Les Deux Rives: Roman

Part 9

Chapter 93,716 wordsPublic domain

Au fond du salon, la petite Mme Pums et la grande Mme de Marquesse se tenaient enlacées par la taille, en se communiquant des secrets joyeux sur l'emploi de l'après-midi. Mais justement leurs dissemblances les faisaient valoir l'une l'autre, et on leur devinait les mêmes goûts, les mêmes aptitudes, tout ce qu'il fallait pour s'accorder dans des parties carrées avec deux bons garçons de tailles équivalentes.

Elles traversaient le salon toujours enlacées. Mme de Marquesse souleva la portière du fumoir. Une vive clameur salua le gracieux couple. Elles entrèrent tout à fait et la clameur redoubla. Ces messieurs n'étaient point ingrats.

Jusqu'à leur retour, la conversation dans le salon se traîna péniblement. Mme Chambannes essayait de causer avec Thérèse et Mme Raindal, tandis que Mme Herschstein complimentait, à part, le maître. Peu à peu, les sujets se faisaient rares. Après quelques remarques sur l'heure tardive des dîners modernes et quelques pronostics sur l'hiver qui venait, Zozé perdit de son aisance. De quoi leur parler, grand Dieu? Toilette? Il n'y avait pas à y songer! Les pauvres dames, vrai, elles étaient plutôt «fagotées»! Théâtres? Elles confessaient n'y être pas allées depuis près de deux ans. Alors? Zozé cherchait, s'évertuait, et les yeux gris de Thérèse, fixés durement sur elle, l'intimidaient encore davantage. Très intelligente peut-être, cette Mlle Raindal, mais pas commode, pas allante du tout, aurait déclaré Gérald. Et Zozé en arrivait presque à lui pardonner son brutal silence du dîner.

Enfin les messieurs revinrent, sauf le marquis, que Chambannes excusa auprès de M. Raindal. De coutume c'était l'instant des gaillardises. On se séparait deux par deux pour chuchoter dans les coins sombres; et en vue, dans le centre du salon, il ne restait que les personnes âgées, qui s'entretenaient paisiblement à haute voix de leurs affaires d'argent ou de leurs infirmités.

La présence des Raindal gênait sans doute l'assistance, car la manœuvre accoutumée n'eut pas lieu. Seuls Givonne, le peintre de tambours, et la petite Mme Pums, sortis les derniers du fumoir, osèrent maintenir la tradition. Ils s'étaient installés dans l'encoignure d'une fenêtre. Et, avec sa face correcte de calicot anglais, Givonne semblait de loin vanter à Mme Pums un article dont il lui promettait entière satisfaction.

M. Raindal les examina un moment avec une machinale bienveillance. Mais il sentait de l'engourdissement s'appesantir sur ses paupières. L'abondance du repas ou ses efforts de mémoire pendant le dîner lui avaient laissé une lourde fatigue. Et il abusait des sourires affables pour se dispenser de parler.

L'entrée de Jean Bunel, que Mme Chambannes amenait dans sa direction, lui fut un prétexte à se lever.

--M. Jean Bunel, dont vous avez lu, j'en suis sûre, les beaux romans! présentait Zozé.

--Mais certes, certes... Ravi, mon cher confrère! fit chaleureusement M. Raindal, en serrant la main de Bunel dont il ignorait pourtant jusqu'au nom.

L'autre, un jeune homme à fine barbe brune, avait vivement tourné une phrase d'admiration, effilée et jolie comme un cornet de bonbons.

M. Raindal remercia d'un salut. Mme Raindal et Thérèse, sur un regard du maître, s'étaient également levées.

--Vous partez! fit Mme Chambannes d'un ton de regret qu'elle exagérait.

M. Raindal balbutia des excuses, et l'on se dirigea en troupe vers l'antichambre.

Un frisson de délivrance courut dans l'assemblée. Ce n'était pas une jeune fille, c'en étaient trois qui disparaissaient par cette porte! Et il y avait de la blague dans l'air, un besoin de lâcher des folies, de reprendre ses habitudes. Mais on se retenait encore, par cette espèce de respect que la notoriété impose aux personnes incultes.

Le retour de Mme Chambannes s'accomplit dans un profond silence.

--Ah! vous êtes gais, par ici! s'écria-t-elle.

Puis après une pause:

--Eh bien! comment le trouvez-vous?

--Oh! il est très gentil votre petit ami! fit Gérald au milieu d'une explosion de rires.

Et déjà Pums, encouragé par ce succès, cherchait à dire, lui aussi, quelque chose de très comique, quand Jean Bunel, d'un ton impératif, déclara:

--C'est tout bonnement une des plus remarquables intelligences d'aujourd'hui!

--N'est-ce pas? murmura Zozé.

--Oui, poursuivait Bunel, autant par un noble élan de solidarité que pour le malin plaisir d'accabler un clubman... Oui, sans le comparer à Taine ni à Renan, je ne crois pas que l'histoire ait, dans ces dernières années, produit de cerveau plus vigoureux ni d'écrivain plus pur...

--En vérité? s'exclama Pums subitement retourné.

Du reste, il ne reprochait à M. Raindal que de parler un peu trop bas. Silberschmidt se rallia à ces considérants. Mme Herschstein, que le maître avait écoutée, affirma que M. Raindal était un homme des plus intéressants. Mme Pums lui trouvait une figure très expressive. Givonne se fit conspuer pour avoir formulé des réserves sur la toilette de Mme Raindal. Est-ce que ces choses-là comptaient?

Et le revirement était si décisif, si général, que Zozé en eut de la peine pour son petit Raldo. Pauvre chéri! Quel four!

Elle marchait vers la cheminée devant laquelle il se tenait accoté debout, les coudes contre le marbre. Puis quand elle fut tout près, elle murmura, dans un chuchotement passionné, la question qui, depuis trois grandes heures, lui desséchait la gorge:

--Tu m'aimes?

D'un clin d'œil, sans rancune, le comte affirma que oui.

VIII

Comme trois heures sonnaient d'un timbre énergique à l'horloge du Collège de France, la petite porte dissimulée dans les grisailles du mur s'entr'ouvrit, et M. Raindal fit son entrée.

Il s'était assis à sa vaste table de bois blanc, ayant en face de lui ses huit auditeurs familiers qui attendaient, la plume dressée, prêts à écrire.

Il tira de sa serviette quelques feuilles manuscrites et commença d'une voix simple:

«Nous avons terminé, dans notre leçon d'avant le Jour de l'An, l'étude des peintures oblatoires qu'on a retrouvées dans les mastabas d'Abou-Roash. Nous aborderons aujourd'hui, au même point de vue, l'étude des mastabas de Dahshour. Les peintures que renferme cette nécropole sont peut-être pour l'historien des mœurs d'un plus grand intérêt que celles d'Abou-Roash. Nous y trouvons sur la vie privée et la vie industrielle des Égyptiens des renseignements qu'on peut considérer à bon droit comme uniques. J'attire donc particulièrement votre attention sur cette leçon et les leçons qui vont suivre...»

M. Raindal prit un temps, et, consultant ses notes:

«La principale peinture des mastabas de Dahshour est celle conservée dans la tombe d'un riche négociant de l'époque, un de ces gros armateurs dont les caravanes exerçaient le trafic avec la Libye et la côte syrienne. Signalée en premier par Brugsch, elle a fait l'objet de deux notices fort détaillées de mon éminent et jeune confrère M. Maspero, parues dans les _Annales du Musée de Boulaq_ et dans la _Revue d'Égyptologie_. Ledit armateur s'appelait Rhanofirnotpou...»

M. Raindal s'était levé et essuyait à puissants coups de torchon le tableau noir placé derrière sa chaise. Un petit nuage de craie, léger comme une fumée, voleta autour de sa manche.

--Rha-no-fir-not-pou!... épelait-il à mesure que s'inscrivaient sur le tableau les hiéroglyphes du nom.

Mais il n'avait pas achevé que le tambour de la porte se rabattit en gémissant. De suaves émanations de violette à l'iris traversèrent brusquement la salle. Une dame entrait et s'asseyait avec un bruissement de soies, en arrière des élèves. M. Raindal, malgré lui, comme forcé par l'odeur, se retourna anxieusement. Oui, c'était elle, c'était la jolie petite Mme Chambannes!

Il fut si bouleversé qu'en revenant à sa place il ne put que répéter sa première phrase sur le défunt Rhanofirnotpou:

«... Un de ces riches négociants, vous disais-je, un de ces gros armateurs, dont les caravanes...»

Mme Chambannes! Mme Chambannes au cours, en jupe de drap bleu, avec une voilette blanche et un veston de loutre! Avait-on idée d'une pareille folie, d'un aussi puéril caprice! Et voilà maintenant qu'elle lui adressait de petits signes de tête, comme on fait au théâtre entre amis, de loge à loge. «Bonjour, monsieur Raindal, bonjour, bonjour, ça va bien?» continuait la tête de Mme Chambannes.

Elle s'arrêta pourtant en remarquant que le visage du maître demeurait impassible devant ces politesses.

Du reste la froideur de M. Raindal n'était pas sa seule déception. D'abord, elle ne comprenait rien à cette histoire des peintures de feu Rhanofirnotpou. Quoi! Des peintures dans une tombe! Un rude original que ce gros armateur! Et puis, le décor l'étonnait.

Elle pensait pénétrer dans un grandiose amphithéâtre, où la foule s'entassait sur des gradins de chêne vernis par l'âge. En bas, elle se figurait une chaire énorme, haute comme un tribunal, que flanquaient deux appariteurs à chaînes argentées. Et dans la chaire, M. Raindal, en robe ponceau bordée d'hermine, M. Raindal pérorant, jouant avec sa toque galonnée, buvant de l'eau sucrée et interrompu à chaque mot par l'enthousiasme de l'assistance...

Quelle désillusion! Quel contraste avec la réalité! Qui eût imaginé cette étroite pièce aux murailles d'un gris sale, ces deux bustes en simili-bronze,--Platon et Epictète,--juchés, tels que deux potiches, sur des socles en carton-pierre, cette grossière table de bois blanc pareille à une table de cuisine, et les chaises de paille empilées, dans un coin, près du Platon déteint, comme dans un vieux grenier à meubles?

Zozé éprouvait presque cette imperceptible mélancolie qu'inspire aux personnes riches le spectacle de la misère. Elle tenta de se distraire en inspectant successivement le dos et la nuque des huit élèves. Deux étaient chauves déjà. Trois portaient entre les épaules cette barre brillante qu'impriment dans les étoffes les durs dossiers des omnibus. Le veston d'un autre était passé de couleur. Et vers le bout de la table, à gauche, il y en avait un avec une tignasse brune--oh! cette tête de loup!--qui ne devait pas souvent se ruiner chez le coiffeur!...

Elle les prenait en pitié, ces braves jeunes hommes. Elle aurait voulu leur donner des avis de toilette et, s'il l'avait fallu, les aider de sa bourse.

Un bruit de chaises la tira de ces rêveries charitables. Le cours était fini. M. Raindal avait disparu. Par où? Dans le mur, sans doute. Et pas même un applaudissement! Zozé en restait confondue.

Elle se leva tout engourdie par l'immobilité et suivit les élèves qui sortaient. Quelques-uns s'effacèrent afin de lui livrer passage. Aucun ne la dévisagea, et ceux qui marchaient en avant ne se retournaient pas pour la regarder. Elle les trouva discrets, bien élevés, quoique un peu timides.

Puis elle se mit à flâner dans l'immense vestibule, en faisant sonner ses talons contre les dalles, pour le plaisir d'entendre l'écho. Dix minutes s'écoulèrent. Zozé frissonnait de froid. Elle allait s'informer auprès de Pageot, quand M. Raindal surgit dans l'ombre du fond, sa serviette sous le bras.

A la vue de Mme Chambannes, il réprima un mouvement de contrariété et s'avança vers elle avec une mine souriante:

--Vous ici, chère madame! s'écriait-il hypocritement.

--Vous ne m'avez donc pas reconnue? J'étais à votre cours... Je n'ai pas tout compris, mais comme c'était intéressant!

M. Raindal s'excusa sur sa presbytie, et, d'un ton plus inquiet:

--Eh bien! chère madame, en quoi puis-je vous être utile?... Que désirez-vous de moi?... A quel heureux hasard dois-je votre présence?

A quel heureux hasard? Pas si heureux que cela! Elle ne pouvait cependant pas lui répondre: «Gérald m'a encore joué un de ses vilains tours, s'est encore dérobé de deux heures à mes tendresses... Alors, par désœuvrement, par ennui, je suis venue voir un peu comment c'était, un de vos cours, et peut-être aussi, à l'occasion, combiner un dîner!...»

Et elle riposta avec un petit rire candide:

--Mais pas le moindre hasard, cher maître!... Je voulais vous entendre, simplement... Après, je vous ai attendu pour vous serrer la main...

--Vous êtes trop bonne, mille fois bonne, en vérité! murmurait distraitement M. Raindal.

Et, tout en marchant, il ne cessait de jeter à droite, à gauche, des regards apeurés. Mais, arrivé dehors, devant le coupé de Mme Chambannes, il ne put dominer l'envie de fuir qui le tourmentait, et, retirant son chapeau:

--Au revoir, chère madame... A bientôt, j'espère... Mes compliments à M. Chambannes, je vous prie...

Zozé s'écria:

--Comment, maître! Vous ne voulez pas que je vous reconduise?... Par ce temps?...

Et d'une moue elle lui désignait la chaussée que le dégel semblait avoir enduite d'une couche sirupeuse de café glacé. Le maître se défendait. Zozé, dans le coupé, insistait, et elle frappait de la main le cuir des coussins, comme pour appeler un petit chien. M. Raindal perdait tout sang-froid. Si des élèves, des collègues le voyaient en cette posture ridicule! La crainte l'emporta. Il s'assit à côté de Mme Chambannes.

--A la bonne heure! Ç'aurait été fou de refuser! fit Zozé en baissant la glace de devant, afin de donner l'adresse au cocher.

Quand elle la releva, M. Raindal observa avec soulagement que la large vitre, comme celle des portières, était couverte d'un voile de buée. A l'abri de ces carreaux opaques, il se ressaisissait peu à peu. Il sourit à Mme Chambannes qui lui sourit aussi.

La voiture courait lestement sur le tapis de neige jaune. Dans la douce tiédeur qui montait de la boule, un moelleux parfum de maroquin se mêlait à des senteurs de violette irisée. M. Raindal soupira avec une impression de bien-être, et comme se réveillant:

--Ainsi,--fit-il paternellement, pour essayer de racheter la rudesse de ses adieux,--ainsi le cours ne vous a pas trop ennuyée, madame?

--Au contraire! D'ailleurs, je compte bien que la prochaine fois...

--Quelle prochaine fois?

--Je veux dire le prochain cours où je viendrai, corrigea Zozé, et les cours suivants...

M. Raindal se rembrunissait:

--Vous songez donc à revenir?

--Peut-être! Pourquoi pas?... Cela vous fâche?..

--Nullement, chère madame, nullement!...

Il ne put en exprimer plus. La stupeur le paralysait. Alors elle voulait revenir tous les lundis, à tous les cours, le compromettre publiquement, faire de lui la risée du Collège, du monde savant, de la presse peut-être! Et il croyait entendre l'oncle Cyprien: «Ah! ah!... Il paraît que Mme Rhâm-Bâhan--M. Raindal cadet n'appelait plus autrement Mme Chambannes--il paraît que Mme Rhâm-Bâhan mord à d'égyptologie... Bravo! Charmant! Délicieux!» Puis c'étaient les ironies sournoises des collègues, les gouailleries jalouses, les allusions, le scandale! Non, non, pour la fantaisie d'une personne gracieuse, avenante, sympathique, il n'en disconvenait point, mais frivole et sans réflexion, M. Raindal ne risquerait pas la mésaventure où avait sombré le crédit de tant de ses illustres confrères. Et d'une voix ferme il déclara:

--Ecoutez, chère madame... Je vous estime assez pour vous devoir la franchise... Eh bien! il ne me semble pas que vous soyez dans des conditions à profiter de mon enseignement... Le Collège de France est une espèce de séminaire, de pépinière destinée à former de jeunes érudits, vous me saisissez bien?... Le Collège de France a comme but essentiel...

--Oui, oui, interrompit Zozé d'un ton attristé... Oui, cher maître, je vois que ma présence vous déplaît... Mais comment apprendre pour mon voyage en Egypte, l'hiver prochain? Comment faire?... Comment faire?...

Elle s'accrochait maintenant à cet ancien projet de «préparer son voyage», elle s'y butait avec une obstination câline dont M. Raindal, à la longue, se sentit agacé. Bah! qu'elle le préparât comme elle pourrait, après tout! Et dans un recul d'impatience, il laissa glisser sa serviette.

Mme Chambannes l'avait prestement rattrapée:

--Pauvre monsieur Raindal! fit-elle en lui lançant une de ces tendres œillades qui étaient sa façon naturelle de regarder... Je vous assomme, n'est-ce pas?...

Il rougit de sa brusquerie:

--Du tout, chère madame... Seulement, je cherche un moyen de vous aider dans vos études, dans vos lectures préalables...

Les sourcils de Zozé se fronçaient d'attention. Mais soudain un éclair de joie fila dans ses caressantes prunelles:

--Moi, j'aurais bien une idée, insinua-t-elle, une idée qui vient de me venir à l'instant, tenez!...

--Laquelle, chère madame?

--C'est que c'est tellement indiscret!...

--Qu'importe?... Dites-la! fit M. Raindal, qui reperdait un peu de son ton d'indulgence.

--Non, je n'aurai jamais le courage!...

Elle hésitait encore, les yeux dans les yeux du maître. Enfin elle se décida à parler, car la voiture stoppait à la porte de M. Raindal.

Voici: elle aurait souhaité, si elle ne le dérangeait pas trop, que le maître consentît à venir rue de Prony une fois par semaine, le jeudi, ou même deux fois par mois, non pas lui donner des leçons, non, Zozé ne se serait pas permis une demande aussi impudente, mais causer avec elle, comme cela, en ami, la diriger dans ses études, lui indiquer ce qu'il fallait lire...

--Vous comprenez... Je sais bien que c'est très indiscret... Pourtant, si vous vouliez, vous me feriez tant plaisir!... Vous ne voulez pas, cher maître?

Elle avait posé légèrement sa main gantée de blanc sur le genou du maître dans un geste familier, sans calcul de coquetterie, comme sur le genou d'un bon grand-père,--de l'oncle Panhias, par exemple, quand elle en implorait quelque chose. M. Raindal intimidé n'osait retirer son genou. Et, à voir ce petit être élégant courbé devant lui dans une attitude si ingénue et si humblement quémandeuse, il ressentait une sorte de trouble agréable qu'il prenait pour du regret, pour de l'attendrissement.

--Hum! Madame! murmura-t-il d'une voix redevenue affable... Hum!... Je serais désolé de vous mécontenter... Néanmoins, vous devez vous rendre compte que mes obligations, mes travaux...

--Oh! je sais, je sais! fit Zozé avec une feinte résignation.

Il y eut un temps. M. Raindal considérait à travers la buée les silhouettes molles des passants, sans se résoudre aux paroles d'adieu.

Mais subitement il tressaillit comme sous le coup d'un élancement.

--Qu'avez-vous, cher maître? fit Zozé d'un ton de sollicitude.

--Rien, rien, chère madame!...

Oh! presque rien--rien que d'avoir distingué à l'extrémité de la rue un certain balancement d'épaules, de certaines enjambées martiales, l'oncle Cyprien tout simplement qui marchait droit sur la voiture avec des moulinets de sa grosse canne en bois de cornouiller rougeâtre.

M. Raindal, à ce moment, envia la demeure reculée de feu Rhanofirnotpou. Que n'était-il au plus profond de l'hypogée, dans le _serdab_ obscur, dans la cellule murée de ciment, au lieu de se trouver dans cette case à vitres, avec cette jeune jolie dame qui le harcelait de prières!

--Vous ne voulez pas vraiment, mon cher maître?... Je vous assure, ce ne serait pas régulier... Vous fixeriez les heures, les jours!...

--Je cherche, je cherche! répétait-il machinalement, tandis que ses regards suivaient attentifs la marche rapide de l'ennemi.

L'oncle approchait cependant. Ses traits se précisaient. Il atteignait à la voiture. Il examina le coupé, au passage, d'un œil en même temps dédaigneux et méfiant; puis, sans s'arrêter plus, il entra dans l'allée. M. Raindal, inconsciemment, poussa un soupir de délivrance; et la main tendue vers Mme Chambannes:

--Au revoir, chère madame... Je réfléchirai, je vous écrirai...

Zozé eut une moue de désappointement:

--Et moi qui espérais votre réponse tout de suite!

M. Raindal passa la main sur ses yeux comme pour en effacer une vision pénible: l'oncle Cyprien, qui redescendait, le rencontrait au sortir de la voiture, acquérait un prétexte à d'interminables sarcasmes... Et il balbutia d'une voix hâtive:

--Eh bien, soit, madame, soit... Je viendrai cette semaine...

--Oh! que vous êtes gentil!... Jeudi vous convient-il, jeudi à cinq heures?...

--Oui, jeudi à cinq heures...

--Vous ne savez pas comme vous êtes gentil!

Elle saisit sa main en le contemplant avec une radieuse expression de gratitude. Mais les doigts de M. Raindal s'échappaient de son étreinte.

--Oh! pardon! fit-elle... Vous êtes pressé... A jeudi, cinq heures... Je compte sur vous, cher maître...

En refermant la portière, M. Raindal salua gauchement. La voiture s'ébranlait. Un «Bonjour, adieu!» le fit encore se retourner. C'était Zozé qui, à la fenêtre du coupé, lui adressait de son petit gant blanc un dernier signal d'amitié.

* * * * *

De jour en jour, jusqu'au jeudi, M. Raindal retarda de confier à Thérèse le récit de cette entrevue, comme s'il eût redouté à l'avance ses critiques. Peuh! ne savait-il pas déjà ce qu'elle lui objecterait: son rang dans la science européenne, sa position académique, le ridicule qu'il encourrait dans une aussi vague besogne de vulgarisation. Et il tenait d'autant moins à entendre ces justes remarques, que, sans se l'avouer nettement, l'idée de retourner chez Mme Chambannes ne lui répugnait pas. Une fois hors de la sainte atmosphère du Collège, puis sauvé de l'oncle Cyprien, il s'était reproché d'avoir si durement rebuté sa séduisante admiratrice. La pauvre enfant! N'était-il pas touchant, au contraire, le cas de cette jeune personne futile s'éprenant soudainement d'une passion de savoir? N'y avait-il pas là un sujet d'observations captivant au plus haut degré pour un homme de pensée, toute une étude de cérébralité à faire! Et il la revoyait en sa pittoresque attitude de petite suppliante, le buste de profil, la main contre son genou: «Vous ne voulez pas, cherr maîtrre?» Mais certes que si, il voulait! Certes qu'il irait! Ne fût-ce que par égoïsme, par curiosité de savant. Quant à Mlle Thérèse--songeait-il presque hargneusement--quant à Mlle Thérèse, il serait toujours temps de l'avertir lorsque les leçons se trouveraient commencées!

Et le jeudi matin survint, que M. Raindal n'avait pas trahi le mystère de son rendez-vous.

Il éprouva donc un certain malaise, en voyant, vers neuf heures, Thérèse qui pénétrait dans le cabinet de travail. Quelle malchance! Juste au moment où il était occupé à empaqueter des livres pour Mme Chambannes! Il fit cependant bonne figure:

--Tiens, te voilà fillette! s'écriait-il gaiement.

Elle se laissa embrasser, puis amenant deux des gros volumes entassés sur la table:

--Qu'est-ce que cela, père?... Maspero!... Ebers!... Ah ça! tu te mets à prêter des livres, à présent?...

--Non! déclara M. Raindal, qui se raidissait contre l'inquiétude. Ce sont des ouvrages que je vais envoyer tantôt chez Mme Chambannes.

--Chez Mme Chambannes! répéta Thérèse d'un ton stupéfait.

--Mon Dieu, oui...

Et il raconta, trait pour trait, les épisodes du lundi, hormis toutefois la décisive apparition de l'oncle Cyprien.

Thérèse l'écoutait en silence. Lorsqu'il eut achevé, elle redressa la tête. Ses lèvres minces rentraient en une plissure railleuse. De la colère semblait s'amonceler sous l'épais froncement de ses sourcils.

--Et tu vas y aller? questionna-t-elle.

--Dame, puisque j'ai promis!... J'irai deux ou trois jeudis... La politesse élémentaire le commande... Après, j'aviserai si je dois continuer ou non...

--Bien, bien, père! répliquait-elle d'une voix dont elle déguisait mal le tremblement. A ton gré... Je me garderai, tu penses, de te donner des conseils...

--Et si je t'en demandais? fit hardiment M. Raindal.

Elle éclata:

--Si tu m'en demandais, je te dirais que cette Mme Chambannes est une petite sotte, que son entourage est de la dernière trivialité, que tu te jettes là dans une fréquentation qui ne te procurera qu'avanies, que désagréments... Je te dirais... Mais non, tiens, père, par respect il vaut mieux que je me taise...

Et sur ses bras croisés, on voyait le bout de ses mains s'abattre et se relever comme de petites ailes palpitantes.