Les diables noirs: drame en quatre actes

Part 5

Chapter 53,830 wordsPublic domain

Eh! mon Dieu! il faut bien le dire, madame; à la vue de ce pied ravissant, de cette main divine!... Enfin! madame, il est certaines influences contre lesquelles on ne saurait lutter, et au risque d'encourir votre colère, je voulais vous conjurer de me donner...

SARAH.

De vous donner?

ROLAND, [à part.]

Misère! j'oublie que c'est ma femme. (Haut.) De me donner des nouvelles de monsieur votre père.

SARAH, [un peu déconcertée.]

Ah!... Il est retourné en Amérique, monsieur.

ROLAND.

Ah! tant pis! tant pis! (Avec chaleur.) Alors nous ne le verrons plus! Je disais donc, madame, que ces yeux, ce sourire....

SARAH.

Mais il reviendra l'hiver prochain.

ROLAND, [reculant.]

Le quaker!... Pardon! monsieur votre père!...

SARAH.

Et pour ne plus me quitter jamais, je pense!

ROLAND. [se levant.]

Jamais! (A part.) Misère! je me sauve! (Il se lève et place la chaise derrière le canapé.)

SARAH, [se levant.]

Eh bien! (A part.) Déjà! (Haut.) C'est là tout ce que vous avez à me dire?

ROLAND.

Sur son compte, oui, madame; car sur le vôtre, je ne tarirais pas!

SARAH.

Vous êtes trop galant!

ROLAND, [debout et prêt à partir.]

Non, d'honneur! chère madame, on n'est pas plus ravissante! Une fraîcheur! un léger embonpoint! Précisément ce qu'il en faut!... Restez-en là! c'est la limite!... un peu plus serait trop, un peu moins ne serait pas assez!

SARAH.

Et vous-même, vous vous portez bien, je vois!

ROLAND, [gaiement.]

Comme vous! Le mariage, madame, c'est le mariage! Me sera-t-il permis de venir prendre quelquefois des nouvelles de cette précieuse santé?

SARAH.

Le lundi je suis toujours chez moi!

ROLAND.

Pour tout le monde, sans doute; mais puis-je espérer que vous ouvrirez quelquefois la porte à un ancien ami, à un parent même, très-désireux de faire plus amplement votre connaissance?

SARAH.

On n'ouvrira pas la porte, monsieur, mais enfin... on aura peut-être oublié de la fermer.

ROLAND.

Adorable! (Lui baisant la main.) Ah! si j'avais eu le bonheur de vous connaître avant mon mariage!

SARAH.

Eh bien?

ROLAND.

Ah! Dieu! je ne vous aurais pas épousée! Je ne serais pas votre mari, caractère grotesque qui comprime tout l'élan de mon amour; je serais votre amant, rôle sublime qui l'exalte! Je vous ferais la cour la plus illicite! Je vous enlèverais de la façon la plus illégale! Je vous afficherais de la manière la plus scandaleuse! Ah! Dieu! si vous n'étiez pas ma femme!

SARAH.

Voilà bien, par exemple, la première fois qu'une femme mariée...

ROLAND.

Ah! voilà le seul côté piquant, tenez!... c'est que vous êtes mariée.--Et malheureusement, c'est avec moi!

SARAH, [riant.]

Ah! ah!

ROLAND.

Et cela vous fait rire?

SARAH.

Ah! oui!

ROLAND, [à part.]

Et plus de pruderie! Toutes les vertus! (Haut.) Voyons! voyons! voyons! On pourrait peut-être arranger cela! En cachant bien que nous sommes mariés: si vous consentiez!... (Sylvie entre et va à la cheminée arranger le feu.)

SARAH.

Ah! monsieur?

ROLAND, [à demi-voix.]

Quelqu'un! Ne dites pas qui je suis... Et ne nous couvrons pas de ridicule!

SARAH, [de même.]

Voyez comme je suis bonne, je me sauve pour ne pas vous compromettre.

ROLAND, [vivement.]

Et vous allez sortir?

SARAH.

Oui, quelques emplettes!

ROLAND.

Me permettez-vous de vous offrir mon bras?...

SARAH, [à part, avec joie.]

Ah!... (Elle s'arrête; affectant un ton sérieux.) Vous avez une bien mauvaise réputation pour que l'on s'affiche avec vous!

ROLAND, [protestant.]

Oh! j'ai été calomnié toute ma vie.

SARAH, [souriant.]

Enfin, je me risque!... Le temps de mettre mon chapeau, je suis à vous! (Elle entre chez Jeanne.)

ROLAND.

Mais elle est divine, cette femme! Elle est divine! (Il va au canapé, au même moment on entend Gaston rire aux éclats dans la coulisse; Sylvie, en entendant la voix de Gaston au dehors, va pour ouvrir la porte du fond; Gaston paraît suivi de Trick.)

SCÈNE VII

SYLVIE, ROLAND, GASTON, TRICK.

GASTON, [entrant vivement, il est à peu près gris; Trick le suit.]

Comment! personne? Où sont-ils donc? (Prenant [Sylvie par la taille et la forçant à redescendre en scène avec lui en la faisant courir.) Bonjour Thisbé, Caroline, Aspasie, Mignon, Rébecca, Margot!... Comment diable t'appelles-tu, toi? Je ne m'en souviens jamais!

SYLVIE, [cherchant à se dégager.]

Sylvie!

GASTON.

Sylvie!... c'est juste!... Ah! Sylvie... quel nom! la forêt, le ruisseau, l'oiseau qui chante, l'abeille qui bourdonne, et des bruyères, des bruyères, des bruyères!... Bonjour, Sylvie, je t'adore! (La faisant pirouetter en la lâchant.) Bonsoir, Sylvie, c'est fini!...

SYLVIE, [toute confuse.]

Ah! monsieur!...

GASTON.

Où est madame?... Trick, où est madame?... je veux voir madame!

TRICK.

_Matame_ est sortie après _téjeuner_! Et toi, tu viens après _téjeuner_ aussi, _pigre_!...

GASTON.

Et quel déjeuner, Trick!... Ils étaient là, trois gentilhommes dignes d'être tutoyés par toi, et qui avaient perdu cette nuit tout l'argent que j'ai gagné! Car j'ai gagné, mon bon Trick!... parole d'honneur!... et puis perdu!... je ne sais pas comment, par exemple, mais voilà tout ce qui reste. (Il fait sauter en l'air de l'or et des billets.)

TRICK.

De l'argent?

GASTON, [jonglant avec les pièces d'or.]

De l'argent, faquin!... de l'or!... Ramasse! ramasse! (Il jette les pièces d'or sur la table.)

TRICK.

Monsieur!

GASTON.

Veux-tu ramasser, ou je... (Il le fait passer devant lui, à Sylvie.) Et toi aussi! (Elle se sauve et remonte en ramassant; apercevant Roland.) Tiens! te voilà, toi?... Que diantre fais-tu là, mentor de ma jeunesse!

ROLAND, [assis sur le canapé.]

Je t'admire! ô Télémaque, et je suis ému jusqu'aux larmes!

GASTON.

Tu as beau dire; avec ton régime de noix, tu n'as pas diminué d'un pouce!

ROLAND.

J'ai diminué énormément!

GASTON.

Enormément, c'est ce que je dis!--Dieu que j'ai chaud et que j'ai soif! (Apercevant Trick qui s'est baissé sous la table.) Allons, qu'est-ce qu'il fait là-dessous, celui-là?...

TRICK, [à genoux.]

Je ramasse ton argent, pour quand tu auras encore _pertu_, te le _rentre_!

GASTON.

Es-tu fou, misérable?--Moi, ramasser de l'argent tombé!...

TRICK, [debout.]

Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse de votre or?

GASTON, [surpris.]

_Vous! votre!_... Tu ne me tutoies plus!... Nous sommes donc brouillés, Trick?

TRICK, [après avoir fait une mine sévère, souriant malgré loi.]

Es-tu donc bête!

GASTON, [amicalement.]

A la bonne heure!--Allons! allons! allons-nous-en! allons, Sylvie! allons, ma gazelle!... allons, Trick! allons! allons!... (Il les chasse avec son mouchoir.)

TRICK, [sortant les mains au ciel.]

_Foilà_ un homme! (Sylvie va pour rejoindre Trick en courant.)

GASTON, [sur le seuil de la porte.]

Allons! allons!... (Reprenant Sylvie par la taille.) Ah! friponne, où as-tu volé ces yeux-là, qui ne veulent pas quitter les miens! Dis-moi que tu m'aimes?

SYLVIE, [cherchant à se dégager.]

Ah! monsieur, que c'est mal, ce que vous faites-là?

GASTON, [s'arrêtant.]

C'est mal!

SYLVIE.

Si madame!...

GASTON.

Madame!... Tu crois donc que je veux t'embrasser sérieusement, petite bête, et que tes yeux m'attirent, et que la joue brûlante?...

SYLVIE, [effrayée.]

Non, monsieur, non! je ne le crois plus!

GASTON, [l'embrassant.]

Tu as tort! c'est fait!

SYLVIE, [se sauvant.]

Ah!... (Elle sort par le fond, Gaston tombe adossé contre le montant de la porte.)

SCÈNE VIII

ROLAND, GASTON. [Moment de silence.]

GASTON, [regardant Roland.]

Eh bien, je suis ignoble!... quoi... après?...

ROLAND, [assis sur le canapé.]

Ah! si tu crois que je vais te faire de la morale, toi!...

GASTON, [descendant.]

Et tu as tort, mordieu! Écrase-moi donc d'injures et de mépris. Dis-moi donc que c'est honteux et révoltant, qu'on n'embrasse pas une femme de chambre, et surtout ici où... (S'arrêtant.) Il ne me manque plus que de crier encore cela par dessus les toits!

ROLAND, [railleur.]

Dis-donc, mon pitchoun!... il me semble que les noix morales et les pommes sentimentales ne te réussissent guère mieux qu'à moi.--Ces petits vices n'ont pas maigri, cher enfant; ils se portent même assez bien, les gaillards!--Papa Ferragus avait donc raison!... Nous ne pouvons donc pas venir à bout de réformer ces bonnes petites habitudes!...

GASTON, [versant de l'eau dans le verre qui est sur le chiffonnier.]

Ah! réformer!... Réformer quoi? Mon cerveau intelligent pour le mal, stupide pour le bien; mes nerfs qui me chantent toute la journée l'infernale symphonie des vices; mon sang qui bouillonne à toute pensée mauvaise et se glace à tout élan généreux! Ne plus penser ce que je pense, ne plus être ce que je suis! (Éclatant de rire et se versant de l'eau dans le verre.) Imbéciles!... avec leur liberté humaine!... Je suis peut-être libre aussi de ne pas avoir soif!... (Il boit.)

ROLAND.

Prends garde! c'est de l'eau!

GASTON.

Si je pouvais m'y faire!... (Il boit.) C'est atroce!

ROLAND.

Je me le suis laissé dire!

GASTON, [assis près de la table.]

Tu crois peut-être que je suis gris?...

ROLAND.

O Dieu! jamais!

GASTON, [assis.]

Je ne suis pas gris! Je suis fou! voilà tout! je deviens fou, ou idiot, si tu veux!... (Riant.) J'ai des remords!

ROLAND.

Des remords!... En quoi?

GASTON.

En quoi?--En larmes!

ROLAND.

Quand tu as bien déjeuné, hein?

GASTON.

Je ne suis peut-être pas un grand misérable d'avoir trompé cette femme en lui promettant de devenir un autre homme?

ROLAND.

Misère!--Si j'avais tenu cette promesse-là toutes les fois que je l'ai faite!--Nous en sommes encore aux scrupules?

GASTON.

J'en suis à la honte et au dégoût!--Je ne voulais pas jouer cette nuit, et j'ai joué; je ne voulais pas boire, et j'ai bu!... lâcheté, va!... il est des moments où je voudrais pouvoir jeter ma vie aux cendres comme... (Il fait le mouvement pour jeter l'eau du verre et s'arrête.)

ROLAND, [debout.]

Sans casser le verre!

GASTON, [debout et remontant.]

Va au diable, toi! tes railleries et l'Enfer dont tu es!... (Redescendant à lui, vivement.) Je t'étranglerais, pour m'avoir aidé à devenir ce que je suis! (Il va s'accouder sur la cheminée.)

ROLAND.

Oh! là là! Où allons-nous? je t'ai fait ce que tu voulais être, petit ingrat! _Un dévorant_! Il te prend aujourd'hui fantaisie de tâter de la vertu! Est-ce que je t'en empêche, moi? Je t'en défie, voilà tout. Mais si cela peut te faire plaisir, je veux bien en essayer avec toi; pour changer!--Voyons! veux-tu essayer de la vertu avec papa Ferragus, cher petit?--A nous deux, j'ai idée que ce sera drôle!

GASTON, [accoudé sur la cheminée, relevant la tête.]

Tu m'en défies!... Comme si je ne l'avais pas connu ce bonheur sans égal d'être content de soi-même!--Une vie si belle, si calme, si douce, si délicieuse: c'était le paradis, Roland!--Plus de fièvre que celle de mon amour! Quels souvenirs!... Et pourquoi suis-je revenu dans cette ville maudite... où je retombe aussitôt dans ma boue, comme une brute que je suis?

ROLAND.

C'est que tu regrettes ta boue, comme les carpes de madame de Maintenon!

GASTON, [descendant et venant s'asseoir sur le canapé.]

Non!... Je ne regrettais rien! non!... Dieu m'est témoin que j'étais heureux et fier de ma vie nouvelle!... Il y a huit jours... Tiens! au moment même où je revenais à Paris pour hâter notre mariage... la fatalité m'a fait rencontrer deux camarades de folies!... Ils m'ont raillé!... comme toi!... et prenant mon bras, malgré moi, ils m'entraînaient!... je résistais!... puis je me suis dit: «Bah! quand ce ne serait qu'une fois, pour retrouver les sensations du passé et les comparer à la saveur du présent; je regarderai seulement...» Et je regardais en effet... Il y avait, à table, ce soir-là, trois créatures assez jolies, mais stupides! Et je me disais: Voilà pourtant ce que l'on aime... Qu'ont-elles donc pour elles, ces misérables femmes? Ma raison me répondait: _Rien_! Ma folie me répondait: Si!... _leurs vices_! et je regardais toujours, hésitant entre ces deux voix, l'une qui me crirait à droite: «Va-t'en!...» l'autre qui murmurait à gauche: «Bah! quand tu resterais à présent!...» Et cependant, on me faisait boire, et mes affreux instincts, et mes _Diables noirs_ écartés depuis trois mois revenaient, revenaient, revenaient en foule, dans la mousse du vin, dans le bourdonnement des paroles et des rires, dans l'éblouissement des bijoux et des lumières, dans le parfum des fleurs, dans le parfum des femmes!... Et cette âme d'autrefois que je croyais morte, anéantie, reprenait peu-à-peu possession de tout mon être!--Elle enflammait mes yeux pour échanger avec ces femmes des regards provoquants; elle flottait sur mes lèvres pour répondre à leurs sourires, et je me disais: (Il se lève.) Le Diable a raison!... Depuis que c'est défendu, c'est trois fois meilleur!

ROLAND.

Charmant enfant!

GASTON.

Mais ce qui est effroyable, Roland, c'est que j'étais moins ému de ma trahison que charmé du contraste nouveau que la folie d'une heure venait de jeter dans ma vie!... Je quittais ces salons pleins de bruyants éclats, (avec tendresse) et je retrouvais ici une chambre paisible et calme, doucement éclairée par la lueur du matin et par le dernier éclat d'une lampe prête à s'éteindre.--Jeanne s'était endormie dans un fauteuil. J'entrai sans bruit, je me mis à genoux et je la regardai!... Et toute la légion de lutins qui me possédaient depuis le coucher du soleil s'évadait à la hâte, l'un après l'autre... comme chassés par le souffle de ses lèvres et tremblants à la pensée que ses yeux pouvaient s'ouvrir!--Elle les ouvrit enfin, et me dit doucement: D'où venez-vous?... Qu'est-il donc arrivé?... Et cela était si confiant, si bon, si tendre, que je sentis deux larmes me monter aux yeux... J'allais tout avouer peut-être... Mais le dernier lutin en se sauvant eût le temps de me souffler à l'oreille un mensonge qu'elle eut la bonté de croire!--Et ce qui est honteux, effroyable, Roland, c'est que jamais je ne l'ai plus aimée que ce jour-là!--Oui, je l'aimais avec l'étourdissante ivresse d'un misérable qui sort de l'ombre et de la nuit et qui se retrouve, ébloui, devant la splendeur du jour!

ROLAND.

Scélérat, va! c'est un raffinement de l'amour qu'il a trouvé là!--Car enfin, tu l'aimes, ta châtelaine?

GASTON.

Si je l'aime!... si!... imbécile! si je l'aime! (Il remonte.)

ROLAND.

Tu l'as dit, cher enfant!... je suis une bête!... je suis une bête!... Il faut bien que tu l'adores, autrement tu n'aurais aucun plaisir à la tromper!... quel disciple j'ai là!... Quel homme!... Embrasse-moi, va! Tu es un grand homme, et je suis fier de toi!

GASTON.

Même après ce que j'ai fait tout à l'heure, n'est-ce pas? Je rentre plein d'adoration pour elle et que je trouve, dans ce salon, une jolie femme, la première venue, cette fille ou la cousine blonde!... Sarah!...

ROLAND, [sautant, à part.]

Eh! ma femme!

GASTON.

Et je lui jurerai que je l'aime, sans y croire; mais par habitude, par malice, et parce que c'est la dernière personne que je devrais cherchera séduire!...

ROLAND, [effaré.]

Misère!... mais je le crois bien que c'est la dernière; mais il le ferait!... mais il le fera comme il le dit!... Et avec cela la vigne qui ne paraît pas tenir prodigieusement à l'ormeau!

GASTON.

Quoi?... qu'est-ce que tu as?...

ROLAND.

Mais j'ai... j'ai... j'ai... j'ai énormément d'affection pour toi, cher enfant, et ce que tu viens de me dire m'a ému, et me touche, me touche de bien près... Et l'ami Ferragus, ce bon Ferragus, qui a toujours été si affectueux pour toi, tu ne voudrais pas lui faire de la peine, cher petit! Non, non, nous ne voulons pas faire de peine à papa Ferragus!

GASTON.

Quelle peine! quoi?

ROLAND.

Une autre femme, bien! la petite femme de chambre, bon!... toutes les autres!... bien!... Mais pas celle-là, hein! pas Sarah!... une autre, qu'est-ce que ça te fait, n'est-ce pas? pas Sarah!... pas Sarah!...

GASTON.

Tu l'intéresses donc bien? (Il va à la table.)

ROLAND.

Parbleu! c'est ma... (Bas.) Non, ah! bien, non!--Si je lui dis ça, ce sera une raison de plus!

GASTON.

Enfin, tu l'aimes, hein? (Il remonte.)

ROLAND.

Jamais! juste ciel! fi donc! une blonde!

GASTON.

Eh bien, nuance adorable et rare...

ROLAND.

Une couleur idiote... j'ai une liste, (il fait le geste de la dérouler) et je ne compte pas deux blondes.

GASTON, [réfléchissant.]

Tiens! moi non plus!...

ROLAND, [à part.]

Bon, allez donc! je m'enfonce, moi!

GASTON, [avec malice.]

Et celle-là a je ne sais quel reflet!...

ROLAND.

Ah! le vilain reflet! Ah! l'affreux reflet; le blond du nord! quelque chose d'horrible.--Ah! si c'était le blond vénitien! le blond des Titien! des Véronèse! le blond ardent, le blond chaud, le blond roux!... passe encore; mais le blond anglo-saxon, norwégien, pâle, maladif, flasque et mou! Fi! pouah! Et puis la blonde, cher enfant, une eau qui dort... pas d'élan! la brune bondit, elle tord les barreaux de sa cage, elle vous arrache les yeux, elle vous mord, elle vous mange! La blonde vous sourit, vous appelle mon cœur; et vous empoisonne avec une boîte d'allumettes... La ruine de Troyes, Hélène, une blonde!--Cléopâtre, une blonde!--Vénus, une blonde... Calypso, une blonde!--Eve, le premier et le plus grand désastre de l'humanité, Eve! une blonde! toutes, toutes des blondes!...

GASTON.

C'est vrai! tiens! tiens!... (Il regarde à la porte.)

ROLAND, [à part, passant à gauche.]

Je m'enfonce! je lui fais venir l'eau à la bouche!

GASTON.

Hein?

ROLAND.

Écoute: je t'aime bien! là, sérieusement; mais si tu aimes celle-là!... je... (Il se frotte les oreilles, en le regardant d'un air menaçant.)

GASTON.

Puisque tu ne l'aimes pas, voyons! à quel titre?

ROLAND.

A quel titre? malheureux! à quel... Eh bien, et la morale!

GASTON.

Hein!

ROLAND, [avec émotion et chaleur.]

Et la morale! (A part.) J'y viens! (Haut.) Et la vertu qui te tend les bras!--Quoi! malheureux, dans la maison de cette femme! Mais, misérable, tu n'as donc plus de sens moral!... Mais il n'y a donc plus rien là!... et ce sentiment intérieur qui est notre guide, notre lumière, ne te crie donc pas... que deux amours dans la même maison, porte à porte, c'est le moyen que tout se découvre dans les vingt-quatre heures? Mais ce que je te dis là, mais c'est pourtant la morale la plus élevée, la plus pure!... Ta conscience a dû te le dire avant moi! Elle l'a dit! je le sens, je le vois, tu es ému!... une larme brille dans tes yeux!... Bien, mon petit Gaston; bien, mon fils! tu renonces à la blonde! tu es grand, tu es beau: je te vénère!

GASTON.

La voilà! (Il va à Sarah qui entre.)

SCÈNE IX

LES MÊMES, SARAH.

ROLAND, [à part.]

Le diable l'emporte!

GASTON, [courant à Sarah.]

Ah! chère madame! (Il lui baise la main.)

SARAH.

Tiens! c'est vous, bonsoir!

ROLAND, [bas].

Il lui baise la main! (Haut, passant la tête entre eux pour les séparer.) Le temps, l'heure...

SARAH.

Oui! oui! nous avons le temps! (A Gaston.) Vous allez bien?

GASTON.

Mille grâces!... (Il la conduit au canapé.)

SARAH.

Oui, vous avez l'air singulier ce matin, tout ému, tout!...

ROLAND, [bas].

Elle l'admire, maintenant! (Même jeu.) Il a bien déjeuné, voilà tout!... Si vous voulez, en nous dépêchant.

SARAH, [lui donnant son manchon.]

Tout à l'heure! (A part.) Décidément, nous sommes jaloux! (A Gaston.) Vous disiez donc? (Elle s'assied sur le canapé.)

GASTON, [derrière le canapé près d'elle.]

Je disais que vous sortez toujours au moment où j'arrive!

SARAH.

C'est vous qui arrivez au moment où je sors.

ROLAND, [ironiquement, les mains dans le manchon.]

C'est charmant! c'est délicieux! Ils marivaudent! je suis perdu!

GASTON.

Quelle adorable main! je ne sais que vous pour avoir une main pareille.

SARAH, [coquetant, en regardant Roland.]

Oh! j'en sais de plus belles! (Elle parle bas avec Gaston.)

ROLAND, [passant à gauche.]

Mais ils vont, mais ils vont; et je fais une figure ici, moi! je vais chercher l'autre!--Je vais leur lancer l'autre! Ah! la voilà! ô Providence!

SCÈNE X

LES MÊMES, JEANNE.

[Jeanne, en entrant, jette un coup d'œil étonné à Sarah et à Gaston; celui-ci se lève vivement.]

JEANNE.

Vous ici, monsieur de Champlieu!

GASTON, [saluant cérémonieusement.]

Oui, madame!

JEANNE, [apercevant Roland.]

Et notre hôte de Dieppe?

ROLAND, [vivement.]

Qui voulait vous remercier de votre gracieuse hospitalité, madame, et s'excuser de la hâte avec laquelle...

JEANNE.

En vous sauvant, monsieur, vous avez laissé la porte ouverte!... Je vous prie de ne pas l'oublier.

ROLAND.

Vous êtes la grâce et la bonté mêmes, madame!

JEANNE, [regardant Gaston et Sarah.]

Et tu es ici depuis longtemps, cousine?

SARAH.

Deux minutes à peine; j'allais ressortir...

ROLAND, [vivement.]

Avec moi, oui... madame a bien voulu m'accorder la faveur de l'accompagner! (A Sarah.) Madame, je suis à vos ordres. (A part.) Misère! je ne la quitte plus!

SARAH, [à Gaston, saluant.]

Monsieur...

GASTON, [s'inclinant.]

Madame.

ROLAND, [venant vivement entre eux.]

A revoir... cher ami.

SARAH, [sortant.]

Allons, monsieur!

ROLAND, [à part, et marchant vivement.]

Voilà! voilà, madame! J'ai idée que je vais commencer une jolie existence, moi.

SARAH, [dehors.]

Mais allons donc, monsieur!

ROLAND.

Oui, madame! (Il se précipite dehors.)

SCÈNE XI

GASTON, JEANNE.

GASTON, [descendant vivement, à Jeanne.]

Enfin! nous sommes seuls!

JEANNE, [l'arrêtant du regard.]

Et moi, j'ai pu croire que vous me laisseriez seule, toujours!

GASTON.

Jeanne!

JEANNE.

D'où venez-vous? Ce matin; inquiète et malade, je suis sortie, et au risque d'être suivie, reconnue!... moi, qui mourrais de honte si quelqu'un au monde connaissait la vérité, je suis allée chez vous!

GASTON.

Chez moi?

JEANNE.

Vous étiez rentré à six heures du matin, mais pour ressortir aussitôt et remonter dans une voiture où plusieurs personnes vous attendaient. Et de là, où vous étiez allé, on l'ignorait; mais si l'on avait pu voir, comme je les vois, la fièvre de vos mains, la fatigue de vos traits, et ce je ne sais quoi de suspect et de...

GASTON, [doucement.]

Que vous êtes injuste, Jeanne! votre première pensée est toujours pour m'accuser!

JEANNE.

D'où venez-vous! enfin, d'où venez-vous?

GASTON, [feinte gaieté.]

Eh bien, je sors d'un déjeuner!... d'un déjeuner d'amis!

JEANNE.

Ah! c'est juste! un déjeuner d'amis!... et une promenade au bois, n'est-ce pas?... et toute une nuit pour vous y préparer et tout un jour pour vous en remettre!...

GASTON, [tendrement.]

Ah! si vous croyez d'avance?...

JEANNE.

Eh bien, non! là! je ne crois rien! D'où venez-vous?...

GASTON, [lui prenant les mains et l'entraînant vers le canapé. Il s'assied près d'elle sur le pouf].

Mon Dieu! quelle impatience!--C'est pourtant bien simple! En vous quittant hier, je suis allé dîner avec un ami, d'Hauterive, vous savez bien... je vous ai parlé de lui quelquefois!

JEANNE.

Oui, après?

GASTON.

Après dîner, d'Hauterive me proposa un peu de musique... Vous m'aviez dit: «Je ne serai pas rentrée avant onze heures...» j'étais libre!... j'accepte, et nous allons aux Italiens!

JEANNE.

C'est donc pour cela que je ne vous y ai pas vu; car j'y étais!

GASTON, [un peu saisi, se remettant tout de suite.]

Attendez donc... Jeanne! Nous allons aux Italiens, dis-je; mais au moment d'entrer... Ah! mon Dieu! sous le péristyle, tenez... je me rappelle tout à coup que j'ai donné rendez-vous à quelqu'un chez moi, à huit heures... un homme d'affaires que vous ne connaissez pas; un nommé Vernon... Vous ai-je parlé de ce rendez-vous?...

JEANNE.

Non! vous ne m'en avez pas parlé!

GASTON.

Je prends une voiture, je cours chez moi; il était huit heures et demie!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Vous avez mis une demi-heure pour aller en voiture des Italiens à la rue Laffite?

GASTON.

Je n'ai pas trouvé tout de suite une voiture; il pleuvait à verse et devant les Italiens...

JEANNE.

Il en arrive à toute minute... oui!

GASTON.

Des équipages!

JEANNE.

Enfin, vous n'avez pas trouvé tout de suite une voiture; passons!...

GASTON.