Les dieux de la tribu

Part 6

Chapter 63,868 wordsPublic domain

Et nous revenons sur Paris. Au fond, Ozilie n’est pas contrariée ni surprise de me voir à Neu-Thorenberg. Ma présence, même, lui paraît tout à fait normale.

--Vous aimeriez mieux trotter dans Paris, me dit-elle.

--Vous aussi, Votre Noblesse, car enfin, que faites-vous ici?

--Si on vous le demande, vous direz...

--C’est une façon de m’exprimer, Votre Noblesse. Je ne demande rien, je ne sais rien en dehors de ce que l’on me dit.

--Vous devez savoir peu de choses, en effet... Parce que vous ne possédez pas d’aimant pour attirer les confidences...

Je songe de mon côté: «Ce sont les démarches de Jacques Wisel et les miennes qui ont obligé cette dame à revenir à la cour d’Evgueny. Si je l’avais surveillée lorsqu’elle a quitté les Tuileries, elle m’aurait indiqué le chemin que j’ai péniblement cherché à tâtons. Mais maintenant, il faudra bien qu’elle me fasse connaître ce qu’elle sait.»

Derrière nous, des voix, un râclement de souliers. Je commence tout de suite mon enquête:

--Qui est-ce?

--C’est Esteban.

--Ah! oui, Esteban.

«Sa Noblesse» me refait:

--«Ah! oui, Esteban.» Vous ne connaissez pas Esteban, celui qui...

--Oui, parfaitement... Et où va-t-il, Esteban?

--Il va faire sa prison. C’est l’heure.

--Ah?

--Vous avez prononcé un «ah» qui, cette fois, me prouve que vous ne savez rien.

Ozilie n’a pas tort. J’ai su depuis, mais j’aurais quand même mieux fait de le savoir à ce moment-là, qu’Esteban puni de «cinq jours de solitude» (cinq jours d’arrêt) travaillait à Genève l’après-midi, comme interprète dans un grand hôtel et venait chaque soir, se placer volontairement en cellule, à Neu-Thorenberg: «le capitaine de lanciers Esteban ayant été réprimandé par S. A. Evgueny, pour manquement au service.»

--Je vois, reprend Ozilie impitoyable. Je vois. Vous êtes vraiment de la secrète police du Prince. J’en suis désormais assurée.

--Pourquoi?

--Parce que vous êtes mal renseigné...

Elle se met à rire. Puis, méfiante, elle corrige:

--Ou bien parce que vous jouez à l’imbécile pour rester discret. Vous m’interrogez et vous ne parlez pas. Que faites-vous donc en réalité?

--Pour vous prouver que je n’ai pas peur de vos indiscrétions et que j’ai confiance en vous, je vais vous avouer que je suis ici en surveillance.

--Je m’en serais doutée, répond-elle.

--Pour le compte du Prince. Vous voyez: je ne dissimule rien.

--... Rien de ce que l’on devine. C’est en effet la deuxième fois que vous me dites les mêmes choses sur deux tons différents.

A part moi, je remarque sans y insister davantage, qu’Ozilie parle souvent, très souvent, un français naturellement correct. Puis, brusquement, elle accumule des fautes grossières. Je reprends.

--Je fais une enquête incognito, c’est-à-dire que je ne connais personne, personne ne me connaît, personne ne peut se permettre de me reconnaître.

--Alors, mettons que moi non plus je ne vous ai pas reconnu tout à l’heure. Parlons d’autre chose.

--Si vous voulez... Parlons des villas qui sont échelonnées sur la route de Chamarges.

--Ah!

Son regard à cette minute et la colère qui monte dans toute sa personne!

--Pourquoi? reprend Ozilie avec brusquerie, pourquoi ferais-je le silence sur Chamarges? Vous êtes maintenant un excellent appareil pour porter au Prince ce que je veux qu’il sache.

--Merci.

--Ne me remerciez pas encore. Écoutez. J’ai quitté Chamarges pour remettre moi-même au Prince les lettres qu’il désirait. Et du même coup, mesurer ma force.

--Je ne comprends pas.

--Je vais vous renseigner. J’ai cru, un moment, que j’aimais le Prince. Mais oui, Monsieur! Et on vous l’a dit sûrement. Comme je ne voulais pas être plus tard une gêne pour lui, je suis partie...

--Pour Chamarges.

--Exact. Ayant quitté la Cour et le Prince, je me suis aperçue que je n’éprouvais pour ce dernier que de la sympathie. Pas de trouble. Pas de gêne. Au contraire, un sentiment de sécurité et de calme... Donc, je m’étais trompée.

--Sans doute... dis-je, et je pense: «C’est peut-être vrai, après tout, ce qu’elle me raconte là...»

--Vous qui savez tout, poursuit Ozilie, ne découvrez-vous pas dans ces signes apaisants les premiers symptômes de l’agonie du troublant amour?

--Vous ne gardez rien au cœur? Aucune contrainte?

--Absolument pas de fièvre.

J’ai l’air de prendre au sérieux cette consultation:

--Alors, c’est excellent. Lorsque l’on a un bon estomac on n’y pense ni quand on mange, ni quand on a fini de manger. Et vous êtes revenue à la Cour?

--Le Prince m’ayant fait l’honneur de me réclamer, comme vous savez, des lettres, «ses lettres», je suis revenue à la Grande Marche. Et comme j’ai su que le Prince était en danger, je suis restée pour montrer que je ne l’abandonnais pas.

--Auprès du Prince, vous n’avez éprouvé aucun embarras.

--Rien, répond Ozilie, en riant cette fois.

--Excellent encore. Mais pourquoi me dites-vous tout cela?

--Pour que vous le répétiez à Son Altesse.

--Impossible, Votre Noblesse.

--Pourquoi impossible?

--Je ne raconte au Prince que ce qui est exact et que j’ai contrôlé moi-même.

Je crois une seconde que «Sa Noblesse» Ozilie va se fâcher. Mais elle se contient, hausse les épaules:

--Vous devez être souvent silencieux!

«Allons, ajoute-t-elle, avouez que vous êtes là pour protéger le Prince. Ne faites pas l’innocent. Je sais.

--Oh! si vous savez, que voulez-vous que je vous apprenne?

--Depuis que les émeutes ont éclaté en Kabardie, on ne laisse plus le Prince seul et personne ne peut pénétrer au Palais.

--Ce n’est pas difficile de deviner tout cela.

--Possible, Monsieur. Encore faut-il savoir que depuis cinq heures du soir, les sentinelles sont doublées et les rondes permanentes. Personne ne passe plus!

Je pense presque tout haut:

--Heureusement que je suis entré...

--Oh! pour vous, tous les passages sont ouverts.

--Sauf la grande grille qui est bien fermée.

--Qui peut le savoir mieux que vous, Monsieur?

--Qui? Votre Noblesse. Mais «Rocamadour-gardien-des-portes-sacrées!»

Ozilie se tourne vivement vers moi, d’un subit mouvement où il y a de la surprise et de la crainte.

--Enfin, dit-elle en se maîtrisant une fois de plus, on garde le Prince parce qu’on a peur pour lui...

--Oh! on a peur! De quoi donc?

--Des ennemis du Prince et de ses amis. Ces derniers veulent l’enlever pour le proclamer roi; les autres pour le faire disparaître.

--Cependant des dépêches anglaises annoncent que Son Altesse combat en Kabardie...

--Si vous croyez les informations de source anglaise! Mais cela vous étonne, Monsieur l’émissaire, que je sache tout cela?

--Que vous le sachiez, non. Que vous le disiez, oui.

Je la regarde bien en face. Grande, aussi grande que moi presque, qui suis d’une bonne taille, souple, elle tient fixés sur les miens ses yeux durs et noirs. Elle est plus forte d’ailleurs qu’on ne le croit.

--Hélas! Je ne vous apprends rien, Monsieur, et c’est parce que ces faits sont connus que le péril grandit autour de Son Altesse...

Un autre poteau indicateur: «avenue Stanislas». Et cet autre plus loin. Et cette pièce d’eau qu’entourent d’autres chemins.

--Nous voici devant la mer intérieure, observe Ozilie. Puis elle se signe deux fois en passant près d’un vieillard qui sommeille dans l’ombre:

--La bénédiction de Dieu soit sur vous! dit ce prêtre.

Je m’incline aussi. Mais un jeune officier arrive sur nous. On le prendrait pour un colonel de hussards polonais.

--Allons, bon, Son Altesse! s’écrie Ozilie.

--Ah! c’est Son Altesse!

--Oui, dans l’uniforme qui lui plaît. Le reconnaissez-vous, ô fin limier chargé de veiller sur lui?

--La nuit approche et ma vue baisse, Votre Noblesse.

--Vous êtes complet.

--J’aime mieux vous laisser seule.

--A votre aise...

III

SELON LE PRINCE ET OZILIE

Même soir. Il peut être sept heures et demie, huit heures? Ma montre s’est arrêtée quand j’ai sauté par dessus le petit mur.

Évidemment, j’ai bien fait de m’en aller. Sans doute, le Prince Evgueny m’a aperçu lorsque je parlais à Ozilie. S’il interroge la jeune fille, qu’en résultera-t-il? On va peut-être me donner la chasse...

Ce qui me rassure un peu, c’est qu’Ozilie est persuadée que je lui ai joué la comédie quand je lui ai demandé le nom de ce bel hussard de Pologne. Je m’arrête derrière une bordure de buis et me retourne. En réalité, ce Prince paraît frêle, mince et triste. Il se dirige vers une sorte de hangar qu’Ozilie ne perdait pas de vue tout à l’heure.

En passant près de «Sa Noblesse», c’est à peine si Son Altesse daigne la saluer. Cependant Ozilie commence une longue révérence, puis elle attend. Le Prince s’arrête. Je me hâte de gagner le petit hangar, sorte de salle de débarras. Je voudrais voir le Prince de près. Ce n’est pas maintenant que je dois m’interroger: ai-je le droit d’attendre? ai-je le droit d’examiner ce qui ne me concerne pas? Ces questions-là, nous en reparlerons plus tard, si c’est nécessaire. J’arrive derrière cette baraque en même temps que le Prince et Ozilie. Mais nous ne sommes pas du même côté.

La première pièce de ce hangar où l’on a accumulé des meubles hors d’usage semble bâtie pour me servir de refuge. J’ai su depuis que c’était la salle de tir réservée au Prince. Ce soir, il y fait complètement nuit. Mais une lumière me parvient par une lucarne, du fond de cette chambre. Je me dirige à tâtons de ce côté. Je m’approche de l’ouverture. J’entends, je crois reconnaître la voix d’Ozilie et une autre, celle du Prince, hésitante, avec des notes trop basses ou trop élevées, toujours d’une tonalité changeante.

Si j’entends assez mal, je distingue mieux--grâce à cette lucarne--je remarque dans la pièce voisine qui est éclairée d’abord le trouble du Prince. Il se tient devant Ozilie dans une attitude rigide, lointaine, tandis que la jeune fille, tout à fait à l’aise, témoigne d’une parfaite assurance. Et je perçois:

--Ainsi, c’est vrai, vous êtes revenue pour cela seulement?

C’est Son Altesse qui parle un français un peu lent, mais pas désagréable. J’entends encore:

--Je ne vous ai rien demandé. Ce n’est pas moi. C’est le premier ministre, sans doute, qui a dû prendre sur lui de vous envoyer des émissaires en mon nom. Quels émissaires?

Ici la voix d’Ozilie:

--Je ne les connais pas, mais Votre Altesse doit les connaître.

--Je n’ai rien envoyé, répond le Prince.

Il paraît ennuyé, un peu las, d’une froideur de commande.

--Je regrette beaucoup ces excès de zèle, reprend-il. Gardez vos lettres, détruisez-les comme il vous plaira, j’ai confiance en vous.

Le Prince qui s’était probablement assis s’est levé. Il marche. L’audience est finie.

Un valet--invisible pour moi--a ouvert la porte. Ozilie se retire, à reculons, après trois révérences.

--Prince, vous êtes digne de régner.

C’est elle qui s’exprime ainsi. Le ton un peu trop grandiloquent de ces derniers mots a quelque chose de théâtral. Mais le moyen d’exprimer simplement de semblables souhaits! Un courtisan, seul, possède cet art. D’autre part--je le sais--Ozilie ne croit pas en la fermeté, ni peut-être en la générosité d’Evgueny.

Ozilie partie, la morgue déplaisante du Prince disparaît. Je le constate avec surprise. Evgueny court à la fenêtre. Il doit regarder Ozilie qui s’éloigne. Il secoue la tête. Il paraît très abattu. Que se passe-t-il? Est-il vraiment amoureux de cette jeune fille ou joue-t-il, pour lui-même la tristesse d’un amant incompris?

Ma situation toutefois me semble assez périlleuse. Si je pouvais m’en aller! C’est le moment, puisque le Prince examine des armes, choisit un revolver. Mais voici qu’il allume d’autres lampes électriques. Pourquoi?

Quelqu’un vient d’arriver. Je ne vois personne en dehors d’Evgueny et cependant on parle dans cette pièce. J’écoute. C’est la voix d’Evgueny.

--Quand le Premier sera là, il aura affaire à moi.

Voici que le Prince s’assied devant sa table et se met à écrire une lettre qu’il se dicte à mesure:

--«Pourquoi, monsieur, ces mesures extraordinaires? Et ces démarches pour capter des lettres qui ne me gênent point? Vous n’y trouverez rien de confidentiel. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien... Non... de ne pas continuer à traquer cette jeune fille et de retirer vos espions de son passage!...»

Que va répondre le premier ministre? Et Ozilie quand elle saura que ce n’est ni le Premier ministre ni le Prince, ni un autre de la Cour qui l’a suivie et lui a demandé les lettres du Prince? A ce moment-là, je ferai bien de ne pas planter ma toile de tente à Neu-Thorenberg. Mais peut-être ne suis-je qu’au début de mes étonnements.

J’attends aussi, car je ne sais comment partir. Le Prince est seul. Et il se croit seul aussi puisqu’il ignore ma présence. Il va de long en large. Il dit bonjour à des gens invisibles. On dirait qu’il s’habitue à saluer militairement des personnages qui le saluent. Il prononce quelques mots à voix basse...

Maintenant le Prince entame une petite chanson, donne un ordre à un homme que je suppose imaginaire, en congédie un autre, tout cela avec cet air hautain qu’il affectait tout à l’heure avec Ozilie.

Puis, il se laisse choir dans un fauteuil. Il arrange son pantalon, se gratte la jambe avec application, se lève, sautille sur un pied, se regarde devant une glace, essaie plusieurs attitudes de fermeté, boxe dans le vide, enfin il s’occupe à corriger le pli tombant de ses lèvres, lourd héritage des Georgevitch et des Romanoff panachés. Tout d’un coup, il déclare, très haut:

--Il faut que je sois fort, très fort, le plus fort. Il faut que je fasse ce que je veux.

En parlant, il serre les poings et continue de se regarder, en tournant devant la glace.

--Est-ce moi qui tremble en face de celui que j’ai nommé moi-même?

Brusquement il fait volte-face comme si l’on venait de l’interrompre et, d’un ton de commandement:

--Monsieur, vous aurez quinze jours d’arrêt! Retirez-vous!

Satisfait sans doute de l’intonation de sa phrase, il recommence:

--Vous serez puni. Disparaissez!

Puis il prononce une allocution en étudiant avec complaisance ces gestes reproduits dans le haut miroir. Comme il se sent libre, sûr de lui-même! Quelle aisance dans ses mouvements! Quelle assurance dans l’accent égal de sa voix. Comme tout doit lui sembler facile, coulant, simple. Et à chaque ordre qu’il distribue sans effort, comme tout ponctuellement s’arrange.

Le Prince joue positivement, ainsi que font les enfants à «comme s’ils étaient plusieurs». J’entends en effet, les demandes qu’il formule à des réponses favorables sans doute, mais que nul, hors lui-même, ne perçoit.

D’abord je me sens gêné et inquiet. Puis une impression de douloureux cauchemar, la désagréable impression d’être le seul témoin d’une étrange aberration. Et le complice en quelque sorte de cette exposition inquiétante et comique, angoissante aussi: les extravagances que peut inventer dans la solitude un homme seul qui se croit seul.

Jusqu’au moment où la lumière se fait en mon esprit et où je comprends soudain le secret du Prince Evgueny...

*

* *

Tragique vie intérieure du timide, lutte sans repos contre un ennemi vigilant et sournois qui a élu domicile dans son propre appareil humain. La nuit même, cet hôte, adversaire infatigable, rôde et procure à son esclave des songes où il n’a pas le meilleur rôle. Éveillé, le malheureux reprend confiance: «Tu es grand, tu es fort, tu es intelligent, se répète-t-il. Tu fais ce que tu veux. Rien ne te résiste et tu es supérieur à ces gens!»

Avec ce viatique peut-être parviendra-t-il à se vaincre lui-même.

Mais il y a autant de timides que de timidités.

Il faut compter aussi avec les alternatives de triomphes et de défaites, de capitulations, de violences agressives qui déconcertent, avec les fausses soumissions et les colères dissimulées sous un sourire. Mais que d’ennemis qui, sans même le savoir, l’ont blessé. Il les range par ordre... Ils sont voués à une vengeance lente et silencieuse.

Quelquefois, la revanche surgit. Un jour vient en effet, son jour. Il doit agir, il doit commander. Stupeur! Il agit, il décide, il exécute.

--Le danger est grand, lui annonce-t-on.

Il le sait, car il l’a depuis longtemps imaginé sous tous ses visages. Et il y va. Il vit dans un élément nouveau où il respire. Il sait qu’il peut s’attaquer désormais à ses adversaires... Mais cette minute de victoire va-t-elle bientôt sonner pour le Prince Evgueny? Il l’ignore. Il s’y prépare.

*

* *

Ce soir encore.

* * * * *

Rien ne bouge dans la pièce voisine. Le Prince s’est peut-être endormi. Le moment est bien choisi pour me retirer. Mais une porte que l’on ouvre. La curiosité, une fois encore, est la plus forte. Je reste... Le temps de me rendre compte.

Un officier vient annoncer quelque chose que je ne parviens pas à saisir. Le Prince de répondre d’une voix sans réplique:

--Non, personne. Je ne veux voir personne.

Le premier ministre, avant que l’officier soit sorti, est entré quand même. Je ne connais pas le «Premier». Je le reconnais cependant tout de suite. Il n’y a pas à se tromper: c’est ce gros homme patient et têtu qui domine Son Altesse...

Le Prince n’a pas remué. Cependant le «Premier» a salué et tout de suite, il commence d’une voix insidieuse et ferme, pas du tout agréable car elle tâche à voiler un bizarre accent opiniâtre et décidé:

--Votre Altesse est toujours imprudente. Se retirer ici, dans ce hangar, est bien périlleux!

Joie! Le «Premier» s’exprime en français. Pourquoi? Sans doute parce qu’il est plus difficile à un espion de Kabardie d’entendre cette langue ou encore parce que le Prince et le «Premier» peuvent parler très vite, ainsi, dans un idiome qu’ils connaissent parfaitement.

--Des espions sont signalés dans le parc. Mais l’on veille sur Votre Altesse. Des gens sûrs...

Silence persistant du Prince. Je remarque qu’il ne parle même pas de l’ordre qu’il écrivit quelques instants plus tôt à l’usage du «Premier».

--Rien à craindre, par conséquent, poursuit le ministre.

--C’est donc pour cela, ironise Evgueny, que je rencontre autour de moi tant de visages peu rassurants!

--Que Votre Altesse me le dise ou m’en donne l’ordre écrit. Je ferai partir tous les gens à visages déplaisants mais je ne réponds plus de rien.

--Je n’ai pas dit «déplaisants». J’ai dit «peu rassurants» reprend le Prince. Il y a une nuance...

Le premier ministre sourit. Il sait par expérience que la grande offensive du Prince n’ira pas plus loin. Le reste viendra peut-être, mais plus tard.

--J’étais venu, déclare-t-il, pour mettre Votre Altesse au courant des événements de Kabardie. Votre Altesse connaît-elle les dernières nouvelles?

Evgueny fait signe que non.

*

* *

--Je vais donc résumer. En Kabardie, la révolution continue. Le Prince veut-il reprendre le pouvoir? Déjà des télégrammes annoncent qu’il est là-bas, qu’il encourage ses partisans. Et cela donne confiance à ses amis. Mais bientôt on saura qu’il est en Suisse, à l’abri. Et alors?...

Le Prince ne répond pas.

--Voici, poursuit le Premier, une proclamation que je vais faire tenir à la presse et que vous adressez à vos sujets. Voulez-vous la lire?

--Non, merci.

--Bien. Votre Altesse n’a qu’à signer...

--...

--En bas de page. On fera clicher la signature.

--Laissez-moi cette pièce; je vais la signer et la lire.

--Maintenant, voici des décrets. Votre premier ministère est constitué. Votre maison, avec la confirmation des grades et des emplois. Car il faut penser à récompenser non seulement ceux qui vous ont servi en exil--ce qui est très honorable--mais aussi ceux qui sont restés là-bas et risquent encore leur vie.

--Laissez. Je signerai.

--Votre Altesse ne dîne pas, ce soir?

--Merci, Monsieur, j’ai dîné.

--J’emporte tous ces papiers, reprend le premier ministre.

--Ils ne sont pas signés, fait observer le Prince.

--C’est juste.

Ces derniers mots d’un air indifférent. Le Premier a l’air de considérer cette signature qu’il demande comme une formalité dont il peut aisément se passer.

Le premier ministre va sortir, puis comme s’il les apercevait seulement, il désigne les armes du Prince sur la table.

--Bonne précaution.

--Non. Je vais m’exercer dans le stand, à côté, au tir à la cible.

--Votre Altesse n’y verra rien.

--J’allumerai.

--Les lampes attireront les mauvais papillons de nuit.

--Il y a tant de gardiens dans le parc!

--Et le bruit des balles.

--Ah! c’est vrai, réplique le Prince ironique. Le bruit des balles! Je n’y pensais pas: ils sont capables de fuir.

Sitôt que le ministre est parti, le Prince saisit les décrets et la proclamation, les jette dans la cheminée et y met le feu. Tandis qu’une flamme s’élève, Evgueny--quel mélancolique et dur visage à la clarté de ce foyer!--se frotte les mains.

--Ah, murmure-t-il, «il» croit faire de moi ce qu’il veut! «Il» se trompe lourdement. C’est moi qui fais ce que je veux. Des proclamations pour ces gens qui ne savent ce qu’ils veulent! C’est bien inutile...

«Et puis, je «lui» dirai que je les ai égarés, ces papiers, ou qu’on me les a volés, s’«il» insiste...»

Et le Prince éclate de rire. Il y a chez lui, en effet, tout un côté de farces à froid, de mystifications secrètes qui doit souvent décontenancer ceux qui l’approchent. Mais se peut-il que cet Evgueny soit tout simplement un jeune homme faible, vaniteux et cruel?

--Maintenant, allons tirer dans le stand, reprend Son Altesse. Si quelques espions du ministre passent à ma portée, ils me serviront de cible. Un accident est si vite arrivé!

Cette dernière réflexion ne présage rien d’agréable. Aussi j’estime qu’il est sage de ne pas rester dans le poste d’écoute que je me suis choisi et qui est précisément le stand de tir du Prince.

Au dehors, nuit opaque. Quelle heure peut-il être? Neuf heures? Dix heures? Je vais au hasard, dans un terrain inconnu lorsque j’entends des piétinements derrière moi. Serais-je suivi? Je marche encore, puis je m’arrête... Si j’allais me réfugier à présent chez mon excellente ennemie Ozilie. Sa demeure est dans cette région. Par Ozilie, sans doute, je trouverai la sortie de ce parc... C’est une expérience à tenter. Et puis, je n’ai pas le choix.

A une ronde qui marche prudemment--celle que j’entendais derrière moi--je demande ma route.

--Suivez l’avenue du grand duc Michel, tout droit. Puis, sur votre gauche, dans la Wilhelmstrasse. Le pavillon des dames est là.

«Bien, les femmes dans ce pays sont isolées.»

IV

LE PAVILLON DES FEMMES

J’avance. Comment découvrir l’avenue du grand duc dans cette obscurité? Une baraque de bois dans un fouillis de broussailles. Est-ce là? Sur le seuil de la porte une femme éclairée par une lumière verte.

Elle fume. Je me renseigne. On me répond d’un accent bref et las.

--Mademoiselle Ozilie? Elle est couchée.

--Je voudrais bien lui parler.

--C’est pressé, interroge posément la dame toujours assise.

--Non, c’est grave.

--Alors, je vous écoute... Ozilie, c’est moi.

Je regarde cette forte femme enveloppée dans un large manteau. Ses cheveux cachent son visage. Mais je ne reconnais point Ozilie...

--J’écoute, reprend-elle. Vous êtes atteint d’une crise de timidité?

--Comment? C’est vous Ozilie?

--Oui, à partir de huit heures du soir, c’est moi. Vous pensez bien que je ne vais pas déranger la vraie pour vous faire plaisir.

--Ne plaisantons pas. Voulez-vous avertir Mademoiselle, je vous prie...

La dame qui fume s’en va en haussant les épaules. Elle a soin de refermer la porte dernière elle. Nuit cette fois-ci de nouveau. J’attends. Si seulement je connaissais le sentier qui mène à la sortie! Silence. Des cris d’oiseaux. Un froissement de feuilles. Un chat qui fuit... Peut-être un chien. Mon petit browning de poche est au cran d’arrêt. Mais que fait-on dans cette maison? Enfin, la porte s’ouvre.

--Bonsoir Mademoiselle.

--Ce n’est pas Mademoiselle. De la part de qui voulez-vous voir Mademoiselle?

Bon! c’est encore la dame à la cigarette.

--De la part du délégué du Prince qu’elle a rencontré à Paris.

--Ah! bien, c’était vous! Pourquoi ne le disiez-vous pas!

--Vous ne m’avez rien demandé.