Les dieux de la tribu

Part 13

Chapter 13972 wordsPublic domain

--Je sais bien. Vous êtes quand même un drôle de corps. Incapable d’une indiscrétion en ce qui concerne un ami. Mais lorsqu’il s’agit de votre journal, vous ne vous connaissez pas de limites... Avouez que vous êtes aussi avide de connaître ces lettres que moi-même. Si on vous les avait remises, à vous seul, que feriez-vous?

--Je n’hésiterais pas.

--Vous les décachetteriez!

--J’ignore. Mais j’aurais déjà pris une décision.

Jacques Wisel fait encore quelques pas.

--Si elles m’ont accordé des confidences, comme vous le supposez, mon cher Wisel, elles ont dû me demander de les garder secrètes. Par conséquent, c’est comme si elles ne m’avaient pas parlé.

Il s’excuse, il met dans sa poche les lettres de Caussanges et les siennes. Mais il ne sait quoi faire des trois autres. Le timbre de la poste indique Paris. Il me le fait remarquer.

--Je ne sais rien de cette femme, ajoute-t-il, avec un sourire où il y a de la colère et de la rancœur. Et là-dedans, peut-être, se trouve la réponse à toutes les questions que je me pose. Mais qu’apprendrai-je?

A la manière des hésitants qui reculent un peu ce qu’ils vont décider, il déchira brusquement une enveloppe. Et il se mit à lire. Son geste, je l’avoue, me surprit. Mais bien davantage son visage, à mesure qu’il lisait. Il fut saisi d’un tel désarroi qu’il épelait à voix basse:

Ozilie, nos baisers... Et cette nuit du mois dernier où je vins te surprendre, rappelle-toi... Un signe de toi et j’accours.

Wisel ouvrit la seconde lettre.

Notre nuit de noces. Ton petit corps dans mes bras...

A la troisième maintenant.

Mon épouse chérie... Notre mariage secret qu’il faudra bien régulariser... Quand pourrons-nous, au grand jour paraître ensemble, vivre ensemble...

Pas de date. Une signature illisible. Et tout cela impersonnel, dactylographié! Wisel s’arrêtait comme par hasard, sur des passages:

Notre mariage jusqu’ici secret, mais légal tout de même, rassure-toi. Et le consentement de ton oncle n’était pas nécessaire...

Il cessa de lire.

--Ce n’est pas possible! dit-il. Ce n’est pas possible!

Alors, il reprit les trois lettres, s’efforça de croire qu’il s’était vraiment trompé, revint aux adresses, feuilleta les papiers. Mais les lignes se bousculaient. Il ne distinguait plus ce qu’il avait déchiffré tout à l’heure et par ci, par là, il relevait des «Ozilie», «ma femme chérie», «mon épouse aimée» comme des points de certitude...

Bouleversé, il restait sur place.

--Vous êtes malade?

D’un mot, j’aurais pu le guérir. Ces lettres, c’était Ozilie elle-même qui les avait écrites et fabriquées pour que le prince Evgueny, la croyant mariée, ne songeât plus à l’épouser et, à cause d’elle, à rejeter une couronne, même problématique.

--Pourquoi? répétait-il. Les femmes se griment donc suivant l’homme à qui elles s’adressent...

--Les hommes aussi, Wisel...

--Ces lettres ne sont pas vieilles, reprit-il. Voyez les timbres: Octobre.

--Je ne parviens pas à lire...

--Elle a menti... Elle était perfide... comme les autres...

--Vous la calomniez... Elle vous expliquera quand vous la verrez.

--Je ne la verrai plus...

Jacques Wisel regardait devant lui. Des gens passaient à côté de cet homme désaxé. Deux femmes qui se donnaient le bras se mirent à rire en le voyant. Il ne pensait plus à moi. Je m’étais éloigné un peu pour mieux l’observer et aussi pour qu’il ne fût pas gêné quand il reviendrait à lui...

Mais déjà il ne me connaissait plus. Que faire? Je me retirai encore puisque je ne pouvais être pour lui d’aucun secours. Je le surveillai quand même. Comme tout devait chavirer dans son cœur! Avant de partir, je me retournai: il était resté sur le bord du trottoir, «ses lettres» à la main, insensible à la petite pluie d’hiver qui commençait de tomber sur Paris.

POUR CONCLURE

Telle est cette histoire où, à cause d’une lettre égarée, l’on voit le jeune homme qui l’a recueillie ne plus songer qu’à une femme, cette femme rencontrer de son côté ce qu’elle juge l’insaisissable bonheur, s’attarder à sa poursuite, puis le laisser fuir, un journaliste déchiffrer une énigme, poursuivre une Altesse, gagner une partie, échouer ensuite par excès de réussite, un Prince, plein de velléités et d’hésitations, qui a perdu son trône, proclamer par faiblesse et dépit de ne pouvoir le reconquérir, qu’il n’en veut plus et s’attacher, tant est grand son esprit de contradiction, à détruire ce qu’avait échafaudé son premier ministre, où l’on voit encore la même jeune femme, sensible et volontaire, mais qui se croit forte et libre, errer désormais sur les routes du monde. Et son cœur est à prendre. Agences s’abstenir.

Fin

(L’Homêt, 1926).

(Paris, 1928).

TABLE

Pages INTRODUCTION.--Conversation avec l’auteur 9

PREMIÈRE PARTIE A CAUSE D’UNE LETTRE PERDUE

I.--Une rencontre sur la route 17 II.--Deux départs pressés 27 III.--Dans le rapide 33 IV.--Sur les quais de la gare 45 V.--Ce qu’on lit sur la lettre 52 VI.--Retour à l’expéditeur 61

DEUXIÈME PARTIE LES DÉLÉGUÉS DE SON ALTESSE

I.--Première entrevue 69 II.--Sur Lonlay-Labbaye 78 III.--Deuxième entrevue 84 IV.--Lettres de fiançailles 94

TROISIÈME PARTIE LE LIVRE DE BORD DE LONLAY

I.--Devant la Grande Marche 101 II.--Selon «Sa Noblesse Ozilie» 108 III.--Selon le Prince et Ozilie 115 IV.--Le pavillon des femmes 126 V.--Les confidences d’une dame d’honneur 133 VI.--Le Prince n’avait pas tout dit 143

QUATRIÈME PARTIE POUR LA DERNIÈRE HEURE

I.--Les confidences d’un officier de service 153 II.--Un succès de Floriot 163 III.--A quoi songe une «dame d’honneur»? 167 IV.--Lonlay à Genève 173

CINQUIÈME PARTIE LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE

I.--L’auteur responsable 183 II.--La «petite disciple» 192 III.--Un guide pour sortir du parc 204 IV.--Disparition des «dames d’honneur» 212 V.--Différences de point de vue 221

ÉPILOGUE LE LIVRE DE BORD DE LONLAY (Suite)

I.--Une femme a été perdue 231 II.--A cause d’une lettre retrouvée 241

Pour conclure 249

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 16 OCTOBRE 1929 PAR L’IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE (MAYENNE)