Part 2
J’ai passé vingt-cinq ans à vérifier le bien-fondé de mon système. Il s’applique à tout.
BOMBOURG
Mais il ne s’applique pas à ton cas!
GRIMAREST
Eh bien, au diable! Mon cas est mon cas.
BOMBOURG
Complet! Oh! oh! Amoureux, tu l’es! En voilà la preuve irréfutable: tu admets que ton cas soit unique.
GRIMAREST
Personne n’était moins disposé que moi à l’amour; personne n’était plus rebelle à croire que l’on pût m’aimer. Or j’aime, et je suis assuré qu’on m’aime. Voilà la constatation. Est-elle un indice de démence?
BOMBOURG
A n’en pas douter.
GRIMAREST
Ecoute, mon vieux. Tout ce que nous faisons là, c’est du raisonnement, c’est de la critique, c’est de la science psychologique, c’est du travail intellectuel, c’est des bêtises. Il y a une chose bien supérieure à tout ça, c’est ma petite histoire. Si tu m’avais laissé te la raconter tout bêtement, tu aurais été le témoin d’un fait, tu aurais vu de tes yeux, entendu de tes oreilles, la vérité t’aurait brûlé! Cette femme, il faut que je te le dise, mon cher vieux, mais elle est exquise!...
BOMBOURG
Tu me l’as déjà dit.
GRIMAREST
Pas assez!... jamais assez!
Et pendant que Bombourg était interrompu dans ses répliques par l’examen et le paiement de l’addition, Grimarest commençait de raconter sa petite histoire. Puis les deux romanciers se levèrent, on leur apporta leurs manteaux, ils sortirent. La pluie s’était interrompue. La marche dans le Paris nocturne est, comme on sait, favorable au récit. Celui de Grimarest en fut réconforté, et, à chaque tournant de rue, il semblait recevoir une nouvelle vigueur, et il s’amplifiait.
Ce n’était qu’une petite histoire pareille à beaucoup d’autres. Mais Grimarest la tenait pour un conte des Mille et une Nuits, et, tous les quarante mètres, il suspendait le pas, étonné que son auditeur ne le fît pas le premier, sidéré par les splendeurs d’une telle aventure.
Bombourg tirait à force sur son cigare.
--Enfin, disait le brillant adepte du scepticisme absolu, l’homme le plus averti, le mieux avisé du Paris incrédule, enfin, tout ce que tu aimes à décrire, tu le trouves en mon idylle: pureté des cœurs, élan de la passion désintéressée, esprit de sacrifice, lumineuse auréole d’un feu supraterrestre...
--Justement, dit Bombourg, tout ceci est mon sujet! Tu m’as toujours fait entendre qu’il était chiqué, que je n’en avais jamais vu d’exemple, que la vérité n’avait son expression que chez toi, uniquement chez toi qui refuses de reconnaître à de tels sujets toute valeur littéraire.
--Mais il ne s’agit plus de valeur littéraire! La valeur littéraire, je m’en f...! Je suis amoureux.
BOMBOURG
Cependant tu prétends que la littérature c’est la vérité. Il faudrait s’entendre. Moi qui n’ai jamais eu souci de ta vérité, il se trouve que j’ai écrit précisément les cas analogues à celui qui aujourd’hui te bouleverse et qui est la négation de tout ce que tu as écrit. Qu’allons-nous en conclure?
GRIMAREST
Je ne demande aucune conclusion.
BOMBOURG
Veux-tu me permettre d’écrire ton cas? Ce sera bien la première fois que je fais un roman à ma manière, quoique conforme à la vérité observée.
GRIMAREST
Ecris, écris. Mais tu n’écriras pas la vérité.
BOMBOURG
Pourquoi?
GRIMAREST
Parce que la vérité ne s’écrit pas.
BOMBOURG
Alors, qu’est-ce donc que tu as écrit?
GRIMAREST
Tu veux que je te le dise? J’ai écrit une interprétation conventionnelle des choses, propre à flatter les tendances de certains esprits, comme ta convention à toi en flatte d’autres. La mienne a été nommée «vérité», parce qu’elle est ingrate; la tienne «imagination», parce qu’elle est satisfaisante. La croyance générale de l’homme cultivé, tu ne l’ignores pas, est que la vie est plus mauvaise que bonne. Si tu t’adresses à la foule, sois optimiste; si tu souhaites le suffrage des mandarins, sois grincheux et désenchanté. En réalité, ces deux pôles opposés sont éloignés de la vie, étrangers à sa sphère.
BOMBOURG
Qu’est donc la vie selon toi?
GRIMAREST
Un amas de contradictions. Pour en parler il faut établir là-dedans des divisions, des groupements, un ordre artificiel. On élague, on tranche, on ajoute en trichant, on aplanit les terrains tourmentés, on dessèche les étangs bourbeux, on amène l’eau sur le sol aride, on pratique des allées aux perspectives plaisantes, on met des bancs, on s’assoit, et l’on déclare adorer la nature. Ce que les jardins sont à la nature, la littérature l’est à la vie. Tu dessines des parcs à la Lenôtre, moi des jardins dits anglais qui imitent l’imitation des prairies et des bois. «C’est plus vrai», dit-on d’eux. En fait, nous sommes de pauvres menteurs. Hors de nous sont les pampas, les fourrés inextricables, le bourbier: ceci, c’est l’âme de l’homme. On n’y entre pas, ces lieux épouvanteraient...
BOMBOURG
Cependant, quand tu veux rendre ne fût-ce que le vraisemblable?
GRIMAREST
Eh bien, il s’agit d’avoir une extrême finesse des sens et de deviner. On déambule aux environs du cratère en éruption, comprends-tu? on entend des bruits étonnants, on renifle des puanteurs; et le grand chaos infernal, on se le figure comme on peut. Mais de choses observées il ne saurait être question. Méthode scientifique? Allons donc! C’est du prodige qui s’accomplit ici. Nous sommes plus près de la voyante et du marc de café que du laboratoire et du sens commun. Condamnés à ne voir ni ne toucher rien, nous devons augurer juste. Ramassant quelques bribes de l’enfer humain: lave refroidie, gaz allégés, notations du vacarme--piètres matériaux au total--nous traitons ces éléments selon l’inspiration de notre génie, et le mieux que nous puissions faire n’est pas de restaurer l’horrible vérité, mais d’extraire de ces poisons atténués, captés toutefois à la source unique, _des images propres à produire la délectation des plus hauts esprits_.
BOMBOURG
Alors, c’est cela, cette vérité pour laquelle on fait tant de foin?
GRIMAREST
Humblement. Je reconnais que ce n’est pas mieux que cela.
BOMBOURG
Et cela vaudrait les ridicules efforts?
GRIMAREST
Que cela les vaille ou bien non, moi je m’en moque: je te dis que je suis amoureux.
BOMBOURG
En d’autres termes, tu abdiques, tu brûles tes Dieux, tu renies ton art?
GRIMAREST
Point de grands mots, je t’en supplie; nulle torsion de désespoir, aucune pompeuse attitude; épargnons-nous les cérémonies d’abjuration, comme les sublimes chants d’un _credo_... J’aime, et peut-être trouverai-je en cet acte simple et humain ce que le feu dérobé au ciel, autrement dit le génie, apporte à des hommes plus favorisés...
BOMBOURG
Apporte... Mais quoi donc?
GRIMAREST
Eh bien, la grâce de transposer toutes les images recueillies--celles des Parthénons ou celles des bouges, tous les bruits entendus--le vers virgilien ou l’insinuation calomnieuse, toutes les idées--les justes et les perfides, en une matière littéraire qui est la vérité et qui cependant ne l’est pas puisqu’elle l’humilie, qui a horreur d’être un décor et qui cependant embellit, qui se rit des beaux sentiments en même temps qu’elle les suggère, qui bouleverse l’étalage des conventions tout en fournissant l’exemple du rythme souverain.
BOMBOURG
Enfin, enfin, comment l’appelles-tu?
GRIMAREST
Je ne trouve pas son petit nom, mais je sais qu’elle appartient à la famille de la poésie.
«J’AI ECRIT UNE PETITE HISTOIRE»
--Que vous êtes drôles, vous et vos cartomanciennes, chiromanciennes, voyantes et sorcières de tout poil. Vous enragez de savoir de quoi demain sera fait; vous payez cher le risque d’apprendre d’une drôlesse ou d’une folle que votre mari vous trompera; et si un homme, appuyé sur la logique et l’expérience, vient vous dire: «Mais, mon petit bec, dans dix ans nous ne nous aimerons plus comme aujourd’hui», vous vous révoltez, vous gémissez comme des colombes poignardées.
--Dans dix ans comme dans dix ans! Parbleu, dans dix ans, j’aurai peut-être du ventre et des moustaches... Les chiromanciennes, ce n’est pas qu’on y croie si fort, mais elles suppléent souvent à l’imagination qui nous manque: elles nous racontent des histoires où nous avons un rôle; au fond, elles nous causent un plaisir de feuilleton. Votre manie, à vous, est de croire que nous prenons tout au sérieux... Mais, mon cher petit...
--Allons donc! C’est nous qui aimons à plaisanter, fût-ce aux moments où nous avons l’air le plus sérieux; et c’est vous qui ne comprenez pas l’ironie!
--Oui, mais c’est vous qui ne nous comprenez jamais.
--Ouais; nous? même les romanciers psychologues?
--Surtout les romanciers psychologues.
--En effet, je me rappelle t’avoir fait un jour, à ce propos, le procès des romanciers psychologues.
--Tu m’as dit, un jour: «Nous n’entendons rien, nous autres, à la psychologie, parce que nous sommes romanciers. Un psychiâtre, comme ils disent en employant un vocable qui évidemment désigne un savant moisi dans les laboratoires, un psychiâtre, après tout, serait peut-être un peu moins aveugle que nous, parce que, du moins, il prononcerait des formules en un langage qui vous asseoit... Mais, entre nous, un innocent de village, doué d’un peu de sensibilité, leur en remontrerait à eux comme à nous.» Tu ne peux pas t’empêcher de rire? Ai-je assez bien attrapé ton style oratoire? Ah! par exemple, je ne me rappelle pas du tout comment tu concluais que «vous autres, romanciers psychologues», tout en n’étant pas forts, aviez cependant sur les autres une certaine supériorité. Dis-le-moi.
--Ce que tu ne te rappelles pas, c’est ce que je ne t’ai peut-être pas dit, car la causerie commence entre nous comme en toutes les occasions, tu le sais, et elle est presque toujours interrompue par un de ces petits événements domestiques qui, en coupant une pensée, un récit, une explication, peuvent détourner le sens de la vie. Je ne t’ai peut-être pas dit, mais j’ai voulu te dire que, par le fait que nous pouvons mettre un roman debout, dans lequel il y ait de la vraisemblance, on nous dit psychologues, alors qu’il n’en est rien. Ecoute-moi. Qu’est-ce qu’un psychologue? C’est un monsieur qui sait ce qui se passe chez autrui. Eh bien, amène-moi autrui, n’importe qui, quelqu’un que je connais ou quelqu’un que je n’ai jamais vu; je suis capable de t’établir, d’après des signes physiologiques comme se plaît à en énumérer Balzac, son _pedigree_ et son caractère, te dire la situation qu’il occupe dans le monde et ce qu’il est dans son intimité, etc., etc. Je te parie que, me conformant à tous les beaux principes dits scientifiques, neuf fois sur dix je commets une erreur monstrueuse! Et c’est là que je te dirai que l’innocent de village ou la tireuse de cartes, ou celui qui lit dans l’écriture, en savent plus que moi. Bon. Maintenant, si, après mûre réflexion, je me mets devant mon papier blanc, si je fais apparaître peu à peu aux yeux du lecteur un personnage, si je pousse celui-ci, cette figure sera souvent bien construite, elle aura toutes les apparences de la vérité observée; on jurera l’avoir rencontrée, et il se peut que la justesse des remarques que j’accumule sur elle étonne. Alors on dira de moi: «C’est un psychologue.» Pas du tout! Il faudra traduire très modestement cette parole louangeuse par ceci: «C’est un écrivain, intuitif ou observateur, qui a ramassé parmi les nombreux exemples d’humanité soumis à lui, ou qui a eu recours à un sens inné du vraisemblable, pour construire une poupée à qui il ne manque rien et qu’il rend intéressante parce qu’il est doué d’un certain talent.» Autrement dit: je n’ai pas deviné ce qu’il y avait dans tel individu donné; j’ai construit moi-même un individu véridique. L’un et l’autre cas sont bien différents. Par exemple, tu es ma femme depuis quatre ans; je vis constamment avec toi, je t’adore; et, comme tu le disais fort bien tout à l’heure, je ne te connais pas. A côté de cela, j’ai écrit depuis quinze jours une petite histoire...
--Tu as écrit une histoire dont tu ne m’as pas parlé!...
--Dont je te parlerai incessamment, et où il y a une dame que je n’ai ni vue ni connue, mais que je crois «un peu là». C’est une femme, une vraie femme. Tout le monde la reconnaîtra.
--Qui est-ce?
--Je te répète que je ne l’ai ni vue ni connue!
--Tu en connais que tu me caches!...
--Quelle plaisanterie! Je te dis tout.
--Tout!... Tu me dis tout... Mais le reste?
--Qui dit tout, dit qu’il ne reste rien.
--Il y a tout et tout. Tu sais parfaitement me parler de tout, et me cacher ce qu’il ne te plaît pas de m’en dire.
--Cela, c’est l’idée préconçue des femmes. Vous décidez _a priori_ que nous vous tenons mille choses cachées. La vérité est exactement le contraire. Maintes fois nous vous racontons plus qu’il ne s’est passé.
--Alors c’est mentir. Celui qui est capable d’altérer la vérité, est toujours suspect de mensonge.
--Il y a chez nous le mensonge professionnel, qui consiste à faire du reportage inexact. Je m’explique: nous avons été témoins d’un fait divers, n’est-ce pas? Nous le racontons. Eh bien! nous le racontons autre que nous ne l’avons vu, non pas toujours très différent, mais assez falsifié pour qu’un co-témoin ordinaire soit autorisé à nous accuser de boniment. Pourquoi faisons-nous cela? Ce n’est pas manquer de respect pour le fait, ce dont pourraient nous accuser les esprits scrupuleux; c’est utiliser le fait pour la confection d’un certain art auquel les profanes n’entendent rien, et qui est la littérature.
--Moi, tu sais, j’ai toujours cru que, la littérature, ça consistait à faire un certain chichi.
--Ne te gêne pas, surtout! Il y a d’ailleurs beaucoup plus de vérité dans ta définition que tu ne le crois toi-même; seulement, la littérature, c’est comme les mimosas: il y en a soixante-seize espèces.
--Quelle est la tienne?
--Sûrement pas celle que tu préfères.
--Merci. Tu me traites de cruche.
--Non; mais tu veux qu’on ne te dise que l’exacte vérité, alors que tu n’as précisément de plaisir qu’à lire des péripéties invraisemblables!
--J’aime à lire des histoires qui ne ressemblent pas à ce que je vois, et j’aime que tu ne me racontes que ce que j’aurais pu voir avec toi...
--Dis-moi, Denise: est-ce que je t’ennuie habituellement avec mes histoires qui ne sont jamais des potins et qui ont toujours la prétention d’être des vérités générales?
--Ah! ah! mon petit, je ne divise pas comme cela les choses que tu me racontes! Voilà comment je fais: je mets à part celles où il paraît évident que tu as fait la cour à une femme ou bien où on te l’a faite. Toutes les autres, je les fourre dans la boîte à côté.
«A propos, et l’histoire de la dame?
--Quelle histoire?
--Mais l’histoire que tu écris depuis quinze jours! Alors, je ne sais rien de ce que tu fais. Quand monsieur peine, s’arrache les cheveux, déchire ses papiers, eh! nous en avons une musique à moi spécialement dédiée. Mais si on est content de son travail: silence total, nul besoin d’une confidente.
--On n’est jamais content de son travail. D’ailleurs, je te l’ai dit soixante-dix-huit fois: je ne travaille pas.
--Non, mon bijou: c’est la Providence en personne qui t’apporte tous les jours tes quatre ou cinq pages griffonnées. C’est connu d’ailleurs...
--Ah! Qui te l’a dit?
--Ma femme de chambre: elle lui a ouvert plusieurs fois. Dis-moi: comme tu ne travailles pas, «bien entendu», allons-nous faire une promenade?
--Tu as des euphémismes pleins de saveur: faire une promenade, aujourd’hui, en 1925, sur la Côte d’Azur, par un temps radieux, cela se traduit par «bouffer» trois kilos de poussière et s’exposer cinquante fois à la mort. Précisons! Tu as ton chapeau? Bon. N’oublie pas de prendre une écharpe, enfin une espèce de masque contre les gaz... Oh! moi, j’emporte un cache-nez pour me boucher les narines à chaque auto.
--Tu disais: l’histoire de la petite femme?
--Attention! Voilà une auto. Garons-nous à gauche, elle monte derrière nous...
--Mais en voilà une autre qui descend!...
--Reste à gauche, reste à gauche, puisque nous y sommes. Descends dans le fossé. Et deux tours d’écharpe!... Attends que ça passe. Il y en a bien pour une demi-minute. Est-ce que tu m’entends à travers mon cache-nez? Je vais te commencer mon histoire.
--Reprenons notre marche.
--C’est que mon histoire, il ne faut pas te le dissimuler, est terrible. Il s’agit d’un homme d’environ quarante-huit ans, d’un homme de science, et d’un vrai... C’est une sorte de Curie, tu comprends, un Docteur Roux, si ça te dit davantage... Cet homme de science... il sait qu’il n’en a plus que pour quatre jours à vivre, et il commence à faire le récit de son aventure.
--Il a une aventure? un homme comme ça?
--Oui; il a une aventure, mais avec sa femme.
--Qu’est-ce que tu dis?
--Attends. Voilà une auto...
--Deux.
--Et même trois. Reprenons la manœuvre. Tu sais combien la poussière est dangereuse: c’est le «véhicule», comme ils disent, de toutes les maladies.
--En somme, Paris est plus sain.
--Ce n’est pas douteux. Quand, par hasard, il n’y pleut pas, on arrose. Mais on risque peut-être encore plus de se faire écraser.
--Tu crois? Tiens, en voilà encore une!
--La vie est difficile à défendre, à notre époque démocratique, pour les gens, encore nombreux, qui ne roulent pas carrosse.
--Et dire qu’ici, à douze cents kilomètres de Paris, dans un des plus beaux sites du monde, deux honnêtes gens qui ont besoin de prendre l’air et veulent entendre ou raconter une histoire, ne peuvent ni marcher ni parler! Où en étais-tu? Le savant a une aventure avec sa femme... Bon. C’est tout de même curieux...
--Oh! mais une aventure effroyable. C’était, figure-toi, un ménage stérile... Les cornues, les acides, les rayons X ou Y, enfin, sais-je, moi, quelle en était la cause? Tout, hormis la volonté. Pendant dix ans, ça va tant mal que bien, et puis la femme fait un voyage...
--Ouiche!...
--Pas du tout ce que tu crois: elle fait un honnête voyage pour enterrer un parent. Le mari, lui, est trop absorbé par ses travaux; il n’a pas le temps de remplir ce petit devoir de famille... Attention: Auto!
--Oh! les veaux! un centimètre de plus et ils me raflaient par mon écharpe. Ce qui sert à nous préserver de la mort qu’ils sèment à tous vents, est ce qui, précisément, peut nous précipiter sous leurs roues. Et as-tu vu ces g... d’idiots, médusés, les yeux exorbités, qui regardent celui ou celle qu’ils vont écraser et brûlent à cent à l’heure les plus beaux paysages?...
--Où en étais-je de mon histoire? La femme ayant fait le petit voyage,--qui a duré un certain temps, entre parenthèses, pour règlement d’affaires de famille, pour petite maladie aussi, et pour petite convalescence au bon air,--la femme, dis-je, rentre au domicile conjugal. Bien.
--Hum!...
--Oui, en effet. En tout cas, elle rentre. Elle rentre, mais elle est grosse.
--Je l’aurais parié.
--Eh bien! tu aurais gagné, et voilà tout. Elle rentre, disais-je, elle est grosse. Or, ça ne peut pas être de son mari. Celui-ci, docteur en médecine, agrégé, tout ce que tu voudras, et psychiâtre, ne l’oublions pas, enfin, un malin, s’aperçoit rapidement de ce qu’il y a de nouveau.
--Ah! Et qu’est-ce qu’il fait... Nom d’un pépin, en voilà encore une autre!
--Remarque, mon amour, que cette fois c’est une voiture de courses; tous gaz ouverts, vrombissant à vous décrocher le cœur, vomissant la peste pour les poumons. Le pilote qui la monte doit être un homme pressé: je gage qu’il doit prendre un cocktail dans un quart d’heure à Monte-Carlo par la Grande-Corniche. Nous autres, au fossé, au fossé, vite, malgré les cactus!
--Aïe!
--Qu’y a-t-il?
--Mais, je suis piquée! Ces plantes me font presque aussi peur que les voitures.
--Pas à hésiter entre les deux. Ah! Voici notre char infernal passé. Une minute de silence sous le masque pour laisser tomber les remous de son sillage mortel, et...
--Deux autres, mon chéri, deux! Zut! zut! Mais ton histoire m’intéressait, moi!
--Quelle importance a mon histoire dans le vaste monde, chère enfant? Je te dis d’avance qu’elle tend à prouver l’ineffable stupidité d’une des plus grandes lois de la nature. Or ces gens-là, avec leur passion féroce et puérile de se transporter d’un point à un autre sans autre but que ce transport--sans aucun autre but, entends-tu bien?--car ils ne font rien que d’être hébétés durant qu’ils parcourent la trajectoire, et ils ne font rien, le but atteint, qu’ils n’eussent aussi bien pu faire sans «quitter leur chambre», comme disait Pascal, eh bien! ces gens démontrent surabondamment, en même temps que l’ingéniosité mécanique de l’homme, la définitive impossibilité de l’élever à quelque conception intellectuelle...
--Tu dois exagérer, comme cela t’arrive, parce que nous mangeons de la poussière. Enfin, moi, je m’en moque; je veux la suite de l’histoire. Ton docteur, disais-tu, s’aperçoit que sa femme va le rendre père...
--Père de l’enfant d’un autre, oui.
--Ceci m’amuse énormément.
--Il n’y a pas de quoi.
--Chacun prend son plaisir où il le trouve. Moi, Je m’aperçois, à la tournure de ton histoire, que ce n’en est pas une qui te soit arrivée.
--Qui sait? Je suis peut-être le père de l’enfant?... ou l’amant d’une femme qui m’a trahi? Prenons ce sentier escarpé, désespoir de celui qui paie les notes du bottier, mais lieu de salut pour les derniers des hommes qui pensent... En effet, regarde, une fois à l’abri de cette horde sauvage, ne sens-tu pas que voici notre cerveau qui s’équilibre, nos idées qui s’ordonnent et s’accommodent à ce ciel d’azur: à peine avons-nous perdu contact avec cette piste d’ingénieurs, véritable cercle dantesque, la terre nous réapparaît dans sa fraîcheur, et nous la trouvons belle. Contemple-moi cette ville, ces vergers fleuris, cette baie mieux dessinée encore qu’elle n’est peinte, ces montagnes lointaines, et ce ciel enfin: c’est un des plus parfaits paysages du globe.
--Ceci ne me dit pas le parti que prend ton psychiâtre?
--Mais j’ai commencé par te dire qu’il prenait le parti d’écrire son aventure, n’ayant plus que quatre jours à vivre.
--Comment sait-il qu’il n’a plus que quatre jours à vivre?
--C’est un savant. Et puis il est empoisonné.
--Empoisonné! Le pauvre homme! Sûr qu’il s’est drogué à cause de son malheur? Pas moderne, ce cornichon-là!...
--Il ne s’est pas drogué. On l’a drogué.
--On: sa femme. C’est une petite crapule.
--Mon Dieu, pas tant qu’on le croirait. Tout l’intérêt de l’histoire est justement de savoir si elle est ou non ce que tu dis.
--Si elle est ou non une crapule?
--Oui.
--Comment ça fait-il doute?
--Ah! voilà. Ecoute-moi. Cette femme sait que son mari n’admettra pas d’endosser la paternité d’un enfant qui n’est pas de lui.
--Un peu naïf. Mais enfin, on trouve encore des gens comme ça. Alors, on divorce.
--Elle appartient à une famille qui n’admet pas le divorce.
--A pas de chance, la dame. Mais aussi, elle est une cruche...
--Comment ça?
--Ça saute aux yeux. Elle aurait bien pu, voyons, se comporter avec son mari, dès son retour, de façon à lui faire croire, après, qu’il était enfin père.
--Mais si elle avait perdu l’habitude de... de se comporter de cette façon? Ça arrive.
--Alors, ça légitime tout. Elle a bien fait de se... comporter comme ça avec un autre.
--Elle a bien fait; là n’est pas la question. Il reste qu’elle rapporte avec elle les conséquences--peut-être voulues par elle--de s’être comportée avec un autre que son mari; deuxièmement, que son mari ne les accepte pas; troisièmement, qu’elle ne peut pas se séparer de son mari. Situation épineuse.
--Alors, pour en sortir, elle recourt au moyen de supprimer le mari?
--Et le mari accepte cette solution. C’est ici le point peut-être un peu original.
--Original! pour le moins. Comment! voilà un benêt, témoin qu’on l’empoisonne, et qui se laisse empoisonner?