Les diables noirs: drame en quatre actes
Part 6
Vernon était donc venu et parti!... je cours chez lui! Personne!... neuf heures!... j'étais fort contrarié... où le trouver?... On me dit: Il est en soirée, au faubourg Saint-Germain, tout en haut, tout en haut de la rue d'Enfer!... Je pars, j'arrive; dix heures!...
JEANNE, [l'interrompant.]
Déjà?... déjà dix heures?...
GASTON.
Ah! oui! pensez donc: le temps d'aller, de venir, de...
JEANNE, [l'interrompant.]
Et vous voilà donc à dix heures, tout en haut du faubourg Saint-Germain!... je me doute bien que l'insaisissable Vernon n'est pas encore là!...
GASTON.
Eh! justement! il était reparti, pour retourner chez moi! chambrante-vous cela! Me voilà donc revenant au plus vite, et trouvant Vernon au coin de mon feu!... Dix heures et demie! nous causons un peu! onze heures moins un quart; et à onze heures seulement, je sors de chez moi pour venir ici!...
JEANNE.
C'est pour venir chez moi que vous vous êtes habillé comme quelqu'un qui va en soirée?...
GASTON.
On vous a dit?
JEANNE.
Oui, on m'a dit?...
GASTON.
Un enfantillage, en effet! pour me débarrasser de Vernon qui avait l'air de s'installer chez moi toute la nuit. (Riant.) J'ai imaginé cette petite comédie de la cravate blanche, en lui disant que j'allais au bal!
JEANNE.
C'est fort ingénieux, en effet!--Et c'est à la faveur de cette ruse que vous n'êtes pas venu?
GASTON.
Eh! mon Dieu! parce que j'ai rencontré ce pauvre Laverdan.
JEANNE.
Ah! c'est ce pauvre Laverdan, maintenant!...
GASTON.
Que vous êtes mauvaise, Jeanne! un ami d'enfance qui a perdu sa mère il y a huit jours!... Pauvre garçon, une tristesse, un désespoir!
JEANNE.
Et à pied, comme vous, par la pluie!... Pauvre garçon!...
GASTON.
Non! à onze heures et demie il ne pleuvait plus!
JEANNE.
Oh! nous pouvons bien mettre minuit; il est bien minuit! le temps de dire bonsoir à Vernon, bonjour à Laverdan et de revenir chez vous, chercher vos gants que vous aviez oubliés!...
GASTON.
Si vous raillez tout ce que je dis, Jeanne, il est bien inutile de m'interroger davantage; je ne dirai plus rien!
JEANNE.
Au contraire, comment donc! je tiens à tout savoir! Nous disons donc que nous consolons ce pauvre Laverdan à minuit, dans la rue, sous un bec de gaz!... Allez donc!...
GASTON.
A quoi bon?... vous êtes irritée, nerveuse, impatiente!...
JEANNE.
Oh! Vous conviendrez bien, n'est-ce pas?... qu'il faudrait le tempérament d'un ange pour vous suivre jusqu'au bout dans cette énumération de vos faits et gestes!... J'aime mieux vous dispenser des amis malheureux, des voleurs et de toute autre rencontre que vous ne serez pas embarrassé de faire par les rues, et vous accorder tout de suite qu'avec la meilleure volonté du monde, parti la veille pour venir chez moi, vous arrivez à cinq heures du soir, le lendemain parce que vous vous êtes trompé de chemin!
GASTON.
Il en sera ce qu'il vous plaira, Jeanne!--Aussi bien, j'aime mieux ne pas vous dire la fin!
JEANNE.
Parce que...?
GASTON.
Parce que...!
JEANNE.
Mais encore...?
GASTON.
Mon Dieu! ne le demandez pas; grondez-moi, fâchez-vous, dites-moi tout ce qu'il vous plaira; je ne répondrai rien, et je n'en continuerai pas moins à adorer la main qui me frappe.
JEANNE, [retirant sa main.]
Cela est bien commode en effet pour qui n'a rien à dire.
GASTON, [tendrement.]
Je vous aime!
JEANNE.
Se renfermer dans un système de défense qui vous donne un petit air de victime!
GASTON, [plus tendrement.]
Je vous aime!
JEANNE.
Vous vous dites: Elle se lassera; tout passera en paroles, et il viendra un moment où je n'aurai plus qu'à lui dire...
GASTON.
Je t'aime!
JEANNE, [le levant et le repoussant.]
Mais, pour Dieu! défendez-vous donc! parlez donc!--Dites-moi tout ce qui vous passera par la tête!... Je vous aime mieux mentant effrontément que faussement résigné comme vous l'êtes!
GASTON.
Que voulez-vous que je vous dise?
JEANNE.
D'où vous venez! Je le veux!--Je l'exige! M'entendez-vous, enfin! je le veux!
GASTON, [se levant.]
Eh bien, je viens de Ville-d'Avray! (Il passe à gauche].)
JEANNE.
Pourquoi Ville-d'Avray?
GASTON.
Mais, mon Dieu! qu'est-ce que cela vous fait? je viens de Ville-d'Avray, voilà tout!...
JEANNE.
Mais, mon Dieu! on ne va pas à Ville-d'Avray, à six heures du matin!
GASTON, [allant et venant.]
Vous voyez bien que si!
JEANNE.
Gaston!... vous abusez de ma patience!... Répondez-moi des choses que...
GASTON, [s'arrêtant brusquement devant elle.]
Vous a-t-on dit chez moi de quel côté je m'étais dirigé?
JEANNE.
Non!
GASTON.
Non!--Et en quelle compagnie j'étais?
JEANNE.
Oui... deux hommes dans la voiture!
GASTON.
Deux hommes?--Eh bien?--Et vous n'avez pas compris! vous ne vous êtes pas demandé quel motif, à six heures du matin!... quelle raison?...
JEANNE, [hors d'elle-même.]
Mais je le demande encore, mais quelle raison?... quoi donc enfin?...
GASTON.
Mais un du...!
JEANNE, [poussant un cri d'effroi.]
Ah!... tu t'es battu!... (Elle se jette à son cou.)
GASTON.
Non, pas moi, je...
JEANNE.
Oh! tu mens!... Tu t'es battu!... tu es blessé?...
GASTON.
Mais non! je te jure!
JEANNE, [regardant ses mains, ses bras, et s'assurant qu'il n'est pas blessé.]
Ah! rien! rien!--Ah! quel bonheur! (Elle l'entoure de ses bras.) Ah! quel bonheur!... (Elle fond en larmes.)
GASTON.
Jeanne! ma bien-aimée Jeanne!...
JEANNE.
Et je t'attendais! Et je t'accusais!--Et je comptais les heures, et j'inventais!... j'imaginais!... Ah! que n'ai-je pas inventé?... La jalousie! la rage! Ah!... vous ne savez pas, vous autres hommes, ce que c'est que la jalousie!... Je te voyais ailleurs, chez une autre... à ses genoux, lui répétant de ces paroles brûlantes, que je suis déjà trop jalouse de ne pas être la première à recueillir sur tes lèvres... Et tu te battais... (Avec jalousie.) Je vous voyais!... je vous entendais... je vous aurais!... (Tendrement[et pleurant.) Et, tu te battais... et, tu risquais ta vie!... (S'arrêtant, avec jalousie.) Pour qui te battais-tu?
GASTON.
Pour qui?
JEANNE, [vivement.]
Réponds!... Regarde-moi, ne cherche pas; je te défends de chercher un mensonge!
GASTON.
Pour une dette de jeu!
JEANNE.
Ah! c'est vrai; car lu l'as bien dit!--Pardonne-moi! je t'aime, et je te demande pardon...
GASTON.
Jeanne!
JEANNE.
Pardonne-moi!... Je suis une malheureuse; j'ai douté de toi! Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas? c'est de l'amour encore!... Pardonne-moi!... (Elle va pour s'agenouiller.)
GASTON, [cherchant à la relever.]
Jeanne!... relevez-vous... je ne veux pas!...
JEANNE.
Non!...
GASTON.
Jeanne!...
JEANNE.
Non!...
GASTON, [avec force.]
Ah! relève-toi donc!... Et pardonne-moi toi-même!... car c'est à moi de tomber à tes pieds.
JEANNE.
Toi?
GASTON.
Oui, moi qui te mens depuis une heure!... Moi qui te trompe!...
JEANNE, [se relevant d'un bond.]
Ah! tu t'es battu pour une femme!...
GASTON, [avec chaleur, à demi-voix et d'un trait.]
Je ne me suis pas battu!... Je ne viens pas de Ville-d'Avray! Il n'y a pas eu de duel, et tout cela n'est que mensonge! Et tout ce que je t'ai dit avant... mensonge!... Je suis allé jouer; voilà tout!... j'ai passé toute ma nuit dans un tripot! J'ai joué, entends-tu, malgré le serment que je t'ai fait, et, en sortant de là, je suis allé avec mes compagnons de jeu, souper et déjeuner, je ne sais où, et je suis arrivé ici tantôt, gris, honteux, ignoble!... Oui, j'ai eu l'audace d'entrer chez toi, de paraître devant toi tout pâle de ma nuit de veille, et j'ai voulu te tromper; mais c'est une infamie qui me révolte!... Je ne veux plus mentir! A genoux devant moi, toi!... Ah!... méprise-moi, et chasse-moi comme un laquais! J'aime mieux ta colère qui m'écrase, que ta douceur qui me torture!...
JEANNE, [avec mépris et tristesse.]
Au jeu!--Toute la nuit!...
GASTON.
Je suis un malheureux fou!...
JEANNE.
Tandis que moi je veille... et que je suis à cette fenêtre... et que je tressaille au moindre pas... et que je me dis avec angoisse: Mais où est-il? Mais que fait-il? Mais que lui est-il arrivé?
GASTON, [pleurant.]
Eh bien, oui, je suis un malheureux! je te l'ai dit!
JEANNE.
Et vous ne pensiez pas à moi! Et vous ne vous demandiez pas?...
GASTON, [de même.]
Oh! je me demandais tout! Et je pensais à toi! Pour Dieu! n'achève pas! Quel reproche veux-tu me faire que je ne me sois fait avant toi!
JEANNE.
Adieu! (Elle remonte et se dirige vers sa chambre.)
GASTON, [pleurant.]
Adieu! vous avez raison! je ne serai jamais qu'un être fatal et maudit! J'ai tué mon père, que j'aimais!... j'ai tué ma mère, que j'adorais!... je te tuerais, toi, que j'adore!... Va-t'en!... Adieu! va-t'en! va-t'en!... je te tuerais!... (Il tombe accablé, en sanglotant. Jeanne va pour sortir, le regarde, redescend à lui doucement et lui relevant la tête, lui dit avec des larmes.)
JEANNE.
Tu te repens donc, bien vrai?
GASTON, [tombant à ses genoux, et l'entourant de ses bras.]
Ah! Jeanne!... Ah! que je t'aime!...
JEANNE.
Il sont donc revenus, ces Diables noirs, que nous avions chassés; les voilà donc de retour, malgré toi, malgré moi?
GASTON.
Non! non!
JEANNE.
Et pourtant, ai-je mal veillé sur mon bonheur? N'as-tu pas été l'unique pensée de mes jours, de mes nuits, de mes heures!... ne t'ai-je pas bien aimé? Ah! il faut que je ne sache pas t'aimer, autrement, tu ne m'abandonnerais pas, et quand tu es là, dans mes bras, tu ne penserais pas à être ailleurs!...
GASTON, [protestant.]
Moi?
JEANNE.
Il n'y à donc pas d'autre femme, dis?...
GASTON.
Une autre! ah Dieu! non, je te le jure.
JEANNE.
Et tu m'aimes toujours?
GASTON.
Je ne t'aime pas, non; je t'adore!
JEANNE.
Eh bien, sois donc fort! Car je me suis juré d'achever mon œuvre, ou de mourir à la peine... Vous êtes ma joie!... je veux que vous deveniez mon honneur et mon orgueil. Je veux pouvoir crier à ce monde qui nous devine et s'apprête à railler notre amour: Oui! oui! raillez-nous!... cet homme que vous avez connu frivole, léger, sans vertus, voilà ce que mon amour l'a fait. Voici mon amant, mon mari, mon maître, mon Dieu!
GASTON, [se relevant.]
Oui, sur ma vie, oui!
JEANNE.
Dis-moi seulement quelle femme c'était...
GASTON.
Qui?
JEANNE, [vivement.]
Réponds donc!... Tu me comprends bien!... Je la connais? D'où est-elle? Parle donc! avoue donc!... puisque je suis prête à tout pardonner!
GASTON.
Il n'y a pas de femme, il n'y a que toi!--J'ai joué, voilà tout, et si tu ne me crois pas!...
JEANNE.
Si, mais jure-moi que tu ne joueras plus!
GASTON.
Sur ma vie!...
JEANNE, [l'interrompant.]
Non! sur notre amour!
GASTON.
Je ne jouerai plus: je te le jure!
JEANNE.
Et tu ne la verras plus... _Elle_?
GASTON.
Je jure...
JEANNE.
Ah! il y a donc une femme?...
GASTON, [vivement.]
Je jure qu'il n'y a personne que toi, et que jamais, entends-tu, jamais il n'y en aura d'autres.
JEANNE.
Ah! si je pouvais plonger mes regards dans tes yeux, et lire jusque dans le fond de ton cœur!...
GASTON.
Tu ne me crois pas?...
JEANNE.
Si, je te crois! il faut bien que je te croie! Mais promets-moi que tu ne me quitteras pas d'aujourd'hui, je le veux!... Toute la soirée, là, à mes côtés! que l'on ne me vole rien de toi.--Promets-le!
GASTON.
Quel serment difficile à tenir, n'est-ce pas?
JEANNE.
Nous dînerons ensemble, là, chez moi!--Je vais donner des ordres et je reviens!--Mais tu ne me quitteras pas de la soirée, tu le jures?
GASTON.
Pas une seconde!
JEANNE, [les mains dans ses mains.]
Ah!... je te retrouve enfin! mais si tu m'échappes encore! Foi de Jeanne qui t'adore!... je te tue! (Elle rentre chez elle en lui envoyant un baiser.)
SCÈNE XII
GASTON [seul, puis] TRICK.
GASTON, [avec enthousiasme.]
O divine et radieuse influence de la femme adorée, tu l'emportes!... et cette fois, pour toujours!... (Trick entre et regarde autour de lui.) Qu'est-ce?
TRICK, [à demi-voix.]
Un homme qui veut parler à toi, que je connais pas, et qui a un _mauvais_ figure!
GASTON.
Un homme qui vient me chercher dans cette maison!... Et tu ne l'as pas jeté à la porte?
TRICK.
Non!--veux-tu _je jette_?
GASTON.
Eh! pardieu... non!... Sachons d'abord ce qu'il veut, après tout!...
TRICK.
C'est pour un _pillet_!
GASTON.
Un billet!
TRICK.
Oui, un _pillet d'archent_!... il a _sa papier_ à la main!
GASTON.
Il se trompe, l'animal!--J'ai fait cinq cents billets dans ma vie... mais celui-là, du diable...
TRICK.
Je le fais entrer?--Madame est chez elle!
GASTON.
Mais...
TRICK.
Bon! bon! je le reconduirai, moi! (A Ducroc dans la coulisse.) Allons! vous, _viens_, et montrez _la papier_!
SCÈNE XIII
LES MÊMES, DUCROC.
GASTON.
Vous avez un billet à moi, vous?
DUCROC, [brutal, sec.]
Oui! j'ai un billet à vous, moi!
GASTON, [baissant la voix.]
Plus bas donc!
DUCROC, [de même, toute la scène dans ce ton, montrant le billet.]
Plus bas, vous-même!
GASTON, [lui fait signe d'avancer.]
Quelque vieille dette!... A qui ça?
DUCROC.
A M. Tusman!
GASTON, [à demi-voix toute la scène.]
Tusman? Ah! oui... Encore un fripon celui-là!... j'ai joué avant-hier avec lui, sur parole; j'étais gris, et j'ai perdu... je ne sais plus combien; mais je lui ai fait un billet!... Ah! Dieu! en finirai-je avec la boue? (Il passe près de la table, et ramasse l'or.) Donnez!
DUCROC.
Vous avez l'argent?
GASTON.
Apparemment!
DUCROC.
Voilà le billet.--Passez les dix mille francs!
GASTON, [stupéfait.]
Dix mille francs!... dix mille!... J'ai perdu dix mille francs, moi, contre ce?...
DUCROC.
Dame! le voilà écrit de votre main!
GASTON.
Oh! bandits!... le jour où j'ai mis le pied dans votre caverne!... c'est bien! je paierai!
DUCROC.
Quand?
GASTON.
Demain?
DUCROC, [haut.]
Demain!
GASTON.
Plus bas donc! (Il remonte, et va inquiet à Trick, qui surveille la porte de Jeanne).
DUCROC, [baissant la voix].
Merci! Est-ce que je sais seulement où vous serez demain!... je vous guette depuis huit heures du matin, et puisque je vous trouve chez vous. (Il s'assied à droite, en posant son chapeau sur la table.)
GASTON, [descendant.]
Chez moi!--Je ne suis pas ici chez moi, d'abord; et je voudrais bien savoir de quel front vous venez m'y relancer?
DUCROC.
Oh! là là! ne nous fâchons pas!--Je ne vous connais qu'une adresse, moi!--Celle que vous avez écrite vous-même sur le billet!
GASTON.
Mon adresse!... ici?... mon adresse?...
DUCROC, [lisant.]
Gaston de Champlieu, avenue Marbœuf, nº...
GASTON, [lui arrachant le billet.]
Tu mens!... Il n'y a pas cela!
DUCROC, [se levant, inquiet.]
Eh! là! (Il ne le quitte pas des yeux.)
GASTON, [lisant avec épouvante et horreur pour lui-même].
_Avenue_... oui! de ma main!--J'ai fait cela, moi!... J'ai dit tout haut à ces fripons... cette rue, cette maison, cette porte... c'est la demeure de... (s'arrêtant) et par conséquent, la mienne!... Et voici la main infâme qui a mis à profit l'absence de ma raison, pour écrire un pareil billet à un voleur, dans un tripot, et pour le signer de mon nom! (Il fait le mouvement de froisser le billet.)
DUCROC, [vivement.]
Eh!... ne déchirez pas!...
GASTON.
Tu mériterais de passer par la fenêtre pour ce mot-là! Le voilà, ton billet, mais va t'en! (Il jette le billet à terre. Ducroc hausse les épaules, ramasse tranquillement le billet, prend son chapeau et regarde Gaston, qui s'est assis sur le canapé, la tête entre ses mains.)
DUCROC.
Vous ne payez pas?
GASTON.
Aujourd'hui, non!... demain!... va-t'en!
DUCROC, [après un temps.]
Bah! vous criez! mais vous payerez tout à l'heure!
GASTON.
Je te dis que je n'ai rien, rien, rien, que le sang de mes veines!... Sortiras-tu d'ici, enfin?
DUCROC, [d'un ton insinuant.]
Eh bien!... si vous n'avez pas d'argent, demandez-en, parbleu!...
GASTON, [surpris.]
Que j'en demande?...
DUCROC.
Oui!
GASTON.
A qui?
DUCROC, [jetant un coup d'œil sur la porte de Jeanne.]
Eh bien... à...
GASTON, [poussant un cri terrible, et allant pour le saisir à la gorge.]
Misérable!...
DUCROC.
Eh! là!
TRICK, [les séparant.]
_Le tue_ pas!... ça me _regarte_!
DUCROC, [arrogant, élevant la voix.]
Ah! mais; vous m'ennuyez, vous, à la fin! (D'un air décidé.) Allons, allons, je verrai la dame!...
GASTON, [venant de la porte de Jeanne où il a écouté].
Qu'est-ce qu'il dit?
TRICK, [le retenant.]
Qu'il verra _matame_!
GASTON, [de même à Ducroc.]
Et tu lui montreras ce billet?
DUCROC.
Parbleu!...
GASTON.
Et elle croira que j'ai voulu... que de sang-froid j'ai!... Fais donc cela, tiens, ce sera curieux!
DUCROC, [avec mépris.]
Oh! les menaces! (Fausse sortie].)
GASTON, [l'arrêtant.]
Eh bien, non, je ne menace pas, je te supplie!--Demain, attends à demain!
DUCROC.
Trop tard! (Même jeu.)
GASTON.
Attends donc, bourreau!... Rends-moi le billet! Tiens! déchirons-le, et je t'en fais un autre du double!... Vingt mille francs!... donne!... (Trick a apporté sur la table papier, encre, etc].)
DUCROC.
Et il n'y aurait plus l'adresse! Non! non! (Gaston descend à gauche. Ducroc va pour sortir, Trick va à lui et le supplie en lui montrant Gaston. Se radoucissant.) Voyons, si vous tenez à le ravoir, votre billet, donnez-moi une garantie, un gage, n'importe quoi, qui vaille un peu plus de dix mille francs, et je vous le rends!
GASTON, [se fouillant].
Oui! oui! un gage! une garantie, c'est cela! Qu'est-ce que tu veux?--quoi? quel objet?
DUCROC.
Oh! ne vous fouillez pas, allez! vous n'avez rien! (Avec intention.) Mais les femmes ont toujours quelque bijou!
GASTON.
Encore elle!... Oh! Trick, renvoie-le, chasse-le! tiens! j'ai envie de le tuer!
TRICK, [à Ducroc.]
Allez!... va-t'en!
DUCROC, [remontant.]
Bon! bon!... (Sur le seuil.) J'attends en face une heure, pas plus... si d'ici-là, vous m'apportez, ou l'argent, ou n'importe quoi qui le remplace, donnant, donnant; sinon, je présente le billet à la dame, et si elle ne paye pas! protêt!... Bonsoir! (Il sort.)
GASTON.
Trick! ne le quitte pas!
TRICK.
S'il _pouge_!... je lui fais avaler _son_ cravate! (Il sort.)
SCÈNE XIV
GASTON, [seul, assis près de la table; il regarde sa montre.]
Une heure!... Dix mille francs dans une heure!--En battant le pavé de Paris je ne les trouverais pas dans un jour!... Une heure!... c'est stupide!... Qu'est-ce qu'il veut qu'on fasse d'une heure?... Chercher un ami!... quel ami?... Une amitié de dix mille francs; où est-elle celle-là?... Roland... peut-être!... Où le prendre?--Je l'attendrais chez lui!... Oui, mais ce misérable n'attendra pas, lui... il enverra le billet à Jeanne, tandis que je ne serai pas là... et ce soir, elle lira son déshonneur et ma honte écrits, signés de ma main?... Et devant cette infamie qui semble spéculer sur son amour... quelle femme? quel ange pourrait pardonner?... Si je ne déchire pas ce billet, je suis perdu, c'est clair!... (Il se lève avec rage.) Mais il me le faut, ce misérable chiffon de papier! Il me le faut! Je le veux! je veux le brûler! l'anéantir!... Et quand on pense pourtant qu'il ne faudrait qu'une garantie... un bijou, comme il dit!... Un bijou de dix mille francs... (Avec, espoir.) Chez moi... (Il va prendre son chapeau placé sur le petit meuble où sont les bijoux.) Rien!... peut-être!... Non! rien du tout!... (Arrêtant son regard sur ce meuble.) Et il y en a là à remuer à deux mains!... rien que ce malheureux petit bouton que j'ai ramassé dans la mer.... (Redescendant, égaré.) Voyons!... qu'est-ce que je veux?... dix mille francs!... non!... un bijou!... une heure! je ne sais plus! j'ai la tête perdue!... (Il s'appuie contre le canapé, silence; ses regards se reportent comme malgré lui sur le secrétaire en te regardant avec convoitise et horreur en même temps].) Et cela dort!... Cela ne sert à rien... Je l'aurais, ce diamant, je l'aurais pour cette nuit seulement!... Elle ne s'en apercevrait même pas, ou bien elle le croirait égaré; et moi, je jouerais cette nuit je gagnerais!--Je me sens en veine!--Et j'en ai pour trois heures au moins!... j'en suis sûr, je gagnerais!... Cela se sent!... Et demain matin, je dégagerais le diamant, je le rapporterais, je ferais semblant de le trouver sur le tapis, comme je l'ai retrouvé dans la vague!... Et je serais sauvé, et elle ne saurait rien, et je l'aurais brûlé au moins cet infernal papier qui est là, suspendu sur ma tête... (En parlant; il a glissé peu à peu vers le meuble et n'en est plus qu'à trois pas; il aperçoit la clef à la serrure; reculant jusqu'au fond de la scène.) Ah! la clef... la clef!... voilà tout l'enfer qui revient et qui me souffle!... je l'entends!... ouvre!... prends... oui!.... (Il va pour ouvrir, et s'arrête avec épouvante.) Ah! non! non! jamais!... jamais!... Mon Dieu! c'est elle!
SCÈNE XV
GASTON, JEANNE.
JEANNE, [sortant de chez elle et restant sur le seuil.]
Eh bien!... mais je vous attends... que faites-vous donc là?
GASTON, [cherchant à dominer son émotion.]
Mais rien... je...
JEANNE, [descendant.]
Qu'avez-vous donc?
GASTON, [s'efforçant de sourire.]
Moi!... rien du tout?
JEANNE.
Vous avez l'air tout bouleversé.
GASTON, [à lui-même.]
Ah! je vais le menacer, le supplier... Il faut qu'il attende jusqu'à demain! (Il va prendre son chapeau.)
JEANNE.
Eh bien!... où allez-vous? vous sortez?
GASTON.
Oui, un instant! (Il se dirige vers la porte et cherche à s'esquiver.)
JEANNE, [l'arrêtant.]
Comment!--Mais restez donc! nous allons dîner.
GASTON, [même jeu.]
Deux mots à dire, et je reviens tout de suite!
JEANNE, [l'arrêtant encore.]
Non! non! non! (Elle lui prend son chapeau qu'elle place sur une chaise au fond.) Vous avez juré de ne me pas quitter de la soirée!... je ne vous permets pas une minute d'absence... si vous avez quelque chose à dire, écrivez!...
GASTON, [balbutiant.]
Écrire, ce n'est... (Il cherche à se dégager.)
JEANNE, le retenant et le regardant.
Qu'as-tu? tu souffres!--Tu as la fièvre?
GASTON.
Oui, oui! un peu!
JEANNE.
Vous avez passé la nuit à jouer, vous n'avez pas dormi, vous vous tuez!... Venez ici, venez... venez! (Elle l'entraîne sur le canapé, Gaston éperdu se laisse asseoir, elle reste debout.)
GASTON, à part.
Et le temps passe! (Il regarde l'heure à la pendule.)
JEANNE.
Que regardes-tu?
GASTON, [baisant sa main.]
Ta main!... ta main que j'adore!
JEANNE, [lui souriant.]
Et vous n'y remarquez rien de nouveau à cette main?
GASTON.
Quoi donc?
JEANNE.
Ingrat!... Ce bouton de diamant!
GASTON, [à part.]
Le diamant!
JEANNE.
Eh! oui le diamant, que j'ai mis aujourd'hui, pour vous rappeler certain jour et certaine folie.
GASTON, [attéré.]
Ah! c'est vrai! oui! le voilà! (Il le regarde, à part.) Et dire qu'avec un seul, je serais sauvé.
JEANNE.
Oui, le voilà, regardez-le bien! (Elle s'assied près de lui et détache un bouton.) C'est la chaîne de diamants qui nous lie! (Elle se penche vers lui.) Tenez! (Elle le lui présente en faisant chatoyer le bouton.)
GASTON, [repoussant la main et d'une voix étranglée.]
Oui... oui... écartez vos mains, cela brûle!
JEANNE, [inquiète.]
Mon Dieu! qu'avez-vous?... (Elle se lève et oublie le diamant qui tombe sur sa robe.) Voulez-vous que j'appelle? (Dans son brusque mouvement pour aller sonner, le bouton glisse de la robe sur le tapis.)
GASTON, [à part, vivement.]
Il est tombé! (Jeanne se retourne brusquement, Gaston relève la tête vivement, et leurs regards se croisent.)
JEANNE, [très-doucement et tendrement, revenant à lui.]
Ah! décidément, il y a quelque chose, et je me fâche, moi!... Qu'y a-t-il, quoi? on vous attend, je veux tout savoir!
GASTON, [balbutiant.]
Eh bien, un ami! un ami qui m'a fait prier de descendre... Le temps de lui serrer la main, et avec cela un peu d'impatience, de contrariété, parce que tu refuses...
JEANNE.
Je refuse, certainement, je refuse! (Lui montrant la table.) Écrivez, tenez! (Elle va à la table préparer le papier.)
GASTON, [à part, seul en face du diamant qui est à ses pieds, reculant avec effroi.]
Ah! Satan!... Il est là! il me regarde! il m'appelle!
JEANNE, [à la table.]
Si je ne vous connaissais pas; mais vous descendrez, et vous ne remonterez plus. (Elle revient à lui.)
GASTON, [vivement, fiévreux.]