Part 6
Cette pensée des agioteurs contre-révolutionnaires n'était pas aussi étrange qu'elle semblait tout d'abord. Toujours ces gens-là s'efforçaient de se liguer avec les puissances du jour, et, par sa popularité, par sa plume, par son caractère, Marat était une puissance formidable. Les girondins sombraient; les dantonistes, battus par la tempête, ne gouvernaient plus. Robespierre, l'idole du peuple, était d'une probité jalouse, soupçonneux et ne se laissait point approcher. Il importait de circonvenir Marat, de s'assurer sa bienveillance pour le jour où il serait dictateur, et tout présageait qu'il le deviendrait: sa popularité, son ambition, son empressement à recommander les grands moyens. Et peut-être, après tout, que Marat rétablirait l'ordre, les finances, la prospérité. Plusieurs fois il s'était élevé contre les énergumènes qui renchérissaient sur lui de patriotisme; depuis quelque temps, il dénonçait les démagogues presque autant que les modérés. Après avoir excité le peuple à pendre les accapareurs dans leur boutique pillée, il exhortait les citoyens au calme et à la prudence; il devenait un homme de gouvernement.
Malgré certains bruits qu'on semait sur lui comme sur tous les autres hommes de la Révolution, ces écumeurs d'or ne le croyaient pas corruptible, mais ils le savaient vaniteux et crédule: ils espéraient le gagner par des flatteries et surtout par une familiarité condescendante, qu'ils croyaient de leur part la plus séduisante des flatteries. Ils comptaient, grâce à lui, souffler le froid et le chaud sur toutes les valeurs qu'ils voudraient acheter et revendre, et le pousser à servir leurs intérêts en croyant n'agir que dans l'intérêt public.
Grande appareilleuse, bien qu'elle fût encore dans l'âge des amours, la citoyenne Rochemaure s'était donné la mission de réunir le législateur journaliste au banquier, et sa folle imagination lui représentait l'homme des caves, aux mains encore rougies du sang de Septembre, engagé dans le parti des financiers dont elle était l'agent, jeté par sa sensibilité même et sa candeur en plein agio, dans ce monde, qu'elle chérissait, d'accapareurs, de fournisseurs, d'émissaires de l'étranger, de croupiers et de femmes galantes.
Elle insista pour que le citoyen Gamelin la conduisît chez l'Ami du peuple, qui habitait non loin, dans la rue des Cordeliers, près de l'église. Après avoir fait un peu de résistance, le peintre céda au voeu de la citoyenne.
Le dragon Henry, invité à se joindre à eux, refusa, alléguant qu'il entendait garder sa liberté, même à l'égard du citoyen Marat, qui, sans doute, avait rendu des services à la République, mais maintenant faiblissait: n'avait-il pas, dans sa feuille, conseillé la résignation au peuple de Paris?
Et le jeune Henry, d'une voix mélodieuse, avec de longs soupirs, déplora la République trahie par ceux en qui elle avait mis son espoir: Danton repoussant l'idée d'un impôt sur les riches, Robespierre s'opposant à la permanence des sections, Marat dont les conseils pusillanimes brisaient l'élan des citoyens.
"Oh! s'écria-t-il, que ces hommes paraissent faibles auprès de Leclerc et de Jacques Roux!... Roux! Leclerc! vous êtes les vrais amis du peuple!"
Gamelin n'entendit point ces propos, qui l'eussent indigné: il était allé dans la pièce voisine passer son habit bleu.
"Vous pouvez être fière de votre fils, dit la citoyenne Rochemaure à la citoyenne Gamelin. Il est grand par le talent et par le caractère."
La citoyenne veuve Gamelin donna, en réponse, un bon témoignage de son fils, sans toutefois s'enorgueillir de lui devant une dame de haut parage, car elle avait appris dans son enfance que le premier devoir des petits est l'humilité envers les grands. Elle était encline à se plaindre, n'en ayant que trop sujet et trouvant dans ses plaintes un soulagement à ses peines. Elle révélait abondamment ses maux à ceux qu'elle croyait capables de les soulager, et madame de Rochemaure lui semblait de ceux-là. Aussi, mettant à profit l'instant favorable, elle conta tout d'une haleine la détresse de la mère et du fils, qui tous deux mouraient de faim. On ne vendait plus de tableaux: la Révolution avait tué le commerce comme avec un couteau. Les vivres étaient rares et hors de prix....
Et la bonne dame expédiait ses lamentations avec toute la volubilité de ses lèvres molles et de sa langue épaisse, afin de les avoir dépêchées toutes quand reparaîtrait son fils, dont la fierté n'eût point approuvé de telles plaintes. Elle s'efforçait d'émouvoir dans le moins de temps possible une dame qu'elle jugeait riche et répandue, et de l'intéresser au sort de son enfant. Et elle sentait que la beauté d'Évariste conspirait avec elle pour attendrir une femme bien née.
En effet, la citoyenne Rochemaure montra de la sensibilité: elle s'émut à l'idée des souffrances d'Évariste et de sa mère et rechercha les moyens de les adoucir. Elle ferait acheter les ouvrages du peintre par des hommes riches de ses amis.
"Car, dit-elle en souriant, il y a encore de l'argent en France, mais il se cache."
Mieux encore: puisque l'art était perdu, elle procurerait à Évariste un emploi chez Morhardt ou chez les frères Perregaux, ou une place de commis chez un fournisseur aux armées.
Puis elle songea que ce n'était pas cela qu'il fallait à un homme de ce caractère; et, après un moment de réflexion, elle fit signe qu'elle avait trouvé:
"Il reste à nommer plusieurs jurés au Tribunal révolutionnaire. Juré, magistrat, voilà ce qui convient à votre fils. Je suis en relation avec les membres du Comité de Salut public; je connais Robespierre l'aîné; son frère soupe très souvent chez moi. Je leur parlerai. Je ferai parler à Montané, à Dumas, à Fouquier."
La citoyenne Gamelin, émue et reconnaissante, mit un doigt sur sa bouche: Évariste rentrait dans l'atelier.
Il descendit avec la citoyenne Rochemaure l'escalier sombre, dont les degrés de bois et de carreaux étaient recouverts d'une crasse antique.
Sur le Pont-Neuf, où le soleil, déjà bas, allongeait l'ombre du piédestal qui avait porté le Cheval de Bronze et que pavoisaient maintenant les couleurs de la nation, une foule d'hommes et de femmes du peuple écoutaient, par petits groupes, des citoyens qui parlaient à voix basse. La foule, consternée, gardait un silence coupé par intervalles de gémissements et de cris de colère. Beaucoup s'en allaient d'un pas rapide vers la rue de Thionville, ci-devant rue Dauphine; Gamelin, s'étant glissé dans un de ces groupes, entendit que Marat venait d'être assassiné.
Peu à peu la nouvelle se confirmait et se précisait: il avait été assassiné dans sa baignoire, par une femme venue exprès de Caen pour commettre ce crime.
Certains croyaient qu'elle s'était enfuie; mais la plupart disaient qu'elle avait été arrêtée.
Ils étaient là, tous, comme un troupeau sans berger.
Ils songeaient:
"Marat, sensible, humain, bienfaisant, Marat n'est plus là pour nous guider, lui qui ne s'est jamais trompé, qui devinait tout, qui osait tout révéler!... Que faire, que devenir? Nous avons perdu notre conseiller, notre défenseur, notre ami." Ils savaient d'où venait le coup, et qui avait dirigé le bras de cette femme. Ils gémissaient:
"Marat a été frappé par les mains criminelles qui veulent nous exterminer. Sa mort est le signal de l'égorgement de tous les patriotes."
On rapportait diversement les circonstances de cette mort tragique et les dernières paroles de la victime; on faisait des questions sur l'assassin, dont on savait seulement que c'était une jeune femme envoyée par les traîtres fédéralistes. Montrant les ongles et les dents, les citoyennes vouaient la criminelle au supplice et, trouvant la guillotine trop douce, réclamaient pour ce monstre le fouet, la roue, l'écartèlement, et imaginaient des tortures nouvelles.
Des gardes nationaux en armes traînaient à la section un homme à l'air résolu. Ses vêtements étaient en lambeaux; des filets de sang coulaient sur sa face pâle. On l'avait surpris disant que Marat avait mérité son sort en provoquant sans cesse au pillage et au meurtre. Et ç'avait été à grand-peine que les miliciens l'avaient soustrait à la fureur populaire. On le désignait du doigt comme un complice de l'assassin, et des menaces de mort s'élevaient sur son passage.
Gamelin restait stupide de douleur. De maigres larmes séchaient dans ses yeux ardents. A sa douleur filiale se mêlaient une sollicitude patriotique et une piété populaire qui le déchiraient.
Il songeait:
"Après Le Peltier, après Bourdon, Marat!... Je reconnais le sort des patriotes: massacrés au Champ de Mars, à Nancy, à Paris, ils périront tous." Et il songeait au traître Wimpfen qui naguère encore, à la tête d'une horde de soixante mille royalistes, marchait sur Paris, et qui, s'il n'avait été arrêté à Vernon par les braves patriotes, eût mis à feu et à sang la ville héroïque et condamnée.
Et combien de périls encore, combien de projets criminels, combien de trahisons, que la sagesse et la vigilance de Marat pouvaient seules connaître et déjouer! Qui saurait après lui dénoncer Custine oisif dans le camp de César et refusant de débloquer Valenciennes, Biron inactif dans la Basse-Vendée, laissant prendre Saumur et assiéger Nantes, Dillon trahissant la patrie dans l'Argonne?...
Cependant, autour de lui, de moment en moment, grandissait la clameur sinistre:
"Marat est mort; les aristocrates l'ont tué!"
Comme, le coeur gros de douleur, de haine et d'amour, il s'en allait rendre un hommage funèbre au martyr de la liberté, une vieille paysanne qui portait la coiffe limousine s'approcha de lui et lui demanda si ce monsieur Marat, qui avait été assassiné, n'était pas monsieur le curé Mara, de Saint-Pierre-de-Queyroix.
VIII
La veille de la fête, par un soir tranquille et clair, Élodie, au bras d'Évariste, se promenait sur le champ de la Fédération. Des ouvriers achevaient en hâte d'élever des colonnes, des statues, des temples, une montagne, un autel. Des symboles gigantesques, l'Hercule populaire brandissant sa massue, la Nature abreuvant l'univers à ses mamelles inépuisables, se dressaient soudain dans la capitale en proie à la famine, à la terreur, écoutant si l'on n'entendait pas sur la route de Meaux les canons autrichiens. La Vendée réparait son échec devant Nantes par des victoires audacieuses. Un cercle de fer, de flammes et de haine entourait la grande cité révolutionnaire. Et cependant elle recevait avec magnificence, comme la souveraine d'un vaste empire, les députés des assemblées primaires qui avaient accepté la constitution. Le fédéralisme était vaincu: la République une, indivisible, vaincrait tous ses ennemis.
Étendant le bras sur la plaine populeuse:
"C'est là, dit Évariste, que, le 17 juillet 91, l'infâme Bailly fit fusiller le peuple au pied de l'autel de la patrie. Le grenadier Passavant, témoin du massacre, rentra dans sa maison, déchira son habit, s'écria: "J'ai juré de mourir avec la liberté; elle n'est plus: je meurs." Et il se brûla la cervelle."
Cependant les artistes et les bourgeois paisibles examinaient les préparatifs de la fête, et on lisait sur leurs visages un amour de la vie aussi morne que leur vie elle-même: les plus grands événements, en entrant dans leur esprit, se rapetissaient à leur mesure et devenaient insipides comme eux. Chaque couple allait, portant dans ses bras ou traînant par la main ou faisant courir devant lui des enfants qui n'étaient pas plus beaux que leurs parents et ne promettaient pas de devenir plus heureux, et qui donneraient la vie à d'autres enfants aussi médiocres qu'eux en joie et en beauté. Et parfois l'on voyait une jeune fille grande et belle qui sur son passage inspirait aux jeunes hommes un généreux désir, aux vieillards le regret de la douce vie.
Près de l'École militaire, Évariste montra à Élodie des statues égyptiennes dessinées par David d'après des modèles romains de l'époque d'Auguste. Ils entendirent alors un vieux Parisien poudré s'écrier:
"On se croirait sur les bords du Nil!"
Depuis trois jours qu'Élodie n'avait vu son ami, de graves événements s'étaient passés à l'_Amour peintre_. Le citoyen Blaise avait été dénoncé au Comité de sûreté générale pour fraudes dans les fournitures. Heureusement que le marchand d'estampes était connu dans sa section: le Comité de surveillance de la section des Piques s'était porté garant de son civisme auprès du Comité de sûreté générale et l'avait pleinement justifié.
Ayant conté cet événement avec émotion, Élodie ajouta:
"Nous sommes tranquilles maintenant, mais l'alerte a été chaude. Il s'en est fallu de peu que mon père n'ait été mis en prison. Si le danger avait duré quelques heures de plus, je serais allée vous demander, Évariste, de faire auprès de vos amis influents des démarches en sa faveur."
Évariste ne répondit pas. Élodie fut bien loin de mesurer la profondeur de ce silence.
Ils allèrent, la main dans la main, le long des berges de la Seine. Ils se disaient leur mutuelle tendresse dans le langage de Julie et de Saint-Preux: le bon Jean-Jacques leur donnait les moyens de peindre et d'orner leur amour.
La municipalité avait accompli ce prodige de faire régner pour un jour l'abondance dans la ville affamée. Une foire s'était installée sur la place des Invalides, au bord de la rivière: des marchands vendaient, dans des baraques, des saucissons, des cervelas, des andouilles, des jambons couverts de lauriers, des gâteaux de Nanterre, des pains d'épices, des crêpes, des pains de quatre livres, de la limonade et du vin. Il y avait aussi des boutiques où l'on vendait des chansons patriotiques, des cocardes, des rubans tricolores, des bourses, des chaînes de laiton et toutes sortes de menus joyaux. S'arrêtant à l'étalage d'un humble bijoutier, Évariste choisit une bague en argent où l'on voyait en relief la tête de Marat entortillée d'un foulard. Et il la passa au doigt d'Élodie.
Gamelin se rendit, ce soir-là, rue de l'Arbre-Sec, chez la citoyenne Rochemaure, qui l'avait mandé pour affaire pressante. Il la trouva dans sa chambre à coucher, étendue sur une chaise longue, en déshabillé galant.
Tandis que l'attitude de la citoyenne exprimait une voluptueuse langueur, autour d'elle tout disait ses grâces, ses jeux, ses talents: une harpe près du clavecin entrouvert; une guitare dans un fauteuil; un métier à broder où était montée une étoffe de satin; sur la table, une miniature ébauchée, des papiers, des livres; une bibliothèque en désordre comme ravagée par une belle main aussi avide de connaître que de sentir. Elle lui donna sa main à baiser et lui dit:
"Salut, citoyen juré!... Aujourd'hui même, Robespierre l'aîné m'a remis une lettre en votre faveur pour le président Herman, une lettre très bien tournée, qui disait à peu près: "Je vous indique le citoyen Gamelin, recommandable par ses talents et par son patriotisme. Je me suis fait un devoir de vous annoncer un patriote qui a des principes et une conduite ferme dans la ligne révolutionnaire. Vous ne négligerez pas l'occasion d'être utile à un républicain...." J'ai porté sans débrider cette lettre au président Herman, qui m'a reçue avec une politesse exquise et a aussitôt signé votre nomination. C'est chose faite."
Gamelin, après un moment de silence:
"Citoyenne, dit-il, bien que je n'aie pas un morceau de pain à donner à ma mère, je jure sur mon honneur que je n'accepte les fonctions de juré que pour servir la République et la venger de tous ses ennemis."
La citoyenne jugea le remerciement froid et le compliment sévère. Elle soupçonna Gamelin de manquer de grâce. Mais elle aimait trop la jeunesse pour ne pas lui pardonner quelque âpreté. Gamelin était beau: elle lui trouvait du mérite. "On le façonnera", songea-t-elle. Et elle l'invita à ses soupers: elle recevait, chaque soir, après le théâtre.
"Vous rencontrerez chez moi des gens d'esprit et de talent: Elleviou, Talma, le citoyen Vigée, qui tourne les bouts-rimés avec une habileté merveilleuse. Le citoyen François nous a lu sa _Paméla_, qu'on répète en ce moment au Théâtre de la Nation. Le style en est élégant et pur, comme tout ce qui sort de la plume du citoyen François. La pièce est touchante: elle nous a fait verser des larmes. C'est la jeune Lange qui tiendra le rôle de Paméla.
--Je m'en rapporte à votre jugement, citoyenne, répondit Gamelin. Mais le Théâtre de la Nation est peu national. Et il est fâcheux pour le citoyen François que ses ouvrages soient portés sur ces planches avilies par les vers misérables de Laya: on n'a pas oublié le scandale de _L'Ami des Lois_....
--Citoyen Gamelin, je vous abandonne Laya: il n'est pas de mes amis."
Ce n'était point par bonté pure que la citoyenne avait employé son crédit à faire nommer Gamelin à un poste envié: après ce qu'elle avait fait et ce que d'aventure il adviendrait qu'elle fît pour lui, elle comptait se l'attacher étroitement et s'assurer un appui auprès d'une justice à laquelle elle pouvait avoir affaire, un jour ou l'autre, car enfin elle envoyait beaucoup de lettres en France et à l'étranger, et de telles correspondances étaient alors suspectes.
"Allez-vous souvent au théâtre, citoyen?"
A ce moment, le dragon Henry, plus charmant que l'enfant Bathylle, entra dans la chambre. Deux énormes pistolets étaient passés dans sa ceinture.
Il baisa la main de la belle citoyenne, qui lui dit:
"Voilà le citoyen Évariste Gamelin pour qui j'ai passé la journée au Comité de sûreté générale et qui ne m'en sait point de gré. Grondez-le.
--Ah! citoyenne, s'écria le militaire, vous venez de voir nos législateurs aux Tuileries. Quel spectacle affligeant! Les représentants d'un peuple libre devraient-ils siéger sous les lambris d'un despote? Les mêmes lustres allumés naguère sur les complots de Capet et les orgies d'Antoinette éclairent aujourd'hui les veilles de nos législateurs. Cela fait frémir la nature.
--Mon ami, félicitez le citoyen Gamelin, répondit-elle; il est nommé juré au Tribunal révolutionnaire.
--Mes compliments, citoyen! fit Henry. Je suis heureux de voir un homme de ton caractère investi de ces fonctions. Mais, à vrai dire, j'ai peu de confiance en cette justice méthodique, créée par les modérés de la Convention, en cette Némésis débonnaire qui ménage les conspirateurs, épargne les traîtres, ose à peine frapper les fédéralistes et craint d'appeler l'Autrichienne à sa barre. Non, ce n'est pas le Tribunal révolutionnaire qui sauvera la République. Ils sont bien coupables, ceux qui, dans la situation désespérée où nous sommes, ont arrêté l'élan de la justice populaire!
--Henry, dit la citoyenne Rochemaure, passez-moi ce flacon...."
En rentrant chez lui, Gamelin trouva sa mère et le vieux Brotteaux qui faisaient une partie de piquet à la lueur d'une chandelle fumeuse. La citoyenne annonçait sans vergogne "tierce au roi".
Apprenant que son fils était juré, elle l'embrassa avec transports, songeant que c'était pour l'un et l'autre beaucoup d'honneur et que désormais tous deux mangeraient tous les jours.
"Je suis heureuse et fière d'être la mère d'un juré, dit-elle. C'est une belle chose que la justice, et la plus nécessaire de toutes: sans justice, les faibles seraient vexés à chaque instant. Et je crois que tu jugeras bien, mon Évariste: car, dès l'enfance, je t'ai trouvé juste et bienveillant en toutes choses. Tu ne pouvais souffrir l'iniquité et tu t'opposais selon tes forces à la violence. Tu avais pitié des malheureux, et c'est là le plus beau fleuron d'un juge.... Mais, dis-moi, Évariste, comment êtes-vous habillés dans ce grand tribunal?"
Gamelin lui répondit que les juges se coiffaient d'un chapeau à plumes noires, mais que les jurés n'avaient point de costume uniforme, qu'ils portaient leur habit ordinaire.
"Il vaudrait mieux, répliqua la citoyenne, qu'ils portassent la robe et la perruque: ils en paraîtraient plus respectables. Bien que vêtu le plus souvent avec négligence, tu es beau et tu pares tes habits; mais la plupart des hommes ont besoin de quelque ornement pour paraître considérables: il vaudrait mieux que les jurés eussent la robe et la perruque."
La citoyenne avait ouï dire que les fonctions de juré au Tribunal rapportaient quelque chose; elle ne se tint pas de demander si l'on y gagnait de quoi vivre honnêtement, car un juré, disait-elle, doit faire bonne figure dans le monde.
Elle apprit avec satisfaction que les jurés recevaient une indemnité de dix-huit livres par séance et que la multitude des crimes contre la sûreté de l'État les obligerait à siéger très souvent.
Le vieux Brotteaux ramassa les cartes, se leva et dit à Gamelin:
"Citoyen, vous êtes investi d'une magistrature auguste et redoutable. Je vous félicite de prêter les lumières de votre conscience à un tribunal plus sûr et moins faillible peut-être que tout autre, parce qu'il recherche le bien et le mal, non point en eux-mêmes et dans leur essence, mais seulement par rapport à des intérêts tangibles et à des sentiments manifestes. Vous aurez à vous prononcer entre la haine et l'amour, ce qui se fait spontanément, non entre la vérité et l'erreur, dont le discernement est impossible au faible esprit des hommes. Jugeant d'après les mouvements de vos coeurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu'il contente les passions qui sont votre loi sacrée. Mais, c'est égal, si j'étais de votre président, je ferais comme Bridoie, je m'en rapporterais au sort des dés. En matière de justice, c'est encore le plus sûr."
IX
Évariste Gamelin devait entrer en fonctions le 14 septembre, lors de la réorganisation du Tribunal, divisé désormais en quatre sections, avec quinze jurés pour chacune. Les prisons regorgeaient; l'accusateur public travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la Convention opposait la terreur. Les Dieux avaient soif.
La première démarche du nouveau juré fut de faire une visite de déférence au président Herman, qui le charma par la douceur de son langage et l'aménité de son commerce. Compatriote et ami de Robespierre, dont il partageait les sentiments, il laissait voir un coeur sensible et vertueux. Il était tout pénétré de ces sentiments humains, trop longtemps étrangers au coeur des juges et qui font la gloire éternelle d'un Dupaty et d'un Beccaria. Il se félicitait de l'adoucissement des moeurs qui s'était manifesté, dans l'ordre judiciaire, par la suppression de la torture et des supplices ignominieux ou cruels. Il se réjouissait de voir la peine de mort, autrefois prodiguée et servant naguère encore à la répression des moindres délits, devenue plus rare, et réservée aux grands crimes. Pour sa part, comme Robespierre, il l'eût volontiers abolie, en tout ce qui ne touchait pas à la sûreté publique. Mais il eût cru trahir l'État en ne punissant pas de mort les crimes commis contre la souveraineté nationale.
Tous ses collègues pensaient ainsi: la vieille idée monarchique de la raison d'État inspirait le Tribunal révolutionnaire. Huit siècles de pouvoir absolu avaient formé ses magistrats, et c'est sur les principes du droit divin qu'il jugeait les ennemis de la liberté.