Les dieux de la tribu

Part 11

Chapter 113,669 wordsPublic domain

Trophime que cet interrogatoire amusait dessina aussitôt un plan schématique; mais les commentaires qu’elle ajouta valaient mieux que son croquis. La propriété de la Grande Marche était sise entre deux routes, l’une parallèle au lac, l’autre qui desservait des villas et des maisons particulières. Le «Palais» se trouvait, par rapport à la route du lac, celle que Lonlay avait prise, le soir où il s’était arrêté devant la porte grillée, sur une petite éminence parmi des arbres. Lonlay comprit pourquoi il n’avait pu, du chemin, apercevoir la maison de plain-pied, de l’autre côté, avec l’allée qui conduit à la porte massive, celle où avait été érigé le poste de garde.

Devant le «Palais», une pièce d’eau, «la mer intérieure». A droite et à gauche du «Palais», des arbres, des broussailles. Autour de la «mer intérieure», des allées qui étaient devenues: «Perspective du Prince Cyrille», «boulevard du Sobranié», «Avenue du Prince Evgueny»...

Après la «mer», plus loin, le verger qui était clos, puis des jardins, puis le parc. Comme clôture, des murs jusqu’au commencement du parc. Ensuite, de hautes futaies qui dissimulaient une palissade ou des piquets reliés par des fils de fer.

En face de la pièce d’eau, mais assez éloigné, un baraquement, où l’on avait logé Ozilie et Trophime.

--C’est très bien, affirma Lonlay lorsque Trophime eut terminé ses explications.

«Écoutez-moi, reprit-il. Vous allez retourner à la Grande Marche. C’est périlleux, mais je ne vois pas le moyen d’agir autrement. Sans éveiller l’attention, vous irez au corps de garde et vous mettrez hors de service la sonnerie qui commande la cloche d’alarme. Vous saurez?

--Ça me connaît, affirma Trophime. Plus d’une fois, pour vivre en paix avec Mademoiselle, j’ai rendu inutilisables les sonneries électriques.

--Il faut tout connaître dans la vie, approuva Lonlay. Puis vous prendrez un revolver. C’est au cas où les chiens vous poursuivraient. Vous expliquerez à Mlle Ozilie votre plan, qui est le suivant: A neuf heures, Mlle Ozilie, vous annoncera qu’elle est malade. Elle se couchera. Cependant, elle restera sous ses couvertures, habillée de noir, chaussée, prête à partir. Vous placerez dans un coin votre cape noire qu’elle revêtira. Vous soignerez Mademoiselle, vous ferez semblant. Vous aussi, vous serez prête au départ.

«Vous irez chez la concierge, chez Mlle Gina, je ne sais où encore, demander du thé, de la menthe, du tilleul, ce que vous voudrez, pour Mademoiselle qui est couchée. Ce sera une occasion de répandre la maladie de Mlle Ozilie.

«Maintenant, la sentinelle. Il est probable qu’on en désignera une pour votre porte du pavillon. Vous connaissez la sentinelle?

--On change chaque soir. Hier, nous en avions une que je n’ai pas vue. Ce n’était pas la même que celle d’avant.

--Il y a donc des sentinelles?

--Pour nous, oui. Mais, je vous l’ai dit, elles dorment.

--Il faut prévoir le cas où elles ne dormiraient pas. Vous tâcherez d’entrer en conversation avec ce gardien. Vous ne lui cacherez pas que votre maîtresse... Mademoiselle, est malade, vous lui ferez même des confidences comme celle-ci: «Cela m’ennuie un peu, mais cette nuit, elle ne me dérangera pas; je pourrai dormir tranquille, etc...» Et vous boirez devant lui des liqueurs fortes. Vous ferez le simulacre, tout au moins. Et vous trinquerez souvent, le plus souvent possible, avec la sentinelle...

--J’ai compris. Ça me va, interrompit Trophime. Si c’est le jardinier en second, il sera ivre avant une heure...

--N’allez pas trop vite en besogne. Vous préparerez avec des draps, des oreillers, des coussins deux mannequins qui devront représenter l’un Mlle Ozilie, le second vous-même. Ne cherchez pas la ressemblance. Ces mannequins, vous les cacherez jusqu’à onze heures. A onze heures dix, heure de votre montre, vous les étendrez dans vos lits respectifs. J’ai en ce moment une heure dix. Règlez-vous de même. A onze heures quinze, vous vous habillez, Mlle Ozilie se déguise en Gina, vous, en une des personnes du Palais, celle que vous préférerez.

--Comme la femme du chancelier qui porte un bonnet de fourrure et des bottes...

--C’est ça. Vous avez eu soin de souhaiter bonne nuit à votre gardien s’il ne dort pas déjà. Vous avez aussi fermé solidement toutes vos portes et fenêtres, sauf une fenêtre, celle qui s’ouvre sur le petit sentier, le long du mur de clôture, pour aller aux communs. A onze heures vingt, vous êtes prêtes toutes les deux à sauter par la fenêtre. Vous sautez. Vous refermez la fenêtre, quand vous êtes dehors, au moyen de ficelles que vous avez accrochées à l’intérieur et que vous tirez lorsque vous vous trouvez dans le sentier. Puis vous partez. Vous comprenez?

--C’est lumineux, déclara Floriot.

--Ça me plaît beaucoup, assura Trophime.

--Vous marchez la première. Mlle Ozilie imite la boiterie de Gina. Vous vous dirigez sur ce point que j’indique par un _x_ minuscule sur votre plan et qui est situé à dix mètres de la fin du parc, du côté de la route parallèle au lac. Vous vous éloignez donc, en quittant votre logis, de la pièce d’eau, passez derrière les jardins, vous arrivez dans les bois et le parc, en d’autres termes, vous traversez en angle presque droit la propriété. Quand vous serez parvenues au point _x_, il sera onze heures trente-cinq. J’y serai. C’est entendu?

--Dites que nous y serons, rectifia Floriot.

--Vous voulez venir? s’étonna Lonlay. Cela peut être dangereux.

--On verra bien.

--A votre aise, répondit Lonlay sans enthousiasme.

--Une seule remarque, observa Trophime. Il y a des fils de fer barbelés comme haies, au fond du parc. Nous ne pourrons pas passer.

--Je serai là, répéta Lonlay. Ayez confiance. Si l’on vous rencontre dans le parc, laissez-vous aborder. Racontez ce qui vous plaira pour permettre à Mademoiselle de fuir... soit jusqu’au point _x_, soit de retourner sans bruit à son pavillon.

«J’oubliais, vous annoncerez à Mademoiselle que Wisel est en sûreté. J’ai reçu un télégramme de lui ce matin.

--Il doit être content!... remarqua Floriot.

--Eh! je ne sais pas...

--Il dit quelque chose pour Mademoiselle? demanda Trophime.

--Sans doute. Ce qu’il a écrit est plein de significations. Lisez plutôt: «Colis pommes arrivé parfait état. Merci».

IV

DISPARITION DES «DAMES D’HONNEUR»

L’automobile qui venait de Genève avait pris la route parallèle au lac, invisible du reste dans la nuit sans remède. Parfois les phares éclaboussaient de lumière des murs, des futaies, d’autres murs...

--Vous avez confiance dans votre conducteur?

--Oui, dit Lonlay. C’est un garagiste italien qui s’est établi en Suisse. Nous l’arrêterons à cinquante mètres de la «Grande Marche».

--Cinquante mètres avant d’arriver? demanda Floriot.

--Non, cinquante mètres après la porte du «Palais». Nous descendrons de voiture. L’Italien examinera sa machine comme si elle souffrait d’un malaise. Puis j’irai à la rencontre de nos fugitives.

--Je vous accompagnerai, reprit Floriot.

--Peut-être vaudrait-il mieux que vous restiez avec le conducteur...

L’automobile ralentit son allure devant les murs de la «Grande Marche».

--C’est ici, dit Lonlay.

Aucune lumière. Derrière la porte grillée, aucun bruit.

--Continuez encore, souffla Lonlay. Ne vous arrêtez pas. Je vais sauter...

Il sauta en effet tandis que la voiture poursuivait son chemin. Lonlay écouta un moment. Puis, tournant le dos à l’automobile qui devait aller se garer un peu plus loin, il longea la Grande Marche, ses murailles, la haie d’arbustes qui fermait son parc. Il s’arrêta et attendit. Il se sentait très calme d’apparence. Cependant il n’était pas sans appréhension. Il regarda l’heure au cadran lumineux de sa montre.

--Elles ne sont pas encore arrivées... Onze heures trente-deux... Rien n’est perdu, toutefois.

Un chien aboyait de l’autre côté des murs. Un chat poussa un miaulement prolongé. Quelqu’un s’avançait sur la route. Lonlay revint sur ses pas. Il commençait à être inquiet. Il ne pouvait demeurer ainsi sur place. Une voiture, des passants risquaient de remarquer cet homme isolé, arrêté près des broussailles d’un jardin.

--C’est extraordinaire, se disait-il, les femmes sont toujours en retard.

Onze heures trente-cinq. Toujours rien. Pourquoi celui qui s’avançait un instant plus tôt ne bougeait-il plus? Lonlay aperçut à quelques mètres devant lui, un long pardessus immobile. Et une voix demanda:

--C’est vous?

--Vous n’êtes pas avec le conducteur?

--J’étais inquiet. Je suis venu, répondit Floriot. Elles ne sont pas là?

--Pas encore.

--Les femmes ne sont jamais en avance, décréta Floriot.

Les deux hommes se tenaient sur le bord de la route. Une même impatience les forçait à changer de place. Alors ils se rappelaient qu’ils n’entendraient rien ou qu’ils ne verraient pas grand’chose si les femmes survenaient. Outre l’anxiété de ne voir arriver aucune des fugitives, le risque qu’elles affrontaient les préoccupait. Tout d’un coup le froissement que produit parmi des branches et des feuilles le passage d’un chien... Ensemble, ils eurent cette pensée:

--Les voilà!

Des mains écartaient les arbustes de la haie. Un visage les regardait:

--Qui est-ce? demanda Lonlay.

Et il s’aperçut que sa voix tremblait un peu. Comme on ne répondait pas, Lonlay s’avança:

--Qui est-ce? reprit-il.

--C’est vous?

Lonlay attendit.

--Écoutez-moi, je ne puis pas sortir.

--C’est bien elle, dit Lonlay qui s’approcha aussitôt.

--On va vous aider, ajouta-t-il.

--Non, je suis venue seule pour vous annoncer que Trophime n’a pu me suivre.

--Et pourquoi? interrogea Lonlay. Elle est arrêtée? En prison?

--Non. Elle est très malade. Elle est couchée.

--Venez quand même, ordonna Lonlay.

--Je vous remercie. Mais c’est impossible. Si je l’abandonne ce soir, je ne la reverrai jamais.

Floriot et Lonlay restaient perplexes.

--Que vous a-t-elle raconté?

--Elle m’a dit: «Fuyez. Ne m’attendez pas». Et elle s’est couchée.

Lonlay traduisit sans hésiter:

--Oui, elle a trop bu avec le gardien.

--C’est un peu votre faute, répliqua Ozilie. Vous lui avez recommandé d’enivrer la sentinelle. Ce n’était pas utile. Le soldat boira toujours avec Trophime à qui il faut un compagnon pour porter des toasts.

--Elle a pris son rôle au sérieux, conclut Lonlay. Venez quand même. On la fera partir demain.

--Non. Ce n’est pas possible. Adieu, Messieurs. Tous mes remerciements.

Et Ozilie disparut.

*

* *

--Qu’allons-nous faire? murmura Floriot.

Lonlay ne découvrait pas de solution. Cependant il cherchait. Il avait tout prévu, sauf que Trophime lèverait trop souvent son verre avec la sentinelle. Comment organiser une nouvelle évasion? Pénétrer dans le parc? Cela ne lui servirait à rien. Prévenir la police suisse que deux femmes étaient prisonnières à la Grande Marche? Ce moyen lui déplaisait. Et aboutirait-il à un résultat pratique? Ozilie avait raison de ne pas laisser Trophime. Tant qu’elle serait là, Trophime ne serait pas maltraitée. Les deux femmes devaient fuir ensemble ou rester ensemble en captivité.

Soudain, il entendit qu’on l’appelait...

--Vous êtes toujours là? Trophime est arrivée. Est-il temps encore?

C’était Ozilie qui revenait. Lonlay aussitôt accourut, écarta résolument les branches de la haie. Une forme noire surgit à qui il tendit la main.

--Occupez-vous de Trophime. Elle me suit. Je ne sais comment elle a réussi.

Floriot et Lonlay attirèrent jusqu’à eux Trophime méconnaissable, sans bonnet de fourrure, les cheveux sur les yeux, la jupe maculée de terre humide.

--Elle s’est traînée à quatre pattes, constata Floriot.

--Non, rectifia Trophime. Je suis tombée plusieurs fois. La nuit est si noire.

Les deux hommes entraînèrent Trophime jusqu’à la voiture; Ozilie les précédait.

--C’est loin?

--Nous y sommes.

On plaça Trophime dans le fond, presque sur le tapis. L’automobile partit immédiatement.

--Où voulez-vous aller? demanda Lonlay.

--Pas à Genève, assura Ozilie. Car c’est là que les recherches vont commencer tout de suite.

--Eh bien, répliqua Lonlay, déposez-nous, mon compagnon et moi aux portes de la ville, puis prenez la direction qu’il vous plaira. Le conducteur est à vos ordres.

--Je connais une maison où nous serons tranquilles, Trophime et moi. Nous y arriverons demain matin.

--Oui. Ne traversez pas la frontière tout de suite. Et après, où irez-vous?

--Après? Dès que nous aurons dépisté la police de Son Altesse, nous irons à Wien.

--Et à Paris? quand?

--Nous vous avertirons...

L’automobile était déjà loin de la Grande Marche. A présent, elle gagnait de vitesse... Il faisait froid. Le vent s’était levé et soufflait parfois, en tempête.

--Le temps va changer, annonça Floriot.

--Oui. Un orage. Dites-moi, reprit Lonlay s’adressant à Ozilie, vous n’avez pas eu peur?

--Peur? Peut-être. J’étais très émue. Nous avons suivi votre plan. La sentinelle, Trophime a voulu qu’elle ne se réveille pas. Trophime a bu beaucoup elle-même. Regardez, du reste, comme elle dort.

Quelque chose qui s’était effondré comme un sac mal fermé garnissait le fond de la voiture. Lonlay sourit. Ozilie continua:

--Je me suis égarée un peu dans les jardins. J’étais seule. Je ne voulais pas que vous m’attendiez toute la nuit. Après vous avoir dit «adieu», je suis revenue. J’ai eu une grande agitation, tout d’un coup: une bête rampait. C’était Trophime. Comment a-t-elle pu arriver jusque-là? Alors, nous sommes allées jusqu’au rendez-vous. Je me disais: «Seront-ils là encore?»

--Qu’auriez-vous fait si...?

--J’aurais caché Trophime quelque part et j’aurais marché jusqu’à une habitation...

--Que s’est-il passé au Palais? demanda Lonlay dont la curiosité n’avait plus de limites.

--Des officiers ont été mis aux arrêts. Entre nous, dans la journée, ils se rendent quand même à leurs travaux en ville. Et la nuit, ils couchent dans leur lit. Mais enfin, ils sont aux arrêts, parce que soupçonnés...

--Ordre de qui?

--Du chancelier... Quant à moi, le Prince m’a dit: «Je n’avais pas conté tout cela à ce petit journaliste! Il m’a représenté d’une façon ridicule, comme un homme qui a peur de se battre et de gouverner. Il a beaucoup d’imagination, ce Monsieur!»

--Pauvre Altesse! murmurait Lonlay. Ce Prince avait donc imaginé que le journaliste dirait seulement: «Confidences d’un officier de service.» Et non «Confidences d’une Altesse.» Il n’avait oublié qu’une chose: se mettre à la place du journaliste et d’un journaliste qui étant renseigné pouvait avoir l’air de ne point l’être.

«Le Prince n’avait pas songé non plus que ce journaliste mettrait en cause non l’officier de service, mais le Prince lui-même et attribuerait à des velléités et à une impuissance d’administrer irrémédiable, les vœux d’une Majesté déguisée en lieutenant faisant une ronde...

Ozilie trouva une conclusion définitive:

--Vous ferez bien de vous méfier!

--Si nous racontons--sans vous nommer--votre évasion, quelque jour, s’informa Lonlay qui suivait son idée, est-ce que cela vous gênera beaucoup?

--Amusez-vous tant qu’il vous plaira, affirma Ozilie en riant. Au contraire, ils seront furieux un peu plus et un peu plus ridicules. Je n’ai plus de pitié à présent.

«Qu’est-ce que cela promet!» remarqua Lonlay pour lui-même.

A ce moment, on approchait des faubourgs d’une ville... Genève, sans doute. La voiture s’arrêta. Lonlay et Floriot descendirent. Ils étaient arrivés. Ozilie se leva elle aussi, pour les remercier et examiner l’automobile.

--Oh! dit-elle, elle est de taille. Ce n’est pas un moteur à petit pouvoir.

--Nous allons vous laisser maintenant que vous êtes hors de danger. Mon ami et moi, nous gagnerons Genève à pied. La marche, exercice excellent...

--Oui, l’heure est venue, nous allons nous séparer, décréta Ozilie. Peut-être pour toujours. Puis-je vous poser une question?

--Vous allez vous mettre en retard, répondit Lonlay mécontent, car il pressentait cette question.

--Non. Pourrais-je savoir comment vous avez eu connaissance des textes que vous me citiez à la Grande Marche?

--Il y a tant de hasards dans le monde.

--Ces textes-là, il n’y a que deux personnes qui peuvent les connaître. Une jeune femme qui, selon moi, ne les a point reçus et moi-même.

--Admettez que cette jeune femme les a reçus quand même, répliqua Lonlay.

--Ce n’est pas une réponse.

--C’est pour vous faire entendre que ce secret ne m’appartient pas.

--Eh bien, cela me suffira. Je comprendrai.

--Oui, ne nous quittons pas ennemis.

--Vous avez raison, reprit Ozilie en s’efforçant à rire. Vous m’avez rendu un grand, un très grand service cette nuit...

--Je n’ai pas oublié le secours que vous m’avez accordé, la nuit où je me suis perdu dans le parc de la Grande Marche, répliqua Lonlay. Donnez-nous de vos nouvelles. Et n’oubliez pas que M. Jacques Wisel est en sûreté et qu’il se porte bien.

Ce nom ne fit aucune impression sur Ozilie. Du moins, Lonlay ne put rien discerner sur le visage de la jeune fille. Il est vrai, qu’en dépit des lumières dispersées sur la route, on y voyait assez mal.

Ozilie tendit les mains aux deux Français:

--Au revoir, dit-elle.

--Nos souvenirs respectueux à Mlle Trophime quand elle s’éveillera, intervint Floriot.

L’automobile repartait déjà. Lonlay et Floriot soulevèrent leurs chapeaux. Et ils entendirent Ozilie ordonner au conducteur:

--Le plus loin possible en ligne droite. Après, nous verrons.

*

* *

--Vous allez télégraphier quelque chose sur cette promenade en auto? demanda Floriant de Floriot.

«Promenade en auto», ainsi désignait-il l’évasion de Trophime et d’Ozilie. Lonlay s’amusait:

--Je ne vous cache pas qu’arrivé à Genève je vais raconter cette «promenade», en oubliant les noms véritables.

--Je ne vois pas ce que vous pourrez dire! répartit Floriot d’une voix presque irritée.

--Alors, écoutez ce style télégraphique:

«Malgré les démentis qui sont mis à chaque instant en circulation par le bureau politique du Prince Evgueny, les événements se poursuivent à la petite cour en miniature de la Grande Marche, au «Petit Neu-Thorenberg» comme la nomment les initiés.

«En raison des représailles ordonnées par le Premier Ministre et approuvées par S. A. le Prince Evgueny qui n’a pas encore abandonné son refuge suisse, des officiers ont été mis aux arrêts, des dignitaires au secret... Et hier, dans la nuit, deux jeunes femmes que l’on allait arrêter, se sont enfuies du Palais. Voici dans quelles circonstances...»

V

DIFFÉRENCES DE POINT DE VUE

«Une petite promenade en auto».

Sous cette forme Floriot résumait ce que Lonlay appelait tantôt un «enlèvement prémédité», tantôt «l’évasion de deux personnages de la Grande Marche». Cependant, Floriot et Lonlay avaient assisté à la fuite de Trophime et d’Ozilie, mais chacun en la résumant à sa manière dénonçait librement son caractère.

Lonlay-Labbaye avait le goût du romanesque et de l’imprévu. Il aimait à découvrir les causes secrètes des événements, il prenait plaisir à suivre des pistes. Les reportages difficiles étaient ceux qu’il préférait.

--Il n’y a pas de mystère, comme vous l’entendez, répliquait avec un entêtement agressif Floriant de Floriot. «Et tout l’inattendu, c’est ce que nos faibles têtes ne parviennent pas à prévoir.»

Aussi, lorsque Floriot se trouvait en présence de circonstances tragiques, il s’ingéniait à les réduire aux proportions d’un petit fait. Il condensait un drame ou une aventure dans une dépêche rigide ou bien il tâchait d’en dégager une moralité teintée de scepticisme, tel un conte de Voltaire.

Ainsi, Floriot se jetait du côté de la prudence, comme d’autres aux excès.

Dans les tribulations des habitants de la Grande Marche--à quoi il se trouvait un peu mêlé, grâce à Lonlay-Labbaye--il ne discernait ni un aspect historique ou tragique, ni même cet inquiétant humour d’espionnage et de farce particulier aux prouesses balkaniques. Floriot ne voulait en retenir qu’une «information» qu’il comprimait encore dans un télégramme neutre et sans accent.

Toutefois, lorsqu’il fut contraint, ce matin du 22 octobre--il faisait grand froid dehors et il pleuvait!--de constater au bureau politique du prince Evgueny où il s’était rendu de bonne heure, l’affolement des employés et la colère des chefs, il comprit que «quelque chose était arrivé». Et de retour à son quartier-général--le café près de son hôtel--il n’hésita pas à rédiger une dépêche où il relatait la stupeur que provoquaient dans ce petit réduit secret les nouvelles arrivées par fil de Paris.

Puis, du même coup, il conta, d’accord d’ailleurs avec Lonlay-Labbaye, la fuite de deux jeunes femmes de la maison du Prince. On les gardait au secret à la Grande Marche parce que, disait-on, elles avaient fourni des renseignements d’une gravité incalculable, à des journalistes de Paris. Comment étaient-elles parvenues à s’évader? C’est ce qu’on ne savait pas encore. On avait cependant de bonnes raisons de croire...

Ce télégramme fut, on ne sait pour quelle cause--ou par quelle tractation--connu à la Grande Marche. Le signataire était clairement désigné. Aussi, ce soir-là, lorsque Floriot retourna au bureau politique,--la pluie avait cessé, heureusement--un garçon au teint de brique qui le recevait d’habitude, le pria très poliment, un peu trop aimablement--de vouloir bien pénétrer, pour une conversation particulière, dans une pièce ornée à l’orientale, où trois personnes l’attendaient. Derrière Floriot, la porte se referma.

--Nous vous laissons avec Son Excellence le premier ministre, annonça l’un des trois personnages que Floriot n’avait même pas remarqué.

Et tout aussitôt, il se trouva en présence d’un homme correct, aux yeux énergiques, au menton accusé. L’air d’un maître d’hôtel si les yeux, le menton, l’attitude aussi n’eussent révélé un autre homme et une autre profession.

«Bon! pensa Floriot, une interview! Il va falloir que je n’oublie rien! Comme c’est désagréable! Lonlay aurait été si heureux de cette chance qui m’arrive quand je ne la demandais pas.»

--Vous savez ce que c’est qu’un enlèvement, Monsieur? commença le premier ministre.

Floriot s’inclina légèrement, mais jugea inutile de répondre, d’autant plus que le Premier répliquait pour lui:

--Sans doute, puisque vous avez su en télégraphier un, très réussi, à votre journal...

«Cela ne marche pas aussi bien que je l’avais prévu» se dit Floriot, un peu inquiet quand même. Il se souvenait du portrait qu’avait tracé Lonlay-Labbaye lorsqu’il lui avait dépeint le «Premier»: un homme qui aime le pouvoir, qui sait diriger les gens, gouverne le prince Evgueny et ne doit pas être dénué d’audace.

--Monsieur, commença le Premier, je vous ai fait mander non pour vous réprimander vivement, mais pour vous apporter quelques précisions qui intéresseront, j’en suis sûr, sinon vos lecteurs habituels affamés de fantastique, du moins vous-même que je suppose épris d’exactitude et que je m’obstine à croire, dans le fond, très consciencieux...

«Où veut-il en venir? se demandait Floriot. Ce début, il l’a appris par cœur après l’avoir composé en puisant chez nos auteurs anciens et modernes».

--Asseyez-vous, je vous prie et accordez-moi quelques-uns de vos instants.

Floriot, intrigué et surpris, prit une chaise et attendit.

--Nous avons dans la tour nord de la Grande Marche, continua avec lenteur le ministre,--dans ce Palais que vous avez décrit sans l’avoir vu, après un dédale de couloirs très obscurs et qui ne sont éclairés, même en plein jour, que par les flambeaux de nos surveillants lorsqu’ils sont forcés de s’y aventurer, des chambres profondes que des mauvaises langues appellent des cachots et personne, jamais, n’aura l’idée d’aller vous chercher... Pardon! d’aller chercher celui qu’on y aura déposé.

--Je ne connais pas le Palais, interrompit Floriot.