Chapter 20
-- Laissons cela, du reste, -- continua Mesnilgrand. -- Vous êtes, à ce qu'il paraît, encore plus abrutis que moi par la guerre et par la vie que nous avons menée tous... Je n'ai rien à dire à l'incrédulité de vos âmes; mais puisque toi, Rançonnet, tu tiens à toute force à savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu crois aussi athée que toi, est entré l'autre soir à l'église, je veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire là-dessous... Quand elle sera dite, tu comprendras peut-être, même sans croire à Dieu, qu'il y soit entré.
Il fit une pause, comme pour donner plus de solennité à ce qu'il allait raconter, puis il reprit:
-- Tu parlais de l'Espagne, Rançonnet. C'est justement en Espagne que mon histoire s'est passée. Plusieurs d'entre vous y ont fait la guerre fatale qui, dès 1808, commença le désastre de l'Empire et tous nos malheurs. Ceux qui l'ont faite, cette guerre-là, ne l'ont pas oubliée, et toi, par parenthèse, moins que personne, commandant Sélune! Tu en as le souvenir gravé assez avant sur la figure pour que tu ne puisses pas l'effacer.
Le commandant Sélune, assis auprès du vieux M. de Mesnilgrand, faisait face à Mesnil. C'était un homme d'une forte stature militaire et qui méritait de s'appeler le Balafré encore plus que le duc de Guise, car il avait reçu en Espagne, dans une affaire d'avant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqué sur sa figure qu'elle en avait été fendue, nez et tout, en écharpe, de la tempe gauche jusqu'au-dessous de l'oreille droite. À l'état normal, ce n'aurait été qu'une terrible blessure d'un assez noble effet sur le visage d'un soldat; mais le chirurgien qui avait rapproché les lèvres de cette plaie béante, pressé ou maladroit, les avait mal rejointes, et à la guerre comme à la guerre! On était en marche, et, pour en finir plus vite, il avait coupé avec des ciseaux le bourrelet de chair qui débordait de deux doigts l'un des côtés de la plaie fermée; ce qui fit, non pas un sillon dans le visage de Sélune, mais un épouvantable ravin. C'était horrible, mais, après tout, grandiose. Quand le sang montait au visage de Sélune, qui était violent, la blessure rougissait, et c'était comme un large ruban rouge qui lui traversait sa face bronzée. «Tu portes, -- lui disait Mesnil au jour de leurs communes ambitions, -- ta croix de grand-officier de la Légion d'honneur sur la figure, avant de l'avoir sur la poitrine; mais sois tranquille, elle y descendra.»
Elle n'y était pas descendue; l'Empire avait fini avant. Sélune n'était que chevalier.
-- Eh bien, Messieurs, -- continua Mesnilgrand, -- nous avons vu des choses bien atroces en Espagne, n'est-ce pas? et même nous en avons fait; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable que ce que je vais avoir l'honneur de vous raconter.
-- Pour mon compte, -- dit nonchalamment Sélune, avec la fatuité d'un vieil endurci qui n'entend pas qu'on l'émeuve de rien, -- pour mon compte, j'ai vu un jour quatre-vingts religieuses jetées l'une sur l'autre, à moitié mortes, dans un puits, après avoir été préalablement très bien violées chacune par deux escadrons.
-- Brutalité de soldats! -- fit Mesnilgrand froidement; -- mais voici du raffinement d'officier.
Il trempa sa lèvre dans son verre, et son regard cerclant la table et l'étreignant:
-- Y a-t-il quelqu'un d'entre vous, Messieurs, -- demanda-t-il, -- qui ait connu le major Ydow?
Personne ne répondit, excepté Rançonnet.
-- Il y a moi, -- dit-il. -- Le major Ydow! si je l'ai connu! Eh! parbleu! il était avec moi au 8e dragons.
-- Puisque tu l'as connu, -- reprit Mesnilgrand, -- tu ne l'as pas connu seul. Il était arrivé au 8e dragons, arboré d'une femme...
-- La Rosalba, dite «la Pudica», -- fit Rançonnet, sa fameuse... - - Et il dit le mot crûment.
-- Oui, -- repartit Mesnilgrand, pensivement, -- car une pareille femme ne méritait pas le nom de maîtresse, même de celle d'Ydow... Le major l'avait amenée d'Italie, où, avant de venir en Espagne, il servait dans un corps de réserve avec le grade de capitaine. Comme il n'y a ici que toi, Rançonnet, qui l'ai connu, ce major Ydow, tu me permettras bien de le présenter à ces messieurs et de leur donner une idée de ce diable d'homme, dont. l'arrivée au 8e dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en sautoir... Il n'était pas Français, à ce qu'il paraît. Ce n'est pas tant pis pour la France. Il était né je ne sais où et de je ne sais qui, en Illyrie ou en Bohême, je ne suis pas bien sûr... Mais, où qu'il fût né, il était étrange, ce qui est une manière d'être étranger partout. On l'aurait cru le produit d'un mélange de plusieurs races. Il disait, lui, qu'il fallait prononcer son nom à la grecque: [image du mot grec], pour Ydow, parce qu'il était d'origine grecque; et sa beauté l'aurait fait croire, car il était beau, et, le Diable m'emporte! peut-être trop pour un soldat. Qui sait si on ne tient pas moins à se faire casser la figure, quand on l'a aussi belle? On a pour soi le respect qu'on a pour les chefs-d'oeuvre. Tout chef-d'oeuvre qu'il fût, cependant, il allait au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne faisait jamais plus que son devoir. Il n'avait pas ce que l'Empereur appelait le feu sacré. Malgré sa beauté, dont je convenais très bien, d'ailleurs, je lui trouvais au fond une mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que j'ai traîné dans les musées, où vous n'allez jamais, vous autres, j'ai rencontré la ressemblance du major Ydow. Je l'ai rencontrée très frappante dans un des bustes d'Antinoüs... tenez! de celui-là auquel le caprice ou le mauvais goût du sculpteur a incrusté deux émeraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc les yeux vert de mer du major éclairaient un teint chaudement olivâtre et un angle facial irréprochable; mais, dans la lueur de ces mélancoliques étoiles du soir, qui étaient ses yeux, ce qui dormait si voluptueusement ce n'était pas Endymion: c'était un tigre... et, un jour, je l'ai vu s'éveiller!... Le major Ydow était, en même temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient très noirs et très serrés autour d'un front petit, aux tempes renflées, tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et presque jaune de la martre zibeline... Signe (dit-on) de trahison ou de perfidie, qu'une chevelure et une barbe de couleur différente. Traître? le major l'aurait peut-être été plus tard. Il eut peut-être, comme tant d'autres, trahi l'Empereur; mais il ne devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il n'était probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en avoir l'air, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui s'y connaissait... Fut-ce cet air-là qui commença son impopularité parmi ses camarades? Toujours est-il qu'il devint, en très peu de temps, la bête noire du régiment. Très fat d'une beauté à laquelle j'aurais préféré, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne semblait n'être, en somme, comme disent soldatesquement les soldats, qu'un miroir à... à ce que tu viens de nommer, Rançonnet, à propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous comprenez bien qu'avec cette beauté qui plaît à toutes les femmes, même aux plus fières, -- c'est leur infirmité, -- le major Ydow avait dû être horriblement gâté par elles et chamarré de tous les vices qu'elles donnent; mais il avait aussi, disait-on, ceux qu'elles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point... Certes, nous n'étions pas, comme tu le dirais, Rançonnet, des capucins dans ce temps-là. Nous étions même d'assez mauvais sujets, joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au besoin, et mangeurs d'argent sous toutes les espèces. Nous n'avions guère le droit d'être difficiles. Eh bien! tels que nous étions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait des choses, -- pas beaucoup! mais enfin il y en avait bien une ou deux, dont, si démons que nous fussions, nous n'aurions pas été capables. Mais, lui (prétendait-on), il était capable de tout. Je n'étais pas dans le 8e dragons. Seulement, j'en connaissais tous les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils l'accusaient de servilité avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient son caractère. Ils allèrent même jusqu'à le soupçonner d'espionnage, et même il se battit courageusement deux fois pour ce soupçon entre-exprimé; mais l'opinion n'en fut pas changée. Il est toujours resté sur cet homme une brume qu'il n'a pu dissiper. De même qu'il était brun et blond à la fois, ce qui est assez rare, il était aussi à la fois heureux au jeu et heureux en femmes; ce qui n'est pas l'usage non plus. On lui faisait payer bien cher ces bonheurs-là, du reste. Ces doubles succès, ses airs à la Lauzun, la jalousie qu'inspirait sa beauté, car les hommes ont beau faire les forts et les indifférents quand il s'agit de laideur, et répéter le mot consolant qu'ils ont inventé: qu'un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lâchement jaloux que les femmes entre elles, -- tout cet ensemble d'avantages était l'explication, sans doute, de l'antipathie dont il était l'objet; antipathie qui, par haine, affectait les formes du mépris, car le mépris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien!... Que de fois ne l'ai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de la voix, de «dangereuse canaille», quoique, s'il eût fallu prouver clairement qu'il en était une, on ne l'eût certainement pas pu... Et de fait, Messieurs, encore au moment où je vous parle, il est incertain pour moi que le major Ydow fût ce qu'on disait qu'il était... Mais, tonnerre! -- ajouta Mesnilgrand avec une énergie mêlée à une horreur étrange, -- ce qu'on ne disait pas et ce qu'il a été un jour, je le sais, et cela me suffit!
Cela nous suffira aussi, probablement, -- dit gaîment Rançonnet; - - mais, sacrebleu! quel diable de rapport peut-il y avoir entre l'église où je t'ai vu entrer dimanche soir et ce damné major du 8e dragons, qui aurait pillé toutes les églises et toutes les cathédrales d'Espagne et de la chrétienté, pour faire des bijoux à sa coquine de femme avec l'or et les pierres précieuses des saints sacrements?
-- Reste donc dans le rang, Rançonnet! -- fit Mesnil, comme s'il eût commandé un mouvement à son escadron, -- et tiens-toi tranquille! Tu seras donc toujours la même tête chaude, et partout impatient comme devant l'ennemi? Laisse-moi manoeuvrer, comme je l'entends, mon histoire.
-- Eh bien, marche! -- fit le bouillant capitaine, qui pour se calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit:
-- Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et qu'on appelait sa femme, quoiqu'elle ne fût que sa maîtresse et qu'elle ne portât pas son nom, le major Ydow eût peu frayé avec les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, qu'on supposait tout ce qu'elle était pour s'être agrafée à un pareil homme, empêcha qu'on ne fît autour du major le désert qu'on aurait fait sans elle. J'ai vu cela dans les régiments. Un homme y tombe en suspicion ou en discrédit, on n'a plus avec lui que de stricts rapports de service; on ne camarade plus; on n'a plus pour lui de poignées de main; au café même, ce caravansérail d'officiers dans l'atmosphère chaude et familière du café, où toutes les froideurs se fondent, on reste à distance, contraint et poli jusqu'à ce qu'on ne le soit plus et qu'on éclate, s'il vient le moment d'éclater. Vraisemblablement, c'est ce qui serait arrivé au major; mais une femme, c'est l'aimant du diable! Ceux qui ne l'auraient pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui n'aurait pas, au café, offert un verre de schnick au major, dédoublé de sa femme, le lui offrait en pensant à sa moitié, en calculant que c'était là un moyen d'être invité chez lui, où il serait possible de la rencontrer... Il y a une proportion d'arithmétique morale, écrite, avant qu'elle le fût par un philosophe sur du papier, dans la poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du Démon: «c'est qu'il y a plus loin d'une femme à son premier amant, que de son premier au dixième», et c'était, à ce qu'il semblait, plus vrai avec la femme du major qu'avec personne. Puisqu'elle s'était donnée à lui, elle pouvait bien se donner à un autre, et, ma foi! tout le monde pouvait être cet autre-là! En un temps fort court, au 8e dragons, on sut combien il y avait peu d'audace dans cette espérance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en respirent la vraie odeur à travers tous les voiles blancs et parfumés de vertu dans lesquels elle s'entortille, la Rosalba fut reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes corrompues, -- dans le mal, une perfection!
«Et je ne la calomnie point, n'est-ce pas, Rançonnet?... Tu l'as eue peut-être, et si tu l'as eue, tu sais maintenant s'il fut jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de tous les vices! Où le major l'avait-il prise?... D'où sortait- elle? Elle était si jeune! On n'osa pas, tout d'abord, se le demander; mais ce ne fut pas long, l'hésitation! L'incendie -- car elle n'incendia pas que le 8e dragons, mais mon régiment de hussards à moi, mais aussi, tu t'en souviens, Rançonnet, tous les états-majors du corps d'expédition dont nous faisions partie, -- l'incendie qu'elle alluma prit très vite d'étranges proportions... Nous avions vu bien des femmes, maîtresses d'officiers, et suivant les régiments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe d'une femme dans leurs bagages: les colonels fermaient les yeux sur cet abus, et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes à la façon de cette Rosalba, nous n'en avions pas même l'idée. Nous étions accoutumés à de belles filles, si vous voulez, mais presque toujours du même type, décidé, hardi, presque masculin, presque effronté; le plus souvent de belles brunes plus ou moins passionnées, qui ressemblaient à de jeunes garçons, très piquantes et très voluptueuses sous l'uniforme que la fantaisie de leurs amants leur faisait porter quelquefois... Si les femmes d'officiers, légitimes et honnêtes, se reconnaissent des autres femmes par quelque chose de particulier, commun à elles toutes, et qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce quelque-chose-là est bien autrement marqué dans les maîtresses. Mais, la Rosalba du major Ydow n'avait rien de semblable aux aventurières de troupes et aux suiveuses de régiment dont nous avions l'habitude. Au premier abord, c'était une grande jeune fille pâle, mais qui ne restait pas longtemps pâle, comme vous allez voir, -- avec une forêt de cheveux blonds. Voilà tout. Il n'y avait pas de quoi s'écrier. Sa blancheur de teint n'était pas plus blanche que celle de toutes les femmes à qui un sang frais et sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n'étaient pas de ce blond étincelant, qui, a les fulgurances métalliques de l'or ou les teintes molles et endormies de l'ambre gris, que j'ai vu à quelques Suédoises. Elle avait le visage classique qu'on appelle un visage de camée, mais qui ne différait par aucun signe particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les âmes passionnées, avec son invariable correction et son unité. Au prendre ou au laisser, c'était certainement ce qu'on peut appeler une belle fille, dans l'ensemble de sa personne... Mais les philtres qu'elle faisait boire n'étaient point dans sa beauté... Ils étaient ailleurs... Ils étaient où vous ne devineriez jamais qu'ils fussent... dans ce monstre d'impudicité qui osait s'appeler Rosalba, qui osait porter ce nom immaculé de Rosalba, qu'il ne faudrait donner qu'à l'innocence, et qui, non contente d'être la Rosalba, la Rose et Blanche, s'appelait encore la Pudique, la Pudica, par-dessus le marché!
-- Virgile aussi s'appelait "le pudique", et il a écrit le Corydon ardebat Alexim, -- insinua Reniant, qui n'avait pas oublié son latin.
-- Et ce n'était pas une ironie, -- continua Mesnilgrand, -- que ce surnom de Rosalba, qui ne fut point inventé par nous, mais que nous lûmes dès le premier jour sur son front, où la nature l'avait écrit avec toutes les roses de sa création. La Rosalba n'était pas seulement une fille de l'air le plus étonnamment pudique pour ce qu'elle était; c'était positivement la pudeur elle-même. Elle eût été pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-être sous le regard des Anges, qu'elle n'eût pas été plus la Pudeur. Qui donc a dit -- ce doit être un Anglais -- que le monde est l'oeuvre du Diable, devenu fou? C'était sûrement ce Diable-là qui, dans un accès de folie, avait créé la Rosalba, pour se faire le plaisir... du Diable, de fricasser, l'une après l'autre, la volupté dans la pudeur et la pudeur dans la volupté, et de pimenter, avec un condiment céleste, le ragoût infernal des jouissances qu'une femme puisse donner à des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba n'était pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait, celle-là, renversé de fond en comble le système de Lavater. Non, chez elle, la pudeur n'était pas le dessus du panier; elle était aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu'à la peau. Ce n'était pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba ne rendit cet hommage, pas plus qu'un autre, à la vertu. C'était réellement une vérité. La Rosalba était pudique comme elle était voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle l'était en même temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus... osées, elle avait d'adorables manières de dire: "J'ai honte!" que j'entends encore. Phénomène inouï! on était toujours au début avec elle, même après le dénoûment. Elle fût sortie d'une orgie de bacchantes, comme l'innocence de son premier péché. Jusque dans la femme vaincue, pâmée, à demi morte, on retrouvait la vierge confuse, avec la grâce toujours fraîche de ses troubles et le charme auroral de ses rougeurs... Jamais je ne pourrai vous faire comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au coeur, le langage périrait à exprimer cela!»
Il s'arrêta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce qu'il venait de dire, il avait, le croira-t-on? transformé en rêveurs ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines débauchés, ces vieux médecins, tous ces écumeurs de la vie et qui en étaient revenus. L'impétueux Rançonnet, lui-même, ne souffla mot, Il se souvenait.
«Vous sentez bien, -- reprit Mesnilgrand, -- que le phénomène ne fut connu que plus tard. Tout d'abord, quand elle arriva au 8e dragons, on ne vit qu'une fille extrêmement jolie quoique belle, dans le genre, par exemple, de la princesse Paufine Borghèse, la soeur de l'Empereur, à qui, du reste, elle ressemblait. La princesse Pauline avait aussi l'air idéalement chaste, et vous savez tous de quoi elle est morte... Mais, Pauline n'avait pas en toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en avait assez dans les veines pour rendre écarlates toutes les places du sien. Le mot naïf et étonné de la Borghèse, quand on lui demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova: "Mais l'atelier était chaud! il y avait un poêle!" la Rosalba ne l'eût jamais dit. Si on lui eût adressé la même question, elle se serait enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains divinement rosées. Seulement, soyez bien sûrs qu'en s'en allant, il y aurait eu par derrière à sa robe un pli dans lequel auraient niché toutes les tentations de l'enfer!
«Telle donc elle était, cette Rosalba, dont le visage de vierge nous pipa tous, quand elle arriva au régiment. Le major Ydow aurait pu nous la présenter comme sa femme légitime, et même comme sa fille, que nous l'aurions cru. Quoique ses yeux d'un bleu limpide fussent magnifiques, ils n'étaient jamais plus beaux que quand ils étaient baissés. L'expression des paupières l'emportait sur l'expression du regard. Pour des gens qui avaient roulé la guerre et les femmes; et quelles femmes! ce fut une sensation nouvelle que cette créature à qui, comme on dit avec une expression vulgaire, mais énergique, "on aurait donné le bon Dieu sans confession". Quelle sacrée jolie fille! se soufflaient à l'oreille les anciens, les vieux routiers; mais quelle mijaurée! Comment s'y prend-elle pour rendre le major heureux?... Il le savait, lui, et il ne le disait pas... Il buvait son bonheur en silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne renseignait personne sur la félicité cachée qui le rendait discret et fidèle pour la première fois de sa vie, lui, le Lauzun de garnison, le fat le plus carabiné et le plus fastueux, et qu'à Naples, rapportaient des officiers qui l'y avaient connu, on appelait le tambour-major de la séduction! Sa beauté, dont il était si vain, aurait fait tomber toutes les filles d'Espagne à ses pieds, qu'il n'en eût pas ramassé une. À cette époque, nous étions sur les frontières de l'Espagne et du Portugal, les Anglais devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de cette guerre d'Espagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne ressemblait à aucune autre, car nous ne nous battions pas ici simplement pour la conquête, mais pour implanter une dynastie et une organisation nouvelle dans un pays qu'il fallait d'abord conquérir. Aucun de vous n'a oublié qu'au milieu de ces acharnements il y avait des pauses, et que, dans l'entre-deux des batailles les plus terribles, au sein de cette contrée envahie dont une partie était à nous, nous nous amusions à donner des fêtes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous occupions. C'est dans ses fêtes que la femme du major Ydow, comme on disait, déjà fort remarquée, passa à l'état de célébrité. Et de fait, elle se mit à briller au milieu de ces filles brunes d'Espagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut là qu'elle commença de produire sur les hommes ces effets d'encharmement qui tenaient, sans doute, à la composition diabolique de son être, et qui faisaient d'elle la plus enragée des courtisanes, avec la figure d'une des plus célestes madones de Raphael.