Chapter 10
C'est que ce n'était pas pour le libertinage des yeux qu'il était resté là: il se fût offensé qu'un dépravé comme Versillac dépoétisât ce beau corps virginal par un regard impur. Lui, au moins, tempérait sa curiosité par l'adoration. Déjà l'idée d'épouser Mlle de Saint-Amant lui donnait l'auréole du bonheur. Jusque-là il avait eu des femmes sans comprendre les divines pudeurs de l'amour, mais il venait, comme par miracle, d'être initié à tous les chastes trésors que doit révéler le mariage.
Or, que faire de Versillac et de Nina? Il fallait commencer à tout prix par les éloigner de ce château enchanté. Il leur dit qu'il était là, étudiant la valeur des arbres du parc de Belmarre, parce que tout le domaine était à vendre. Versillac aurait bien voulu lui-même faire son estimation, mais Arnold le prit par le bras pour l'entraîner bien vite, pendant que Nina effeuillait des marguerites.
Au dîner, on trouva bien morose le maître de la maison, on menaça de le laisser à sa solitude, il prit la balle au bond, sous prétexte qu'il avait peur d'une surprise de sa mère. Le lendemain matin, les oiseaux s'envolèrent, aile dessus aile dessous: Versillac avec dix louis que lui prêta son ami, Nina avec une miniature de Beaudouin et deux éventails anciens qu'elle avait trouvés dans sa chambre. Il ne faut jamais perdre son temps.
III
Cependant, dès que Mlle de Saint-Amant avait vu disparaître Arnold, elle s'était hâtée de remettre sa chemise tiède encore et sa robe flottante pour reprendre le chemin du château. Elle était si confuse et si désolée qu'elle passa par les sentiers les plus sombres, presque à travers les aulnaies et les épines, tant elle avait peur de la lumière. Elle n'osa pas se montrer au perron. Elle rentra par la porte de l'office et courut s'enfermer dans sa chambre. La fille de Jephté gravissait la montagne pour aller pleurer sa virginité: Mlle de Saint-Amant, qui se sentait violée par le regard d'Arnold comme Nausicaa par le regard d'Ulysse, cacha sa honte dans le coin le plus obscur de sa chambre.
Au dîner, sa mère fut effrayée de la voir si pâle; Diane parla d'une migraine. Le lendemain, sa figure était plus ravagée encore, car elle n'avait pas dormi. Elle ne pouvait s'habituer à cet effeuillement de sa pudeur. Elle aurait voulu mourir, mais, même dans la mort, il lui semblait que son linceul serait profané, tant elle avait au plus haut degré le sentiment de la splendeur virginale.
Comment avoir raison de cet outrage? Comment se venger de cet homme qu'elle croyait, comme tous les siens, l'ennemi de sa famille? Elle pria Dieu, comme si la justice de Dieu frappait de telles félonies.
Diane avait ses cahiers roses et ses cahiers bleus: des confidents muets de ses joies et de ses peines. Ce jour-là, elle prit un cahier noir. Elle se confessait bien plus à elle-même qu'à son confesseur. Voici une page écrite aux premières secousses de son indignation.
«Je suis exaspérée! j'ai vécu dans la fièvre depuis cette après-midi. Je me croyais dans le parc comme dans une salle de bain; ma mère m'avait pourtant avertie du danger. Un étranger, un ennemi m'a surprise au moment où je descendais dans l'étang. C'en est fait de toutes mes illusions. Je suis empêchée à tout jamais d'être heureuse, car je ne me sens plus dans l'atmosphère virginale des jeunes filles. Je me hais et je hais M. de «Montmartel! O mes larmes! mes larmes!»
Le désespoir de Mlle de Saint-Amant fût si profond qu'un peu plus elle se réfugiait au couvent pour trouver une retraite inaccessible.
IV
Dès que Nina et Versillac furent partis, Arnold s'en fut tout droit chez le curé de Belmarre qui avait été un instant son précepteur.
--Mon cher maître, je renonce à Satan, à ses pompes, à ses oeuvres. Je suis éperdument amoureux de Mlle de Saint-Amant. Nos familles sont des Capulet et des Montaigu, il faut effacer ces haines par un mariage qui sauvera ma jeunesse et qui fera la joie de mon coeur.
Le curé, quelque peu surpris, demanda à Arnold où il avait vu Mlle de Saint-Amant. Un peu plus Arnold répondait «au bain», mais il se reprit et dit «à la messe». Ce mot lui regagna le coeur de l'homme en soutane.
--Vous a-t-elle vu?
--Jamais! Mais je sens à mon coeur qu'elle daignera m'écouter; sa mère non plus ne sera pas bien féroce, car vous vous souvenez qu'il y a sept ou huit ans, je l'ai sauvée d'un grand péril en me jetant à la tête de ses chevaux.
--Oui, mais depuis vous avez chassé sur ses terres. Enfin, puisque c'est pour le bon motif, je veux bien me mettre en campagne.
--Vous direz à la jeune fille....
--N'allons pas si vite, vous prenez feu et flamme comme un fagot de la Saint-Jean. Je vous promets d'aller tout à l'heure au château.
--Dites à la mère que je fais mes Pâques.
Le curé ne put s'empêcher de sourire.
--Taisez-vous, profane, ou je ne prêche pas pour vous.
Le soir, le curé de Belmarre vint au château de Montmartel et conta à Arnold que tout n'était pas désespéré. La mère avait jeté de hauts cris et la fille avait dit qu'elle sacrifierait bien tous ses aspirants pour devenir la comtesse de Montmartel. Elle était offensée de la vie endiablée de M. Arnold à Paris, mais elle avait une raison pour vouloir l'épouser. «Quelle raison? avait demandera mère.--C'est mon secret,» avait répondu la fille.
Quelle pouvait bien être cette raison? Arnold y perdit son latin et celui de M. le curé.
V
Je ne dirai pas le mot à mot des préliminaires du mariage. Arnold s'évertua à triompher de tous les obstacles. Ce ne fut pas sans peine; il fallut d'abord rapprocher les familles, ce qui se fit grâce au génie de Mlle de Saint-Amant qui mit en avant un grand personnage à qui on n'avait rien à refuser. On fit dix fois par jour jouer le télégraphe; les haines s'adoucissent à distance. M. de Montmartel, qui n'était pas content d'un fils prodigue, fut presque heureux de le savoir à mi-chemin d'un mariage avec Mlle de Saint-Amant.
Mme de Montmartel qui était revenue de Biarritz en toute vapeur présenta son fils, après avoir fait une visite quelque peu humiliante à Mme de Saint-Amant. Beaucoup d'obstacles, beaucoup de _va-et-vient_, des remontrances de la mère, des larmes de la fille. L'éloquence des larmes l'emporte toujours. Le mariage fût decidé et fixé au jour de la fêle de Mme de Saint-Amant, sur la fin de novembre.
Arnold, qui ne quittait plus Montmartel, ne vint à Paris que pour la corbeille. Naturellement il y rencontra Versillac.
--On dit que tu te maries? chanta le Gascon; je t'en fais mon compliment.
--Pourquoi?
--Ta fiancée est adorablement belle.
Quoique Arnold, mécontent du séjour de Versillac chez lui, voulût le tenir à distance, il ne put s'empêcher de lui demander où il avait vu Mlle de Saint-Amant.
--Tu ne te souviens pas?
Arnold semblait chercher.
--Voyons, tu as oublié le jour où je t'ai vu juché sur un mur? Te figures-tu donc que je n'ai pas eu l'esprit de chercher à voir ce que tu voyais....
--Je ne comprends pas.
--Eh bien, j'ai vu comme toi Mlle de Saint-Amant qui se baignait plus blanche que son cygne--non pas dans la pose de Léda.
Arnold se retint pour ne pas sauter à la gorge de Versillac. Après tout, le soleil luit pour tout le monde, même quand les femmes sont au bain.
--Tu sais que je m'invite aux noces, reprit Versillac, car je veux voir ta femme en robe de mariée?
Arnold pensa qu'en parlant de robe, Versillac faisait allusion au déshabillé de Mlle de Saint-Amant au bord de l'étang, prête à aller retrouver son cygne.
De son gant il souffleta Versillac.
--Je vous défends de parler ainsi.
Le lendemain Mlle de Saint-Amant apprit par une dépêche que son fiancé avait donné un coup d'épée à un de ses amis dans un duel sans merci après trois reprises sanglantes.
Versillac fut laissé pour mort. Il eut alors un bon mouvement: il mentit pour la première fois de sa vie. Il écrivit à Arnold:
«Si je t'ai offensé, c'est sans le vouloir, mon cher ami. C'était donc un crime de voir Mlle de Saint-Amant, tout habillée, jetant du pain à son cygne?»
Arnold alla embrasser Versillac qui lui dit:
--Vois-tu, Arnold, il faut être bon diable dans l'amitié. Ainsi si Nina se jetait à travers ton mariage, je l'enlèverais!
Ce duel jeta pourtant un nuage sur les jours qui précédèrent le mariage. «Pourquoi vous êtes-vous battu?» demandait sans cesse la fiancée à Arnold. Il répondait invariablement: «Pour une offense.»
Le jour des noces, le nuage fut dissipé, le soleil des beaux jours rayonna sur les épousés.
VI
Le lendemain, au point du jour, Mlle de Saint-Amant se souleva sur le lit nuptial et regarda le feu qui brûlait encore, car on avait jeté dans l'âtre des bûches de Noël.
--Dieu soit loué! dit Arnold qui se réveillait d'un demi-sommeil; j'avais peur que ce ne fût qu'un rêve.
--Et si ce n'était qu'un rêve?
Arnold regarda Diane avec inquiétude. Elle se leva majestueusement, dans l'attitude où il l'avait vue toute nue au bord de l'étang.
--Arnold, le jour où je vous ai donné ma main, je ne vous ai pas donné mon coeur, car je ne vous aimais pas.
--Vous ne m'aimiez pas?
--Non, parce que vous m'avez surprise au bain.
Elle rouvrit ses bras à Arnold:
--Mais maintenant je vous aime.
--Pourquoi, Diane?
--Parce que vous êtes dans mon lit.
Moralité du mariage selon Xénophon.
TABLE
MADEMOISELLE SALOMÉ
JANINA
LE HUITIÈME PÉCHÉ CAPITAL
LE STOÏCISME D'UNE PARISIENNE
TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA
LE VIOLON VOILÉ
L'HOSPITALITÉ ÉCOSSAISE
LA SIXIÈME LUNE DE MIEL
LES VISIONS DE LUCIA
IL NE FAUT JURER DE RIEN
LA FEMME COUCHÉE
L'INCOMPARABLE LÉONA
DIANE AU BAIN
GRAVURES
_On ne donnera pas ici les titres ni les sujets des gravures qui enrichissent ce recueil. Le lecteur les devinera dans le crayon charmant de H. de Hem, qui si longtemps a été le Gavarni de la_ VIE PARISIENNE; _de Ferdinand Bac, de Mars, de Mlle de Solar, qui avec H. de Hem représentent si spirituellement les belles mondaines de_ L'ART ET LA MODE. _Ils ont achevé de donner à ces_ Douze Nouvelles _nouvelles l'expression toute parisienne des aventures romanesques des dernières saisons._
End of Project Gutenberg's Les douze nouvelles nouvelles, by Arsene Houssaye