Les Deux Rives: Roman

Part 8

Chapter 83,658 wordsPublic domain

--Vous le saviez et vous ne me l'avez pas dit? s'écria M. Raindal cadet avec un regard de reproche.

Schleifmann retint un sourire.

--Mon Dieu, non!... Vous ne m'en disiez mot... J'en ai conclu que votre frère ne vous avait pas informé... Alors, la discrétion, vous comprenez?...

L'oncle Cyprien devint soucieux:

--Ecoutez-moi, Schleifmann... Répondez franchement!... Qu'est-ce c'est que ces Chambannes?... Sont-ce des gens bien?...

Schleifmann feignit d'avaler de travers une bouchée, pour gagner le temps de réfléchir. Il ne voulait certes point mentir à son ami. Mais, d'autre part, pourquoi aiguillonner encore cette fougueuse malveillance, toujours prête à bondir, pourquoi susciter peut-être ensuite des querelles de famille? Il choisit un demi-mensonge, et, d'une voix indifférente:

--Peuh!... Je ne saurais trop vous dire... Le mari m'a semblé un assez pâle personnage... Il est ingénieur et s'occupe d'affaires de mines, je crois... La femme est jolie, élégante, avenante... D'ailleurs, je vous le répète, je les connais à peine...

L'oncle Cyprien avait cessé de manger et se mordillait la moustache. Puis, brusquement, comme lâchant un déclic:

--Ils sont juifs, n'est-ce pas?

--Je n'en suis pas sûr! fit Schleifmann. Le mari est originaire du Berri où les juifs ont, en général, peu colonisé... Quant à la femme, elle aurait plutôt le type sémitique... mais si affiné, si mélangé, que je n'ose pas affirmer...

--Pourtant leur nom! insista l'oncle Cyprien.

--Leur nom? répliqua le Galicien, provoqué dans son amour-propre de philologue. Effectivement, il n'y aurait rien d'impossible à ce que ce fût un nom juif francisé... Chambannes pourrait très bien être un arrangement de Rhâm-Bâhal, ou, par corruption, Rhâm-Bâhan, c'est-à-dire, si mes souvenirs sont fidèles, quelque chose comme _haute-idole, idole-élevée_...

--Rhâm-Bâhan! répétait avec satisfaction l'oncle Cyprien... Rhâm-Bâhan!... Évidemment c'est cela... Je me disais aussi...

Mais les aveux de Schleifmann le mettaient en appétit, et, d'une intonation négligente, la bouche à dessein remplie de nourriture, il insinua:

--Vous parliez tout à l'heure d'une liste, il me semble, des convives qui seraient chez cette dame...

--Ouais! Ouais! fit évasivement Schleifmann.

--Eh bien, qui était-ce? interrogea de même l'oncle Cyprien.

Le Galicien équivoqua:

--Je ne me rappelle plus au juste!... Non, je vous assure... J'ai oublié!

--Allons donc, Schleifmann! Cherchez, tâchez de retrouver... Qu'est-ce qui nous presse?

La tentation était trop forte. Manquer cette occasion de contenter ses rancunes, renoncer à flageller toute cette clique incrédule qui l'avait méconnu jadis, non, Schleifmann, à la fin, ne s'en sentait plus le pouvoir. Et doucement, par gouttelettes légères, il commença d'abord à lancer son venin contre les moins haïs:

--Eh bien, soit! disait-il... Cherchons!... Il y aura là-bas M. Givonne, un peintre qui peint des éventails ou des tambours de basque pour les bals de la haute société et qui vend tout ce qu'il veut sur le marché américain... Hum!... M. Mazuccio, un petit sculpteur italien qui passe son temps à raconter comment sont faites, en dessous, les femmes dont il a sculpté le buste...

--Joli monde! encouragea l'oncle Cyprien.

--M. Herschstein, poursuivit Schleifmann, qui s'animait, cet excellent homme d'Herschstein.. Ho! Ho! Un que je vous recommande!... Une barbe grise de patriarche, de grosses joues, une tête de bon papa, la pâte du bon Dieu... Ce qui ne l'empêche pas d'être un des grands chefs de la bande noire... Vous savez, ce clan de boursiers allemands qui spécule chaque jour contre les fonds français... Ah! on propage bien des légendes, bien des faussetés sur les juifs... Mais, hélas! elle est vraie, celle-là, elle existe, cette sale bande! Et, le premier jour d'émeute où le peuple s'avisera d'aller regarder un peu sous leur nez ce qu'ils tripotent dans ce coin-là, rien ne dit que votre camarade Schleifmann ne sera pas de la partie, mon cher Cyprien!...

--Brave ami! fit M. Raindal cadet avec émotion.

--M. Herschstein donc et madame, une grande bringue à l'esprit étroit, routinier, qui s'imagine tout effacer en faisant des largesses à tous les pauvres, à toutes les œuvres de charité...

Schleifmann tapa du poing sur le marbre de la table:

--La charité! Diable de bête! Oui, on t'en donnera de la charité, le jour où ta canaille de mari nous aura tous fait expulser...

--Chut! Chut! Du calme, Schleifmann!--murmura l'oncle Cyprien, sûr maintenant du Galicien comme d'un feu qui ronfle et qui flambe--... Du calme, mon ami!... Et puis?...

--Et puis M. de Marquesse! continua Schleifmann... Un propre coco, encore... Un ingénieur conseil... Conseil! Ha! Ha!... Conseil judiciaire probablement... Déjà deux sociétés où il conseillait et qui ont fini devant le juge... Mais il s'en tire tout de même, le garçon!... On dit que sa femme l'aide... Elle n'est pas belle pourtant, une vraie tête de cheval... Seulement les hommes sont si stupides dans ce monde-là... Pour une particule, ils vous entretiendraient une jument, mon cher!

--Adorable! fit M. Raindal cadet en se tordant les lèvres d'une plissure de dégoût.

--Ensuite, mon compatriote Pums, un petit brun à moustache noire, une figure de tzigane, et sa femme une petite rousse... Oh! par exemple, jolie, elle, grassouillette, le nez retroussé, une vraie chair à peintre, quoi!

--Vous dites? questionna l'oncle Cyprien.

--Oui, je les appelle ainsi, ces dames, à cause de leur goût pour les peintres... Quand on est peintre, on n'a qu'à se baisser pour les prendre, comme un chiffonnier dans un tas...

--Alors, Mme Chambannes, vous pensez que...

Schleifmann, prestement, l'interrompit:

--Non, non, oh! non!... Au contraire!

Puis, d'un ton malicieux:

--Mme Chambannes a une vie régulière, tout à fait régulière...

Et, suivant l'association normale des idées:

--Je retourne à mes gens... Le marquis de Meuze et son fils, le comte de Meuze...

--Tiens, tiens! fit ironiquement M. Raindal cadet... De faux nobles, je suppose?

--Non, de véritables... Ils sont très liés avec les Chambannes... Et tenez, le vieux marquis vous plairait extrêmement... Il a, comme vous, m'a-t-on assuré, horreur des juifs, qui l'ont presque ruiné à l'époque du krach...

Mais la flamme satirique du Galicien tombait. Il cita encore quelques noms sans commentaires: Jean Bunel, le romancier, M. Burzig, un jeune remisier, M. Silberschmidt avec sa femme.

Et, comme il se taisait:

--C'est tout? demanda l'oncle Cyprien.

--Absolument tout! déclara Schleifmann en frottant ses lunettes d'or dont la transpiration avait terni les verres.

M. Raindal cadet prit une mine goguenarde:

--Un dernier détail, s'il vous plaît?

--Je vous écoute, fit Schleifmann.

L'oncle Cyprien se rapprocha, et, la voix engageante:

--Tous Prussiens, naturellement?

--Non, mon cher Raindal! riposta le Galicien... Tous Français ou, ce qui est pareil, naturalisés... Naturalisés depuis la guerre... Le petit Pums est leur vétéran... Français de 78, le petit Pums... Ah! je me souviens très bien comme il était fier, après, quand il est revenu à Lemberg, lors de sa visite annuelle... Il courait de maison en maison, chez les amis, chez les parents, déployant partout son décret de naturalisation... On aurait dit qu'il montrait le diplôme d'un grade...

--C'en est un! observa l'oncle Cyprien.

--Oui, oui, poursuivait Schleifmann, tous naturalisés Français, sauf le jeune Burzig que j'oubliais... Mais ce n'est pas sa faute... C'est la faute à monsieur son père... Une manie de changement qu'ils ont dans cette famille... Le grand-père naît à Mayence et se fait Américain. Bon! Le père vient à Paris et se transforme en Français... Puf! Ce n'est pas assez!... Voilà qu'il fait son fils Anglais pour lui éviter le service militaire... Je vous dis jamais, jamais contents, ces damnés Burzig!...

Il ricanait, la bouche méprisante.

--Ah! si les juifs de France avaient un peu de sang aux veines, je vous garantis que depuis beau jour ils auraient mis dehors tous ces touristes-là... Il fallait vous leur faire la vie si dure, si terrible...

--Mais vous-même, Schleifmann, demanda M. Raindal cadet, est-ce que vous n'allez pas bientôt vous naturaliser?...

Le Galicien eut un sourire mélancolique:

--Moi, mon ami?... A mon âge!... A quoi bon?... Le destin m'a créé sans patrie et sans patrie je reste... Je suis M. Schleifmann, citoyen de l'humanité, comme disait l'autre...

--C'est très gentil tout cela, objecta l'oncle Cyprien... Cependant, en cas de guerre...

--La guerre? murmura rêveusement Schleifmann... La verrai-je, d'abord?... Puis, je suis bien vieux, mon cher Raindal, je serais un bien pauvre soldat... Je le regrette... Quoique je déteste la guerre, les imbéciles raisons pour lesquelles les nations se massacrent, j'aurais tout de même aimé servir la France, le pays le moins bête, en somme, le plus généreux que j'aie connu...

--Baste! fit M. Raindal cadet... Vous pourriez vous rendre utile autrement...

--Oui, c'est vrai! murmura à mi-voix Schleifmann comme se parlant à lui-même... En 1871, il y a eu la Commune!...

Mais l'oncle Cyprien n'avait pas entendu cette tragique réponse. Déjà il était tout aux farces du lendemain. Il se figurait avec délices l'ébahissement de son frère quand il l'interpellerait: «Eh bien!... Et notre vieux Herschstein, comment va-t-il? Et cette charmante Mme Pums?... Et l'honorable M. Burzig?...» Il en riait si fort qu'il s'excusa auprès de Schleifmann.

--Pardonnez-moi, je pense à quelque chose... quelque chose de tellement drôle... Ha! ha! c'est impayable!...

Et, dans un mouvement de reconnaissance:

--Voyons, Schleifmann, vous accepterez bien un petit verre de kirschenwasser?... Garçon, du kirschenwasser et deux verres, deux grands, des verres de clients, vous savez, mon petit!...

Le garçon reparaissait avec une fiole enveloppée de paille. L'oncle Cyprien versa deux hautes rasades et, soulevant son verre pour trinquer:

--A l'humanité, Schleifmann! fit-il courtoisement.

--A la France! riposta le Galicien en choquant les verres.

* * * * *

Au même instant, la famille Raindal faisait son entrée dans le salon des Chambannes.

Zozé marcha vivement à la rencontre du maître. Elle portait une ample robe de soie rose à ramages effacés qui lui donnait une silhouette d'infante. Chambannes la suivit, en souriant peut-être sous le mystère de son énorme moustache blonde. Et le défilé des présentations commença.

Les dames, les premières: la petite Mme Pums, dans une gaine noire pailletée d'or d'où jaillissait plus fraîche, plus blanche, par contraste, sa chair potelée de rousse rieuse; Mme de Marquesse, une grande blonde aux mâchoires chevalines et dont la jupe de crêpe mauve dessinait vers les hanches une ossature massive de République ou de Liberté; Mme Silberschmidt, une maigre brunette à figure de poule malade; Mme Herschstein, plus anguleuse et hautaine en son corsage de satin blanc qu'une lady de vieille race. Puis les messieurs un à un, au hasard de la proximité. Ils s'inclinaient profondément, et ils avaient tous des regards déférents en même temps que curieux, des serrements de main empressés et timides, des phrases respectueuses et inachevées, comme devant un souverain étranger dont on ne sait pas bien l'étiquette ni la langue.

Pums, le petit doyen des naturalisés, fut présenté le dernier. Menu, propret, de teint jaunâtre, vêtu avec la plus sobre correction, ce qui frappait d'abord dans sa physionomie, ce n'était pas son type de boursier viennois ni sa forte moustache noire, ni le grisonnement de ses tempes, c'était la saillie de ses deux grosses prunelles couleur chocolat clair, et si avides de voir, si ingénues, si langoureuses que, sans une flamme de malice qui vacillait parfois au fond, on eût dit des yeux de bon petit garçon étonnés par le vaste monde. Il s'exprimait en un français convenable, juste à la lisière de l'accent tudesque, un français naturalisé comme lui, et seul il vint à bout de son compliment de présentation.

M. Raindal n'eut pas le temps de le remercier. On passait dans la salle à manger.

Mme Chambannes s'assit entre le maître et le marquis de Meuze. Son mari en face d'elle avec Mme Raindal à sa droite et, à sa gauche, Mme de Marquesse. Un peu plus loin, Thérèse avait pour voisins Gérald et Mazuccio, un remuant petit faune brun, qui zézayait avec une furia de moustique vénitien. Les autres s'installèrent à la ronde, selon les cartes de bristol qui marquaient leurs places; et l'on servit le potage parmi un silence d'attention.

Visiblement, on guettait le maître. On attendait ce qu'il allait dire d'important, d'extraordinaire; et les dames surtout prêtaient l'oreille, se représentant M. Raindal, d'après la _Vie de Cléopâtre_, comme une espèce de roquentin célèbre qui, à table, devait sûrement en débiter de «raides».

La déception ne tarda point. Décidément, il n'était pas bien amusant, ce M. Raindal, ni bien original, avec son gros nez mou, ses mains pendantes, ses manières de vieux préfet gêné--et sa voix qu'on n'entendait guère. Sans compter qu'on y perdait peu. Des renseignements sur le climat de l'Egypte, les moyens de transport, les époques de voyage favorables, je vous demande un peu si le _Bædeker_, le _Joanne_ ne vous en auraient pas dit autant!

Et bientôt M. Raindal n'eut plus pour auditeurs que le marquis et Mme Chambannes, qui ne se lassait pas de le questionner.

Au fond, il ne se sentait point en verve. Non pas que Mme Chambannes l'intimidât par ses fervents regards ou ce caressant roulement des _r_ qui rendait sa voix si doucement impérieuse. Il lui savait gré, au contraire, de n'être pas décolletée plus; et il la trouvait pleine de grâce dans ce corsage pudiquement échancré pour découvrir à peine, avec un petit carré de peau mate, son cou svelte sans bijoux. Mais, bien plus que les tendres œillades de la jeune femme, le luxe environnant l'incommodait. Lui qui avait consacré un chapitre entier au _Faste de Cléopâtre_, lui qui n'avait pas bronché devant les gemmes, les ors, les encens et toutes les somptuosités de la _Vie inimitable_, il demeurait comme ébloui devant la réalité d'une magnificence de beaucoup inférieure. La profusion des fleurs qui serpentaient en guirlandes autour de la table, le scintillement des cristaux taillés, les menus objets du service, l'élégance lustrée des convives formaient autant d'aspérités brillantes où son œil s'accrochait avec ses pensées. Puis, ce qui augmentait encore ses distractions, c'était le ronronnement de locomotives à l'arrêt, les _schh_, les _harrh_, les _horrh_, les _pff_ qui fusaient maintenant du groupe Silberschmidt, Herschstein et Pums, massés à l'extrémité de la table.

Car on se mettait à l'aise là-bas, on se déliait la langue dans un petit gargarisme de parler du pays. Le français? Un dialecte de cérémonie, bon pour les politesses, pour les rapports mondains. Mais entre soi, en causant affaires, choses sérieuses ou intimes, pourquoi se retenir? D'ailleurs, comment l'auraient-ils pu? N'était-il pas plus fort que tout, plus fort que les décrets, plus fort que les serments, ce langage natal qui leur remontait aux lèvres avec la naïve vigueur de l'instinct? Et il fallait voir le clin-d'œil goguenard dont Pums corsait ses demandes sur la _Krankheit_ (la maladie) du sultan, ou l'autre clin-d'œil narquois dont Herschstein accompagnait ses réponses. Un coup diablement réussi que cette indisposition du sultan, une idée de Herschstein, lancée de Paris à Vienne, relancée de Vienne à Paris et qui, l'après-midi durant, avait bouleversé la Bourse. Des trois francs, des six francs, des dix francs de baisse sur les valeurs turques, la masse des fonds d'Etat saisie dans la débâcle! Ci une centaine de mille francs pour chacun des membres actifs de la bande noire, et vingt-cinq mille francs seulement pour Pums, simple allié, sorte de complice honoraire. N'importe! Il n'avait pas à se plaindre et, comme voulant payer Herschstein de retour, il lui expliquait le plan nouveau de la Banque de Galicie concernant les mines d'or: un immense syndicat qui, sous le nom de Société d'études, raflerait dans le marché les valeurs minières les moins suspectes. Manœuvre aisée, au demeurant, qui consistait à les déprécier d'abord par des nouvelles alarmantes pour les hausser ensuite aux cours les plus élevés par des nouvelles optimistes. L'enfance de l'art, quoi! le procédé infaillible. Et le jeune Burzig, qui, à titre de citoyen britannique, n'avait cessé de flirter en anglais avec la jolie Mme Pums, revint brusquement à l'allemand familial pour se joindre aux projets du groupe. On discutait avec Marquesse sur les valeurs à choisir, les mines qu'on drainerait dans l'opération. On citait des noms anglais ou bataves, plus fulgurants que des diadèmes: _l'Etoile rose de l'Afrique du Sud_, _le Soleil du Transvaal_, _la Source des Escarboucles_...

Et soudain la petite pupille verte du marquis de Meuze donna des signes d'inattention. Elle fuyait, virait, vacillait dans l'orbite comme un bouchon de ligne à fleur d'eau. Elle semblait essayer d'entendre. Hein! il ne se trompait pas? On parlait bien de mines d'or, au bout de la table? Parfaitement... De mines d'or? Nom d'un bonhomme! Nom d'un chien! Comment écouter ces seigneurs, sans désobliger l'autre, ce M. Raindal, avec ses satanées histoires de momies et de Mariette-Bey?... Le marquis s'empourprait en vain à tenter de suivre les deux conversations. Des bribes seulement lui parvenaient de la plus éloignée: _fontein_... _rand_... _Chartered_... _Cecil Rhodes_... _de Beers_... _claim_..., dont les syllabes techniques aiguillonnaient encore sa curiosité. C'est qu'il ne s'agissait pas non plus d'une bagatelle! Cent vingt mille francs d'engagés sur le marché des mines. «Cent vingt mille!» se répétait le marquis, cela ne vous conférait-il pas les droits à un peu d'anxiété? Et, comme lui répondant, dans un demi-silence, la voix de Pums proféra:

--_Ja! gewiss... Ich glaube dass die Red Diamond..._

La _Red-Diamond-Fontein_!... La mine préférée du marquis, sa valeur de prédilection, «sa petite _Red-Diamond_», comme il l'appelait victorieusement! Pour le coup, M. de Meuze ne put plus se contenir. D'une volte brutale, son buste avait pivoté vers les financiers et il interrogea:

--Pardon, monsieur Pums, vous venez de nommer, je crois, la _Red-Diamond_?... Serait-il indiscret de savoir ce que vous en disiez?

--Du tout, marquis, fit Pums, qui s'honorait toujours que M. de Meuze le consultât.

Et, par égard pour le vieux gentilhomme, le procès des valeurs minières se poursuivit sur-le-champ en français.

Mais M. Raindal n'avait pas remarqué cette défection. Depuis quelques instants, déjà, il ne parlait plus que pour Zozé, et, graduellement, il lui semblait qu'un brouillard de sympathie les isolait ensemble du restant des convives.

«Je disais bien, songeait-il, charmé et aguerri aussi par le mélange des vins qu'il avait bus... Une suivante de Cléopâtre!... Une petite Grecque!... Une vraie petite Grecque!...»

Puis il reprenait:

--Un jour que les fellahs refusaient de porter à bord nos bagages, Mariette-Bey se précipite sur eux, le revolver au poing...

Et Zozé, en se récriant, s'émerveillait de ces récits. Elle ne manquait, au surplus, ni de bon vouloir, ni de respect devant les maximes de philosophie ou les développements historiques, quitte à relâcher son zèle quand elle ne comprenait plus. Alors son regard se dérobait, allait tour à tour s'appuyer innocemment sur chacun des convives, par un besoin de tendresse impersonnel et quasi mécanique qu'elle conservait encore de ses recherches d'antan.

Le petit Pums s'élançait au-devant, les paupières battantes, comme un gymnasiarque qui vise son trapèze. Il était si amoureux, le brave garçon! Gérald, lui, ripostait par une grimace cordiale du nez, de la bouche ou des joues, et Zozé devinait: «Oui, oui, c'est entendu, nous sommes amants nous deux!» Mais Mlle Raindal, hélas! paraissait moins contente. La pauvre demoiselle! Gérald et Mazuccio la lâchaient-ils assez,--l'un, la tête inclinée, à la toucher presque, sur la poitrine plane de Germaine de Marquesse; l'autre, le visage en feu, le buste poussé tout de travers contre cette petite poulette lascive de Mme Silberschmidt! Quel vide il y avait de chaque côté de la malheureuse fille! Non, véritablement ce n'était pas bien, ce n'était pas gentil de la traiter ainsi, comme une institutrice.

Après quoi, Mme Chambannes revenait plonger dans le regard de M. Raindal. Cela lui coulait intérieurement une chaleur dont il devenait rouge. Ses yeux clignaient de plaisir. Il toussait pour se ressaisir et le front relevé, il attendait inconsciemment le plongeon d'une œillade nouvelle. Ou bien il admirait le profil de Zozé, si net, si délicat sous le ramassé de sa coiffure que serrait à la nuque une minuscule bouclette de perles. Et il se disait tout en continuant ses anecdotes:

«Une vraie petite Grecque!... Une petite Grecque des Iles!...»

Cependant la vraie petite Grecque s'agitait sur sa chaise, la figure méfiante, l'œil en arrêt vers Mlle Raindal que lui cachait à demi le buisson d'orchidées mauves dressé au centre de la table.

Ah ça! de quoi s'amusait-elle donc tant, la jeune fille? Qu'est-ce qui lui creusait donc au coin des lèvres ce sourire immobile et vieillot comme une ride? Et ces regards méprisants, ces airs de pitié qu'elle avait pour vous dévisager les gens, tous les convives l'un après l'autre!

«Ma parole, songeait Mme Chambannes, on dirait qu'elle regarde des sauvages, des nègres!»

Puis aussitôt elle pensa:

«Bah! elle est vexée, la pauvre petite!... Cela se comprend aussi!...»

Et elle appelait Gérald, d'une toux amicale afin de le ramener à ses devoirs. Mais on apportait les bols. Tant pis! Trop tard! Ce serait pour une autre fois! Elle enfonça ses ongles dans la rondelle translucide qui remuait à la surface de l'eau. Et comme elle écartait sa chaise avec une discrète lenteur, tout le monde se leva.

--Mademoiselle! fit Gérald, qui tendait le bras à Thérèse.

La jeune fille y posa la main en évitant son regard d'un dédaigneux détour de tête; et ils s'avancèrent, sans un mot, du côté du salon. Gérald multipliait les mines courtoises, les attitudes déférentes, les effacements du buste, toutes les marques d'une politesse qui se sent en défaut et s'exonère à la muette. Arrivé dans le salon, jusqu'auprès de Mme Raindal, il dégagea moelleusement son bras:

--Mademoiselle!...

Il avait salué d'une courbette cérémonieuse et s'acheminait vers le fumoir. Thérèse ne put s'empêcher de le suivre des yeux.

Avec le dandinement de son grand corps sur ses jarrets pliants, il avait l'allure soulagée et lasse d'un homme qui descend de cheval ou qui revient d'une corvée. A l'entrée du fumoir, il empoigna familièrement Mazuccio par les épaules pour le faire passer avant lui; et derrière la portière en vieille tapisserie, on les entendait encore rire, d'un mystérieux rire du gosier, qui, à distance même, avait un son obscène.

--Eh bien? fillette, murmura M. Raindal en s'approchant à petits pas un peu lourds... Eh bien, ce dîner?

--Excellent! fit froidement Thérèse qui s'asseyait à la droite de sa mère. Je suis enchantée d'être venue...

--N'est-ce pas? continuait à mi-voix M. Raindal, se méprenant au ton de sa fille. Cette Mme Chambannes reçoit d'une façon parfaite... Voyons... avoue que j'ai eu raison de ne pas m'arrêter à certaines préventions, à certaines idées préconçues?...

Mme Raindal, devant l'allusion, avait soudainement rougi. Thérèse, la lèvre gouailleuse, chuchota:

--Mais, certainement père, je te le répète... Ces gens-là gagnent beaucoup à être vus de près...

M. Raindal se retourna à l'appel de Mme Chambannes qui lui offrait une tasse de café.