Les diables noirs: drame en quatre actes

Part 8

Chapter 83,743 wordsPublic domain

Ah! c'est _pien_ fait!--Ah! je suis _gontent_!... Eh bien, il faut la voir! (Rajustant la cravate de Gaston et à Sylvie qui sort de chez Jeanne sur la pointe du pied.) Sylvie, dis à madame qu'il est là!

GASTON.

Oui! dis que je suis là!... je veux la voir!

SYLVIE.

J'y vais!...

GASTON.

Oui... non! attends!... je... (A lui-même.) Ah!... je n'ose pas!...

SYLVIE, [faisant un pas vers la porte.]

Faut-il fermer?

GASTON, [il est à l'extrême gauche, à l'avant-scène, Trick plus haut au milieu, Sylvie à droite entre le canapé et la cheminée.]

Non! laisse ouvert... que je la voie!... (Avec amour.) C'est elle!... La voilà, Trick... Ah! que je l'aime!... qu'est-ce qu'elle regarde?...

TRICK.

Je sais pas.

GASTON.

Elle regarde quelque chose? quoi? qu'est-ce qu'elle tient à la main?

TRICK, [regardant.]

Je sais pas... ça prille!...

SYLVIE, [de même.]

C'est un diamant!

GASTON, [épouvanté.]

Je suis perdu!

TRICK.

Quoi?

GASTON [à Sylvie.]

Baisse la portière!... Cache-moi!

SYLVIE, [stupéfaite.]

Monsieur!

GASTON.

Mais, baisse donc cette portière, te dis-je!... (il s'élance et rabat la portière) et cache-moi donc! (Il reste sur place, épouvanté; silence.--Coup de sonnette dans la chambre.)

SYLVIE.

Madame appelle!

TRICK.

Elle vient!

GASTON.

Elle sait tout! je me sauve!--Ne dites pas que je suis venu!...

TRICK, [le retenant.]

Tu veux plus?...

GASTON, [allant reprendre son chapeau, égaré et comme un fou.]

La voir!... maintenant!... non! ce soir! plus tard! mais pas maintenant! elle me fait peur! j'ai peur! je me sauve! Ah! j'ai peur!... (Il se dégage de Trick qui le retient et s'élance dehors.)

TRICK.

Il est fou!... il a plus _son_ tête!...

SYLVIE.

En voilà des aventures!...

SCÈNE VIII

TRICK, SYLVIE, JEANNE.

JEANNE, [sur le seuil de sa chambre.]

Qui était là?... on parlait! quelqu'un était là?... mais répondez donc!...

TRICK, [embarrassé.]

Non!...

SYLVIE, [de même.]

Personne!...

JEANNE, [à elle-même.]

Ils mentent!... il est venu!... j'ai senti mon cœur se serrer d'angoisse et de colère... il était là! c'était lui. (Surprenant un regard entre Trick et Sylvie.) Ils mentent!

SCÈNE IX

LES MÊMES, ROLAND.

ROLAND, [entrant très-affairé, très-essoufflé et à demi-voix.]

Pardon!--Madame Canillac n'est pas là?--Elle n'est pas là?...

JEANNE, [surprise.]

Que voulez-vous, monsieur?

ROLAND, [s'essuyant le front.]

Ah! mille pardons, madame!... Elle n'est pas là, misère! j'en étais sûr... Mais ce qui se passe dans votre maison, madame, est d'un caractère tellement infernal!...

JEANNE.

Ce qui se passe?...

ROLAND.

Oui, madame!... Et si nous étions seuls...

JEANNE, [à Trick et à Sylvie.]

Laissez-nous!...

TRICK, [en sortant.]

Encore un qui n'a pas la tête bien solide! (Il sort par le fond, Sylvie par la droite.)

SCÈNE X

JEANNE, ROLAND.

JEANNE.

Que voulez-vous dire, monsieur?

ROLAND.

Madame, avez-vous vu M. de Champlieu tout à l'heure?

JEANNE.

M. de Champlieu?... non!

ROLAND.

Seigneur Dieu! je vous demande mille pardons, chère madame, car je touche à un secret... Mais enfin, il est des circonstances... des moments!... Et puisque je sais...

JEANNE, [avec amertume.]

Aussi!

ROLAND.

Et mes principes n'en sont nullement offensés, madame, nullement!... Croyez-le bien! Enfin, vous ne l'avez pas vu? Il ne vous quitte pas à l'instant même?

JEANNE.

Non?--Mais je ne me trompais donc pas, il est venu!

ROLAND.

Misère! s'il est venu! Demandez à ma femme! demandez à madame Canillac s'il est venu?

JEANNE.

Sarah!... vous êtes?...

ROLAND.

Roland Canillac, oui, madame!... un très-mauvais sujet, oui, madame!... qui va tout expier!... oui, madame! grâce à Gaston!...

JEANNE.

Gaston!...

ROLAND.

Oui, je viens de voir Gaston sauter d'un bond les quatre marches du perron! je l'ai vu!

JEANNE.

Vous l'avez vu?

ROLAND.

De mes yeux! Et s'il n'est pas venu pour vous à pareille heure, pour qui voulez-vous que ce soit, si ce n'est pour ma femme?

JEANNE.

Lui!... y pensez-vous?...

ROLAND.

Je ne pense pas à autre chose depuis qu'il a eu le soin de me déclarer lui-même que madame Canillac lui plaisait énormément!

JEANNE.

Il vous a dit?...

ROLAND.

Oui, madame, oui, il m'a dit...

JEANNE.

Enfin!... l'aime-t-il?--Dites-le donc!...

ROLAND.

Ah! madame, puisqu'il adore les blondes!

JEANNE, [moment de silence; elle cherche.]

Sarah!... oui; peut-être!... Ah! je m'en doutais qu'il y avait une autre que moi! Je le devinais à ses mensonges, à ses absences, jusqu'à ses larmes de remords!... Mais tantôt, tenez!... oui, tantôt... là, à cette place!... la vérité m'a passé devant les yeux comme un éclair!... Quand je les ai surpris tous deux assis sur ce canapé! Et vous le savez bien! vous étiez là, vous!...

ROLAND, [piteusement.]

Oui! oui, j'étais là, moi!...

JEANNE.

Mais comment l'aurais-je pensé?... Sarah! une amie! une sœur!... Elle ne sait rien, c'est vrai!... Elle est excusable, elle!... Mais lui!... Mais elle, non plus, est-ce qu'elle n'aurait pas dû deviner!... Allons! c'est infâme! Ce n'est pas possible! C'est faux, ce que vous me dites-là! Et vous êtes absurde de m'épouvanter de pareilles chimères, comme si je n'avais pas assez des réalités!

ROLAND, [piteusement.]

Mettons que ce sont des chimères!

JEANNE.

Chut!

ROLAND.

Plaît-il?

JEANNE.

Est-ce que l'on ne monte pas... Il viendra peut-être bien pour se défendre!... (Elle va écouter à la porte du fond.)

ROLAND.

Il viendra!... mordieu! il est déjà venu, j'en suis sûr!... (Il prend vivement son chapeau sur le guéridon où il l'a posé, ce qui fait voler deux ou trois fragments du papier déchiré par Gaston; il les regarde machinalement d'abord, puis ses yeux se tournent vers ceux qui sont à terre.)

JEANNE, [sur le balcon.]

Non! personne!

ROLAND, [après un regard donné à tous les papiers qui sont à terre, prenant un fragment sur le guéridon, et le regardant machinalement, après un silence.]

C'est son écriture!... _Bonsoir!... bonsoir!..._ C'est une lettre, ça!... (Il le rejette.) Une lettre!... qui sait?...(S'arrêtant avec un soupçon.) A-t-on bien le droit de lire une lettre déchirée... quand elle peut s'adresser à votre femme?... Misère! je crois bien! (Reprenant le fragment de papier, lisant.) _Bonsoir!_... Oui, c'est entendu!... j'ai le droit de lire, seulement il faut en venir à bout!

JEANNE, [écoutant du côté de la fenêtre.]

On a ouvert la porte du jardin. (Elle ouvre la fenêtre et va sur le balcon.)

ROLAND, [après avoir ramassé les papiers, les plaçant sur la table.]

Voici évidemment le commencement, et c'est bien son écriture, le scélérat!... _Ne m'attends pas!_... Il tutoie!... Ce ne peut pas être madame Canillac!... (Avec effroi.) Il ne peut pas tutoyer déjà madame Canillac!... _Ne m'attends pas!_... bon, mais la suite!... _Je suis_... C'est ça!... non, ce n'est pas ça! C'est un petit triangle! voici le triangle!...(Ramassant.) Je suis!... (Rapprochant deux morceaux de papier.) _Je suis... mort!_... Il est _mort!_... Non, ce ne peut pas être ça!... Plût au ciel, corsaire, que tu fusses mort!... _Je suis!_... Ah! non, voici! voici!... _Je suis appelé subitement près d'un ami qui est à la mort!... mais cette nuit!... cette nuit!..._

JEANNE.

Vous êtes encore là?

ROLAND.

Oui! je... je... _cette nuit!_--(Regardant Jeanne.) Misère! suis-je bête! mais... mais c'est à elle qu'il a écrit cette lettre... et c'est elle qui l'a déchirée!...

JEANNE, [revenant à la cheminée.]

Quelle heure est-il donc?

ROLAND, [rayonnant.]

Dix heures!... Il est dix heures!... madame.

JEANNE.

Vous verrez qu'il ne viendra pas encore!...

ROLAND, [s'éventant avec son mouchoir.]

Mais non, il ne viendra pas, puisqu'il vous a prévenue.

JEANNE.

Il m'a prévenue?

ROLAND.

Puisqu'il vous a écrit!

JEANNE.

A moi!...

ROLAND.

Oui!...

JEANNE

Mais non!

ROLAND, [effaré.]

Il ne vous a pas écrit qu'il était appelé subitement par un de ses amis qui est mort?...

JEANNE.

Mais non! quelle folie me contez-vous là?...

ROLAND.

Dieux immortels!... qui est-ce donc qu'il tutoie, en parlant de cette nuit!... (Il se précipite à terre et ramasse les autres papiers.)

JEANNE.

Que faites-vous donc là?

ROLAND.

Je fais un travail de Romain, comme tous les maris, pour m'assurer le plus possible de ce que je ne voudrais pas savoir!...

JEANNE.

Une lettre! (Elle va vivement au guéridon.)

ROLAND.

_Bonsoir, chère_...

JEANNE.

Son écriture!... une lettre!... à une femme! (Lisant.) _Ne m'attends pas ce soir!... cette nuit!... Bonsoir, chère!_...

ROLAND, [vivement.]

N'éparpillez pas!... il ne manque plus que le nom! C'est un petit trapèze! le trapèze! le trapèze!

JEANNE, [fiévreusement, cherchant la fin de la lettre sur la table.]

Ceci?

ROLAND, [de même.]

Non!

JEANNE.

Mais ça?

ROLAND.

_Ma chère_...

JEANNE.

_Ame!_...

ROLAND.

_Ma chère âme!_ Nous ne savons rien!... _Ma chère âme!_... Mais toutes les femmes sont notre chère âme, en attendant qu'elles ne soient plus rien du tout! Ce n'est plus une lettre, c'est une circulaire!

JEANNE, [relisant.]

Mais cette lettre!... Mais ce n'est pas à moi qu'elle est écrite! ce n'est pas moi qui l'ai reçue!... Ce n'est pas moi qui l'ai déchirée! C'est une autre... une autre femme! Et qui donc? qui donc ici?... quelle autre? Et pas de nom! (Elle lui arrache un papier qu'il apporte et lit.) _Sarah!... Sarah!_ oui!... _Sarah!_...

ROLAND.

_Sarah!_... Je suis mort! (Il se laisse tomber sur le canapé.)

JEANNE.

Ah! vous aviez donc raison! C'est donc vrai?... Et la nuit dernière, ce n'était pas au jeu qu'il était, c'était... Et chez moi!... dans ma maison!... Ah! infâmes! je vous écraserai tous les deux!

ROLAND.

Madame!...

JEANNE.

Ah! je veux la voir! je veux savoir!... (La porte du fond s'ouvre.)

ROLAND.

La voilà! Pour l'amour de Dieu! contenez-vous!

SCÈNE XI

LES MÊMES, SARAH, SYLVIE.

SARAH, [en toilette de bal.]

Tiens! vous êtes ici, monsieur?... bonsoir! (A part.) Je le savais bien que c'était lui! (Elle va à la cheminée suivie de Sylvie. Haut.) Jeanne, rends-moi donc un service. Mets-moi cette épingle dans les cheveux; Sylvie n'y entend rien!

JEANNE, [la regardant.]

Tu vas au bal?

SARAH.

Oui! (A Sylvie.) Ma pelisse! (A part.) S'il ne me suit pas ce soir, c'est qu'il est aveugle! (Sylvie sort.)

JEANNE.

Je croyais que tu ne sortais pas ce soir!... Tu attendais quelqu'un!

SARAH.

J'ai changé d'avis! (Elle lui donne l'épingle.) Tiens!

JEANNE, [prenant l'épingle; avec haine et colère.]

Ah! et tu crois?... (Mouvement de Roland.)

SARAH.

Quoi donc? (La regardant.) Qu'est-ce que tu as?--Tu as l'air toute bouleversée! Est-ce que tu es fâchée contre moi?...

JEANNE.

Contre toi... non! (mettant l'épingle dans les cheveux de Sarah) c'est fait!... va! (Bas à Roland.) Emmenez-la!

SARAH, [inquiète de son trouble.]

Tu ne viens pas avec moi? (Sylvie entre et pose la pelisse sur les épaules de Sarah.)

JEANNE, [après avoir secoué la tête en signe de refus, à Roland.]

Emmenez-la! (Sarah sort en la regardant avec étonnement.)

ROLAND.

Que je l'emmène! je le crois bien! (Montrant le papier qu'il a gardé à la main.) Et je la confonds avec cette preuve!... Dieu! une femme si délicieuse! Et quand je pense qu'elle était à moi, je n'avais qu'à le dire!... Et être déjà!... Misère! (Il sort.)

SCÈNE XII

JEANNE, SYLVIE, puis TRICK.

JEANNE, [assise sur le canapé devant le guéridon couvert des fragments de la lettre, à part, résolue.]

Ah! il faut en finir! (Haut.) Sylvie!

SYLVIE.

Madame!...

JEANNE.

Sarah n'a plus besoin de vous!--Vous pouvez sortir, ma fille!

SYLVIE.

Ce soir, madame?

JEANNE.

Oui! je vous donne votre soirée! Allez au spectacle, où vous voudrez! (Trick entre avec un flambeau à la main qu'il pose sur la table.)

SYLVIE, [joyeuse.]

Oh! puisque madame le permet! Quel bonheur! (Elle sort.)

JEANNE.

Oui, allez!... Trick!...

TRICK.

Qu'est ce que tu veux? (Il va pour retirer les fragments de la lettre qui sont restés sur la table.)

JEANNE, [l'arrêtant.]

Laisse!--Où couches-tu?

TRICK, [étonné.]

Là-haut! tu sais bien!...

JEANNE.

Oui, c'est vrai!

TRICK.

Pourquoi?... tu as peur la nuit?

JEANNE.

Non! quelle idée!--Voici une boîte qu'il faut porter toi-même?

TRICK.

Bon! je porterai! (Il regarde la boîte.) Si loin!...

JEANNE.

Oui!

TRICK.

_Temain_ matin alors?

JEANNE.

Non, ce soir!

TRICK.

Je serai pas revenu avant une heure du matin!

JEANNE.

Qu'importe?

TRICK.

Mais...

JEANNE.

Mon Dieu! que d'affaires!--Allez et taisez-vous!

TRICK, [ému.]

Tu me _crondes?_

JEANNE, [doucement.]

Non, mon bon Trick! non! pardonne-moi!--Et va, je t'en prie.

TRICK, [résolument.]

Eh bien, non, non, j'irai pas!--Non! je ne te laisserai pas seule!

JEANNE.

Voyons!...

TRICK, [continuant et s'oubliant].

Et si tu étais seule encore! Mais avec _lui!_...

JEANNE, [tressaillant et le regardant en face.]

_Lui!_--Qui _lui?_

TRICK.

Oh! j'ai dit!... Ah! pardonne-moi!... je suis _un_ bête!... un gueux!... Oh! j'ai dit!... Oh! tu pouvais pas te taire, imbécile!...

JEANNE, [à elle-même, tristement.]

Tous!... ils le savent tous!...

TRICK.

Non! je sais rien! je sais rien du tout!... je sais pas ce que je dis! Tu sais!... je suis _un_ bête, moi!...

JEANNE.

Non! tu es un brave cœur! (Elle lui tend la main.)

TRICK, [lui baisant la main.]

Ah!...

JEANNE.

Va où je te dis, mon bon Trick; il ne m'arrivera rien, je te le jure, que je ne le veuille et ne l'accepte, va!

TRICK.

J'y vais! oui! (Il se dirige lentement vers la porte du fond, Jeanne se retourne vers lui.)

JEANNE, [avec une grande affection.]

Bonsoir!

TRICK, [s'arrêtant et surpris de la façon dont Jeanne vient de lui dire bonsoir.]

Bonsoir! (Avec une fausse vérité.) Tu vois, je m'en vas!... (A part.) Non! j'irai pas! (Il sort.)

SCÈNE XIII

JEANNE, [seule, assise devant le guéridon et la lettre déchirée.]

Allons! je me suis trompée!... et je suis perdue!... Mais dans quelle honte suis-je donc tombée, si les plus fidèles parmi ceux qui m'aiment, n'osent plus parler de cet amour sans en rougir pour moi comme d'une injure?--Quelle honte? c'est moi qui le demande?.... Le jour où cet homme ne m'a pas dit deux mots qui ne fussent un mensonge!... le jour où il couvre ma main de baisers pour la dépouiller!... le jour où il écrit!... (Elle regarde sa main qui ramasse tous les débris de papier.) Oh! abusée, rançonnée, dupée, volée, oui!... mais trompée pour une autre!... Tu ne me connais donc pas; mais je jetterai tout au vent, toi, mon amour, ma vie, la tienne! tout! comme cette poussière de ta trahison!... (Elle jette les papiers à terre.) On marche!... (Elle prête l'oreille du côté de la petite porte.) Son pas!... c'est lui!--Il n'a pas trouvé son autre maîtresse, tenez, et il me revient! Eh bien! oui, reviens, va!... Tu trouveras une femme que tu ne cherches pas; moi aussi je sais mentir, trahir, et donner des baisers qui déchirent et des caresses qui étouffent!... Viens donc! viens, que je te serre dans mes bras et que tu en meures!... (Elle se tient à l'écart près la cheminée.)

SCÈNE XIV

JEANNE, GASTON. [Il entre sans la voir tout d'abord].

GASTON, [posant son chapeau sur une chaise près de la porte et retirant ses gants qu'il jette dans le chapeau.]

Ah! plutôt toutes les certitudes qu'une angoisse pareille!...

JEANNE, [affectant le calme.]

Vous voilà!...

GASTON, [saisi, se retournant.]

Ah!... (Il la regarde avec anxiété.)

JEANNE, [doucereusement.]

Que vous venez tard!...

GASTON, [embarrassé, la regardant.]

Oui!... j'ai couru!... Et enfin, me voilà!... (Il descend va à Jeanne, hésitant à la regarder, puis il prend ses mains qu'elle lui tend et va pour les porter à ses lèvres; ses yeux se portent sur un bouton de diamant, il tressaille, et à la vue de l'autre bouton, avec épouvante.) Ah! tous les deux!

JEANNE, [tranquillement.]

Qu'avez-vous?...

GASTON, [tombant à ses pieds à deux genoux.]

Tu sais tout!... mais si tu savais aussi, Jeanne, si tu savais ce que j'ai souffert depuis hier!... Ah! tu aurais pitié de moi!... On ne souffre pas davantage! pas même devant les reproches et ta colère!

JEANNE, [avec une fausse douceur.]

Suis-je donc irritée?... Regardez-moi!

GASTON, [sans l'écouter.]

Laisse-moi te dire au moins tout ce qui s'est passé! car--Tu ne peux pas me comprendre et tu dois m'accuser!... Mais si tu savais...

JEANNE.

Je ne veux rien savoir!... (Le forçant à se relever.) Ce bijou était bien à vous, et si j'ai un reproche à vous faire, ingrat, c'est de n'avoir pas eu assez de confiance pour me tout avouer!

GASTON.

Eh bien, oui, c'est vrai! oui, j'aurais dû!... Mais de quel front t'aurais-je demandé ce qu'un homme ne peut demander sans honte à une femme, et surtout à celle qu'il aime? Ah! j'ai été bien coupable, certes, dans ma vie!... Mais attendre de toi autre chose que ton amour!... Ah! le vol, le crime! Tout!... Tout, Jeanne, plutôt que cette honte!...

JEANNE, [à part.]

Et dire que tout cela encore est un mensonge!...

GASTON.

Quoi?... qu'as-tu?... tu me regardes!

JEANNE.

Oui, je vous regarde! oui, je vous écoute,... et je vous aime! (Elle s'assied sur le canapé.)

GASTON, [venant se mettre à genoux devant elle.]

Et tu me pardonnes!... Ah! tu es généreuse, et grande, et bonne, et...

JEANNE.

Oui; et vous m'aimez toujours uniquement, n'est-ce pas?

GASTON.

Ah! Dieu! uniquement!... Et puis!... (Jeanne regarde la lettre déchirée à terre.) Quoi? Qu'est-ce que tu regardes encore?

JEANNE, [souriant.]

Rien!

GASTON, [suivant ses regards.]

Si!... une lettre déchirée?...

JEANNE, [de même.]

Oui!

GASTON.

Une lettre!... De qui donc?

JEANNE.

Ah! vous êtes jaloux?...

GASTON.

Non!... si vous me dites de qui!...

JEANNE.

Regardez vous-même!--Vous reconnaîtrez l'écriture!

GASTON, [surpris et ramassant un petit fragment de papier.]

La mienne!

JEANNE, [vivement.]

Ah! c'est bien votre écriture, n'est-ce pas?... vous la reconnaissez bien?

GASTON, [surpris.]

Sans doute... oui! (Il va pour ramasser un autre fragment de papier.)

JEANNE.

Non! laissez cela!--Je la sais par cœur cette lettre de votre main: et je puis vous la dire, moi!...

GASTON.

Vous!

JEANNE, [de même, en lui tenant les deux mains.]

Écoutez bien! (Doucement, et avec amour, redisant les termes de la lettre.) «_Ne m'attends pas ce soir!_...» (Retenant Gaston qui fait un mouvement.) Attendez! (Continuant.) «_Je suis forcé de courir chez un ami qui est à la mort!... Bonsoir, ma chère âme!_...» Reconnaissez-vous aussi votre style?...

GASTON, [souriant.]

Fort bien! oui!... Pourquoi cette question?

JEANNE.

Pourquoi?... Et vous savez bien aussi à qui vous l'avez écrite, cette lettre?

GASTON, [tranquillement.]

Sans doute! à toi!

JEANNE.

A moi!

GASTON.

Eh bien, oui!--Vous l'avez donc reçue? Trick me disait que non!

JEANNE.

A moi!... c'est à moi que!... (Éclatant de rire.) Ah! par exemple!...

GASTON.

Eh bien? quoi?... quel enfantillage!... Tu le sais bien!

JEANNE.

Vous dites?

GASTON, [l'interrompant.]

Mais la vérité!... voyons!... Je ne pouvais pas revenir dîner!... comme je te l'avais promis, et j'ai écrit ce billet à la hâte: je l'ai remis probablement, car j'étais tellement troublé, et je ne sais plus... Enfin, j'ai dû le remettre à quelque domestique pour te l'apporter... et puisque tu l'as reçu, et qu'il t'a rassurée, quoi de plus?

JEANNE.

De plus?--Je veux que vous m'expliquiez comment le nom de Sarah se trouve dans cette lettre!... Pourquoi Sarah? A quel propos Sarah!... Quel besoin du nom de Sarah sur ma lettre?

GASTON, [cherchant un instant à se souvenir.]

Sarah!... Ah! je me souviens! Je te disais: Si tu vas ce soir au bal avec Sarah, tu me trouveras au retour!

JEANNE, [ironiquement.]

Ah! voilà!

GASTON.

Oui!

JEANNE.

Mais c'est clair!

GASTON.

Sans doute!... Qu'as-tu donc? Est-ce que tu ne me crois pas?

JEANNE.

Moi! par exemple!... Une chose si simple!... D'abord, je crois tout ce que vous me dites autant que vous pouvez le croire vous-même!

GASTON.

A la bonne heure!--Mais dis-moi...

JEANNE.

Non! En voilà bien assez sur ce sujet, n'est-ce pas?--Parlons sérieusement!

GASTON, [s'asseyant sur le canapé plus haut qu'elle.]

Pourquoi sérieusement!... Puisque tu ne m'en veux plus et que tout est fini?

JEANNE.

Parlons donc _gaiement_! soit!

GASTON, [lui prenant les mains et les embrassant.]

La main dans la main: parle! j'écoute!

JEANNE, [à part.]

Serpent!

GASTON.

Nous disons donc?...

JEANNE.

Nous disons, mon pauvre ami, que tout le monde est instruit de notre liaison!

GASTON, [frappé.]

Tout le monde!

JEANNE.

Jusqu'à mes domestiques! Mon oncle m'en parlait tout à l'heure! Votre ami Roland après lui, et jusqu'à cet homme!...

GASTON, [avec désespoir.]

Ah! celui-là! c'est ma faute! mon horrible faute! Et je voudrais!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Ne parlons plus du mal... parlons du remède!

GASTON.

Oh! dis?... Que faut-il faire?

JEANNE.

Rien que de bien simple, mon ami. (Le regardant attentivement.) Il faut hâter notre mariage!

GASTON.

Notre mariage!

JEANNE.

Sans doute!--Qu'y a-t-il là qui vous étonne?

GASTON.

Oh! rien! N'est-ce pas mon rêve comme le vôtre? Mais maintenant! déjà?...

JEANNE.

Eh bien?...

GASTON, [avec attendrissement.]

Ah! je comprends! Je devine d'où vous vient cette idée-là, ma bien-aimée Jeanne! C'est ce qui s'est passé aujourd'hui, n'est-ce pas? Vous me savez ruiné, traqué, aux abois! et vous m'offrez, par bonté... cette fortune! (Reculant.) Ou plutôt... J'ai peur que ce ne soit une horrible épreuve!... car cette offre subite semble si bien me dire: mon argent, mes bijoux, tout serait à vous!... Et vous n'auriez plus besoin de me les dérober!... (Il recule.)

JEANNE, [vivement.]

Mais non!--Voyons! je vous répète que je parle sérieusement. Mon ami!... voulez-vous m'épouser? oui ou non?

GASTON, [nettement.]

Eh bien, maintenant, et surtout après ce qui vient d'arriver!... Non!

JEANNE, [vivement.]

Ah!--Parce que?...

GASTON.

Mais parce que je me mépriserais, Jeanne, comme le dernier des hommes, si j'acceptais une offre pareille, et vous me mépriseriez vous-même!--Mais regardez-moi donc!--Voyez donc qui je suis... Moi!... déconsidéré, taré, perdu, allier ma misère à votre richesse et vous offrir cette main que je n'ai pas encore su rendre digne de l'étreinte des honnêtes gens!... Oh! je ne veux pas que l'on s'écrie, de vous: «Quelle faute!...» de moi: «Quel marché!...» Et déjà trop suspect de n'aimer ici que votre fortune... Je ne ferai certes pas dire que pour plus de sûreté, je l'épouse!...

JEANNE, [qui l'a écouté en changeant de visage.]

Ah! c'est pour cela!... C'est la raison?

GASTON.

Et quelle autre?

JEANNE, [se levant.]

Oui!... (Elle prend le flambeau.)

GASTON, [surpris.]

Quoi donc?

JEANNE, [d'un air étrange.]

Quoi?--attendez-moi une seconde, et je vais vous le dire!...

GASTON.

Que j'attende?...

JEANNE, [s'arrêtant et souriant de même.]

Oui! je reviens! ne bouge pas!... (Musique, elle entre dans sa chambre à droite. Gaston la suit des yeux avec étonnement, en silence; elle disparaît.)

GASTON, [sans bouger.]

Ce regard!... ce sourire! Qu'a-t-elle donc?... (Appelant) Jeanne! Jeanne!... Voyons! Jeanne! explique-moi!...

JEANNE, [rentrant avec le flambeau qu'elle pose sur la cheminée; la porte se referme derrière elle; elle est toute pâle.]

Et maintenant, voulez-vous que je vous dise, moi, pourquoi vous refusez de m'épouser? (Éclatant.) Parce que le mariage me fait tout perdre! Tu le sais, infâme!... et tu préfères ta maîtresse riche, à ta femme pauvre!

GASTON.

Moi! je... vous avez cru cela?

JEANNE, [redescendant.]

Si je le crois?...

GASTON.

De moi!... vous!... vous n'y pensez pas!

JEANNE.

Mais ne prends donc plus la peine de mentir! Tu vois bien que c'est inutile à présent!...

GASTON.

Moi, je mens?...

JEANNE, [avec colère et folie.]

Tu mens! Tu mens toujours, tu mens à tout propos, par nature et par besoin! Et tu as pris soin de m'en avertir toi-même!... Tu mens avec ta bouche, tu mens avec tes yeux!... Tu mens partout! toujours! Et je te hais! (Repoussant Gaston qui veut lui prendre la main.) Va-t'en, lâche, et ne me touche pas, tu me fais horreur!

GASTON.