dit....
Je n'aime pas les périphrases. Double-Croche, parce qu'elle traînait toujours un homme et une femme. Pour quoi faire?
C'est qu'elle avait pour la musique une passion désordonnée, jouant du violon avec celui-ci et du piano à quatre mains avec celle-là. Elle ne savait pas ce qu'elle aimait le plus; aussi elle dévisageait Vallia d'un regard étrange.
Tout à coup elle s'écria:
--Vallia! Je ne te reconnais pas; et toi, me reconnais-tu?
Vallia, qui l'avait à peine regardée, leva les yeux et murmura:
--Héloïse!
Toutes les deux avaient été de la même classe au Conservatoire.
--Tu joues toujours la harpe?
--Oui. Et toi, tu joues toujours du violon?
--Oh! mais j'ai renvoyé ces jours-ci mon violon à Stradivarius, car je n'ai pas le temps d'en jouer.
--De quoi joues-tu?
--Je joue de mon reste.
On n'est pas plus éloquente.
Il n'y avait à Paris qu'une femme plus pâle que Vallia: c'était Héloïse; mais Vallia avait la pâleur chaste de celles qui pleurent, tandis que Double-Croche avait la pâleur diabolique de celles qui s'amusent.
--Voulez-vous que je soupe avec vous?
--Pas du tout, répondis-je, croyant être agréable à Vallia.
Mais la harpiste dit d'un air engageant:
--Pourquoi pas?
Et elle demanda un second perdreau.
Jusque-là Double-Croche n'avait rien demandé, sous prétexte qu'elle attendait quelqu'un, ce quelqu'un que le dieu Hasard envoie aux femmes qui attendent.
Il ne me fallut pas longtemps pour m'apercevoir qu'entre les deux élèves du Conservatoire il y avait d'étranges affinités. Double-Croche magnétisait Vallia par la douceur pénétrante de ses yeux comme par les caresses de sa voix.
--Ah! tu verras, lui dit-elle, quels jolis duos nous jouerons!
Il faut tout étudier quand on passe en philosophe dans la vie parisienne.
Double-Croche dit ensuite à Vallia qu'elle l'avait toujours bien aimée; puisqu'elle la retrouvait, elle ne serait pas si bête que de la reperdre. Et Vallia, qui n'avait pas d'amie, tomba dans l'abîme avec abandon.
Je n'étais plus là qu'un confident de comédie; je tentai de ramener la harpiste aux joies sérieuses de la harpe, tout en conseillant à Double-Croche de retourner dans les ténèbres; mais le coup était porté; le mal est plus fort que le bien.
--Adieu, dis-je à Vallia. Vous ne voulez pas que je vous reconduise?
--Non! non! se hâta de répondre Double-Croche; je la reconduirai--et nous ferons de la musique!
A la porte du Café Anglais, je rencontrai l'apocalyptique Henri Delaage, qui revenait à pied de la petite fête de la comtesse de la Châtre.
--Qu'est-ce que c'est que Vallia? lui demandai-je.
--Une mélodie.
--Et Mlle Double-Croche?
--Une marche funèbre.
--Eh bien! entrez là, et séparez-les pour le bonheur de Vallia.
--Non, ce qui est écrit est écrit!
II
Quelques jours après, un de mes amis--un dilettante,--qui avait rencontré Vallia et Double-Croche chez une femme du monde, m'écrivait ces lignes,--où je n'ai rien compris:
«Ces trois symphonies n'ont jamais été plus adorables que ce soir-là; elles chantaient touts les trios qui eussent ravi Auber et Rossini, ces libertins en SOL, LA, SI.
«Oh! la musique! quelle force sur les âmes! Leurs yeux flambaient, leurs bouches ardentes et inapaisées couraient du sourire à l'éclat de rire; l'éclat de rire se mouillait de larmes; et puis elles tombaient brisées avec un voluptueux abandon.
«Elles passaient de la marche triomphale aux mélodies plus intimes, et plus caressantes; on quittait les feux d'artifice de Liszt pour les douceurs de Schubert; puis tout à coup ces trois musiciennes partaient pour l'horizon radieux à la découverte des mondes nouveaux. J'étais sous le charme de leurs inspirations. Je vois avec plaisir que les femmes du monde--et du beau monde--deviennent de grandes musiciennes.»
III
Un an après, la comtesse de la Châtre, me rencontrant un matin au coin de la rue Balzac, me dit en me tendant la main:
--Vous ne savez pas où je vais?
--Vous n'allez pas au sermon?
--Mieux que cela; je vais voir une mourante.
--Qui donc?
--Vous rappelez-vous cette jolie joueuse de harpe que vous avez vue chez moi l'autre hiver?
--Mlle Vallia? Elle se meurt!
Je ressentis un coup au coeur, car j'avais gardé comme une douce image le souvenir de la jeune musicienne.
--Oui, mon ami, Mlle Vallia va mourir à vingt ans et jolie comme un ange.
--Et de quoi meurt-elle?
--D'une maladie de coeur. Je lui ai envoyé mon médecin, qui me conseille d'aller la voir si je veux la revoir. Voulez-vous venir avec moi?
La comtesse prit mon bras; il n'y avait qu'un pas à faire, car Vallia restait toujours à son petit rez-de-chaussée, presque en face, dans la maison qui porte le numéro 121 ou 123 de l'avenue des Champs-Elysées. La clef était sur la porte; la comtesse ne fit pas de façons pour ouvrir sans sonner.
Je la suivis; nous assistâmes au spectacle le plus touchant.
Vallia, toute blanche, agenouillée sur son lit, recevait l'extrême onction, avec la ferveur d'une fille de Dieu.
Aussi ne nous regarda-t-elle pas quand nous entrâmes.
La comtesse s'agenouilla et pria, je m'effaçai discrètement contre le rideau d'une des fenêtres.
Naturellement, Henri Delaage était là. Il me dit par un regard:
--C'était fatal.
Quand le prêtre eut consolé par l'espérance celle qui avait la foi, la comtesse prit Vallia dans ses bras et l'embrassa doucement sur le front.
--C'est bien, dit-elle, de vouloir revivre en Dieu.
--Ah! je suis bien heureuse, murmura Vallia. Je sens que je suis sauvée.
La comtesse, se méprenant sur ces paroles, lui dit:
--On ne meurt pas à vingt ans.