Part 9
--Allez vous laver chez Trophime, dit-elle. Et prenez le café avec elle...
--Vous voyez!... triomphe Trophime. Suivez-moi. Je prendrai de nouveau le café avec vous, pour vous tenir compagnie.
Tandis que Trophime me verse de l’eau dans une cuvette et ne paraît pas du tout disposée à s’éloigner, je pense que le meilleur moyen de l’obliger à me laisser seul, c’est de lui poser une question très indiscrète:
--Pourriez-vous me dire pourquoi Mlle Isabelle qui est française se dit d’origine autrichienne et se fait appeler Ozilie de Wicheslaw?
--C’est une devinette?... Ce n’est pas mon côté fort. J’aime mieux les rébus...
--Mais non! Je vous demande...
Je répète:
--Pourriez-vous m’expliquer pourquoi Mlle Isabelle qui est française...
--Vous feriez mieux de vous barbouiller la figure, le nez, les cheveux et l’estomac...
--Oui, tout de suite. Mais dites-moi...
--Est-ce que vous auriez peur de l’eau, par hasard?...
--Pourquoi? Mademoiselle...
--Parce que vous regardez l’eau sans vous laver.
--Vous ne voulez pas me répondre?
--Ça vous intéresse beaucoup? s’étonne Trophime.
--Un peu.
--Un peu, seulement?
--Un peu plus qu’un peu.
--Eh bien, je vous le dirai un autre jour.
--Mais quand? Moi, je retourne à Paris ce soir!
--Ne partez pas... D’ailleurs, je vous connais, vous reviendrez.
--Je ne vous trouverai plus.
--C’est bien possible. Et si moi je vous disais: je veux savoir ce que vous allez bricoler à Paris?
--Je n’ai rien de caché pour vous: je vais diriger le bureau politique du Prince.
--Seigneur! il n’y avait donc pas assez de gaffes auparavant!
Sa première surprise calmée, Trophime me rassure:
--Vous nous reverrez à Paris, vous nous reverrez...
Je suis entêté. D’ailleurs Trophime ne s’en va pas. J’insiste. Enfin, elle se décide:
--Lavez-vous. Je vais vous expliquer pendant ce temps. Mademoiselle qui a de la fortune avec un oncle qui possède en France et à Wien plusieurs domaines, des maisons à Paris, ne veut pas qu’on le sache, parce qu’elle ne rencontre autour d’elle que des épouseurs qui viennent pour son argent. Alors. Mademoiselle garde ce nom d’Ozilie et son titre qu’elle tient de la Cour, autrefois, du temps de la splendeur et elle se présente comme dame de compagnie de Mlle Isabelle ou institutrice de la famille Chenoncay, vous comprenez?... Jurez-moi le secret, maintenant...
--Pour toujours?
--Oui. Jusqu’au mariage de Mademoiselle...
Mais à présent qu’elle a commencé, Trophime ne s’arrête plus.
--Elle est très bonne, Mademoiselle, très douce, et très... réservée, c’est ça, réservée... Mais pleine de volonté. J’ai tort, moi, de la contrarier. Je sais qu’elle ne cède jamais. Mais quand même, je résiste...
J’écoute. J’ai pris le parti de faire ma toilette sans m’occuper de Trophime, pas du tout gênée, d’ailleurs. Elle coupe toutefois ses éloges sur Mademoiselle par quelques remarques de choix qui me concernent:
--Vous laissez du savon derrière les oreilles... Voulez-vous que je passe l’éponge sur votre rein? Ici, nous n’avons pas de baignoire. C’est dommage, vous seriez plus vite nettoyé...
--Vous avez une grande force d’inertie...
--Qu’est-ce que c’est que ça? s’inquiète «Trophimova».
--C’est une sorte de force modératrice que l’on emploie dans certains pays pour arrêter de trop brusques élans. Ainsi, certaines compagnies de chemins de fer orientales diminuent-elles le nombre des accidents.
--Je ne sais pas. J’ai quelques qualités. Celle-là aussi, peut-être, approuve Trophime avec bonne grâce.
«Mais vous êtes habillé... Voici Mademoiselle qui va vous parler... N’oubliez pas: vous m’avez juré le secret jusqu’à son mariage...
Ozilie de Wicheslaw apparaît, sans avoir frappé, à la porte de communication. Elle a quelques précisions à me demander. C’est elle qui paraît embarrassée et non pas moi. Elle m’aborde avec une brusquerie volontaire:
--Vous connaissez beaucoup de monde à Paris... Ne protestez pas... vous devez avoir ouï parler d’un délégué de Son Altesse, M. Jacques Wisel... Vous avez déjà entendu prononcer ce nom?... Par hasard?...
--Comment est-il?
--Des cheveux gris... plus fort que vous, oui. Pas aussi grand. La ressemblance s’arrête-là. Il a l’air très bienveillant, intelligent, spirituel, aimable...
--Je vois, dis-je... Des yeux très doux... C’est bien celui que je connais, l’historien...
Et comme je n’ajoute rien, Ozilie se tait.
L’intérêt qu’elle témoigne à Wisel, qu’est-ce que cela signifie? Suis-je le premier à m’apercevoir d’un événement dont Ozilie elle-même se rend actuellement mal compte. Je la remercie de son hospitalité, mais elle ne m’entend pas. Soudain:
--Vous allez à Genève? Je suis indiscrète, mais pourquoi? Oh! quelqu’un vous attend à l’hôtel. C’est ça, une jeune personne.
--Pas du tout, Mademoiselle, un de mes amis.
--Je ne veux rien savoir. Et vous resterez longtemps? Selon les désirs de cette personne? C’est gentil de se conformer ainsi à ses volontés...
Je parviens à interrompre ce discours:
--Certes, c’est un ami d’importance, intelligent, dévoué, bienveillant, plein d’indulgence, moins grand que moi, plus fort...
--Que voulez-vous dire? interroge Ozilie.
--Rien, si ce n’est que je vais, maintenant, rejoindre à l’hôtel où il m’attend, mon ami Jacques...
--Son nom ne m’intéresse pas... intervient encore Ozilie.
--Wisel.
--Comment! Il est à Genève! Et pour quoi faire?
--Je l’ignore, Votre Noblesse.
Je salue sans plus attendre, pas du tout mécontent de ma petite mise en scène. Je suis déjà loin quand je me retrouve dans le parc, à la recherche de la sortie. Un officier que je rencontre m’indique la bonne voie:
--Suivez l’avenue du roi Conrad... Puis à gauche.
Oui, mais qui m’expliquera l’intérêt persistant de Mlle Ozilie pour Jacques Wisel? Je ne le sais pas, je crois le deviner...
IV
LONLAY A GENÈVE
A Genève, une bourrasque se prépare. Déjà la pluie glisse régulière, maîtresse des rues désertes.
Je fais arrêter ma voiture non devant l’hôtel où j’ai retenu ma chambre, mais quelques mètres plus loin, près d’un café. Personne sous la toile de la terrasse assombrie, si ce n’est, dans un coin, un homme en pardessus noir à qui un chapeau de paille enfoncé sur les yeux inflige un air de comique en détresse.
Et j’ai la surprise de reconnaître M. Floriant de Floriot.
--D’où venez-vous? m’interroge-t-il comme s’il s’éveillait.
--D’une petite expédition.
--Vous n’avez rien découvert en dehors de l’orage?
--Et vous, vous avez tout ce que vous désirez?
--Tout, c’est beaucoup dire. Mais suffisamment.
Je me mets à l’abri sous la véranda. Toutefois, je ne m’assieds pas. Pourquoi diable M. Floriant est-il venu à Genève.
--J’ai d’abord demandé à voir le Prince. On m’a montré plusieurs huissiers, mais pas de Prince.
Je demande:
--Que vous ont raconté les huissiers?
--Que la monnaie française n’est pas aussi dépréciée qu’on veut bien le colporter, à la condition d’en donner beaucoup à la fois comme pourboire.
--Vous n’avez pas d’autres précisions?
--Si, répond M. Floriant. Des gens très courtois nous renseignent. Nous savons ainsi tout ce qui se passe à la Cour, et aussi là-bas, dans le petit pays en révolution.
--Comment ça?
J’insiste, l’air indifférent si possible, troublé quand même par l’ironique tranquillité de M. Floriant.
--Nous avons en ville un bureau officiel et politique qui nous remet des notes, des télégrammes et tous les commentaires désirables.
--Vous me rassurez! Et vous télégraphiez ces communiqués qui affirment que le Prince combat à la tête de ses partisans et se fera tuer plutôt que de céder le territoire conquis.
--Le représentant du chancelier est très aimable, réplique M. Floriant, abandonnant le ton de la plaisanterie. Nous avons appris...
--Qui ça, vous?
--Nous sommes trois en me comptant, le gros Georges et le vieux Paul...
--Que font-ils?
--Ils jouent aux cartes. Nous avons donc appris en temps utile le départ clandestin du Prince, son arrivée dans son royaume, l’enthousiasme, etc... Quant à la cour qui était près de Genève, nous savons qu’elle a suivi Son Altesse. Vous le saviez aussi?
--Oui, on me l’a dit également.
--Vous ne l’avez pas cru, continue M. Floriant. Alors, vous avez voulu vous rendre compte vous-même. Vous revenez maintenant... A quoi bon courir les chemins quand on trouve tout à sa portée? Que savez-vous de plus que moi?
--Peu de choses, en vérité. Si ce n’est que j’ai obtenu une entrevue avec le Prince.
--Avant son départ? s’étonne M. Floriant.
--Non, ce matin.
--Vous plaisantez! Le Prince n’est plus en Suisse depuis huit jours au moins.
--Demain soir, peut-être, le Prince aura quitté la Suisse. Mais aujourd’hui, il n’a pas bougé.
--Enfin! conclut M. Floriant résigné et peu soucieux de contredire un camarade, si vous en êtes persuadé! Rien ne ressemble plus à un Prince en exil qu’un dignitaire proscrit. D’autre part, je ne peux pas me démentir, même si votre nouvelle est vraie. Nous sommes plusieurs ici, envoyés de Paris et nous donnons tous les mêmes nouvelles puisées aux mêmes sources. Nous faisons donc la vérité.»
Je connais cette antienne: pas de frais, pas de zèle superflu, pas de démarches compromettantes, pas d’enquêtes dangereuses. Il n’y a qu’à attendre la version officielle. C’est plus commode et l’on ne court ni risques, ni désagréments. Correspondant de guerre, on allonge les communiqués que l’État-Major--quel qu’il soit,--vous fournit avec de pittoresques impressions plus ou moins personnelles, envoyé auprès d’un ministre tout puissant ou d’une Altesse déchue, on reproduit sans abuser des commentaires les contre-vérités qui sont si aimablement fournies...
--Jacques Wisel est inquiet, ajoute M. Floriant.
--Il me cherche?
--Il est étonné de ne plus vous voir revenir...
--Je vais le rassurer.
M. Floriant qui s’accommode de la solitude n’essaie pas de me retenir.
Je rentre à l’hôtel. Des femmes dans des manteaux garnissent le hall. Elles regardent la pluie qui s’attarde aux vitres sans rideaux. Des hommes fument. Les plus gros parlent allemand. La plupart s’expriment en anglais. Rendez-vous cosmopolite.
Jacques Wisel est sorti. Je me retire dans ma chambre et je commence à écrire. Je compose deux longs télégrammes que je me propose d’envoyer à quelques minutes d’intervalle, le premier relatif à mon «entrevue avec le Prince», le second aux confidences de la «dame d’honneur». Je termine ces rapports écrits, lorsque Wisel se fait annoncer:
--Qu’il entre!
Et sitôt que l’historien apparaît, je lui déclare sans autre préambule:
--Voulez-vous me rendre le service de relire pour moi ces feuillets? Vous serez au courant. Je vous fournirai ensuite les renseignements que vous désirerez, c’est-à-dire tout ce que l’on ne peut pas confier au télégraphe...
--Vous n’allez pas télégraphier d’ici, de Genève? J’ai une voiture découverte. En moins d’une heure nous aurons franchi la frontière. A Bellegarde, vous n’avez à redouter ni le change ni la censure.
--C’est aussi mon avis. Vous m’accompagnez?
--Avec plaisir. J’en ai assez de distribuer du pain aux mouettes du lac et de contempler les avenues et ces hôtels pour étrangers. Mais cette «Grande Marche» où est-ce?
--Ce n’est qu’un nom que les partisans du Prince ont donné à la propriété de cet aimable exilé.
--Vous avez retrouvé Mlle Ozilie?
Je songe, pour moi seul!
«Il ne l’a pas encore oubliée».
--Sans la chercher. Elle m’a d’ailleurs demandé de vos nouvelles.
--Que lui avez-vous répondu?
--Que vous étiez à Genève.
Wisel ne dissimule point un geste de surprise et d’embarras.
--Que fait-elle?
--Elle demeure actuellement dans un pavillon du Palais réservé aux dames, avec sa camérière Trophime Trophimova.
Je me souviens à ce moment que j’ai promis à Trophime de ne pas révéler ce qui unit Ozilie à Isabelle. Je termine aussitôt pour ne plus toucher à ce sujet:
--Je vous avouerai que c’était surtout le Prince qui m’intriguait.
* * * * *
Dans l’automobile, la conversation s’attarde sur les télégrammes que j’ai écrits. Jacques Wisel les commente:
--Intéressante votre rencontre, la nuit, avec cette Majesté que l’on croit, que Floriant de Floriot et quelques autres croient dans son petit royaume en révolution. Mais les confidences de la dame d’honneur, c’est Ozilie, n’est-ce pas?
«Voilà où il voulait en arriver.»
J’explique à haute voix:
--Non. C’est un arrangement des papotages de Trophime.
--Mlle Ozilie, vous n’en parlez pas?
--Pas du tout!
Mais pour moi, je me répète: «Décidément il y pense!»
--Pourquoi?
--Pourquoi? Mais afin de ne pas la compromettre. Elle a été d’ailleurs à mon égard très cordiale, très obligeante. Elle m’a permis de dîner avec Trophime.
--Trophime?...
--Sa dame de compagnie. Car Ozilie, dame de compagnie a droit, à la cour, à une dame de compagnie. Ozilie m’a donné l’occasion de rencontrer le Prince. Ce matin encore, elle m’a offert du café pour mon déjeuner.
Il faut bien noter que ce n’est pas tout à fait ainsi que les événements se produisirent. Mais on n’est pas contraint de se perdre dans les détails.
--L’étrange petite personne, constate Wisel.
Nous baissons la tête pour parler et aussi parce que le vent dans cette voiture, nous attaque en plein visage.
--Qui est-ce, en réalité?
J’ai l’air de parler tout haut, pour moi-même. Je reprends:
--Je n’avais pas le loisir de m’en soucier. Mais j’y songe. Par instants, je crois que j’aurais dû la placer dans mon récit. Elle y avait sa part. Elle y aurait apporté tout un appareil romanesque. Toutefois, j’étais obligé de la montrer un peu différente. Pour qu’on ne la reconnaisse pas trop et aussi pour ne pas l’affliger. Il fallait la présenter plus jolie, d’abord. Est-elle même jolie? Vous le savez? On ne peut pas l’affirmer. Elle n’est indifférente à personne, voilà la vérité... Notre chauffeur se jette dans les tournants comme s’il voulait se suicider.
Nous sommes renvoyés l’un sur l’autre, suivant les coudes de la route? Je continue cependant:
--Si elle est sympathique à certains, à d’autres elle est tout à fait antipathique. Et c’est ce qui lui octroie ce caractère abrupt et difficile. Même quand on la connaît un peu mieux, on reste longtemps sans savoir si l’on deviendra son ami ou son ennemi. Cependant, un jour vient où il faut prendre position de gré ou de force.
--Vous n’avez pas eu le temps de l’étudier, mais vous l’analysez assez bien, remarque Wisel.
--Je l’ai vue tout de même à l’œuvre, avec moi, avec Trophime, avec le Prince.
Ce que je crois encore, mais garde pour moi seul, c’est que tout d’abord Ozilie m’a déplu. Pourquoi? Pour les mêmes raisons, sans doute, qui la rendent inoubliable à Jacques Wisel et à Pierre Caussanges. Les plus fortes passions ne sont pas inspirées aux hommes par les plus belles femmes ni par les plus triomphantes. Au contraire, il semble que les folies les mieux conduites ou les incartades les plus inattendues hors des routes tracées s’accomplissent souvent à cause de personnes que nos voisins et nos amis déclarent tout à fait sans danger. Ce qui permet au commun des spectateurs de s’embrouiller davantage dans les contremarches de ceux qu’ils observent et qu’ils jugent.
--Et les lettres du Prince? demande Jacques Wisel.
--Nullement question.
--Et les délégués?
--Histoire terminée. Voici un arrêt. La frontière. Nos papiers.
La voiture s’arrête quelques instants sur cette route où des courants d’air s’échangent près des poteaux indicateurs.
--De ces délégués, Ozilie en a parlé au Prince, dit-il, lorsque l’automobile fut repartie. Le Prince a répondu: «C’est encore une maladresse de mon premier ministre». Je ne sais rien de plus.
--Ne pourrais-je pas voir un peu cette cour et ce Palais?
--On tâchera... Voyons. Mes deux télégrammes en partant cet après-midi, 19 octobre, arriveront à Paris ce soir. Ils paraîtront, le premier demain samedi 20, et le second, dimanche... Nous rentrerons ce soir, si vous voulez, à Genève, pour attendre les événements.
--Vous tenez à revoir le Prince? demande Wisel.
--Non. Je dois acheter des cartes postales pour Trophime et j’espère bien rencontrer de nouveau Mlle Ozilie.
--Pour quoi faire?
--Simple curiosité. Du moins, jusqu’à présent. Aucune arrière-pensée. Et puis, quelque chose m’avertit que Mlle Ozilie ne sera pas mécontente de vous retrouver.
--Que voulez-vous que je lui dise?
--Rassurez-vous: elle sait parler.
CINQUIÈME PARTIE
LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE
Quelle magnifique diversité il y a parmi les hommes! Et savez-vous une besogne plus attachante que d’étudier les conditions où se créent leurs variétés?
Maurice Barrès.
I
L’AUTEUR RESPONSABLE
Il y a des lieux tout à fait malsains.
Jacques Wisel et Lonlay-Labbaye, rentrés la veille au soir de Bellegarde, achevaient de déjeuner en compagnie de Floriant dans un restaurant cosmopolite de Genève où ne s’aventurent jamais les vrais Genevois, lorsqu’une femme dont le visage disparaissait sous un chapeau blanc s’approcha de leur table.
Lonlay le premier l’aperçut, mais ne témoigna pas de surprise.
--Que désirez-vous, Mademoiselle? dit-il.
Trophime Trophimova, reconnaissant le «délégué», commença d’une voix rapide, mais sans éclat:
--Enfin, je vous découvre. Tout à l’heure, Mademoiselle va venir. Ici même, oui. Préparez-lui une place parmi vous comme à une amie que vous attendez. Car vous l’attendez, comprenez-vous. Il se passe de graves choses à la maison des fous costumés.
--Qu’y a-t-il donc? interrogea Lonlay qui s’efforçait d’être calme et tenait à faire preuve de son sang-froid surtout en présence de Wisel et de Floriant.
--Le Prince et le premier ministre sont furieux. Le Prince surtout.
--Evgueny n’est pas content. Pourquoi?
--Mais alors, le Prince est en Suisse! s’étonna Floriant de Floriot.
--Il se réveille celui-là et c’est pour crier. Racontez-moi, Trophime.
--Non Monsieur, tous les indigènes du traktir nous regardent.
--C’est parce que vous êtes debout et votre chapeau blanc les rend malades d’admiration. Asseyez-vous!
--Non. Il faut que j’aille chercher Mademoiselle. Elle attend dans une voiture, tout près.
--Devant notre hôtel? demanda Wisel.
--Non, Monsieur. A votre hôtel, il y a un garçon d’étage qui est dignitaire à la cour quand il a fini son travail en ville. Il vous connaît et nous aussi.
--Ceci m’explique bien des choses. Mais enfin, reprit Lonlay, pourquoi ces messieurs sont-ils mécontents?
--On sait tout au Palais, répliqua Trophime. On sait ce que les journaux de Paris racontent sur le Prince qui ne veut pas régner et qui se cache en Suisse. On sait ce qu’il a dit à un envoyé spécial et ce qu’il pense des gens de son entourage. Mademoiselle vous racontera mieux.
Trophime s’en alla. Les trois hommes se regardèrent. Lonlay ne disait rien. Le retentissement que provoquait son article dépassait ses prévisions, ou plutôt l’engageait sur une piste qu’il n’avait relevée sur aucune carte des possibilités.
Jacques Wisel se mit à boire deux fois de suite. Ainsi trahissait-il son agitation. Toutefois, il se surveillait avec force. Dans quelques minutes, Mlle Ozilie allait apparaître. Et il s’étonnait, une fois de plus, de penser avec tant de violence à cette jeune fille. Mais la nouvelle qu’il apprenait, si elle déterminait chez lui un brusque bouleversement, ne lui enlevait rien de son apparence réfléchie: Mlle Ozilie ne discernerait que ce qu’il voudrait lui permettre de lire.
Quant à Floriant de Floriot, il ne dissimulait pas son inquiétude. Il répétait de diverses manières des remarques de ce genre:
--Le Prince était donc en Suisse et non dans son pays! Il y a deux jours que je télégraphie le contraire. Qu’est-ce qu’on nous fait raconter!
--Voilà bien les dépêches officielles...
--Je ne savais pas!...
--Vous ne m’avez pas cru, répliqua Lonlay. Et le premier jour, vous m’avez répondu: «A quoi bon courir les chemins quand on a tout à sa portée.» Souvenez-vous!
--Je ne suis pas le seul, conclut Floriant de Floriot qui cherchait à se rassurer. Alors, ça finit par imposer une vérité.
* * * * *
Une femme entra, puis une autre toute habillée de noir, dans un ample manteau de voyage. Elle paraissait grande et mince. Lonlay ni Wisel ne reconnurent Mlle Ozilie; mais ils aperçurent Trophime. Les trois hommes sans hésiter, se levèrent...
Sitôt assise, Mlle Ozilie parla:
--Trophime vous a déjà conté l’essentiel. Je suis venue tout de même. Bonjour, Monsieur, dit-elle en tendant la main à Wisel.
Elle reprit:
--Quel grand sujet d’étonnement pour moi de vous rencontrer ici. Mais c’est surtout à Monsieur--elle désignait Lonlay--que je dois tout d’abord parler.
--Je ne vous présente pas votre voisin, M. Floriant de Floriot, intervint discrètement Lonlay. Vous êtes censée le connaître comme vous nous connaissez tous.
--Ne présentez pas, merci. Je connais désormais M. Floriant de Floriot.
Et elle examina d’un coup d’œil Floriant. Elle le jugeait fonctionnaire paisible, mal construit au surplus pour supporter sans défaillance les gaz asphyxiants des villes. Puis:
--Voici que tout à l’heure, donc, le Prince Evgueny--que Dieu conserve, n’est-ce pas?--vient me voir, tout écumant et enragé, et me demande:
«--Vous êtes l’amie et la complice de ce garçon qui a écrit sur moi à Paris, des stupidités?
«D’abord, je ne comprenais pas. Il y a tant de garçons capables d’écrire à Paris des stupidités. Je dis:
«--Quel garçon?
«Je vous fais la grâce de ne pas sténographier ici toute notre conversation. Je devine à la fin que ce garçon c’était vous, Monsieur Lonlay, que le Prince voulait désigner.
«--Mais non, dis-je au Prince, ce garçon est un de vos délégués à Paris. Je le sais. Et c’est comme ça que je l’ai rencontré.
«--Un délégué? Pas à moi! interrompt le Prince. Enfin, voilà, ajoute-t-il. On a imprimé sur moi des choses folles. Pas du tout ce que je voulais.»
«Le Prince m’a montré votre article...»
--Comment? Mon article? s’étonna Lonlay, surpris sincèrement que son télégramme expédié la veille, paru le matin à Paris, fût déjà connu en Suisse.
--Oui, un article où l’on racontait que le Prince ne voulait pas régner, qu’il préférait vivre paisiblement en Suisse que de se faire tuer au milieu de ses partisans... Enfin, des commentaires très aimables, comme ça...»
Puissance de la voix humaine, sortilège intraduisible. Jacques Wisel écoutait et regardait. La sympathie affectueuse que l’on éprouve pour certaines cantatrices et comédiennes à la voix prenante... Et pour ces femmes qui chantent aux carrefours plébéiens..., Wisel la concevait tout d’un coup. Il n’entendait qu’assez mal ce que contait Ozilie, mais il était conquis par le charme de cet accent étranger et pittoresque.
--Il faut que vous sachiez, reprit Ozilie. Un typographe d’une imprimerie de Genève qui est dignitaire de la Cour.
--Lui aussi! remarqua Lonlay.
--... a pu obtenir des épreuves d’un télégramme envoyé de France. Ce télégramme est le texte complet de l’article d’un journal parisien. Le typographe a remis au chancelier ces épreuves que demain tous les «canards» de la ville vont reproduire.
«J’ai compris, à partir de ce moment-là, que nous étions un peu suspectes à la Cour...
--Qui? Vous?
--Moi. Et encore Trophime qui m’a dit: «Je vais prévenir M. Lonlay. Ça l’intéressera.» Le Prince, de son côté, m’a déclaré:
«--Si ce n’est pas le garçon à qui vous avez donné un asile de nuit, c’est un autre. Et il m’a cité d’abord votre nom, votre adresse ici.
--Comment sait-il?
--Par le garçon d’étage de votre hôtel.
--Qui est dignitaire à la Cour?
--Précisément. Il m’a cité encore le nom de M. Wisel. Alors, j’ai voulu accompagner Trophime à Genève. Voilà comment nous sommes arrivées... Non, ne remerciez pas. Réfléchissez et agissez vite.
Elle les regardait et ne mangeait pas. Elle paraissait vraiment anxieuse. «Une femme, songeait Lonlay, ne peut être ainsi bouleversée que pour trois causes: on lui a pris son collier, son chien ou son amant.»
--Maintenant, continua Mlle Ozilie, je crois que c’est M. Wisel que l’on poursuit et que l’on veut arrêter.