Les diables noirs: drame en quatre actes
Part 2
De ma blanche main! nous sommes aux champs, allons! allons! un peu de courage, voici le froid qui vient! (Mouvement général, Jeanne remonte à la fenêtre, Rennequin va d'abord à gauche et cherche le soufflet, puis il passe à-droite au fond; Cyprien prend le fagot jeté par Sylvie, le descend à l'avant-scène, un peu sur la gauche, tire un couteau de sa poche et coupe les liens, Profilet descend près de lui, Cyprien commence à faire une brassée, Sarah va à la cheminée, prend deux flambeaux et descend à la table à droite, où elle les apprête.)
SARAH.
Sylvie a raison, nous aurons du vent.
JEANNE, [à la fenêtre.]
Et le soleil se couche dans les flots de sang; Dieu, est-ce beau, voyez donc! (Elle passe à la cheminée.)
SARAH.
Moi, cela me donne envie de pleurer, on se sent si petit ici, et si loin du monde.
PROFILET, [prenant la brassée que Cyprien lui tend.]
Pas du monde de Paris, toujours, car j'ai aperçu à Dieppe, au moment où nous nous séparions, quelqu'un qui s'apprêtait évidemment à suivre le même chemin que nous! (Il remonte et se dirige vers la cheminée.)
JEANNE, [préparant le foyer.]
Un ami?...
PROFILET.
Une connaissance au moins. (Il jette le bois dans la cheminée; avec intention.) M. Gaston de Champlieu. (Mouvement. Rennequin se retourne; Cyprien, qui brise des sarments sur son genou, s'arrête, et ils échangent un regard.)
JEANNE, [un peu saisie.]
Ah! il est ici.
SARAH.
Eh bien, c'est ce monsieur dont je t'ai parlé, qui nous suit depuis Paris!
JEANNE, [avec embarras, tisonnant.]
Je ne sais! me l'as-tu dit?
SARAH.
J'ai fait mieux! je te l'ai montré.
JEANNE, [se penchant vers la cheminée.]
Ah! c'est possible.
RENNEQUIN, [descendant et malignement.]
Ah! bien! il est encore entêté, celui-là! nous ne pouvons plus faire un pas sans le rencontrer; c'est le contraire du soufflet! En voilà un qui se cache!... (Il jette un coup d'œil sous la table; Rennequin descend près de la table, Profilet redescend près de Cyprien qui lui donne du bois.)
JEANNE.
Ce monsieur est peut-être un peu indiscret; mais, après tout, fort distingué et bien élevé!
RENNEQUIN, [d'un air fin, assis à la table.]
Oh! nous savons bien que tu le trouves aimable!
JEANNE.
Moi?
RENNEQUIN, [échangeant des regards avec Cyprien et Profilet.]
Oui, oui, tu me l'as dit vingt fois!
JEANNE.
Moi!
RENNEQUIN.
Oh! bien, on ne peut pas plaisanter un peu... sans que tu... quel caractère!...
PROFILET.
Ma cousine a bien raison de s'en défendre, car s'il est un homme taré, c'est bien celui-là!
CYPRIEN, [bas, en lui passant une seconde brassée de branches mortes.]
Mais taisez-vous donc! c'est peut-être un épouseur!
PROFILET, [bas].
Nigaud! il n'épousera pas! il mangera.
CYPRIEN, [bas, prenant les broussailles qui restent.]
Notre fortune! bigre! (Haut.) C'est un monstre! (Bas.) Marchez! marchez! je vous suis!... (Ils remontent à la cheminée tout en parlant.)
PROFILET.
Des aventures!
CYPRIEN.
Des duels!
PROFILET.
Des scandales!
CYPRIEN.
Des enlèvements!
PROFILET, [jetant le bois dans la cheminée au delà de Jeanne.]
Et des dettes! Il a mangé deux héritages.
CYPRIEN, [de même, en avant.]
Pardon... quatre! (Ils redescendent.)
RENNEQUIN.
Et quatre qui en valaient bien huit.
CYPRIEN, [à genoux, ramassait les restes des fagots, et à demi-voix à Rennequin.]
Tiens! vous en êtes, vous!
RENNEQUIN, [bas.]
Pour la taquiner! Oh! c'est amusant! (Il se frotte les mains.)
SARAH, [à Jeanne.]
Comment! c'est vrai?...
JEANNE, [allumant du feu.]
On le dit! mais on en dit tant, que c'est à donner envie de ne rien croire!
RENNEQUIN [assis à la table, Profilet derrière lui, Cyprien à droite.]
Ah! si tu t'intéresses à ce monsieur!...
JEANNE, [vivement.]
Mais, mon Dieu! je ne m'intéresse pas à ce monsieur: seulement, on l'attaque, il est absent, je le défends... il n'y a rien là que de fort naturel!...
PROFILET.
Nous ne sommes pas seuls à le blâmer! et ses meilleurs amis, _ses associés_ même.
SARAH.
_Ses associés?..._
PROFILET.
Sans doute!... ne savez-vous pas qu'il a fait partie de certaine société imitée de Balzac?
CYPRIEN.
_Les dévorants?_
PROFILET.
Oui, un club de désœuvrés, de viveurs, ces messieurs avaient leurs lieux de réunion, leurs statuts, leur chef même, qui s'appelait Ferragus XXIV. Un gaillard dont le vrai nom était Canillac!
SARAH, [vivement.]
Vous dites?... (Mouvement de Jeanne qui la contient.)
PROFILET.
Je dis Canillac, madame; vous l'avez connu?
SARAH, [se contenant.]
Nullement!
PROFILET.
Et, ce qui s'est fait, dans cette société de bandits; non! il faut en avoir fait partie pour le savoir!
RENNEQUIN, [taquin, le tirant par sa redingote avec malice.]
Vous en avez donc fait partie, vous?
PROFILET.
Moi?
RENNEQUIN.
Oui! puisque vous le savez?...
PROFILET.
Mais non! mais non! on sait toujours!...
RENNEQUIN, [ravi, à Cyprien.]
Il en était! ça le vexe! Oh! c'est amusant!
JEANNE, [se levant et descendant.]
En tout cas, je ne vois là qu'un homme fort à plaindre d'être tombé en de si méchantes mains.
SARAH, [la suivant.]
Ah! moi, je lui pardonne tout! excepté de tromper celles qui font la sottise de l'aimer!
JEANNE.
Eh! chère enfant, sais-tu si la meilleure de celles qu'il a fait souffrir méritait mieux que son mépris?
SARAH.
Dans le nombre, il s'en est bien trouvé au moins une.
JEANNE.
Non!
SARAH.
Pourquoi?
JEANNE.
Parce qu'il vaudrait mieux!--A quoi serait bon notre amour, sinon à rendre meilleurs ceux que nous aimons. Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es!... celles qui l'ont aimé, ou qui l'ont cru du moins, n'ont-elles jamais tenté de le disputer à ses vices? Elles étaient donc bien faibles ou bien lâches... Belle partie à jouer pourtant que le salut de cette âme à gagner! mais il fallait aimer grandement, éperdument, l'envahir, le posséder, lui souffler une âme nouvelle, se dévouer, s'immoler, souffrir! et trouver du charme à ses souffrances même! Il fallait enfin!... il fallait aimer! (Exclamation et mouvement de Profilet; Cyprien l'arrête.) Et, après cela, que ce monsieur soit ce qu'il voudra... bon ou mauvais, loyal ou parjure, cela m'est égal, n'est-ce pas, et je me trouve bien bonne de discuter pour lui?... Voici le feu qui flambe!... (Elle va à la cheminée.)
RENNEQUIN, [à part, à Cyprien et à Profilet et après avoir regardé Jeanne qui s'est assise à la cheminée.]
Heu!... il n'y a pas que le fagot qui brûle! Et j'ai peur que nous n'ayons fait à nous trois l'office de soufflet.
JEANNE.
Eh bien, vous ne venez pas?
SYLVIE, [au dehors.]
Non, monsieur; madame n'y est pas! ça ne se peut pas!
SCÈNE VIII
LES MÊMES, SYLVIE.
SYLVIE, [accourant.]
Madame, il y a là un monsieur qui veut voir madame à toute force!
JEANNE.
Un monsieur?
RENNEQUIN, [se levant.]
Oh!... tenez! parions que c'est lui!
JEANNE.
Par exemple!... chez moi!...
PROFILET.
Ma foi! il est assez effronté!
SYLVIE, [regardant au fond.]
Mais je crois bien qu'il monte malgré moi!--Il monte, madame!
JEANNE.
Oh! si c'est lui! c'est trop d'audace!
PROFILET.
Vous allez le recevoir?
JEANNE.
Vous êtes fou, pourquoi le recevrais-je?
PROFILET.
Alors!...
JEANNE, [à Sylvie.]
Dis à ce monsieur que je n'y suis pas!... que je ne suis pas encore arrivée! Il comprendra peut-être!...
SYLVIE.
Oui, madame! (Elle remonte en courant; au même moment Gaston paraît sur le seuil.)
SCÈNE IX
LES MÊMES, GASTON, [à la porte du fond.]
SYLVIE, [se campant résolûment devant Gaston qui paraît sur le seuil.]
Monsieur, on ne passe pas! madame n'est pas encore arrivée!...
GASTON.
Ah!... puisqu'elle n'est pas encore arrivée, chère enfant... veuillez lui demander à quelle heure elle arrivera. (Entrant et descendant en scène.) J'attendrai!...
JEANNE.
En vérité, monsieur!...
GASTON, [avec une extrême politesse.]
Ah! madame! maintenant que vous êtes de retour, je suis prêt à me retirer, quand vous m'aurez assuré vous-même que vous n'êtes pas là!...
JEANNE.
Voilà une politesse, monsieur, qui frise de bien près l'impertinence!
GASTON.
Hélas! madame, ce sera l'une ou l'autre, à votre choix... impertinence, si vous ne faites pas grâce!... politesse, si vous pardonnez!...
JEANNE.
Au moins, pour forcer ainsi ma porte, monsieur, vous êtes-vous préparé un prétexte?
GASTON.
Oh! tout petit, madame!... (Il présente la manchette perdue avec l'attache de diamant.) Mais suffisant!... je pense!...
JEANNE.
La manchette!
SARAH.
Et le bouton!
JEANNE.
Vous avez?...
GASTON.
J'avais eu l'audace de vous suivre à cheval, madame, en apprenant que vous vous engagiez sur un chemin qui pouvait devenir fort dangereux; et j'arrivais à toute vitesse, mais je vous aperçus fuyant devant le flot qui montait!... j'allais suivre votre exemple, lorsque je vis flotter à distance cette manchette et ce diamant que je reconnus tout de suite pour l'avoir vu ce matin briller à votre main. Je poussai droit à la vague; du bout de ma cravache je fus assez heureux pour l'atteindre, et le voilà!... (Il le présente.) Les reines d'Orient ont un sourire pour le plongeur qui dépose à leurs pieds la perle cueillie dans le sein des flots!... ce que j'ai fait n'est pas digne assurément du sourire, le jugerez-vous du moins digne de pardon? (Il lui donne la manchette et le diamant.)
JEANNE.
Vous aurez les deux, monsieur, pour un acte de folie qui ne mérite ni l'un ni l'autre!
GASTON.
Jetez une épingle au fond de la mer, madame, et je veux la rapporter au même prix!
JEANNE.
Quelle plaisanterie!... venez au moins près du feu!... car vous devez être tout mouillé!...
GASTON.
Oh! pardonnez-moi! L'eau ne s'en est prise qu'à mon cheval!
JEANNE.
Sylvie, voyez à ce que l'on prenne soin du cheval de monsieur!
CYPRIEN, [vivement.]
J'y vais, moi, ma cousine! (A Rennequin.) Je vais te le sangler, te le seller, et tu fileras, (Il sort.)
JEANNE.
Et occupez-vous de vos chambres!
PROFILET, [qui s'est tenu à l'écart pour ne pas être vu de Gaston; à part.]
Elle nous renvoie!... J'aime autant cela! Il n'aurait qu'à vouloir renouer connaissance avec moi! (Il sort en longeant le mur à droite. Jeanne va à Sarah qui sort.)
GASTON, [à part.]
Profilet! (Il le regarde sortir.)
RENNEQUIN.
Quand on pense qu'il ne m'a pas seulement salué!... Il me connaît assez pourtant!... il le fait exprès!... parce que c'est moi!
GASTON, [à Rennequin.]
Oh! cher monsieur, je ne vous voyais pas!... Comment vous portez-vous? (Il salue Rennequin et traverse. Jeanne donne ses ordres à Sylvie qui sort.)
RENNEQUIN, [saluant.]
Monsieur!... (Gaston se retourne et le salue de nouveau.) Comme il me salue!... En voilà des cérémonies!... Je crois qu'il se moque de moi!... (Il sort après lui avoir fait un salut exagéré, en balayant le parquet de son chapeau.)
SCÈNE X
GASTON, JEANNE.
JEANNE, [à Gaston qui se tient à une distance très-respectueuse.]
Et maintenant que nous voilà seuls, monsieur, je n'ai plus le droit de blâmer le prétexte; il est, comme vous l'avez dit, suffisant, mais tout ne mérite pas la même indulgence, et pour m'avoir suivie jusqu'à Dieppe!... jusqu'à cette maison, jusque dans cette chambre, où vous ne deviez pas avoir l'audace de me voir!...
GASTON, [l'interrompant.]
Hélas! madame, mes yeux vous voient partout où vous n'êtes pas! Comment ne vous auraient-ils pas vue tout de suite où vous êtes?
JEANNE.
A la bonne heure! mais vous m'avouerez que cette raison-là!...
GASTON.
Ressemble à une folie; eh bien, oui, madame! je suis fou!... oui, où vous n'êtes pas, l'air manque à ma poitrine, la lumière à mes yeux... je vous cherche... je vous appelle... je vous devine!... et je n'ai plus qu'à laisser faire mon cœur qui me conduit droit à vous! C'est insensé! mais c'est fatal et vrai!... Et puisque la raison n'y peut rien, qu'y faire?
JEANNE.
C'est une étrange justification, vous en conviendrez, que de dire à quelqu'un: Je suis très-fâcheux sans doute, très-indiscret même, et je commence à devenir passablement importun; mais telle est ma folie! que voulez-vous que j'y fasse?...
GASTON.
Je vous le demande, madame?
JEANNE.
Si le mal est ce que vous le dites, ayez recours à l'une de ces distractions qui ne vous manquent pas, à ce qu'on prétend.
GASTON.
Laquelle, madame?
JEANNE.
Ah! ce n'est pas là mon affaire, et vous ne devez être embarrassé que de choisir! courez, voyagez! que sais-je?
GASTON.
Mais vous le voyez: je vais, je viens, je voyage!...
JEANNE.
Oui, mais là où je suis!... c'est ailleurs que je veux dire!...
GASTON.
Ailleurs, madame, il n'y a rien!
JEANNE.
Allons! vous vous moquez, monsieur, et comme je n'ai pas à me reprocher de vous avoir donné la moindre espérance, j'ai le droit de protester contre une assiduité qui tourne à la tyrannie, et de vous demander si véritablement votre conduite est celle d'un galant homme.
GASTON.
Je n'en sais rien, madame, ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela!... Je ne sais plus ce qui est bien, ce qui est mal, je ne connais que ce qui m'est doux à faire!
JEANNE.
Oui, oui, je vous vois venir!... c'est votre léthargie! Avec cela, vous avez réponse à tout!--Mais quand on est fou, monsieur, et que l'on peut devenir inquiétant et dangereux, on fuit le monde, on se cache, on s'enferme!...
GASTON, [qui s'est rapproché d'elle, doucement.]
Enfermez-moi donc!... madame!...
JEANNE.
Ah! l'on ne m'a pas trompée, vous êtes audacieux et obstiné, monsieur.
GASTON.
J'aime, voilà tout!
JEANNE.
Et il faut bien que votre amour suive sa marche ordinaire, n'est-ce pas?... et que la vanité y trouve tout d'abord son compte. Compromettre une honnête femme qui n'en peut mais... et par votre seule présence dans cette maison, y glisser déjà le scandale, n'est-ce pas une des premières règles de cet art de plaire que vous pratiquez si bien?--Que ce soit perfidie, calomnie, lâcheté, qu'importe!... c'est de bonne-guerre!... Je vous ferme cette porte, forcez-la! Je vous chasse, demeurez! pour que demain tout le monde ait le droit de se dire en souriant: «Ils ne se quittent plus!» Ah! une dernière fois, monsieur, épargnez-moi l'odieux honneur de vos poursuites! Je le désire! je le veux! je l'exige!
GASTON.
Eh bien, je vous l'épargnerai donc, madame, et pour toujours, (Il s'incline et remonte la scène pour sortir.)
JEANNE [le suivant des yeux.]
Ah! vous partez?
GASTON.
Mon obéissance vous surprend-elle?
JEANNE.
Eh bien, oui, je ne vous croyais pas tant de générosité, et je vous en sais un gré infini!...
GASTON.
Adieu donc, madame! (Même jeu.)
JEANNE.
Adieu donc! (Elle le regarde et lorsque Gaston est près d'ouvrir la porte.) Et maintenant, je suis femme à déclarer à qui voudra l'entendre que vous êtes moins noir qu'on ne le prétend et que vous valez décidément mieux que votre renommée!
GASTON, [se retournant.]
Non, madame!
JEANNE.
Comment, non?
GASTON.
Non! je ne vaux pas mieux qu'elle!
JEANNE.
Voilà une singulière vanité!
GASTON, [descendant.]
Ce n'est pas par vanité!... c'est franchise! car à vous, madame, je veux que ce cœur s'ouvre tout entier, vous serez peut-être effrayée du mal qui a dévoré cette âme, et qui a fait, partout la désolation et le vide!... mais comment ne seriez-vous pas émue à la vue de ces derniers débris de vertus et d'honneur, qui se réfugient autour de votre image, en vous conjurant de prier pour eux, et de bénir leur derniers efforts!
JEANNE.
Mais vraiment, je ne sais si je...
GASTON.
On vous a dit que j'étais un prodigue, madame!... un joueur, un libertin, un roué, ne respectant rien de le terre ni du ciel, tout à ses plaisirs, et sans autres dieux que ses caprices!... une âme enfin ouverte à tous les vices... comme cette demeure à tous les vents!... On a menti!... c'est faux!... je suis encore pire!... car ce qu'on ne vous a pas dit; c'est que je suis, de nature, ami de la ruse, de la perfidie; que je n'ai jamais plus d'éloquence que pour les faux serments, les détours et les mensonges!... Que je mens... ah! je mens avec ivresse, et le bonheur de tromper m'enivre d'une volupté plus ardente que la volupté même!... L'amour, pour moi, c'est la séduction!... c'est la lutte du bien et du mal qui se termine toujours au profit du mal! c'est la défense désespérée d'une vertu qui se débat, c'est l'honneur au vent, le feu mis à tous les coins de cette âme, vierge hier encore, aujourd'hui damnée!... C'est l'orgie sur les ruines, et le Diable éclairant la fête!
JEANNE, [qui l'écoute et le regarde avec stupeur.]
Et il y a de pareilles natures?
GASTON.
Et je dis le Diable! c'est qu'en vérité je crois que ses flammes courent au lieu de sang dans mes veines!... Mon père n'avait pas de fils, il se lamentait!... un ami le consolait... Bah! un fils, à quoi bon? des soucis! mille tracas!... Ah! dit mon père, qu'il vienne du ciel ou de l'enfer, mais qu'il vienne!--Je suis né... et la première fois que j'ai mordu le sein de ma nourrice, on ne s'est plus demandé d'où j'étais.--L'âge est venu, les dents aussi, et les griffes avec!--Je battais, j'égratignais serviteurs, amis, camarades, ma mère elle-même!... La sainte femme se désolait; elle me grondait, je pleurais avec elle, et de bonne foi, je déplorais ma vicieuse nature... et de bonne foi, je priais Dieu de me rendre meilleur... mais je la quittais à peine, que mes DIABLES BLEUS, c'est ainsi qu'elle appelait mes affreux instincts, reprenaient déjà le dessus... Quelque horrible fantaisie me souriait tout à coup! pousser celui-ci dans un bassin, lancer les chiens sur cet autre!... faire peur, faire peine, faire mal enfin!... Je luttais, je m'effrayais: «Non! je ne le ferai pas!... non, je ne veux pas! non, pas cette fois!» Mais le démon, sous mes pieds, me criait: Va donc! va donc!... Ma bouche, ouverte sur une prière, se fermait sur un méchant sourire, et ma conscience révoltée criait encore: «Non, jamais!...» que mon bras achevait la scélératesse et que tout l'Enfer de mon âme s'écriait avec volupté: «C'est fait!»
JEANNE.
Mais c'est effrayant!... et l'on ne sait si l'on rêve... en entendant de pareilles choses!...
GASTON.
J'ai grandi... l'enfant est devenu homme... Et les diablotins bleus, grandissant avec moi, sont devenus DIABLES NOIRS! Ma mère est morte, mon père est mort!... et à vingt-deux ans, je me suis trouvé seul, riche, indépendant et maître de toute ma vie. Et alors je regardai autour de moi tout ce monde qui me semblait destiné à devenir ma proie, en me disant: «Par quelle noirceur pourrais-je bien commencer?--Bah! je n'ai qu'à laisser faire ma nature... marche, coursier diabolique, voici la bride, conduis-moi par tous les mauvais sentiers, et, puisqu'aussi bien, j'ai beau faire; puisque je suis l'esclave né de toutes mes passions, fais que l'abus et la satiété m'en dégoûtent, et que je me retrouve un jour, en face de moi-même, tellement rassasié de vices, que je me passionne pour la saveur du bien, comme le palais, un lendemain d'orgie, aspire à la fraîcheur de l'eau de source!» Et, parti de cet infernal galop, voici des années que je chevauche, comme un personnage de ballade, le mal en tête, la mort en croupe, les vices gambadant tout autour; jusqu'au jour... ah! jusqu'au jour où las, épuisé... altéré de calme et de fraîcheur, je vous ai vue, et me suis écrié: Dieu soit loué! voici l'ombre et le vert feuillage et la source pure!...
JEANNE.
Et vous avez cru que je consentirais à jouer un rôle dans votre légende et que j'accepterais l'offre de ce cœur où tous les diables font leur sabbat?
GASTON.
Je l'ai cru, et je le crois encore!
JEANNE.
Parce que?
GASTON.
Ah! parce que vous ne pouvez pas repousser un malheureux qui se noie dans une vie maudite, et qui se cramponne à vous! Parce que vous êtes charitable et bonne!
JEANNE.
Non! je ne suis pas bonne!
GASTON.
Ah! madame, sauvez-moi, ne me faites pas douter de cette vertu à laquelle j'aspire, en me la montrant dure, implacable et sans cœur!... à défaut d'amour, que je ne vous demande pas, mon Dieu! par pitié seulement ne découragez pas cette conscience qui se réveille...
JEANNE.
Mais, mon Dieu!...
GASTON, [continuant.]
Ah! laissez-moi, laissez-moi tout dire!... Oui, j'ai été coupable, vicieux, criminel même, je le veux bien, mais il faut me pardonner, car on ne m'a jamais aimé! (Mouvement de Jeanne.) Si j'avais rencontré une âme comme la vôtre, ah! vous m'auriez inspiré cet amour du bien que je commence à peine à connaître... Dans ce gouffre où je descends chaque jour plus avant, qu'ai-je donc rencontré avant vous qui pût attirer un seul instant mon regard?... Mais rien! rien! vous seule êtes cette fleur, cette lumière!... ce ciel bleu qui brille là haut sur ma tête, en m'inspirant l'ardent désir de remonter! Et je vous regarde avec ivresse, avec délices, et je vous tends les bras, et je vous crie, avec toute mon âme: Je tombe, retenez-moi!... je meurs, secourez-moi!... Je suis un maudit! un damné qui brûle!... Penchez-vous sur moi!.... Un sourire!... une larme!... moins encore, un regard!... et je suis sauvé!....
JEANNE.
De la pitié, peut-être!... et certainement si ce que vous dites est vrai!...
GASTON, [avec chaleur.]
Si c'est vrai!... Et vous en doutez! quand je me suis montré tel que je suis!... A quoi servira donc la franchise?
JEANNE.
Ah! qu'est-ce que cela prouve? Le démon est si rusé, et il sait la femme si faible de sa propre bonté. Telle qui résiste à l'amour, ne sait pas toujours se défendre de la pitié; et il n'est rien comme les larmes pour noyer une vertu!
GASTON.
Quoi? vous pensez?...
JEANNE.
Ah! je pense! je pense! qu'il est fort habile d'exploiter la charité. Le plaisir de sauver un damné qui tend les bras, mais cela a son attrait, vous le savez bien... et notre vanité s'en mêle!--Si je l'aimais... moi!... oh! ce serait bien autre chose, en effet!... je ne suis pas les autres, moi!... je le dompterais, moi! je l'enchaînerais, moi!... Pour une femme amie du péril, qui ne craint ni les chemins escarpés, ni l'émotion du vertige... avouez que tout cela est irritant, provoquant, et qu'il serait bien digne d'un démon d'en profiter! Oh! non! restons-en là, tenez, car rien que d'y penser, vous me faites peur!
GASTON
C'est que ma prière vous a touchée, et que vous consentez enfin...
JEANNE, [le repoussant.]
A rien!... je ne fais pas de conversion!
GASTON.
Eh! ne la faites pas, madame!... Laissez-la faire! Et pour cela, vous n'avez qu'à ne me pas défendre de vous voir!
JEANNE.
C'est trop!
GASTON, [avec plus de chaleur.]
Mais encore une fois, je ne vous demande pas votre amour! Laissez-moi vous aimer seulement!... Laissez-moi vous entourer de cette adoration muette qui ne demande rien.
JEANNE.
Non! allez-vous-en!
GASTON.
Vous ne m'entendrez pas! vous ne me verrez pas!... je glisserai autour de vous, comme le souffle du vent! Je vous regarderai comme le rayon à travers les branches, et vous ne serez même pas obligée de savoir qu'il y a là quelqu'un que la douceur de votre présence enivre, et qui ne vit plus que pour vous et par vous!...
JEANNE.
Non! allez-vous-en!
GASTON.
Ah! vous ne me croyez pas!... mais sur ce qu'il y a de sacré au monde, ce que je dis est vrai. Il est vrai que je vous aime! comme il est vrai que, si vous me repoussez, j'en meurs!
JEANNE.