Les diables noirs: drame en quatre actes

Part 7

Chapter 73,811 wordsPublic domain

Oh! Dieu! je ne reviendrai pas, moi; je ne te reviendrai pas avec ivresse?

JEANNE.

Si vous n'écrivez pas, faites monter ce monsieur.

GASTON.

Ici, pour qu'il sache?...

JEANNE.

Oh! pour rien au monde?

GASTON, [vivement, prenant ses mains.]

Ah! tu le vois bien!--Tu ne veux pas toi-même que personne puisse soupçonner... et si tu savais... (Égaré.) Ce billet... Ah! je t'en prie, laisse-moi donc descendre, et l'arracher à tout prix.

JEANNE.

Mais quoi donc?

GASTON, [il a glissé peu à peu sur le canapé de façon à mettre le diamant à portée de sa main.]

Rien! je descends, deux mois, je remonte. (Prenant [le diamant, à part, avec épouvante.) C'est fait!

JEANNE.

Tu dis?...

GASTON, [se relevant, égaré, fou, et avec une tendresse extrême lui baisant les mains en se sauvant et l'entraînant vers la porte.]

Ah! tu l'as permis... c'est pour toi, pour loi seule, entends-tu? Tu es ma beauté, ma joie, mon ciel!... Je reviens! je reviens!... Et je t'aime, (Il se sauve.)

JEANNE, [seule, stupéfaite, silence.]

Mais, mon Dieu!... Ce trouble! cette fièvre!--Je lui tendais ma main... il la repoussait, et au moment même où je lui montrais!... (Elle regarde sa main et ne voit plus le bouton; elle regarde à terre, à la place où elle est, puis descend en regardant toujours, fait le tour à l'avant-scène, cherche près du canapé, puis tout à coup pousse un cri d'horreur.) Ah! non! non! c'est impossible! (Elle repousse le canapé par un mouvement violent en regardant à terre.)

ACTE TROISIÈME

[Même décor.--Les rideaux de la fenêtre sont tirés.--Le canapé au milieu du théâtre.]

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVIE, ROLAND, [caché.]

SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne avec un flambeau.]

Ah! mon Dieu!... en voilà un désordre! (Allant prendre le guéridon qu'elle place au milieu du théâtre devant le canapé, et la chaise qu'elle met près du guéridon.) Quel dîner!--c'était gai: madame seule devant ce couvert mis, et ce monsieur qui ne revient pas... Il fait froid ici... il y a un courant d'air! (Elle va pour fermer la fenêtre et pousse un cri en apercevant Roland assis à la fenêtre.) Ah! un homme!... (Elle fuit jusqu'à la cheminée.)

ROLAND.

Ne crie pas! c'est moi!

SYLVIE.

Qui, vous? (Elle prend la bougie et avance vers Roland.) Eh! c'est l'esprit de là-bas!

ROLAND, [regardant toujours par la fenêtre.]

L'esprit! T'y voilà!... je suis l'esprit incarné!...

SYLVIE, [posant la bougie sur la table.]

Mais c'est donc une rage de vous faufiler comme ça dans les maisons!... Qu'est-ce que vous faites ici?

ROLAND, [descendant].

Ce que je fais!... je grelotte! Allume! allume!

SYLVIE.

Mais enfin!

ROLAND.

Allume donc! (Soufflant sur ses doigts, tandis qu'elle remonte à la cheminée.) Non, aux plus beaux moments de ma vie _dévorante_, je n'ai jamais en si froid pour aucune femme; et il faut que ce ce soit pour la mienne!

SYLVIE.

La vôtre!

ROLAND.

Oui! bah! Autant le mettre dans la confidence; tu m'aideras!... Oui, ma femme!

SYLVIE.

Qui?

ROLAND.

Sarah!

SYLVIE, [se lève.]

Madame Canillac!

ROLAND, [lui prenant le soufflet des mains et la faisant passer devant lui, puis s'asseyant sur le petit tabouret devant la cheminée.]

C'est moi, Canillac! Tu vois ici Canillac.

SYLVIE.

Si c'est possible!

ROLAND.

Ce n'est pas possible! c'est pourquoi cela m'arrive! Et ce qui est bien plus impossible encore, c'est que je suis amoureux de ma femme, de ma propre femme!... entends tu!... Misère! amoureux de ma femme! Où vais-je?

SYLVIE.

Ah! le fait est que c'est...

ROLAND, [soufflant le feu d'abord et finissant par souffler devant lui sur le tapis.]

Ah! ne cherche pas! c'est stupide!--Mais elle est délicieuse, Sylvie! Quel charme dans toute sa personne! quelle langueur exquise! quelle morbidesse! quels yeux bleus que ses yeux bleus! quels cheveux blonds que ses cheveux blonds! quelle fossette au menton que sa fossette au menton! (Il souffle avec langueur sur le tapis.) Et faite!... Oh! je pense bien qu'elle est admirablement faite!

SYLVIE.

Eh bien?

ROLAND, [soufflant avec rage.]

Eh bien! Voilà ce qui me rend fou, Sylvie!... (Il jette le soufflet et se lève.) Tantôt, je lui ai offert mon bras, elle l'a accepté, comme celui d'un cavalier aimable, mais du reste indifférent! Elle est allée aux _Villes de France_; je suis entré aux _Villes de France_, moi qui jamais n'ai voulu suivre femme dans un magasin. Elle y est restée, Sylvie, ce que restent les roses à choisir leurs pétales, l'espace d'une soirée; et j'ai été certainement aimable, attentif, patient, et d'un goût parfait dans mes appréciations. De là, nous sommes allés chez un bijoutier, puis chez une modiste!... Et je patientais! et je patientais!... Et à chaque frôlement de son bras ou de sa robe, à toute parole tombée de ses lèvres, je me sentais envahir par je ne sais quelle influence douce, pénétrante qui tenait à la fois du frisson et du sommeil!... Enfin, c'est de l'amour! Elle m'a fasciné, elle m'a jeté un sort! j'ai oublié de faire ça!... (Il fait les cornes) Je suis perdu!

SYLVIE.

Et c'est par amour pour elle que vous êtes là derrière un rideau?...

ROLAND, [d'un air piteux.]

Oui, je l'ai ramenée à l'hôtel, et comme il fallait sortir, je n'ai pas eu le courage de m'éloigner, et je me suis blotti sous ces rideaux avec l'intention formelle de passer ici la nuit!

SYLVIE.

Pour?...

ROLAND.

On n'en sait rien!--Mais au point où j'en suis, je ne reculerais pas devant un crime!...

SYLVIE.

Monsieur veut rire... Ma maîtresse va venir; et elle ne peut pas trouver monsieur installé chez elle!

ROLAND.

Ce n'est pas chez elle, Sylvie, que je veux m'installer!...

SYLVIE.

Enfin! il faut que vous sortiez!

ROLAND.

Bah! je ne peux plus sortir sans être vu!... autant rester! (Il s'assied sur le canapé.)

SYLVIE.

Comment! vous ne pouvez plus sortir?

ROLAND.

Non! je connais l'appartement, va! Je l'ai étudié, l'appartement. Ici, (Il montre la première porte à droite) la chambre de ta maîtresse; aucune porte, nulle issue, qu'une fenêtre comme celle-ci, et trente pieds de haut... Ce n'est pas moi qui sauterai! Ainsi...

SYLVIE.

Eh bien!... et de ce côté?

ROLAND, [debout derrière le canapé.]

Oui, oui, la porte d'entrée, (Mystérieusement.) Et l'homme qui éternue!

SYLVIE.

L'homme qui éternue!...

ROLAND, [se lève.]

Voilà deux heures que je suis là, de faction, et il y a deux heures que j'entends là, dans le vestibule, un être inconnu (je ne peux pas supposer que ce soit une bête), qui éternue et se mouche de cinq minutes en cinq minutes, avec une régularité automatique!... Dans le silence de la nuit, c'est sinistre!

SYLVIE.

Il éternue? (On entend un éternument, Sylvie pousse un cri et se sauve à droite.)

ROLAND.

Voici l'éternument!

SYLVIE.

Et il se mouche? (On entend quelqu'un qui se mouche.)

ROLAND.

Et voici le mouchoir!

SYLVIE, [vivement.]

Il faut cogner! (Elle prend les pincettes.) Moi d'abord, je cogne!

ROLAND.

Chut! le voici!

SYLVIE.

Je me sauve! (Elle sort.)

ROLAND.

Et moi, je me cache! (Il se fourre sous le rideau.)

SCÈNE II

ROLAND, RENNEQUIN.

RENNEQUIN, [poussant la porte et ne montrant que le bout de son nez.]

Voilà deux heures que je le guette!--Je crois que je le tiens! si je pouvais donc m'assurer que c'est le Gaston!--En ne faisant pas de bruit!... Sapristi!... il me prend une envie d'éternuer!

ROLAND.

Je n'entends rien! (Rennequin après avoir lutté contre l'éternument, finit par éclater.) Ah! Si, j'entends!

RENNEQUIN.

Dieu ma bénisse!--Toujours ma chance; où me cacher? (Désignant la porte de Jeanne.) Non... (désignant la fenêtre) là. (Il se cache derrière le rideau.) Tiens, il y a quelqu'un. (Tous deux se trouvent en présence et disent ensemble sur un ton différent.)

[RENNEQUIN] et [ROLAND].

Comment, c'est vous!

RENNEQUIN, [désappointé.]

Ce n'est pas le Gaston!... c'est celui-là!...

ROLAND.

Misère! c'est donc vous qui sonnez comme ça les quarts et les demies?

RENNEQUIN, [descendant en scène].

Exprès!--C'était une finesse pour vous empêcher de sortir! (Gaiement.) Oh! c'était amusant!... (Piteusement.) Et puis je me suis enrhumé aussi!...

ROLAND.

Oui, oui, le fait est que le nez...

RENNEQUIN, [vexé.]

Oh! c'est bien drôle! c'est bien drôle!--ce n'est rien du tout, un rhume, à mon âge!--Il y a de quoi rire, n'est-ce pas?

ROLAND.

Enfin, pourquoi diantre êtes-vous campé là depuis deux heures?

RENNEQUIN.

Pourquoi?--Vous êtes bien curieux! Je ne vous demande pas pourquoi vous êtes ici, vous?... D'abord, je le sais!

ROLAND.

Bah!

RENNEQUIN, [à part, s'asseyant près de la table à gauche.]

Il est taquin!--Nous nous taquinons! voilà tout... (Haut). Je vous vois assez rôder depuis hier autour d'elle!

ROLAND, [à lui-même.]

Autour d'elle!--Ça se remarque déjà, tenez! (Il s'assied sur le canapé.)

RENNEQUIN, [enchanté, à part.]

Il est vexé! Oh! c'est amusant! (Haut.) Un homme qui entre la nuit chez une dame, en se cachant! Si vous croyez que je ne sais pas ce que c'est, moi aussi, que toutes ces belles finesses d'amants. Ah! je connais ça, allez!--J'en ai déjoué quelques-unes!... Pas toutes, malheureusement, mais enfin quelques-unes.

ROLAND, [étouffant un éclat de rire.]

Vous avez donc été marié?

RENNEQUIN.

Eh bien?...

ROLAND.

Alors je ne vous demande pas si vous... (Il rit.)

RENNEQUIN, [se retournant vers lui.]

Oh!... oh!... comme c'est délicat!... Eh bien, quand ce serait! Ce n'est pas si drôle ce qui m'est arrivé!... Il n'y a pas de quoi rire!--Et aujourd'hui encore, avec un cœur sensible comme le mien!... (Il s'émeut.)

ROLAND.

Oh! je vous demande pardon!--Si j'avais su!

RENNEQUIN.

On ne fait pas de ces plaisanteries-là, monsieur! D'abord, je n'accepte pas vos plaisanteries, moi; je vous défends de plaisanter avec moi!

ROLAND.

Ah!

RENNEQUIN.

Je ne vais pas vous chercher, moi; pourquoi venez-vous me chercher?

ROLAND.

Étonnante nature!

RENNEQUIN.

Si vous étiez un peu marié seulement!... on pourrait encore vous répondre!

ROLAND.

Je le suis fichtre bien, marié, et beaucoup!

RENNEQUIN, [sautant.]

Marié!

ROLAND.

Pardieu!

RENNEQUIN.

Avec elle?

ROLAND.

Oui, avec elle!

RENNEQUIN.

A Cythère?

ROLAND.

A la mairie du neuvième arrondissement!

RENNEQUIN, [se levant d'enthousiasme.]

Ciel! Dieu! Et on n'en sait rien!

ROLAND, [debout.]

Pardieu! je l'ai assez caché! mais maintenant va te promener! je fais scandale, je veux ma femme! j'aurai ma femme! je veux ma femme!...

RENNEQUIN, [enthousiasmé.]

Mais tu l'auras, excellent homme! tu l'auras, ta femme! on te la campera sous le bras, ta femme!... Et la fortune, l'héritage, tout l'argent!... à nous!... Ah! Dieu! embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

Hein!

RENNEQUIN.

Je dis: Embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

D'où ça sort-il, ça?

RENNEQUIN.

De la bouche d'un oncle!... Je suis l'oncle de Jeanne, et puisque tu as épousé Jeanne, cher enfant!

ROLAND.

Eh! qui te parle de Jeanne, homme étrange; je parle de Sarah! ma femme, qui est ici!

RENNEQUIN, [suffoqué.]

Patatras! Toujours ma chance! tenez!... il ne pouvait pas épouser l'autre!

ROLAND.

Est-ce compris?

RENNEQUIN, [rageur.]

Vous ne pouviez pas me dire tout de suite qu'il s'agissait de Sarah; c'est donc drôle de laisser un pauvre homme s'abandonner ainsi à une douce émotion, pour lui dire après: Non! v'lan!

ROLAND, [le contemplant.]

Prodigieux, cet homme! prodigieux!

RENNEQUIN.

Je vous conseille de recommencer à plaisanter encore?...

ROLAND.

Monsieur Rennequin, pas un mot de plus; je serais forcé de le considérer comme une offense.

RENNEQUIN.

Monsieur... je!... Saperlotte! vous comprenez bien mal la plaisanterie, vous?

ROLAND.

Sublime!... Décidément, je n'y tiens plus; je meurs de faim! je vais dîner... et je reviens tout de suite après! Bonsoir! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Bonsoir... Roland! (A lui-même.) Je n'ai pas besoin de me gêner avec lui... Roland... tout bonnement!...

ROLAND, [au fond.]

Bonsoir... Rennequin.

RENNEQUIN.

Ah mais, ça, c'est autre chose... vous pourriez bien dire M. Rennequin.

ROLAND.

Vous pourriez bien dire M. Roland, (Il le regarde et soit par le fond après avoir poussé la porte vivement.)

RENNEQUIN, [seul.]

Sapristi! _Roland furieux_ alors!... Tiens! c'est drôle ce que je dis là!... (Courant après Roland.) Dites donc, un mot drôle que je viens de dire!... Ah! oui, il se sauve, il n'écoute pas; ça le vexe! c'est égal!... j'ai le dernier... Et dire que je ne pourrai pas acquérir la certitude!...

SCÈNE III

JEANNE, RENNEQUIN.

[Jeanne sort de chez elle sans le voir et cherchant à terre, elle descend et n'est préoccupée pendant toute la scène que de cette recherche.]

RENNEQUIN, [à part, après l'avoir regardée.]

Qu'est-ce qu'elle a?--Qu'est-ce qu'elle cherche?... (Il tousse.)

JEANNE, [l'apercevant.]

Quelqu'un!--Ah! c'est vous!

RENNEQUIN.

Oui, chère enfant, oui! Tu as perdu quelque chose?

JEANNE, [continuant.]

Oui, oui, je crois que j'ai perdu!...

RENNEQUIN.

Si tu veux que je t'aide!... (A part.) Ma foi! nous voilà seuls!... si j'essayais encore une ruse!...

JEANNE.

Rien!...

RENNEQUIN, [prenant la bougie pour s'éclairer.]

Ah! c'est désagréable de perdre comme cela... de l'argent? un bijou?

JEANNE, [cherchant.]

Oui!

RENNEQUIN.

Mais après tout qu'est-ce que c'est que ça; ce qui est terrible, (avec intention et émotion) c'est de perdre sa réputation!

JEANNE.

Plaît-il?

RENNEQUIN.

Je dis, avec des larmes dans les yeux!... voilà!... voilà une chose que tu ne retrouveras jamais!

JEANNE.

Quoi?

RENNEQUIN.

La réputation!...

JEANNE.

Que voulez-vous dire?...

RENNEQUIN, [avec des larmes.]

C'est fini! ma pauvre enfant! on sait tout!

JEANNE.

On sait quoi?

RENNEQUIN, [la bougie à la main.]

C'est le bruit de la ville!... On ne parle pas d'autre chose; j'ai rencontré vingt personnes qui ont osé me dire: Comment!... votre nièce... et ce petit Gaston...

JEANNE.

On vous a dit cela?... on le dit?

RENNEQUIN.

Tout le monde!--Tout le monde le sait!

JEANNE.

Ah!... Eh bien, on le sait, voilà tout!... (Elle continue à chercher.)

RENNEQUIN, [posant le flambeau sur la cheminée.]

C'est donc vrai!... Fatal amour! Heureusement qu'un bon mariage... (A part.) Je vais pousser au mariage, alors?... Je dis du bien! (Il remonte derrière le canapé].)

JEANNE, [cherchant toujours.]

Je me suis assise là pourtant!... Et puis, j'étais là!... Ah! dans le pli du canapé! (Elle cherche.)

RENNEQUIN.

Heureusement, dis-je, qu'un bon mariage... un mariage immédiat... Ah! il faut que ça se fasse tout de suite d'abord! Tu ne trouves pas?

JEANNE, [sans l'écouter.]

Non... j'y renonce... Ah! douleurs, remords, tourments, il n'y manquait plus que la honte!... Eh bien, la voilà! (Elle tombe sur le canapé.)

RENNEQUIN.

Ah! c'est bien complet!--Et sans le mariage... Mais tu as bien raison, c'est le meilleur parti. D'abord, l'honneur de la famille, chère enfant! (Il s'émeut.) Une famille si belle, si estimable!... Et puis, le nom du défunt; tu ne voudrais pas que ce cher défunt... (A part.) C'est bien assez des vivants, mon Dieu!... (Haut.) Au bout du compte, c'est un aimable garçon: un peu fou, un peu léger... mais spirituel, charmant!... et un cœur... comme le mien, tiens, je ne peux pas mieux comparer!... Il a fait des folies! Qu'est-ce que ça nous fait... tant mieux, au contraire, bon! parfait!--Jeune sage, vieux fou!--Ai-je assez couru, moi!... Ah! pristi! Eh bien, maintenant, je ne cours plus du tout!...

JEANNE, [à elle-même.]

Et il ne rentrera pas?

RENNEQUIN.

Quel mari cela va faire!... (Emu, derrière elle, la reprenant à droite et à gauche, à chaque mouvement qu'elle fait.) Ah! chère enfant! quel excellent... quel excellent mari!...

JEANNE, [le regardant.]

Mais qu'est-ce que vous me dites?--Et à qui en avez-vous donc depuis une heure?

RENNEQUIN.

A toi! qui dois à ta réputation, à cause du monde!...

JEANNE.

Ah! votre monde! lâcheté, vilenie, laideur, sottise et mensonge partout! J'en suis lasse et je voudrais savoir sur la terre un lieu désert où le fuir, où me fuir moi-même, et m'enterrer vivante!...

RENNEQUIN.

Un couvent!... (A part.) Tiens! mais c'est une idée!... (Haut.) C'est une bien bonne idée, même!... un couvent; mais voilà ton affaire, chère petite! (Jeanne, assise dans le canapé sans bouger, regarde fixement devant elle sans l'entendre. Rennequin s'assied près d'elle].) Tu laisses tout à tes bons parents!... Ça revient au même!... On se dit: quelle femme! quelle âme! Elle n'a voulu garder qu'une pension de trois raille francs... (A part.) Ah! non! c'est trop! (Haut.) Trois mille francs, qu'elle a réduits elle-même à quinze cents francs!--Quelle âme!

JEANNE, [sans l'écouter, se levant.]

Et il ne viendra pas!...

RENNEQUIN.

Et il ne viendra pas au couvent, parbleu!--Il ne viendra plus!... Tu en seras débarrassée!... Car, du moment que tu ne veux plus l'épouser, on peut bien le dire, c'est un affreux garnement!--Quel monstre! (A part.) Je dis du mal à présent!... (Haut.) Il ne l'aime pas! Il n'aime que ton argent!...

JEANNE, [frappée.]

Peut-être!...

RENNEQUIN.

Peut-être?... Sûrement!... (A part.) Je dis du mal... toujours! Oh! j'aime bien mieux ça; ça me met à mon aise.

JEANNE, [prêtant l'oreille.]

On vient! c'est lui!... (Apercevant Sylvie qui entre.) Non!...

SCÈNE IV

LES MÊMES, SYLVIE.

SYLVIE.

Madame!... il y a là un homme qui veut vous parler à toute force!

JEANNE.

Un homme!... Quel homme?

SYLVIE.

Je ne le connais pas; c'est quelque chose qu'il ne peut dire qu'à madame...

JEANNE.

Quelque chose à me dire!... Ah! il y a un malheur dans l'air!... Fais entrer!... Je vous demande pardon, mon oncle...

SYLVIE, [au fond.]

Entrez, monsieur... (Ducroc entre.)

RENNEQUIN.

Bonne nuit, chère enfant! (A part.) Encore une ruse qui n'a pas réussi!... Et de cinq!... Toujours ma chance... (Il va pour saluer Ducroc en sortant, le regarde, se ravise, lui tourne le dos et sort.)

SCÈNE V

JEANNE, DUCROC.

JEANNE, [à Sylvie.]

Laisse-nous! (Sylvie sort.)

DUCROC, [regardant autour de lui].

Vous êtes bien seule, madame?

JEANNE.

Je suis seule, parlez... qui êtes-vous?... que voulez-vous?

DUCROC, [lentement, toute la scène.]

Madame, je m'appelle Ducroc!

JEANNE.

Je ne connais pas ce nom!

DUCROC, [surpris.]

Ah! c'est qu'on n'a pas jugé à propos de vous le dire, mais enfin! vous savez bien le reste!... C'est moi qui suis venu tantôt!

JEANNE.

Tantôt?

DUCROC.

Oui, présenter le billet!...

JEANNE.

Un billet? chez moi? quel billet?...

DUCROC, [à part, descendant.]

Ah! nous jouons aussi la comédie, nous! (Haut.) Mon Dieu, je vous demande pardon de vous parler de ça; mais les affaires, n'est-ce pas? c'est brutal, madame!

JEANNE.

Mais parlez, monsieur!... Dites!... expliquez-vous enfin!

DUCROC.

M. de Champlieu ne vous a donc pas dit?...

JEANNE, [saisie.]

C'est lui?...

DUCROC.

Mais oui!

JEANNE, [à part.]

Quand je disais qu'il y avait un malheur!...

DUCROC, [posant son chapeau sur la table.]

Enfin, nous nous comprenons maintenant!--C'est si simple! Il n'avait pas d'argent; pauvre garçon!... cela se conçoit; on n'a pas dix mille francs dans la poche de son gilet!--Et comme je suis un bon homme après tout, c'est moi qui lui ai donné le conseil de recourir à vous...

JEANNE.

Continuez donc, monsieur!...

DUCROC.

Et il n'a pas perdu de temps, allez, car une demi-heure après, je lui rendais le billet en échange de... (Il cherche dans sa poche.)

JEANNE, [anxieuse.]

En échange?...

DUCROC, [ouvrant la petite boîte où se trouve le bouton, et le regardant.]

De...

JEANNE.

Le diamant!...

DUCROC, [étonné, relevant la tête.]

Oui, madame!...

JEANNE, [se contenant.]

Ah!... oui.

DUCROC, [tout en regardant le diamant et le faisant miroiter devant ses yeux.]

Oui... seulement, il y a un petit malheur; c'est que je me suis laissé... Enfin, prenons que je me suis trompé moi-même, mais j'ai fait estimer ce bijou tout à l'heure par un camarade, et il se trouve que, comme un nigaud, j'ai rendu dix mille francs pour six mille, car ça ne vaut pas plus... Vous comprenez que cela ne fait pas mon affaire... et si M. de Champlieu ne dégage pas l'objet, alors je suis donc...

JEANNE.

Quoi?

DUCROC, [arrêté par le regard de Jeanne.]

Je suis!... je suis bien embarrassé!... (Ironiquement.) M. de Champlieu est un très-honnête garçon, mais il est quelquefois un peu... (Regard de Jeanne.) négligent!

JEANNE.

Vous vous trompez, monsieur. (Elle va au petit meuble et prend une liasse de billets de banque.) Et la preuve, c'est qu'il m'a remis tout à l'heure vos dix mille francs que voilà! (Elle jette les billets sur la table.)

DUCROC, [mettant son chapeau à terre, prenant la liasse et comptant du pouce, vivement.]

Vrai!... sapr!... (A part.) Eh bien, j'ai de la chance!

JEANNE.

Donnez-moi ce bijou?

DUCROC, [le posant sur la table.]

Le voilà, madame!

JEANNE.

Allez, monsieur!

DUCROC, [saluant.]

Madame!--Ah! bien! (A part.) J'en ai de la chance! (Il sort.)

JEANNE, [seule.]

Ah! (Elle saisit le bouton de diamant et s'assure que c'est bien lui.) Volée... Il m'a volée!... (Elle tombe en sanglotant sur le divan.) Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

SCÈNE VI

JEANNE, TRICK.

JEANNE, [se redressant, et cachant le diamant qu'elle saisit.]

Quoi?--Qu'est-ce que c'est? que voulez-vous?...

TRICK.

_Matame_!

JEANNE, [cachant son visage.]

Plus tard!... je veux être seule! j'appellerai!... Laissez-moi!... (Elle entre chez elle.)

TRICK.

Elle pleure!...

SCÈNE VII

TRICK, GASTON, puis SYLVIE.

GASTON, [entrebâillant la porte du fond, livide, tremblant.]

Trick!

TRICK.

Ah! te voilà, toi!... On t'attend pour dîner, tu viens après!

GASTON, [déposant son chapeau sur un fauteuil près de la porte.]

Ah! je pense bien à dîner! Où est-elle?

TRICK.

Dans _son_ chambre!

GASTON.

Et elle ne sait rien! Elle ne s'est pas aperçue?...

TRICK.

Quoi?

GASTON, [essuyant son front.]

Rien!... je ne sais ce que je dis... (Il pose son chapeau.) Elle est seule?

TRICK.

Toute seule, et bien triste; elle t'attend!

GASTON.

Elle m'attend?--Et ma lettre?...

TRICK.

Ta lettre?...

GASTON.

Eh bien, oui, ce petit mot que j'ai griffonné là-bas... pour lui dire de ne pas m'attendre... que j'étais forcé!... Enfin, je ne l'ai pas rêvé, voyons!... j'ai écrit et j'ai envoyé!... Elle l'a reçu!...

TRICK.

Rien!

GASTON.

Ah! je crois bien qu'elle m'accuse! (Il fait le mouvement d'entrer chez Jeanne.)

TRICK, [l'arrêtant.]

Ne va pas!...

GASTON, [effrayé.]

Quoi?... elle sait donc? elle a vu?...

TRICK.

C'est toi qui peux pas la voir!... Tu es fait comme un voleur!

GASTON, [reculant.]

Un voleur! (Tombant sur une chaise.) Un voleur!...

TRICK.

Qu'est-ce que tu _tiras_?--«D'où tu viens,»--_elle temantera_? Et toi tu _tiras_: «Je viens de jouer!» Tu _tiras_ cela que tu as joué encore _tute_ la soirée?... et que tu as perdu!... car je vois bien que tu as perdu!...

GASTON.

Oui, perdu! Tout ce que j'avais gagné d'abord; huit mille francs! Trick, huit mille que j'ai vus... (il se lève et frappe sur le guéridon) là, là devant moi!... Je la tenais presque, cette misérable somme pour reprendre à ce Ducroc!... Mais la veine était usée, la chance a tourné, et j'ai perdu, perdu, tout perdu! (Il tombe assis sur le canapé et pleure. Trick que l'émotion a gagné se trouve derrière le canapé et lui tend la main que Gaston saisit en le forçant à tourner aussi son visage vers lui.) Et tu es bien sûr qu'elle ne sait rien?

TRICK.

Quoi?--le _pillet_?

GASTON, [levé.]

Oh! le billet, il est loin, celui-là!... Il me l'a rendu... pour autre chose... je t'expliquerai cela!... et quand je l'ai tenu dans cette main, à moi, bien à moi!... je n'ai fait que cela!... (Il tire de sa poche un papier qu'il déchire fiévreusement.) Tiens! Tiens! Au feu! (Il jette les débris sur le tapis, quelques morceaux restent sur la table.) Et je revenais à la vie, et je me suis mis à pleurer, comme un enfant, en le regardant brûler!...

TRICK, [avec joie.]

Il est _prûlé_?

GASTON, [gaiement, se jetant dans ses bras.]

En cendres, mon bon Trick, en fumée!

TRICK, [pleurant de joie.]