Les diables noirs: drame en quatre actes

Part 9

Chapter 93,733 wordsPublic domain

Allons! c'est de la folie! qu'est-ce que cela encore? Voyons! Jeanne, qu'y a-t-il?

JEANNE.

Mais, vous me croyez donc stupide, enfin?... Je vous dis que votre lettre... Cette lettre!... Entendez-vous bien!... je l'ai trouvée là!... là!... en débris, déchirée!... Voilà comme je l'ai reçue... ta lettre qui était pour moi!...

GASTON, [stupéfait.]

Je te jure!...

JEANNE, [ironiquement avec un éclat de rire.]

Ah! si vous me le jurez! Ah! du moment que sous le jurez!

GASTON, [effaré.]

Mais enfin!....

JEANNE.

Oui, oui, cherche donc tes mensonges et prouve-moi qu'elle n'était pas pour une autre!

GASTON, [troublé, de bonne foi, et ne sachant plus ce qu'il dit.]

Pour une autre! ma lettre!... Mais voyons, raisonnons! (Il veut lui prendre encore la main, elle le repousse.) Ne t'emporte pas!... Mais je l'ai écrite, n'est-ce pas, et donnée!... L'ai-je donnée? Enfin, oui!... je n'en sais rien!... Mais après tout, à qui voulez-vous?... Ah! je suis bien assez coupable de ce qui est pourtant!... sans m'accuser de ce qui n'est pas!--Et enfin! je suis venu, et c'est moi-même, peut-être!... ou bien... non! Mais enfin (avec force et désespoir) elle était pour toi!... elle était pour toi! Jeanne, voilà ce qui est vrai!...

JEANNE, [qui l'a regardé ironiquement et avec mépris, tout le temps qu'il a parlé.]

Ah! tenez, vous me faites pitié! Vous ne savez même plus mentir!

GASTON, [désespéré.]

Mais si je mentais, je mentirais mieux!

JEANNE.

Oh! je m'en fie à vous pour jouer même ce trouble-là!

GASTON.

Oh! mais c'est horrible ce que vous me dites-là?... Jeanne!... Écoutez-moi!... Regardez-moi au moins!... Ai-je l'air d'u homme qui ment? Et aurais-je des larmes dans les yeux?...

JEANNE, [le repoussant.]

Vos larmes!... Je les connais! vos larmes! encore un mensonge! vous pleurez! belle affaire! Je ne pleure pas, moi, qui ne suis qu'une femme, et pourtant vous m'avez brisé le cœur!

GASTON.

Ah! la voilà, la punition, la voilà bien!... Et tu doutes de moi, tu me repousses, tu m'écrases!... Toi!--Ah! le ciel n'est pas juste! (Il tombe sur le canapé.)

JEANNE, [méchamment.]

Vous n'aimez donc pas Sarah?

GASTON.

Sarah?... qui vous a dit? Roland?

JEANNE, [vivement.]

Roland!... Oh! niais qui se trahit!

GASTON.

Mais je ne lui ai pas dit cela! Jeanne! écoutez-moi?...

JEANNE.

Sarah! chez moi! à ma porte!... Ah! je pouvais vous pardonner d'être un voleur!...

GASTON, [se levant vivement.]

Ah! c'est une lâcheté, cela! Tu l'avais pardonné déjà!...

JEANNE.

Mais une rivale!... Tu as pu croire que je te pardonnerais... Ah! je ne t'aime plus puisque je te hais!... mais tu penses bien que je ne te hais pas encore assez pour te permettre d'en aimer une autre!

GASTON, [à ses pieds, cherchant à se faire écouter en tournant autour d'elle, à genoux.]

Laisse-moi!...

JEANNE, [sans l'écouter, se dégageant toujours de ses mains.]

Et dire que j'ai cru, moi, à l'amour d'un pareil homme!... que j'ai rêvé, moi, le salut de cette âme!... Et j'ai voulu le tirer de son bourbier, et je n'ai pas compris que c'est lui qui m'entraînait dans sa boue! Et j'ai fait tout cela, stupide, parce que tu pleurais, parce que tu te roulais à mes pieds comme à présent!... Et je t'ai tendu la main! cette main que je voudrais couper maintenant, et te jeter au visage pour la punir d'avoir touché la tienne!

GASTON, [à genoux, seul, au milieu de la scène.]

Ah! accable-moi! injurie-moi! il viendra pourtant bien une heure où il faudra que tu m'écoutes!

JEANNE, [près de la cheminée.]

Une heure! elle ne viendra pas cette heure-là!...

GASTON.

Que voulez-vous faire?

JEANNE, [au milieu de la scène, au delà du guéridon.]

Ce que je veux faire?... Ah! vous croyez qu'après avoir aimé un homme tel que vous, je ne me fais pas horreur à moi-même? Vous croyez que j'irai résolument par les rues maintenant que tout le monde sait ma honte, pour que chacun me montre au doigt, en disant: Voici la femme de cet homme! jugez de l'une par l'autre!... Allons! une femme comme moi n'aime qu'une fois, bien ou mal!... et si c'est mal, elle sait bien s'en punir elle-même! (Descendant vers lui.) Tu n'as pas su vivre!... nous allons bien voir si tu sauras mourir!

GASTON.

Mourir! comment?...

JEANNE, [montrant sa porte.]

Comment? demande-le à cette flamme?

GASTON, [comprenant et se relevant d'un bond, épouvanté.]

Le feu!... le feu!...

JEANNE, [fermant la porte du fond et prenant la clef.]

Je brûle ma honte, et nous deux avec!

GASTON.

Allons! êtes-vous folle?... heureusement il est temps encore. (Il s'élance vers la chambre de Jeanne, ouvre la porte et la referme aussitôt, repoussé par la fumée et par la flamme qui brûle la portière de l'autre côté.)

JEANNE.

Ah! tu m'as voulu dans ton enfer, Démon!--Eh bien, nous y voilà!

GASTON, [courant des portes à la fenêtre.]

Jeanne! c'est insensé! éteindre le feu, maintenant!... Impossible!... cette porte... la fenêtre, trop haute! il n'y a que cette porte!--Donne-moi la clef!... donne, je t'en prie! donne! (Il descend sur elle cherchant à tordre ses mains pour arracher la clef.) mais la clef! Donne-moi donc la clef, malheureuse!

JEANNE, [tombant sur le canapé.]

Frappe-moi donc!... tiens!... C'est la seule infamie que tu n'aies pas commise!

GASTON, [reculant.]

Ah! vous ne savez plus ce que vous faites, Jeanne, autrement... (Il court à la porte du fond qu'il cherche à ébranler.) Malédiction, cette porte! Et cet air qui brûle!... et cette fumée!... Dans quelques minutes!... (Il descend vivement vers elle, puis s'arrête et doucement.) Voyons, tu le vois bien: je ne te touche pas!... Mais je t'en supplie! je t'en conjure à genoux!... Donne-moi cette clef!... là, voyons!... je suis assez loin de toi!... Je ne puis pas te faire peur! (Jeanne tourne autour du canapé en remontant, il la suit à distance, suppliant.)

JEANNE.

C'est toi qui as peur!--Lâche! qui as peur!...

GASTON.

Eh! mordieu! je sais mourir; mais je ne veux pas que tu meures! Et je te sauverai malgré toi! (Il s'élance vers elle.)

JEANNE, [reculant jusqu'au secrétaire.]

Ce n'est pas moi qu'il faut sauver: sauvez donc mes diamants!...

GASTON, [brisé par ce mot, et résolu, froidement.]

Ah!--Eh bien, c'est ce mot-là qui me tue!... tiens! tu veux que je le délivre de moi, et que je meure! Eh bien, sois tranquille! je m'y jetterai plutôt dans tes flammes!... (Saisissant une chaise.) Au diable la vie! et notre amour! et le reste qui ne vaut pas un fêtu! mourons ensemble. (Il s'assied résolument sur la chaise en cachant sa tête dans ses mains, silence d'une seconde.)

JEANNE, [chancelante.]

Ah! cette chaleur!... j'étouffe! ah! c'est donc la fin!...

GASTON, [ému de la voir souffrir, se levant vivement pour courir à elle.]

Jeanne!...

JEANNE.

Laissez-moi!... de l'air. (Gaston court à la fenêtre.) Ah! le lâche, qui va ouvrir la fenêtre!... si tu ouvres la fenêtre, tu es un misérable!...

GASTON, [redescendant.]

Oui, oui, je suis un misérable!--La clef?

JEANNE.

Tu ne l'auras pas! ah! j'étouffe!... (Elle tombe sur le canapé, Gaston veut lui arracher la clef que Jeanne lui dérobe, il court à la porte et l'enfonce.)

GASTON.

Enfin!

JEANNE.

Ah! l'infâme qui ouvre!... (Elle se relève pour l'arrêter.)

GASTON, [la prenant dans ses bras malgré elle.]

Ah! maudis-moi maintenant! injurie-moi!... voilà qui m'est bien égal!... je te sauve!... (Il la saisit dans ses bras et l'emporte.)

JEANNE, [se débattant.]

Je ne veux pas!...

GASTON, [de même.]

Et moi, je veux!...

JEANNE, [s'accrochant aux linteaux de la porte pour ne pas sortir.]

La mort!--Oh! la mort!

GASTON.

Et! tu l'auras ma mort! je l'ai juré!...

JEANNE, [résistant.]

Non!...

GASTON.

Je t'aime! je t'adore! entends-tu? et je meurs en t'adorant! pour t'obéir. (Il la dépose épuisée, évanouie sur le divan de l'antichambre, rentre, referme la porte, tourne la clef et la jette par la fenêtre.)

TRICK, [en dehors.]

Au feu!...

GASTON, [à la fenêtre.]

Sauve ta maîtresse! Et moi! je meurs! je ne suis bon qu'à ça! (Il s'élance dans la chambre de Jeanne qui est en feu.)

ACTE QUATRIÈME

[Un salon chez Jeanne.--Fenêtre à gauche, pan coupé.--A droite, idem, porte d'entrée.--Chambre de Jeanne au fond.--Les portières et la porte gardent les traces de l'incendie.--A gauche une causeuse devant la cheminée. Un flambeau achève de brûler sur la cheminée; c'est au petit jour.]

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVIE, TRICK, ROLAND.

[Au lever du rideau, Trick écoute sur le seuil de la porte de Jeanne; Sylvie à gauche attise le feu, Roland entre sur la pointe du pied par la porte d'entrée, s'avance jusqu'au milieu de la pièce et appelle à demi-voix.]

ROLAND, [toute cette scène et les suivantes à demi-voix].

Sylvie!--Sylvie!

SYLVIE.

Monsieur Roland... ici?

ROLAND.

Oui, on me fermait la porte!--Mais j'ai forcé la consigne!

TRICK, [au fond.]

Tais-toi!

ROLAND, [baissant encore la voix.]

Hein?

TRICK, [descendant avec précaution.]

Je ne l'entends plus soupirer... si elle pouvait s'endormir!

ROLAND.

Misère!... mon pauvre Trick, c'est donc vrai, ce qu'ils m'ont dit en bas!... Malade, souffrante, la fièvre?...

TRICK.

La fièvre!... Seigneur Dieu! si ce n'était que la fièvre!... Mais depuis que nous l'avons portée sur son lit, Sylvie et moi, c'est le délire! toujours, toujours!

ROLAND.

Le délire?

SYLVIE.

Toute la nuit!...

ROLAND.

Pauvre femme, la secousse, la peur, je crois bien!

SYLVIE.

Taisez-vous! elle appelle!

TRICK.

Non!... D'ailleurs, _ton bon petit_ femme est près d'elle! (Il remonte.)

ROLAND.

Madame Canillac... je le sais bien, je sais qu'elle est rentrée. Mais le médecin, le médecin!

SYLVIE.

Il est venu au milieu de la nuit, et je l'attends tout à l'heure! Il a commandé du repos, du silence, de la glace, a parlé de fièvre... de fièvre... Ah! mon Dieu! je ne sais plus comment, mais des mots qui font frémir... (plus bas) et que Trick heureusement n'a pas entendus.

ROLAND.

Il a paru inquiet?

SYLVIE, [de même encore.]

Oh! oui!... Pensez;--une fièvre pareille! Des cris! des larmes!... Ah! pauvre madame, nous n'avions pas trop tout à l'heure, madame Sarah et moi, de toute notre force, pour la retenir dans son lit!...

ROLAND.

Elle veut se lever!

SYLVIE.

Ah! je crois bien!... Et sortir!... et puis les flammes qu'elle voit partout... et puis _lui_ toujours qu'elle appelle!... Ah! monsieur Roland, quelle nuit!... (Elle remonte jusqu'à la porte de Jeanne.)

ROLAND.

Mais _lui... lui_ justement, _lui_ dont vous ne parlez pas? Qu'est-il devenu...

TRICK, [qui est redescendu.]

Gaston!... (Avec violence.) Ah! j'aurais dû le laisser dans le feu... celui-là qui est cause de tout!...

ROLAND.

Et tu l'as sauvé pourtant?...

TRICK.

Je l'ai sauvé!... C'est pas vrai!... je l'ai trouvé dans _le chambre_ de _matame_, évanoui, par terre, dans le fumée!... Je l'ai _tescentu_ dans mes bras, et je l'ai fait _porder_ chez lui!... par _tu_ monde... en leur _tisant_: «Vous allez _garter_ cet homme-là!... et vous l'empêcherez de revenir!... je veux _blus_ le voir!... je veux _blus_ jamais!... je le _duerais!_...»

ROLAND.

En sorte que tu ne sais pas?...

TRICK.

Si... J'ai envoyé savoir de ses nouvelles!... parce que... après tout...

ROLAND.

Ah! bonhomme sublime, va!... Il veut le tuer; mais il envoie demander comment il se porte!

TRICK.

Il revenait à lui, on a dit... «Il reviendra, va!» Du feu, de l'eau, de partout ils reviennent toujours, les méchants!

SYLVIE, [au fond, vivement, en soulevant la portière.]

Monsieur Trick, le médecin!...

TRICK.

Ah!... (Il remonte et disparaît dans la chambre de Jeanne.)

ROLAND, [cherchant son chapeau.]

Bon! bon, le médecin!... je vais l'amener, moi, le vrai médecin!... Où ai-je fourré mon chapeau?... (S'arrêtant.) Ah!... ce bruit de pas!... Gaston, peut-être!... (La porte d'entrée s'ouvre et l'on voit paraître Rennequin soutenu par Profilet et Cyprien, comme un homme évanoui.) Rennequin!...

SCÈNE II

ROLAND, RENNEQUIN, CYPRIEN, PROFILET.

CYPRIEN.

Oui!... il vient de se trouver mal dans l'escalier!

RENNEQUIN.

Ce n'est rien!... l'émotion!... ma sensibilité exaltée!...

ROLAND, [lui avançant un fauteuil.]

Ah! je vous connais bien!... On vous aura dit brusquement que votre pauvre nièce...

RENNEQUIN.

Ma pauvre nièce, oui... et notre pauvre maison!... qui a failli brûler!...

ROLAND, [prêt à sortir, redescendant pour lui serrer la main.]

Brave cœur, va!... mais ne vous affectez pas tant que ça, monsieur Rennequin, le malheur n'est pas si grand pour vous que vous pouviez le craindre.

RENNEQUIN.

Merci!... toute une aile calcinée!...

ROLAND.

Oui, mais votre nièce pouvait y rester et vous laisser la douleur d'hériter à sa place et de la pleurer toute votre vie. (Il remonte chercher son chapeau.)

RENNEQUIN.

Elle pouvait y rester, ah! mon Dieu oui; voilà ce que nous nous disions tous trois, en montant l'escalier!... C'est même ça qui m'a...

CYPRIEN et PROFILET, [piteusement.]

Ah oui!

RENNEQUIN.

Mais elle a une chance!... heureusement.

CYPRIEN et PROFILET, [levant les mains au ciel.]

Heureusement!

ROLAND, [les imitant.]

Seulement elle est très-malade!

TOUS TROIS, [vivement.]

Ah!

ROLAND.

Ainsi!... tout n'est pas perdu!... rassurez-vous!

TOUS TROIS.

Hein!

ROLAND, [à Rennequin comme s'il allait l'étrangler, et lui parlant sous le nez.]

Rassurez-vous!... Rennequin!... (Il sort.)

SCÈNE III

RENNEQUIN, PROFILET, CYPRIEN.

RENNEQUIN, [quand Roland est sorti, il se lève.]

Mais monsieur Roland!...

PROFILET, [l'arrêtant.]

Bon! laissez cela!... Il est déjà loin!

RENNEQUIN, [héroïquement.]

Je sais bien!... c'est pour ça que je le dis!... sans ça!...

CYPRIEN, [le retenant.]

Laissez donc!... Et parlons de choses plus sérieuses! Je ne me trompais donc pas!...

PROFILET, [à demi-voix.]

Ces deux hommes qui arrivaient en même temps que nous.

CYPRIEN, [de même.]

C'étaient des médecins!... donc, il a raison, la cousine est très-mal.

RENNEQUIN, [ému.]

Pauvre nièce!

PROFILET.

Il ne faut pourtant pas nous abandonner à une fausse...

CYPRIEN.

Crainte...

PROFILET.

Crainte, oui!... Je suis d'avis que monsieur Rennequin aille s'assurer de son état!

RENNEQUIN, [ému.]

Moi, entrer là?... avec ma nature impressionnable!... jamais!... tout ce que je peux faire... c'est d'écouter à la porte.

CYPRIEN.

Ce que disent les médecins!...

RENNEQUIN.

Ce que disent... oui... j'allais le dire!... vous pouviez me le laisser dire!... (Il écoute au fond.)

CYPRIEN.

Eh bien?

RENNEQUIN.

Je n'entends pas!... l'émotion... qui m'étouffe;... la tapisserie qui étouffe aussi... Ah! si, j'entends...

PROFILET.

Ah!

RENNEQUIN.

Oui, c'est le son d'une cuiller dans une tasse!... Ah! elle est bien malade!...

PROFILET.

Vous voyez ça à la cuiller!...

RENNEQUIN, [descendant.]

Non, mais je sens ça; ma nature si magnétique!... pauvre famille!... voilà où nous en étions il y a quatre ans, dans cette même chambre, pour son mari!... le défant!... excusez-moi, je ne peux pas me rappeler ça, sans que... pauvre neveu! pauvre nièce!... Seulement il n'y a pas de femme cette fois-ci pour hériter à notre place!

CYPRIEN et PROFILET.

Ah non!

RENNEQUIN.

Il n'y a que nous!

CYPRIEN.

Que nous trois.

RENNEQUIN.

Que nous trois!... (Les regardant.) Ah! sapristi!... trois!... c'est bien assez!

CYPRIEN.

Désolé de ne pas pouvoir me noyer pour vous être agréable.

RENNEQUIN.

Et ils ont des santés!...(Regardant Cyprien.) Celui-là, surtout. (Désignant Profilet.) Celui-ci me donne encore quelque espoir... mais il a pour lui ma chance... toujours ma chance!...

PROFILET.

Enfin! quand nous serons là à nous désoler, n'est-ce pas?

RENNEQUIN.

Oui!... quand nous nous désolerons!... Nous ferions peut-être mieux de nous réjouir, pauvre nièce.

CYPRIEN et PROFILET, [se récriant.]

Oh!

RENNEQUIN.

Non!... Je m'entends!... je ne dis pas nous réjouir comme ça effrontément, parce que l'héritage!--Oh! non! on ne peut pas!... on ne peut pas! Mais je dis au contraire nous réjouir... dans son intérêt?

CYPRIEN et PROFILET [saisis.]

Dans son intérêt!

RENNEQUIN.

Je m'explique, ça a besoin d'explications... mais enfin, qu'est-ce qu'elle allait faire? quoi? épouser un garnement qui eût fait son malheur. (Assentiment de Cyprien et de Profilet.) Eh bien! au lieu de ça, si la fatalité veut!... (ému,) la voilà sauvée au moins!... Elle ne l'épousera pas, ce gredin-là!... c'est un grand bonheur!...

CYPRIEN et PROFILET.

C'est vrai!

RENNEQUIN.

Un grand bonheur!... au moins, elle n'aura plus de scènes comme celle de cette nuit!...

PROFILET et CYPRIEN.

Le fait est que!...

RENNEQUIN.

Ont-ils fait un vacarme?... Ils appellent ça de l'amour!... En voilà de l'amour!... mais de mon temps, mais sapristi! nous avions aussi nos petites... mais c'était autrement gai!

CYPRIEN.

Je le crois.

RENNEQUIN.

Ah bigre!... quand je me lançais, moi... quel esprit! quelle verve!

CYPRIEN.

Ah!...

RENNEQUIN.

Mais quand vous direz: _Ah!_... Il en reste bien encore quelque chose.

CYPRIEN.

Vous comprenez que je n'ai pas le temps de vous chicaner là-dessus!

RENNEQUIN.

Mais je crois bien!... tandis que ceux-là... ils s'adorent d'une manière!... des enragés, quoi!... ils se mangent. (Montrant les dents.) Crrr!...

PROFILET, [regardant au fond les portières de droite.]

Il n'y a qu'à voir les rideaux!... regardez-moi ça!

CYPRIEN.

C'est en loques!

RENNEQUIN.

Ça fera encore bien l'affaire de mon cabinet.

CYPRIEN, [surpris.]

Comment, de votre cabinet?

RENNEQUIN.

Oui!... avec la causeuse. (Tâtant le meuble.) C'est du crin... ça!... tout crin!...

PROFILET, [ahuri].

Vous prenez ça pour vous?

RENNEQUIN, [ému.]

Comme souvenir!--Tout le meuble, oui...

CYPRIEN.

Mais pardon! un instant! La succession compte bien vendre le mobilier tout entier.

RENNEQUIN, [levant les mains au ciel.]

Ah! la _succession!_ Ah! voilà déjà l'horrible mot! la _succession!_... (Avec une émotion contenue et qui veut être digne.) La _succession_, monsieur, ne sera pas ruinée pour une causeuse, deux fauteuils et quelques chaises dont elle fera cadeau à un oncle!... à un pauvre oncle qui va rester isolé... bien isolé!... Avec la garniture de cheminée aussi, bien entendu!...

CYPRIEN.

Enfin tout le mobilier du salon, quoi?

RENNEQUIN.

Oh! tout le mobilier du salon!--Tout le mobilier du cœur! monsieur... tant pis pour vous si vous ne comprenez pas ce sentiment-là!

CYPRIEN.

Oh! mais je le comprends très-bien!... je le comprends si bien que je prends pour moi la garniture de cheminée du grand salon, comme souvenir.

RENNEQUIN.

Bigre! quel souvenir... en bronze!...

PROFILET, [passant entre eux deux.]

Pardon! Eh bien, et moi dont on ne parle pas?

RENNEQUIN, [navré.]

C'est ça, à l'autre... ô humanité!

SCÈNE IV

LES MÊMES, TRICK.

TRICK, [au fond, il descend, tout pâle, tout ému, se contenant.]

Misérables!

RENNEQUIN.

Hein!...

TRICK.

Voleurs, bandits!... vous êtes là comme des bêtes fauves à vous arracher tout ce qui est à elle!... Attendez donc qu'elle soit morte!...

CYPRIEN et PROFILET.

Mais...

TRICK, [serrant les poings avec colère.]

Sortez d'ici!... sortez tous!... sortez!...

RENNEQUIN, [à Profilet et Cyprien qui sortent en haussant l'épaule.]

Oui, sortez!... (A Trick.) Ah! mon pauvre Trick, nous nous comprenons, nous! Les plus malheureux ne sont pas ceux qui s'en vont... ce sont ceux qui restent!...

TRICK, [serrant les poings.]

Eh bien, ne reste pas... va-t'en!...

RENNEQUIN, [saisi, le suivant.]

Non, mais... moi!... je pleure!

TRICK.

Je te dis de t'en aller!

RENNEQUIN.

Mais je vous défends!...

TRICK.

Et moi je te défends de rester...

RENNEQUIN, [rageur.]

Eh! dites-le donc!... entre amis!... Enchanté de vous être agréable!... (A part.) En voilà un que je flanquerai à la porte, quand je serai le maître!... (Il sort.)

SCÈNE V

TRICK, puis [SYLVIE].

TRICK, [à lui-même; apercevant Sylvie qui rentre par la porte.]

Ah! Sylvie!... J'ai quitté la chambre!... je pouvais pas... Ces médecins, avec leur air!... je voulais écouter ce qu'ils disaient... je pouvais pas!... Ils sont partis?... Tu les a reconduits jusqu'à la porte!

SYLVIE, [étouffant.]

Oui!...

TRICK.

Eh bien!...

SYLVIE.

Eh bien!... (Elle veut répondre, mais les larmes l'étouffent et elle tombe assise en pleurant.)

TRICK, [d'une voix altérée.]

Si malade que cela?... (Sylvie fait signe que oui, en cachant sa figure dans son mouchoir. Moment de silence.) Mon Dieu!... si malade!... Voyons, ne pleure pas!... Il faut pas pleurer... (Contenant ses larmes.) On sait jamais!... les médecins... des bêtes!... Viens! ne pleure pas! (Il la fait lever.) Qu'est-ce qu'ils ont dit?...

SYLVIE, [debout.]

Ah!... ils n'ont rien dit, mais j'ai bien vu à leur air!

TRICK, [effrayé.]

Et ils partent!...

SYLVIE, [le retenant.]

Ils reviendront tout à l'heure!... Tout ce qu'ils ont recommandé, c'est de la laisser bien reposer... parce que la fièvre redouble!... Notre seule chance, c'est qu'elle dorme un peu et que le délire se calme!...

TRICK.

Oh! oui! oui! je comprends.

SYLVIE.

Et surtout empêcher... s'il revenait...

TRICK.

Gaston?...

SCÈNE VI

LES MÊMES, ROLAND.

ROLAND, [entrant rapidement par la porte de droite.]

Le voici!...

TRICK.

Lui!...

ROLAND.

Oui, oui!... il accourt; je l'ai devancé pour préparer Jeanne à le voir!

TRICK, [désespéré.]

Ah! il s'agit bien de cela... ah! Dieu, qu'il parte, qu'il parte!... il achèvera de nous la tuer!

ROLAND.

Misère!... jamais!... (Il s'élance au-devant de Gaston, qu'il arrête sur le seuil de la porte dans le vestibule.)

SCÈNE VII

LES MÊMES, GASTON, SARAH, entrée au bruit, puis JEANNE.

GASTON.

Où est-elle?

ROLAND, [le retenant pour l'empêcher d'entrer.]

Gaston! voyons!... de la raison!... tu ne peux pas la voir maintenant!

GASTON.

Je la verrai... où est-elle?

ROLAND.

Dans sa chambre; mais pour elle, pour toi!...

GASTON.

Eh! laisse-moi, toi! (Il se dégage de lui violemment.)

TRICK, [lui barrant le passage du côté de la porte de Jeanne.]

Va pas!... je t'en supplie!

GASTON.

Ah! vous me la cachez!... elle est malade!... elle souffre!...

TRICK et ROLAND, [le forçant à descendre.]

Mais non!...

GASTON, [retenu par tous deux.]

Elle est morte!... et vous n'osez pas me le dire!... Où est-elle! je veux la voir.

ROLAND et TRICK.

Gaston!

GASTON, [se dégageant.]

Je veux la voir!... (Il s'élance vers la porte du fond et arrive à temps pour soutenir Jeanne qui paraît sur le seuil toute pâle et toute chancelante... Gaston l'enlève dans ses bras et poussant un cri de joie.) Ah! ma Jeanne bien-aimée!... c'est toi! (Il l'entraîne sur le devant de la scène, dans un mouvement de joie et là, reste frappé de stupeur devant Jeanne immobile, qui ne le regarde pas, et qui tremble de fièvre... Silence de tous... Gaston les regarde comme pour les interroger, puis regarde Jeanne en la soutenant.) Mon Dieu!... Jeanne!... qu'y a-t-il?... (Jeanne ne répond rien, et ne le regarde même pas; elle cherche seulement en haletant et par un mouvement régulier et machinal comme celui des moribonds à dégager son cou et sa poitrine comme quelqu'un qui étouffe... Gaston effrayé l'appelle encore plus doucement.) Jeanne! rien... ma Jeanne! (Il la dépose sur la causeuse que Trick et Roland ont fait rouler au milieu de l'avant-scène; épouvanté.) Seigneur Dieu! voilà donc la vérité?...

ROLAND, [cherchant à l'entraîner.]

Hélas oui! Elle ne te reconnaît même plus!... viens, je t'en supplie!...

GASTON.

Non!... ce n'est pas vrai!... Laisse-moi, je veux lui parler!... Je veux qu'elle me parle!... Jeanne, Jeanne!...

ROLAND.

Avec ce délire qui ne la quitte plus!...

GASTON, [revenant à Jeanne.]

Ah! tu es stupide, toi, avec ton délire!... Pourquoi pas son agonie?... Elle est évanouie... voilà tout... Et quand vous serez tous là, à me regarder... Moi aussi, j'ai le délire, et je n'en meurs pas!... Dès qu'elle m'aura vue, elle me reconnaîtra, et la raison reviendra, et la santé, et la vie!... Jeanne, Jeanne, mon amour!...

TRICK, [voulant s'opposer à ce qu'il parle à Jeanne.]

Je veux pas!...

ROLAND, [le contenant en lui montrant Jeanne immobile.]

Ah! maintenant... qu'importe!