Les diables noirs: drame en quatre actes
Part 3
Eh bien, franchise pour franchise! Vous m'avez dit qui vous étiez!... Je vous dirai qui je suis, moi; car vous ne me connaissez pas! Vous me croyez bonne, et vous parlez de ma douceur... Regardez-moi donc; vous ne m'avez donc pas regardée, et vous n'avez donc pas su lire toute mon âme dans mes yeux: il faut donc vous le dire, que je suis effroyablement despote, jalouse et violonte!... Vous parlez de vos passions!... Et les miennes!... Croyez-vous que l'on n'aie pas aussi ses colères, ses révoltes, son petit orgueil féroce, et ses jalousies à tout tuer!... Si j'avais la faiblesse de croire à votre amour, sur le fol espoir de vous sauver de vous-même!... mais avant trois mois, ou vous seriez bien changé, ou mes _Diables noirs_ auraient dévoré les vôtres!... Et si jamais j'étais trahie à mon tour, si vous marchiez sur ma vie comme sur celles de toutes ces femmes que l'on prend, que l'on quitte et qui ne savent que pleurer! ah! ce jour-là... je... je ne sais ce que je ferais... mais il ne serait plus question de ma douceur!
GASTON.
Ah! le jour et l'heure où je serais assez stupide pour oublier que vous êtes la plus belle et la plus adorable des femmes, tuez-moi, foulez-moi aux pieds, écrasez-moi! je l'aurai bien mérité.
JEANNE.
Vous croyez rire!...
GASTON, [avec passion.]
Non!
JEANNE, [après une seconde d'hésitation.]
Voyons! c'est de la folie! Éloignez-vous, on vient!
SCÈNE XI
LES MÊMES, RENNEQUIN, TRICK, SARAH, SYLVIE, PROFILET. [Rennequin entre par le fond avec Profilet et Sarah.--Trick par la gauche avec Sylvie.]
RENNEQUIN, [entrant sur la pointe du pied.]
Chut!... chut!...
JEANNE.
Quoi!
RENNEQUIN, [à demi-voix.]
Vous n'entendez pas?
SARAH, [de même.]
Là haut!
JEANNE.
Là haut?...
PROFILET.
Oui, on fait un train là haut depuis un quart d'heure.
TRICK.
Ça fait trac, trac, trac!... (On entend sur le plafond un bruit de pas et de chaises heurtées.)
JEANNE.
Oui, on dirait quelqu'un qui marche!
RENNEQUIN.
Et qui fume; vous ne sentez pas?
SARAH.
Ça empeste l'odeur du tabac!
TRICK, [à Rennequin.]
Donne-moi ton canne! (A Gaston.) Viens-tu, toi?
GASTON, [souriant.]
Si vous voulez le permettre!... mais à la condition que je passerai devant.
TRICK.
Allons!... (Ils montent tous vers la porte du fond, et au même instant, on entend la voix de Roland qui descend l'escalier quatre à quatre.)
ROLAND, [au dehors.]
Mais il y a donc, des légions de chats ici! Misère et salpêtre! On ne peut pas dormir!... (Il entre comme un coup de vent.)
SCÈNE XII
LES MÊMES, ROLAND. [Il a la tête enveloppée d'un foulard, il est en costume du matin, tenant un bâton d'une main, une bougie de l'autre, et ayant un cigare aux dents; il s'arrête stupéfait à la vue de tout le monde.]
TOUS, [le regardant avec surprise.]
Ah!
ROLAND, [de même.]
Oh!
GASTON.
Roland!...
PROFILET, [à part.]
Ferragus!
ROLAND, [à part.]
Profilet! Gaston! Des femmes! (Apercevant Sarah.) La mienne!... Oh!...
TRICK, [le regardant de près.]
C'est donc toi qui fais ce train-là!... Tu te fiches donc du monde.
ROLAND, [après l'avoir regardé avec stupeur en l'éclairant de sa bougie.]
Il me tutoie! (Il porte la main à son bonnet de nuit.) Misère!... je suis déshonoré!... Quelle tenue!...
JEANNE.
Vous connaissez monsieur, cousin?
PROFILET.
Oui, un peu, autrefois!... Il y a si longtemps!
GASTON, [à demi-voix, passant près de lui et descendant.]
Que diantre fais-tu ici, toi?
ROLAND.
Mais tu vois, cher enfant, je fais assez mauvaise figure!...
JEANNE.
Pardonnez-nous, monsieur, d'avoir troublé votre premier sommeil!... Mais aussi, comment deviner que vous étiez installé là haut...
ROLAND.
Ah! madame!... En effet, je... (Passant la bougie à Sylvie.) Prends-moi cela, toi. (A Trick.) Et toi ça! (Il lui donne sa canne.) Je suis assez ridicule avec le reste!... En effet, oui, madame, oui!... Ah! pardon! (Il ôte son serre-tête.) Je reconnais que mon installation!... Mais misère!... Il est donc habité, votre château?
JEANNE.
Vous voyez?...
ROLAND.
Et ces crétins de paysans qui me répondent: Non! Il y a trois ans qu'on n'y est venu!... j'étais ravi, madame!... Il faisait justement ce soir-là un clair de lune, j'étais à la poésie... je pénètre dans le jardin par une brèche... je vois une porte qui ne demandait qu'à s'ouvrir... je l'aide un peu... Glissons sur ce détail... (Rennequin fait la grimace.) Et je trouve là haut une chambre... un grenier!... ah! Dieu!... la chambre de mes rêves!... une vue... un air!... une bibliothèque... et des pommes en quantité... un paradis! Il n'y manquait plus que la femme; j'aurais fait le serpent!
GASTON.
Madame, il ne faut pas juger mon ami Roland sur ce premier aspect! Je vous le donne pour un homme charmant, quand il est en toilette!...
ROLAND.
Charmant, madame, charmant! vous ne pouvez pas vous en faire une idée!...
RENNEQUIN.
Charmant! voilà toujours de drôles de manières de s'introduire comme cela dans une maison...
ROLAND.
J'ai des papiers, monsieur!... on peut avoir de mauvaises connaissances, comme monsieur... (il montre Gaston) et reculer encore devant le crime!... Mon passe-port vous dira que je recule encore devant le crime.
JEANNE.
Je suis persuadée, monsieur, que la bibliothèque ne peut pas être mieux occupée!... je vous prie donc d'y retourner, en vous y considérant comme chez vous!...
ROLAND.
Ah! madame...
JEANNE.
A moins que vous ne préfériez causer avec ces messieurs... auquel cas je vous laisse, en vous demandant une seule grâce!...
ROLAND.
Ah! madame, toutes les grâces! Elles vous appartiennent!
JEANNE.
Oh!...
ROLAND.
Je vous demande pardon... cela m'a échappé!
JEANNE.
Le cigare... Je vous en prie! je ne supporte pas l'odeur du tabac.
ROLAND, [le jetant par la fenêtre.]
Ah! Dieu! voilà le cigare, madame, et pour peu que vous y teniez, le fumeur va le suivre!
JEANNE, [riant.]
Non!
RENNEQUIN, [à demi-voix.]
Si! si!
JEANNE.
Maintenant que vous êtes mon hôte, je réponds de vous.
ROLAND.
Hélas! c'est aussi pour cela, madame, que je ne réponds plus de moi.
JEANNE.
A bientôt, monsieur! (Elle sort par le fond,)
GASTON, [à part.]
Elle ne me renvoie pas!
ROLAND, [descendant à l'extrême droite et regardant Sarah qui passe au milieu de l'avant-scène pour remonter.]
C'est bien ma femme!
SARAH, [à part.]
C'est bien mon mari! (Elle remonte.)
ROLAND, [de même.]
Mon absence ne l'a pas fait maigrir!
SARAH, de même.
Il se porte bien! (Elle remonte, Roland l'a devancée et se place devant la porte du fond. Haut.) Pardon, monsieur, vous me fermez le passage!
ROLAND.
Madame! (Il ouvre la porte à deux battants.) Vous pouvez sortir!...
TRICK, [à Rennequin.]
Tiens, voilà _ton_ canne!
RENNEQUIN.
Mais, sapristi! je vous défends de me tutoyer, vous!...
TRICK.
Je tutoie pas!... je dis: voilà _ton_ canne!
RENNEQUIN, [prenant la canne et faisant le geste de le rosser; Trick se retourne naturellement, il abaisse la canne en faisant semblant de jouer avec; à part.]
Si je pouvais te rosser, toi, sans que tu t'en aperçusses! (Il sort par la porte de gauche.)
TRICK, [regardant Roland sous le nez, en riant et lui tapant sur le ventre.]
Farceur, va! es-tu donc _trôle_! (Il sort en riant tout seul.)
SCÈNE XIII
ROLAND, GASTON, PROFILET.
ROLAND, regardant sortir Trick.
Étrange!
PROFILET, [riant, ainsi que Gaston, et venant à lui.]
Ah! ça, voyons, qu'est-ce que vous faisiez dans ce grenier?
ROLAND, [gaiement, à Gaston.]
Mais plus étrange encore! celui-ci ne me tutoie plus!
PROFILET, [embarrassé.]
Nous sommes-nous jamais?...
GASTON, [à Roland.]
Il ne m'a pas même reconnu.
ROLAND, [de même.]
Ingrat, as-tu oublié... (A Gaston.) Il a oublié... cette nuit d'éprouves, où Ferragus te reçut _dévorant_, après t'avoir fait boire douze verres de vin de champagne, aux douze coups de l'horloge qui sonnait minuit!
PROFILET.
Chut! chut!
ROLAND.
Tu étais bien ému, Profilet! (A Gaston) Il était bien ému. Tu pleurais, Profilet!... et tu te jetais dans mes bras en m'appelant: _Agamemnon_!...
PROFILET.
Oui, oui, mais ce souvenir ici ne m'est pas agréable! va pour le tutoiement!... Que diable fais-tu dans ce grenier?
ROLAND.
Je maigris!...
GASTON.
Tu maigris?...
ROLAND.
Oui, mes enfants, oui, parce que je deviens gras, et un homme gras est un homme fini. Aussi, depuis deux ans que notre chère société est dissoute, je vague tout l'été par les monts et les plaines, dans des lieux écartés où de maigrir en paix on ait la liberté! Ma nourriture est celle de l'anachorète, c'est le moment, des noix, je suis aux noix! Encore quinze jours de noix! je tourne au fakir... je suis transparent!... Et je rentre à Paris où toutes les petites dames vont se jeter à mon cou en s'écriant: Ah! ce bon Roland!... à la bonne heure! il est jaune, il est sec, il est creux! il est sauvé, l'animal!
GASTON, [riant.]
Toujours le même et toujours fou!
PROFILET.
Et pourtant, l'homme qui n'a pas su vieillir avec le temps et qui conserve encore dans un âge!...
ROLAND, [l'interrompant.]
Qu'est-ce que c'est que ça?
GASTON.
De la morale!
ROLAND.
De la morale! ah! la vilaine bête! je la sentais venir! Donne-moi ma bougie et bonsoir!
GASTON, [le retenant.]
Comment! tu?...
ROLAND.
Ma bougie?
PROFILET.
Il vient pourtant un moment où la frivolité doit faire place...
ROLAND, [agacé, cherchant à le faire taire.]
Oh! la la!
PROFILET.
Et si la jeunesse peut jusqu'à un certain point...
ROLAND.
Oh! la la!
PROFILET.
C'est à la condition que l'âge mûr!...
ROLAND.
Oh! la la! la la! la la! (Il lui met la main sur la bouche pour l'empêcher de continuer.)
PROFILET, [reculant.]
Mais, sacrebleu!
ROLAND, [vivement.]
A la bonne heure! courage, Profilet! jure, mon ami! voilà la vérité!
PROFILET.
Je puis bien dire peut-être, que l'homme une fois marié...
ROLAND.
Ça oui! ce n'est pas une moralité, c'est un ennui! Tu t'es donc marié, nigaud?
PROFILET.
Oui!
ROLAND.
Imbécile, va!... moi aussi!
GASTON.
Ah bah!
ROLAND.
Oui, cela le fait rire, tenez, ce drôle-là!
GASTON.
Tu t'es laissé prendre à quelque?...
ROLAND.
Je me suis bien pris moi-même!
GASTON.
Enfin, quelle raison?...
ROLAND.
Ah! mes enfants! toujours la même!... ce malheureux embonpoint! (Reprenant.) Le jour où je reconnus avec horreur comme trop étroit un gilet trop large la veille; je me dis: Roland, mon ami, assez chassé; voici le froid, la neige n'est pas loin! Rentre les chiens et ne va pas gagner des rhumatismes à courir plus longtemps la perdrix. Le rôti domestique a son bon côté! Et une légère atteinte de goutte venant à propos souligner cette réflexion, je me laissai marier avec une riche héritière étrangère, jolie, blonde, svelte, en ce temps-là!... et qui m'était du reste parfaitement indifférente, comme doit l'être toute femme que l'on destine à l'honneur de rappeler au logis les vertus patriarcales des matrones romaines... (Protestation de Gaston et de Profilet.) Oh! mes chérubins, si papa Ferragus n'a plus le droit de dire des énormités, je reprends ma bougie, je vais me coucher, et vous ne me revoyez plus!
GASTON.
Non, non, continue!
ROLAND, [ramené à l'avant-scène.]
Quand il fallut dire _oui_! mes chers enfants du bon Dieu, je sentis toutes les affres de la mort. Pourtant je dis (lugubrement): _Oui_!... avec cette gaieté-là. Je passe la noce!... (Avec épouvante.) Je passe la noce, qui se fit aux frais du beau-père! Un dîner, mes enfants!... Et des vins!... (Il va tomber sur la table d'un air désolé en cognant dessus avec le poing.) Un château-Iquem entre autres, un château-Iquem 53... si on a jamais entendu parler d'un château-Iquem 53.
GASTON, [allant à lui.]
Pauvre garçon!...
ROLAND, [assis sur la table.]
Ne te marie jamais, cher enfant! Le repas de noce est l'emblème de tout ce qui va suivre. Le potage froid, les glaces chaudes, le café tiède, c'est tout le mariage!--Ma femme est une Américaine, mais élevée à Paris heureusement. Mon beau-père, arrivé de l'Ohio pour la cérémonie, est un quaker réformé... Ne cherchez pas... une chose dont vous ne pouvez pas vous faire une idée juste, ni lui non plus!
GASTON.
Tiens!
ROLAND, [reprenant.]
Nous disons donc un quaker. Il buvait bien d'ailleurs, quoique quaker... Mais, au dessert, il nous fit un sermon... Ah! Dieu! sur les devoirs du mariage!... Et qu'il fallait croître!... et que la femme est une vigne féconde... etc., etc. Je regardais madame Roland, qui ne me faisait jusque-là que l'effet, d'un sarment...
GASTON.
Et puis?
ROLAND.
Et puis, voici le quaker qui me prend à part et qui entame, avec précautions oratoires, un discours... (S'arrêtant.) Mes enfants, je vous le donne en cent? Le quaker se croyait obligé de me prévenir... Enfin, le quaker fait la maman avec moi! J'éclate de rire! Il se fâche; on s'explique. Je ne sais comment j'ai la folie de lui dire (les mauvais vins font toujours faire des sottises...): Mais soyez donc tranquille, ô mon père, je suis comme la fiancée du roi de Garbe!... Il avait lu les contes de la Fontaine, quoique quaker; il comprend, il s'emporte!... «Ma fille, à un libertin, à un vigneron qui a grapillé sur tous les coteaux! jamais!...» La vigne pleure, je veux l'enlacer... Elle se jette dans ses bras en criant: «Papa!» Je me sauve! et je cours au café Anglais où je fais seul un petit souper! (Avec enthousiasme.) Un château-Iquem 47! A la bonne heure!
GASTON.
Et le lendemain?
ROLAND.
Le lendemain, je bouclai ma valise, et je partis pour Alger.
PROFILET.
Et tu n'as plus revu ta femme?
ROLAND.
Si, une fois, tout récemment... un peu plus boulotte, et ma foi, très-agréable à voir!
PROFILET.
Et tu ne comptes pas?...
ROLAND.
Je compte profiter de la rupture quatre ou cinq ans encore et user les restes de cette bonne liberté dont je me trouve si bien; après quoi, je me fais quaker pour faire plaisir au beau-père, je rentre au bercail, et la vigne prospère et multiplie.
GASTON.
Et si en attendant, elle?...
ROLAND, [saisi.]
Oh!
GASTON.
Cela s'est vu!
PROFILET.
Il a raison!
ROLAND, [le faisant taire.]
Oh! la la! non, mes enfants, non!... Profilet peut-être; mais moi!...
GASTON.
Ma foi!... (Il remonte à la fenêtre.)
ROLAND.
Au fait! Il regardait tout à l'heure madame Roland! (Haut.) Misère! qu'est-ce que tu fais ici, toi?
GASTON.
Moi?
ROLAND.
Oui!
GASTON, [après un silence et sérieusement.]
Je suis effroyablement amoureux!
ROLAND.
De la blonde?
GASTON.
Non! de la brune!
ROLAND.
Bon! bon! Tu es dans la vérité, mon fils! Il n'y a que les brunes!
PROFILET.
Ah! vous êtes amoureux?... vous! Et tout de bon?...
GASTON.
Amoureux fou!
ROLAND.
A la bonne heure!
GASTON.
Oh! ne raille pas! Il ne s'agit pas ici d'un caprice et d'une fantaisie de plus; c'est de l'amour... comme tu n'en connais pas, et moi non plus! C'est une possession qui ne me laisse plus ni présence d'esprit, ni raison... Enfin, c'est du véritable amour, c'est-à-dire je ne sais quoi qui est délicieux et stupide!...
ROLAND.
Toujours jeune! toujours ardent!
GASTON, [allant à lui.]
Et si je te disais que c'est au point que mon passé me révolte, que je me trouve indigne de cette femme, et que je donnerais dix ans de la vie qu'il me reste à vivre, pour avoir le droit de lui dire avec fierté: «Je vous aime et je suis un honnête homme!»
ROLAND.
Oh! la la! oh! la la! qu'est-ce que j'entends! Regretter la vie, la bonne petite vie que papa Ferragus nous a faite.
GASTON.
Ah! pardieu! elle est belle, la vie que tu m'as faite! Tuer l'amitié par le mépris, l'amour par le dégoût, l'appétit par la satiété, la santé par l'abus, tuer tout autour de soi, en se tuant soi-même et sans venir à bout de tuer l'ennui! La voilà, ma vie! Délicieuse, n'est-ce pas?
ROLAND.
Oui, oui, tu voudrais bien me faire faire de la morale, toi, mais tu ne m'y prendras pas.
GASTON.
Et tu crois que je n'aspire pas à en changer?
ROLAND.
Je t'en défie.
GASTON.
Tu m'en défies?
ROLAND.
Oui!
GASTON.
Je ne pourrai pas changer, si je veux! Et renoncer?...
ROLAND.
Non!
GASTON.
Parce que?...
ROLAND.
Parce qu'on ne refait, mon fils, ni sa nature, ni son crâne; parce qu'un chat reste chat et ne devient jamais lapin; parce que tu as tous les vices piqués dans cette petite boîte-là (il lui frappe sur le front) comme les notes sont piquées sur le cylindre d'un orgue de barbarie! Et l'air noté dans ton instrument étant la gaudriole, tu auras beau tourner la manivelle pendant cent-cinquante ans, ton instrument ne te jouera jamais un cantique!
GASTON.
Oh! que cette femme m'aime seulement et que son amour m'encourage et me soutienne, et tu verras bien!
ROLAND, [qui est allé prendre sa bougie].
Je ne verrai rien du tout! Tu me fais l'effet d'un corsaire qui veut devenir confiseur! Tu vides tes barils de poudre pour y verser du sirop; et tu ne vois pas, nigaud, que dans trois jours, tu enverras les sucreries à tous les diables, pour retourner à la tempête, à la bataille, et au pillage!
GASTON.
Jamais!
ROLAND, [prêt à remonter, s'arrêtant encore.]
Lâche apostat, va! Un ingrat dont j'ai surveillé moi-même l'éducation d'un œil tout paternel!... Mon disciple, mon élève chéri! Un être dont je n'entends absolument faire que l'éloge! car tu vas bien, mon fils!... Oui, oui, tu vas bien... une bonne fourchette, dans les bons restaurants; ceux, hélas! trop rares, qui ont encore une cave! Du luxe, le jeu, les femmes, les chevaux! (A Profilet.) Il est ruiné, n'est-ce pas? (A Gaston.) J'espère bien que tu es ruiné!
PROFILET.
Parbleu!
ROLAND.
Cher enfant!
PROFILET.
Deux fois!
ROLAND.
Deux fois! Charmant enfant!
PROFILET.
Le patrimoine d'abord, puis l'héritage de sa grand'mère, et il entame celui de sa tante Désirée.
ROLAND, [avec affection.]
Il entame sa tante Désirée! (A Gaston.) Si tu as besoin d'un coup de main, cher enfant?...
GASTON, [haussant l'épaule et se levant.]
Quel fou!
ROLAND.
Nous mangerons ensemble la tante Désirée!... Combien peut encore durer la tante Désirée?... un an, dix-huit mois encore, hein?
PROFILET.
Hum! six mois tout au plus!
ROLAND.
Alors, mange-la tout seul! Il n'y a pas assez de tante Désirée pour moi! Je vais me coucher! Et je vous souhaite le bonsoir! car je pars demain à l'aurore!
GASTON.
Bonne nuit, adieu!
ROLAND, [prêt à sortir.]
Voyons un grand élan! Je t'emmène, je te distrais, et je te sauve de cette passion nébuleuse!
GASTON.
Non!
ROLAND.
Tu es décidé?
GASTON.
A tout!
PROFILET.
Même à l'épouser!
GASTON, [avec force.]
Ah Dieu! si elle le voulait!
ROLAND.
Raca! raca! Le dernier _Dévorant_... (il souffle sa bougie) éteint!
SCÈNE XIV
LES MÊMES, JEANNE, TRICK, SARAH. [Sarah entre avec deux bougies, elle en pose une sur la table, Trick porte deux bougies, il en donne une à Profilet qui sort.]
JEANNE.
Messieurs, voici le couvre-feu!
ROLAND.
Dieu! madame, pardonnez-moi de reparaître encore! je me sauvais!
TRICK.
Eh bien! _tu curs, curs_! et _ton pougie_ est éteint! (On entend le vent qui commence à souffler.)
ROLAND.
Vous êtes bien aimable, monsieur!
JEANNE.
Je crois que nous ne dormirons pas facilement cette nuit! Entendez-vous le vent?--Monsieur de Champlieu, votre cheval est sellé! et Trick va vous conduire!...
GASTON, [saisi.]
Madame!...
ROLAND, [bas.]
C'est un congé!
GASTON, [à part.]
Oui, mais je ne partirai pas!
JEANNE.
Adieu, monsieur!
GASTON.
Mesdames! (Il salue et sort, Trick le suit.)
SCÈNE XV
ROLAND, JEANNE, SARAH.
JEANNE, [à part.]
Il est parti enfin!
ROLAND, [saluant pour se retirer.]
Madame!...
JEANNE.
Monsieur!... (Bruit d'un volet qui bat.)
SARAH.
Entends-tu?
ROLAND.
Oui, c'est un volet qui bat!
JEANNE, [à Sarah.]
C'est chez toi!
SARAH.
Ma porte ferme bien au moins?
JEANNE.
Oui! oui! (Elle embrasse Sarah.)
ROLAND, [sur le seuil de la porte, sa bougie à la main.]
Madame a peur?
SARAH, [de même.]
Oui, monsieur! (Elle sort; Roland la suit jusque dans l'antichambre.)
ROLAND, [hésitant, à part.]
Si elle n'était pas ma femme pourtant!... (résolu) mais c'est ma femme! (Il rentre et se sauve par la porte de la bibliothèque qu'on l'entend fermer au verrou.)
SCÈNE XVI
JEANNE, puis GASTON.
JEANNE, [seule, souriant.]
Oh! mon Dieu! comme il s'enferme, ce monsieur!... Enfin, me voilà seule!... allons dormir! Je pensais à quelque chose! (Bruit de vent.) Ce vent m'étourdit, je ne sais plus ce que c'était!--Ah! Sylvie que je voulais appeler! Non, elle est chez Sarah! je me déferai bien toute seule!--Voilà un mauvais temps pour renvoyer quelqu'un du château! Franchement, je n'ai pas été charitable!... s'il n'était pas encore parti! (Elle va pour prendre le flambeau qui est sur la table; on frappe à la porte de gauche.) On frappe!... non, c'est le vent! (Même jeu.) Non! on a bien frappé!--Qui est là?...
GASTON, [dehors à la porte, premier plan à gauche.]
Madame!
JEANNE.
C'est lui!
GASTON.
Mille pardons, madame, c'est ma cravache qui me ramène, je l'ai oubliée sur la table!
JEANNE, [à elle-même.]
Ah! (Haut.) Je ne vois rien sur la table!
GASTON.
Si vous voulez me permettre d'entrer une seconde, je la trouverai tout de suite!
JEANNE, [à elle-même, un peu émue.]
Entrer! mais non! Ah! pourquoi pas? vais-je laisser croire à ce monsieur qu'il me fait peur?
GASTON.
Vous dites, madame?
JEANNE.
Je ne puis pas ouvrir, la clef n'est pas là?
GASTON.
Oui, madame! elle est de mon côté, et puisque vous le permettez (il entre), j'entre!... (il va pour fermer la porte.)
JEANNE.
Laissez la porte entr'ouverte, je vous prie?
GASTON, [laissant la porte entrebâillée.]
Oui, madame: je vous demande pardon, j'ai cherché partout un domestique en montant, mais tout le monde est probablement dans l'autre escalier, (Il va pour poser son chapeau sur la chaise qui est près de la cheminée.)
JEANNE.
Voici la cravache, monsieur.
GASTON, [reprenant son chapeau.]
Mille grâces!
JEANNE.
Mais si vous la redemandez, c'est pour vous en servir, je pense... N'épargnez pas le cheval, croyez-moi; et s'il prend la route de Paris, laissez-le faire! (Elle lui donne la cravache.)
GASTON, [la prenant.]
Si je le laisse faire, madame, je le connais, il reviendra ici, à bride abattue! (Vent.)
JEANNE.
Non! je vais vous éclairer! (Elle prend la lumière pour l'éclairer, le vent redouble.)
GASTON.
Avouez que vous ne renverriez pas un valet par un temps pareil, et que si je refusais...
JEANNE.
Vous auriez tort! vous êtes déjà très-attardé! le vent redouble, et il vous chasse! Adieu! (Un coup de vent violent ouvre la fenêtre tout à coup, ferme la porte du fond et la porte premier plan à gauche, en éteignant la bougie. On entend le bouton de cuivre qui se détache et qui tombe; nuit. Jeanne, effrayée, pousse un cri.) Ah!
GASTON.
Le vent vous donne un démenti, madame; car il a fermé la porte!
JEANNE.
Eh bien, nous l'ouvrirons! voulez-vous avoir la complaisance de sonner?...
GASTON, [cherchant dans l'obscurité.]
Où est la sonnette, madame?
JEANNE.
A la cheminée!
GASTON, [cherchant sur la tablette de la cheminée]
Je ne trouve rien!
JEANNE.
Si... le cordon!
GASTON, [tâtant le mur.]
Ah! le cordon!--Mais il n'y a pas de cordon, madame.
JEANNE.
Vous plaisantez?
GASTON.
Voulez-vous que j'allume?
JEANNE.
Oui, je vous prie!
GASTON, [la cherchant.]
Où êtes-vous?
JEANNE, [lui donnant le flambeau en reculant.]
Tenez!
GASTON.
Merci! (Il retourne à la cheminée et pendant ce qui suit fait semblant de frotter sur le chambranle de la cheminée des allumettes qu'il jette au feu par poignées, tandis que Jeanne ne le voit pas.)
JEANNE.
C'est singulier!... Il y avait pourtant!... Non!... tout cela était cassé! brisé! Et dans ma chambre aussi! voilà l'agrément des vieilles maisons... (Se retournant reniai.) Voulez-vous avoir la complaisance d'appeler... car aussi bien, vous n'êtes pas adroit pour allumer la bougie.
GASTON.
Les allumettes sont tellement humides!... l'air de la mer!... voici la dernière!...
JEANNE, [vivement.] Alors, donnez-la moi, je serai plus habile que vous!
GASTON.
La voici, madame!
JEANNE, [allumant au foyer.]