Les douze nouvelles nouvelles

Chapter 2

Chapter 23,966 wordsPublic domain

Elle jeta ses yeux partout, avec la curiosité d'une grande dame chez une courtisane. Elle commença par déchirer une photographie de son mari, à la glace de la cheminée. Presque aussitôt, en feuilletant un roman de cuisinière, elle trouva comme signet une autre photographie. On pourrait croire que c'était celle de M. Alphonse, placée à la bonne page. Pas du tout. C'était le portrait d'un prince Rio, qui aime toutes les compagnies--même les mauvaises.

La Faramineuse se servait de cette photographie en guise de coupe-papier.

Janina reconnut le prince. Elle le rencontrait dans le monde. Elle constata une fois de plus qu'il ressemblait à son mari.

Cependant, l'heure allait sonner. La jeune femme, de plus en plus pâle, entendait battre son coeur. Il lui semblait qu'elle allait mourir. Elle tomba agenouillée et demanda pardon à Dieu.

Quand elle se releva, le hasard la mit en présence d'une bouteille de fine champagne. Pour se donner du courage, elle fit comme ces comédiennes qui ont peur à leur entrée en scène: elle but à pleine volée.

Je ne sais si le courage lui vint plus tard, mais la fine champagne ne l'empêcha pas de s'écrier:

--Quoi! c'est moi, moi Janina de R., qui vais me mettre dans ce lit!

Elle avait reconnu, d'ailleurs, que la Faramineuse lui avait donné luxe du beau linge. Caroline Bertin, en la quittant, avait acheté au Louvre une magnifique paire de draps brodés au plumetis avec une couronne de princesse.

Ce n'était pas une vaine dépense: cela lui servirait pour les grands jours. Mais au moins la princesse en aurait la virginité!

A peine déshabillée, Janina s'écria: «Jamais!» Un peu plus, elle remettait sa robe.

Mais elle entendit du bruit. Il fallait franchir le Rubicon.

Elle éteignit les deux bougies du candélabre, elle les jeta dans la cheminée et se nicha dans le lit, où elle fit semblant de dormir.

La Faramineuse lui avait dit que son amant la surprenait toujours endormie.

La porte s'ouvrit.

--Lui! murmura Janina. O mon Dieu, faites-nous mourir tous les deux.

A ce moment, la femme de chambre répétait encore au nouveau venu sa leçon--bien apprise.

IV

Ici, les documents font absolument défaut à l'historien. Ce qu'il sait bien, c'est ceci:

Le lendemain, bien avant l'aurore. Janina s'envola comme un oiseau qui ne bat que d'une aile; ou plutôt, pour parler en prose, elle s'habilla en toute hâte vers quatre heures du matin, l'heure où elle savait que son mari s'échappait des bras de la Faramineuse. Sa longue pelisse cachait sa tête comme son corps, mais elle ne se trouvait pas encore assez cachée pour sortir de chez une fille et pour rentrer chez une honnête femme!

Rentra-t-elle chez une honnête femme?

Fut-elle vraiment bien surprise quand sa fille de chambre lui dit, tout ébahie de la voir rentrer si tard sans être en toilette de bal:

_--Madame sait-elle que Monsieur est revenu de très bonne heure avec une fièvre de cheval?_

Fut-ce pour Janina le _Mané, Thécel, Pharès_ venant la surprendre dans l'enivrement de son triomphe,--ou de sa défaite? Savait-elle, à ce moment, que le beau prince entrevu en photographie dans le vulgaire roman que lisait la Faramineuse avait pris--nouveau Jupiter--les plumes et le nid d'Amphitryon?

Je ne sais par quelle indiscrétion l'histoire courut vaguement, sans toutefois qu'on arrachât les masques. Ce qui est certain, c'est qu'une amie de la Faramineuse lui dit un jour: «On prétend que tu as touché dix mille francs pour rapatrier une femme avec son mari.

--Ma chère amie, j'ai touché quinze mille francs: dix mille francs de la dame, et cinq mille francs du prince.

--C'était donc un prince?» La Faramineuse se mordit les lèvres.

Ste Thérèse a dit: «Nous avons dans le coeur la source des larmes qui lavent nos péchés.» Janina qui avait tant pleuré, pleura encore.

Son mari ne retourna pas chez la Faramineuse.--Ni elle non plus.

LE

HUITIÈME PÉCHÉ CAPITAL

III

LE HUITIÈME PÉCHÉ CAPITAL

I

C'était la plus invraisemblable des extravagantes héraldiques.

Il l'aimait jusqu'au ciel: Il l'aimait jusqu'aux abîmes. C'était l'âme de son âme, là chair de sa chair, la vie de sa vie.

Dès qu'elle n'était plus sous sa main ou sous ses yeux, tout s'arrêtait en lui, le mouvement de l'idée et le battement du coeur. Il se croyait dans un Sahara sans oasis, il ne respirait plus que du feu. Et pourquoi l'aimait-il?

Elle n'était ni belle ni jolie; pas même la beauté du diable; mais elle avait du diable--je ne sais quoi de la perversité des filles d'Eve qui donne le vertige à ceux que l'amour affole. Et puis elle avait des yeux! Ces yeux pers, profonds comme la mer, entraînants comme la vague, éclatants comme la tempête. Et puis, elle avait des lèvres rouges, des framboises parfumées qui riaient sur ses dents aiguës. Et puis, elle avait un sein provocant, qui donnait à sa désinvolture je ne sais quoi de batailleur et de va-de-l'avant.

Quand il voyait ce sein, il tombait agenouillé et demandait à Angèle la grâce d'y cueillir des fraises, expression que j'abandonne aux lettrés de l'avenir.

Si toutes celles qui ne sont ni belles ni jolies n'étaient pas aimées, ce serait un désastre sur la terre, qui ne vit que par l'amour.

Mais de qui parlons-nous?

J'oubliais. Nous parlons de monsieur et de madame Falbert, deux jeunes mariés qui filent les derniers jours de leur lune de miel.

Je ne dresserai pas l'arbre généalogique des Falbert, non plus que celui des Aymar, quoique tout le monde descende d'Adam et Eve, c'est-à-dire que les hommes sont toujours plus ou moins trompés par les femmes. Voilà la vraie noblesse héréditaire, puisque c'est la noblesse des passions.

Léonce Falbert, licencié en droit, s'était marié à la veille de plaider sa première cause. S'il s'était marié, ce n'était pas dans la préoccupation d'avoir beaucoup d'enfants, mais parce qu'il avait rencontré dans une petite fête mondaine Mlle d'Aymar, qui prenait tous les coeurs au cotillon. Il n'y fit pas trop le chevalier de la triste figure. Il soupa à côté d'elle, il la cajola par toutes les caresses de la causerie et des oeillades, si bien que Mme Agnès dit à sa fille, quelques jours après:

--Sais-tu pourquoi tu es distraite? C'est parce que tu penses à M. Léonce Falbert.

--Pas du tout, maman.

--Alors, s'il demandait ta main, tu lui dirais de repasser?

--Non, je lui dirais oui;

--Et pourquoi épouserais-tu plutôt qu'un autre M. Léonce Falbert?

--Par curiosité.

--Ah! je te reconnais bien là; tout ce que tu fais et tout ce que tu feras, curiosité, curiosité, curiosité!

--Mais, maman, un roman que j'ai lu malgré toi m'a dit l'autre jour qu'il fallait lire toutes les pages du livre de la vie.

--Ce roman, ma chère Angèle, ne parle pas comme un livre, mais comme un roman; car il est dit aussi que, si la vie n'était pas un mauvais livre, on ne s'y amuserait pas. J'espère que tu ne prends pas au sérieux toutes ces bêtises-là?

Mlle Angèle ne répondit pas, mais elle pensa que, si sa mère pensait ainsi, c'est qu'elle était revenue de ces «bêtises-là».

Si Mme d'Aymar avait parlé à sa fille de Léonce Falbert, c'est que le matin même une amie était venue lui confier les espérances du futur avocat.

--Futur avocat! s'écrie la mère; ma fille rêve de tous les palais, excepté du Palais de Justice.

--Rassurez-vous, ma chère amie, M. Léonce Falbert n'est pas si bête que de se planter devant un mur mitoyen; il sera avocat stagiaire, mais ce sera le stage de la politique. Son père, qui est membre du conseil général de son pays, le fera passer député aux prochaines élections législatives.

--Quelle est son opinion?

--Il n'en a pas.

--Alors, je lui donne ma fille.

Vraie mère de famille! Elle comprenait qu'un homme politique qui n'a pas d'opinion doit arriver à tout, quel que soit le gouvernement. Outre que M. Léonce Falbert n'avait pas d'opinion, son père lui donnait vingt-cinq mille livres de rente. Mme d'Aymar en donnait à peu près autant à sa fille, si bien que les jeunes mariés pourraient faire bonne figure dans le monde du palais et de la politique.

Le mariage se fit à trois semaines de là. On se demanda comment Léonce, avec une si belle tête, avait pu s'amouracher d'un petit chafouin comme Angèle; car elle eut beau balayer arrogamment l'église d'une belle traîne de dentelle, nul ne dit au passage: _La mariée est jolie_. Seuls, les charnels, les lascifs, les libertins louèrent la coupe de son sein. «Cette belle coupe renversée,» disent les poètes. Les poètes disent encore: «Un sein abondant.» Là, il eût fallu dire surabondant. Aussi les mères des filles anémiques disaient-elles tout haut: «C'est scandaleux; je ne permettrais pas à ma fille de pareilles avant-scènes.»

II

Cependant le marié entraîna la mariée, pour la nuit des noces, dans une villa de son département, qui avait reçu les plus beaux décors pour cette première représentation.

Angèle n'eut pas besoin que les matrones vinssent à la rescousse pour la décider à franchir le seuil de la chambre nuptiale. Tout est entraînant pour une curieuse.

Par malheur pour Léonce, ce n'était pas l'amour qui la prenait par la main. Aussi, ce fut avec un éclat de rire et non avec des larmes qu'elle passa le Rubicon.

Elle le repassa, toujours rieuse, se demandant ingénument pourquoi Léonce ne riait pas comme elle.

Mais il était si amoureux qu'elle lui pardonnait d'être un peu trop sacerdotal dans sa passion.

Le jeune licencié ne songeait pas à plaider d'autre cause que celle de son bonheur. Comme on avait manqué les derniers bals de juin et la fête du Grand Prix, Angèle voulut bien s'attarder dans sa villa, car on lui avait donné le nom de la Villa Angèle. Elle s'amusa à y jeter tout l'alliage du Louis XVI et du japonisme, ce qui émerveilla les voisins de campagne--par ouï-dire--puisqu'on vivait dans une maison fermée, avec quelques journaux, un peu de musique et beaucoup de primeurs. Tous les matins, Paris apportait des nouvelles, des fraises, des crevettes, des dentelles, des cerises et des chiffons.

Angèle était gourmande et coquette. Les femmes qui ne sont pas belles ont la fureur de se faire belles. Ce n'était pas pour son mari que la jeune femme travaillait sa figure, c'était pour elle-même.

Peu à peu la villa égaye ses portes, surtout quand il fut décidé qu'on y passerait la belle saison, grâce à quelques petites fêtes panachées de Parisiennes et de provinciales; Angèle trouvait amusant, je cite sa phrase, de faire une omelette aux fines herbes et aux petits oignons des femmes des Champs-Elysées et des femmes champenoises.

Mais, les jours de solitude, que faire dans une villa après les premières joies du nouveau et du renouveau? Angèle se mit à écrire un roman, mais au centième feuillet elle brûla tout.

Cette dévorante toujours affamée de curiosité, avait percé son mari à jour; elle trouvait qu'il commençait à rabâcher ses sentiments. Elle avait d'abord voulu l'aimer en français, en latin et en grec, mais il était à bout de science. Dans son culte pour Angèle, il faillit apprendre l'hébreu, après lui avoir conté toutes les passions de Paris, de Rome et d'Athènes. N'allez pas croire que ce fût un perverti. C'était un idéaliste parcourant toute la gamme de l'adoration.

Autrefois, les grandes passions duraient toujours; témoin Philémon et Baucis, pour ne donner qu'un exemple. Aujourd'hui, la vapeur emporte tout. Léonce eut peur, par les airs distraits de sa femme, de la voir bientôt s'ennuyer dans le tête-à-tête ou de devenir bas-bleu. Il fut le premier à lui conseiller de voir quelques voisins de campagne.

--Mais, mon cher Léonce, qui voir dans ce pays perdu?

--M. le curé.

--Oui, s'il veut que je le confesse.

--Le notaire.

--Peut-être, j'ai songé à faire mon testament.

--Le percepteur des contributions.

--Oui, je l'ai vu l'autre jour à la messe avec son jeune frère, le sous-lieutenant de chasseurs, qu'il faut inviter aussi.

--Nous l'inviterons.

--Vous choisissez bien votre monde, vous allez être jaloux, n'est-ce pas, monsieur mon mari, du notaire, du percepteur et du curé?

--Jaloux! s'écria le mari. Grâce à Dieu, vous êtes de celles qui commandent le respect.

--Vous croyez?

Il faudrait une grande actrice pour bien dire ce mot comme le dit la jeune femme; mais le mari ne comprit pas.

III

Quelques jours après, Mme Léonce Falbert recevait à dîner, dans son incomparable salle à manger des champs, le curé, le notaire, le percepteur et le sous-lieutenant.

Elle s'étonna d'abord de trouver que ces gens-là n'étaient pas beaucoup plus bêtes que les Parisiens. Il est vrai que le curé avait étudié au séminaire de Saint-Sulpice, le notaire dans une étude de Paris et le percepteur--c'était bien mieux--était né rue Richelieu et avait fait son stage au ministère des finances. Je ne parle pas du sous-lieutenant, qui portait bien sa tête et son sabre.

On dîna donc gaiement. Angèle trouva que le notaire n'était pas trop timbré et que le percepteur nouait galamment sa cravate blanche. Le curé n'avait pas trop prêché, parce qu'il buvait doctement. Le sous-lieutenant se grisa.

Quant tout le monde fut parti:

--Eh bien! Angèle, je suis enchanté de tous les quatre; recommencerons-nous?

--Toutes les semaines.

Ce fut avec le curé que le notaire fit la visite «de bonne digestion». Le percepteur vint tout seul.

Tout justement Léonce venait de partir pour Paris. Aussi Angèle retint-elle le visiteur pendant toute une heure. Était-ce pour lui ou pour son frère?

Ce magistrat de la cote personnelle était un gamin de Paris qui cassait les vitres sans savoir s'il les payerait. Il ne doutait de rien et s'aventurait en tout. La jeune femme, déjà ennuyée, éprouva un vif plaisir à ce jabotage à la diable.

Le percepteur avait vu tout de suite qu'on pouvait se risquer à «la blague» avec cette gentille diablesse. Il fut éblouissant contre tout attente, non pas qu'il ne répandît beaucoup de similor dans la causerie, mais, loin de Paris, c'était encore de la vraie monnaie.

Quand il s'en alla, Angèle sentit le froid tomber autour d'elle.

Mais, par bonheur, le sous-lieutenant parut à son tour et commença le siège de cette jeune vertu. Angèle lui fit comprendre qu'il ne la prendrait pas d'assaut. Mais elle lui avoua qu'elle aimait à voir les travaux du siège.

Revint Léonce, plus passionné que jamais. Tout un jour sans voir sa femme! Il la trouva plus distraite que la veille.

--Angèle, tu ne m'aimes pas?

Il se jeta à ses pieds et lui montra deux larmes.

Mais ce n'étaient que deux larmes de mari.

C'est là pour elle le malheur de ceux qui ne sont pas aimés de s'acharner à leur proie et de vouloir vaincre la nature rebelle. Léonce s'acharna à cette oeuvre maudite, parce qu'il souffrait horriblement.

--Je veux la vie ou la mort! disait-il, se traînant toujours aux pieds d'Angèle, dans la pâleur d'un condamné qui attend son recours en grâce.

Obsédée de tant de caresses qui ne portaient pas, de tant de paroles qui ne parlaient pas au coeur, Angèle dit à Léonce:

--Eh bien! non, je ne t'aime pas!

IV

Ce fut comme un coup de couteau. Il sembla à Léonce qu'une lame froide lui perçait le coeur.

Il foudroya sa femme d'un regard et courut éperdument à travers le parc, déchiré par toutes les bêtes féroces du désespoir.

Il maudissait cette femme adorée, mais en même temps il s'avouait qu'il ne pourrait pas vivre sans elle.

L'amour est lâche. Léonce retourna dans le petit salon, où Angèle feuilletait un roman, calme et souriante comme toujours.

--Angèle, je t'aime! Dis-moi, tu n'as pas voulu me tuer par tes odieuses paroles?

--Mon cher, vous êtes fou! Ne faudrait-il pas toujours chanter la même chanson? Pour Dieu! laissez-moi respirer.

Il lui arracha le livre des mains.

--Le roman n'est pas là, lui dit-il.

Mais elle se leva furieuse et ressaisit les pages à moitié déchirées.

Il n'y avait plus rien à dire. Léonce alla pleurer tout seul dans son cabinet de travail, se demandant si c'en était fait de son rêve et de lui-même.

Il ne revit sa femme qu'au dîner, où il hasarda ces mots:

--Si vous vous ennuyez ici, Angèle....

--Pas du tout. Si vous vous ennuyez vous-même, vous pouvez retournera Paris pour vos affaires....

--Mes affaires! je n'en ai qu'une, celle de vivre pour vous et avec vous.

--Eh! mon Dieu, nous ne faisons pas autre chose depuis trois mois. Je sens que les feuilles me poussent aux mains et les racines aux pieds.

On ne dit pas un mot de plus.

Dans les grandes phases de la vie, il faut toujours un confident. Léonce n'avait là qui que ce fût à qui ouvrir son coeur! Le lendemain, il repartit pour Paris, ne sachant d'ailleurs pas bien pour quoi faire, mais fuyant la solitude, cette implacable ennemie de ceux qui souffrent par le coeur. A Paris, il trouva un ami.

--Pourquoi cette pâleur, Léonce?

--Ah! si tu savais comme je suis malheureux. Et le jeune marié conta, une à une, toutes ses tortures.

Il ne montra sa blessure ni à sa soeur ni à sa mère.

--Tu es toujours bien heureux, Léonce.

--Oh! oui, bien heureux, ma mère.

V

Il revint le soir.

Il était onze heures; il passa par la petite porte du parc, pour ne pas réveiller les gens; il fut très surpris de voir de la lumière à la fenêtre du petit salon.

Angèle, qui était une dormeuse, n'était donc pas encore couchée?

Il ne fallut à Léonce que quelques secondes pour être devant la fenêtre.

Que vit-il? La dernière page de son-bonheur!

Angèle enveloppait dans sa chevelure dénouée la figure du jeune sous-lieutenant.

Léonce jugea qu'il n'avait qu'une chose à faire: c'était de laisser cet homme et cette femme à leur folie. Il prit le train de minuit, jurant de ne plus jamais revoir ce pays, deux fois cher jusque-là:

VI

Ce fut Angèle qui courut à Paris le lendemain.

Comme son jeu était joué avec le sous-lieutenant, elle apparut toute charmante à la porte du petit appartement de Léonce.

Elle fut effrayée de sa pâleur et de sa désolation.

Aussi prit-elle sa voix féline:

--Eh bien! je m'ennuyais, me voilà.

Qui le croira? Vous le croirez. Le mari laissa tomber aux pieds de la femme toutes ses jalousies et toutes ses douleurs.

--Je sais tout, lui dit-il; vous êtes infâme, je devrais vous tuer, mais je vous aime: nous partirons ce soir pour l'Italie.

--Oh! l'Italie! c'est mon rêve! Elle embrassa dix fois son mari.

--Si tu savais comment je t'aime!

Il fut terrible:

--Ne dénouez pas vos cheveux, lui dit-il d'une voix qui sifflait.

Et, après un soupir et un silence glacial:

--J'ai une question à vous faire, Angèle, vous y répondrez en toute liberté de conscience.

--Oui, mon Léonce.

--Pourquoi m'avez-vous trahi?

Angèle ne répondit pas.

--C'est par amour naturellement.

--Non.

--Eh bien! pourquoi m'avez-vous trahi?

En toute liberté de conscience, Angèle répondit:

--Par curiosité!

VII

J'avais dit: La femme est la quatrième vertu théologale, mais c'est le huitième péché capital.

Le huitième péché capital, c'est LA CURIOSITÉ.

LE STOÏCISME D'UNE PARISIENNE OU COMMENT IL FAUT LIRE UN ROMAN

IV

LE STOÏCISME D'UNE PARISIENNE OU COMMENT IL FAUT LIRE UN ROMAN

I

Je ne lis pas de romans parce que j'en fais. Ou plutôt je lis sans cesse le roman toujours ouvert qui s'appelle Paris. Voilà le roman des romans, mais encore faut-il savoir le lire. Quelques romanciers en chambre se torturent l'esprit pour inventer des chapitres vraisemblables. Plus d'un dépense beaucoup de talent à faire verser des larmes aux personnages de son imagination, sans se douter qu'en regardant par la fenêtre il verrait des scènes bien plus émouvantes.

Le tout-Paris déborde au Café des Ambassadeurs par les beaux jours, avec le même entrain qu'à la foire de Neuilly. Quand je dis le _tout-Paris_, pour me servir d'un mot consacré, je devrais dire aussi le tout-Pontoise, car il y a là, comme ailleurs, les acteurs et les spectateurs, ceux qui aiment à entrer en scène et ceux qui aiment à regarder la comédie sans y rien comprendre, ce qui rappelle le mot d'une provinciale au Conservatoire, en pleine symphonie: «Quand ça commencera-t-il?»

La comédie, il n'est pas de jour qu'on ne la donne au Café des Ambassadeurs: comédie imprévue, comédie bouffonne, mais aussi tragi-comédie. Quand on entre là, on n'est pas bien sûr de n'y trouver une aventure ou un duel.

J'y dîne çà et là en gaie et docte compagnie: avec Albéric Second, Carolus Duran, Camille Rogier, Monjoyeux, Coupvent des Bois, Du Sommerard, Du Boisgobey--et quelques princesses égarées.--Il m'arrive d'y dîner tout seul, presque toujours dans le jardin sous les grands ormes plantés par le duc d'Antin, devant le parterre de fleurs en vue de la fontaine jaillissante. Ce sont là des apéritifs inappréciables.

C'est surtout quand je dîne seul, étudiant mes voisins et mes voisines, que je lis le roman parisien. Chaque petite table pourrait fournir un chapitre.

II

Un soir que j'étais arrivé tard, j'eus toutes les peines du monde à trouver un coin presqu'en dehors des limites, si bien que les promeneurs des Champs-Élysées m'effleuraient en passant.

Un de mes amis, beau pourfendeur de moulins à vent, Parisien de Madrid, car il y a là des Parisiens de tous les pays, m'avait offert une place à sa table, mais il était en trop bonne fortune et je le remerciai en saluant sa Dulcinée. C'était la première fois que je voyais cette dame. Je m'aperçus bientôt qu'on la regardait beaucoup, parce que c'était une nouvelle venue, aussi ne se sentait-elle pas bien chez elle à cette table pourtant hospitalière, égayée par une bouteille de vin de Champagne dans un seau tout perlé de glace, ce qui n'empêchait pas une bouteille de Château-Laffitte, datée de 1865, de faire bonne figure, sans parler des crevettes et des radis, qui sont comme le sourire rose d'un bon dîner.

La dîneuse était fort jolie, beauté expressive et parlante sous son chapeau-ombrelle, cette féerique création de la mode pour le minois parisien.

A première vue, cette jeune femme paraissait s'amuser à cette petite fête plus ou moins intime; mais pour quiconque la regardait bien, l'inquiétude prenait son coeur.

Elle semblait enchantée d'être là, comme tant d'autres qui s'y déploient en queue de paon, mais elle aurait bien voulu être ailleurs. Elle semblait craindre les oeillades qui la dévisageaient, ce qui lui donnait plus de charme encore.

--Eugénie, vous ne m'écoutez pas! lui cria l'Espagnol.

Elle était distraite et n'appréciait pas tout l'esprit de son compagnon d'aventure. C'était bien dommage.

III

Le dîner touchait à sa fin. Je fumais ma dernière cigarette, la dame buvait sa dernière coupe de vin de Champagne, l'Espagnol jetait dans le vide son dernier mot, quand je vis passer tout près de moi un homme et un enfant:

Cet homme, jeune encore, figure sévère, chapeau d'une autre saison, redingote râpée, paraissait appartenir à l'honorable corporation des travailleurs à la plume d'un ministère ou d'une banque.

Il y en a comme cela cent mille dans Paris, des héros du devoir quotidien, qui traînent la misère sans jamais lui jeter sur le dos la robe d'or de la fortune. Ils assistent à toutes les fêtes sans en être, vrais comparses à qui on ne sert que des festins illusoires.

Celui-ci promenait une petite fille de sept à huit ans, toute pâle, quelque peu attristée, mais qui prenait un vif plaisir à voir au passage tous les tableaux de la vie aux Champs-Élysées.

Elle s'était arrêtée devant les chevaux de bois, en demandant à son père de la mettre à califourchon sur le plus joli; mais le père avait répondu de sa voix grave: «Pas aujourd'hui!» Déjà il avait dit le même mot devant le petit carrosse des chèvres. Pareille réponse devant le cirque. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de payer les plaisirs qui ne coûtent rien. La petite fille, d'ailleurs, n'insistait pas: elle savait que son père était pauvre et qu'il lui fallait souvent se refuser le tramway, même les jours de pluie.

Elle sembla s'amuser à voir tant de gourmands et de gourmandes attablés à toutes ces petites tables si bien servies.

--Vois, papa, il y a aussi des enfants. Le père soupira.