Les Deux Rives: Roman

Part 7

Chapter 73,711 wordsPublic domain

Mme Chambannes, sans bien comprendre, eut un petit frisson de surprise. Elle se figurait dans ces édifices une multitude de prêtres ou de nonnes. Ils priaient, agenouillés, en files noires ou grises. L'ombre du sanctuaire mollifiait leurs silhouettes, et la fumée de l'encens tordait au-dessus de leurs fronts ses volutes. Dans un élan de curiosité, elle eût souhaité être parmi eux, apprendre leurs prières, partager leurs extases. Elle eût voulu surtout entrer et voir.

Le cocher dut frapper à la vitre pour l'avertir qu'elle était arrivée. La concierge, une vieille femme catarrheuse, lui indiqua l'appartement de M. Raindal: au bout de l'allée, au cinquième à droite.

Elle stoppa avant de sonner, pour inspecter les alentours. En face c'était le mur de la maison voisine qui longeait l'allée. Mais, à droite, on distinguait des jardins, des maisons inégales, tout un panorama de toitures inconnues, séparées par des rues ou la broussaille violette des arbres. De la porte de M. Raindal un parfum de pot-au-feu s'échappait.

Enfin elle sonna, et Brigitte l'introduisit dans le salon.

Mme Raindal, en robe de soie noire, causait avec deux dames mûres, à mise démodée. Elle hésita, à la vue de Zozé, puis, la reconnaissant, s'avança au-devant d'elle.

--Je viens avoir des nouvelles de la jeune malade, fit Mme Chambannes, en s'asseyant sur le fauteuil de velours grenat que lui désignait Mme Raindal.

--Thérèse! oh! elle est tout à fait rétablie... Elle travaille avec son père... Vous la verrez dans un instant... Mais comme c'est aimable à vous...

Mme Chambannes remerciait d'un sourire.

Mme Boudois, une des deux dames, femme d'un professeur à la Sorbonne, s'écria:

--La pauvre enfant!... Elle a été souffrante?

--Grâce au ciel, pas grand'chose! fit Mme Raindal... Un simple malaise au bal, hier soir, chez les Saulvard, en dansant...

Mme Lebercq, l'autre dame, femme de M. Lebercq, le célèbre mathématicien, questionna:

--Un étourdissement, sans doute?...

--Je suppose, fit Mme Raindal.

Mme Boudois confirma ces présomptions. Son mari, par exemple, qui, Dieu sait! avait le pied marin et, l'été, chaque jour, à Langrune, sillonnait la mer en bachot de pêcheur, eh bien! son mari n'avait jamais pu valser. La tête lui tournait aussitôt.

Mme Lebercq, elle, par contre, avait peu navigué, mais, au temps de sa jeunesse, supportait sans inconvénient la valse.

Il y eut un silence, et Mme Chambannes reprit:

--Elle était très jolie, cette soirée, n'est-ce pas?...

--Admirable! approuva Mme Raindal.

Mme Boudois et Mme Lebercq réclamaient des détails; on leur en fournit. Mais subitement, à un détour de phrase, l'entretien dévia. Mme Boudois parlait des fêtes de l'Avent dont l'époque approchait. Elle engageait Mme Raindal à suivre quelques-uns des saluts de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, où «les _O_ de Noël» promettaient d'être chantés avec un rare éclat. Mme Raindal tenait plutôt pour ceux de Saint-Etienne-du-Mont. La discussion s'échauffa. Mme Lebercq, qui n'était point dévote, se taisait. Mme Chambannes, gênée par les mystères de cette causerie, considérait les arabesques noires de la carpette à fond rouge qu'entouraient les fauteuils du salon.

Enfin, saisissant une pause de répit, elle questionna:

--Serait-il indiscret de déranger le maître et mademoiselle votre fille?... J'aurais tant de plaisir à leur dire bonjour!

--Mais du tout, du tout! Au contraire... Ils seront ravis...

Elle frappait à une porte latérale.

--Qui est là? grommela la voix de M. Raindal.

--Une visite.

Elle s'était effacée devant la jeune femme. Au bruit, Thérèse se leva de son bureau en même temps que le maître.

--C'est Mme Chambannes qui vient prendre de tes nouvelles, mon enfant, expliqua Mme Raindal.

Thérèse, dont les lèvres se pinçaient déjà de mécontentement, essaya de sourire:

--Oh! vous êtes trop gracieuse, chère madame... Cela ne valait pas la peine!

M. Raindal mêlait ses protestations de gratitude à celles de sa fille. Mme Raindal, en s'excusant, retourna auprès de ses visiteuses. Le maître, ainsi que la veille, au bal, lors de la présentation, demeurait interdit. Puis il proféra:

--Asseyez-vous donc, madame!

Zozé s'assit et déclara:

--Comme c'est gai, votre cabinet!... Comme vous avez de la lumière!...

--Oui, nous n'en manquons point! dit M. Raindal... La pièce est fort bien éclairée!...

Mme Chambannes continua:

--Vous travailliez?... Je vous ai interrompus...

--Par la plus agréable des surprises, riposta M. Raindal avec un salut de la main.

La causerie languissait. Thérèse, le visage renfrogné, ne l'activait guère, s'absorbant à tracer des hachures sur une feuille de papier. La venue de Mme Chambannes l'indignait. Pourquoi était-elle là, cette femme? Que voulait-elle encore? De quel droit osait-elle les troubler de ses babillages, de ses questions puériles, de sa présence même qui évoquait les souvenirs de la veille, les hontes de cette soirée maudite?

--Vos fenêtres donnent sur des jardins, n'est-ce pas? demanda Mme Chambannes.

--Sur des jardins et sur tout notre Paris! Nous avons une vue merveilleuse! fit M. Raindal.

Elle s'approcha avec lui de la croisée. Le soleil enfin avait dissipé la brume. Et, au-dessous d'eux, tout le Paris de M. Raindal, tout le Paris croyant, studieux et candide, étendait à l'infini, dans une clarté laiteuse, ses raides vallonnements de pierre. Les sommets de certains édifices dominaient le niveau du reste. A droite, la tour carrée de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, puis le dôme monstrueux du Panthéon, une fine petite pointe après,--la flèche de la Sorbonne;--plus à gauche, la sphère luisante de la coupole des Missions, et, à l'extrémité, une pyramide tronquée où flottait un minuscule drapeau sans couleur, le palais du Louvre. Dans l'intervalle, les maisons marquaient sur le ciel la ligne irrégulière de leurs toits. Les cheminées amincies, avec le bec de leurs capuchons, se hérissaient en rangs compacts, comme des baïonnettes renversées. Et dans le fond, une large trouée signalait des avenues, un parc, le Luxembourg qu'on ne voyait pas.

M. Raindal, complaisamment, commentait le panorama. Mme Chambannes s'extasiait à tout, trouvait tout charmant ou joli. Et quand il eut fini, il montra du doigt le jardin qui flanquait la maison:

--C'est le jardin des sœurs visitandines de Notre-Dame-du-Saint-Rosaire... Tenez, voilà deux de nos voisines qui se promènent!

Mme Chambannes se pencha pour les regarder. Elles marchaient l'une derrière l'autre autour des pelouses de terre brune. Dans leurs mains rougies par le froid, elles tenaient un chapelet dont elles faisaient graduellement glisser les grains. Leurs coiffes, inclinées vers le sol, cachaient entièrement leurs figures. L'une, maigre et légère, paraissait jeune. L'autre, plus grosse, semblait être âgée. Toutes deux avaient cette taille carrée et boursouflée que dessine dans la chair sans corset des béguines la sangle du tablier. Mme Chambannes les examina quelques secondes en silence, mais elle jugea plus adroit de ne pas s'enquérir du genre d'exercice auquel se livraient les saintes filles avec leurs rosaires. Et avisant une vitrine appuyée au mur, près de la fenêtre, elle s'écria:

--Oh! les jolis objets, les gentilles petites momies!... On dirait qu'elles dorment debout...

Elle désignait la planche centrale où s'alignaient des figurines en émail bleu-paon, vert pâle ou blanc de porcelaine. Toutes avaient la coiffure égyptienne, retombant aux épaules en forme de crinière. Leurs yeux étaient faits de traits noirs au-dessus d'un nez camard et souvent éraillé du bout. Le long de leurs corps jusqu'aux pieds, enflés comme des pieds de podagres, des inscriptions s'étageaient. Certaines avaient les bras entre-croisés sur la poitrine. A d'autres, on ne distinguait que les mains sortant comme d'un étroit peignoir. Et sur beaucoup, le sable du désert avait adhéré, laissant aux jambes, au buste, au visage, la marque de ses atomes séculaires.

M. Raindal expliqua l'usage de ces statuettes, qu'on plaçait dans les tombes pour aider le défunt aux travaux de l'autre vie. Puis il nomma à Mme Chambannes les divinités qui occupaient la planche supérieure: Hathor à tête de vache, Anubis, à tête de chacal, Horus, à tête d'épervier, Osiris, le dieu des enfers, avec sa vaste tiare, Thouéris, une terrible idole à tête d'hippopotame et à mamelles de femme, que l'on croyait consacrée à la maternité ou à sauver du mauvais sort. Le maître parlait de toutes avec tendresse, volubilité, comme s'il les eût imaginées, pétries lui-même de ses mains. Et de fait, ne les avait-il pas créées, mises au monde, en les arrachant une à une au néant des sables ou aux profondeurs des sépulcres? Les scarabées en pierres de couleur étaient aussi chacun de ses trouvailles. Le corps traversé d'une épingle, on les avait piqués côte à côte, sur des rainures blanches, comme une collection d'insectes authentiques. Et auprès d eux, dans un écrin, gisaient, pêle-mêle, deux ou trois lourdes bagues d'or à chaton gravé d'hiéroglyphes, qui avaient dû orner de longs doigts jaunes et autoritaires, la main sèche d'un Pharaon.

--Et c'est extraordinairement vieux, tout ça, n'est-ce pas? interrogea Mme Chambannes.

--Cela varie, fit M. Raindal... En moyenne ces objets datent de trois mille, quatre mille, cinq mille ans!...

--Pas possible!... Et si j'allais en Egypte, l'an prochain, je pourrais en découvrir de pareilles?

--Il y a des chances... en fouillant bien... Le désert en est farci!...

--Comme c'est intéressant! murmura rêveusement la jeune femme.

Thérèse, derrière elle, battait le parquet du pied avec impatience. Mais elle tressaillit en entendant Mme Chambannes qui disait:

--Maintenant, mon cher maître, il me reste une petite faveur à solliciter à vous... Êtes-vous libre dans une quinzaine, le 12 décembre?

--Mon Dieu, madame!... bredouilla M. Raindal, s'efforçant de deviner, malgré sa faible vue, le sens des grimaces que Thérèse lui adressait.

--Parce que, si vous étiez libre, vous me feriez un grand honneur et un grand plaisir en venant dîner chez moi!...

M. Raindal s'inclinait:

--Heu!... Hum!... Certainement, madame... Je puis demander à Mme Raindal... Toutefois je ne suppose pas qu'elle se soit engagée pour ce soir-là...

Et se tournant vers sa fille:

--N'est-ce pas, mon enfant, ta mère ne nous a pas, que je sache...

Thérèse, brutalement, lui coupa la parole:

--Non, père, nous sommes libres...

Elle sentait sa main frémir de rage au montant de la vitrine. Oh! tout pour se débarrasser de cette femme! Tout pour qu'elle disparût, s'en allât rejoindre son grand godelureau, ce Gérald dont sûrement elle était la maîtresse! Plus tard, on s'en tirerait toujours. Seulement qu'elle partît! Ne plus la voir, ne plus l'entendre, ne plus respirer son parfum qui fleurait fort comme celui de l'autre!

On était revenu dans le salon. Mme Raindal, surprise, accepta d'emblée, puis toute la famille accompagna Zozé à la porte. Thérèse même suivait, et, dans l'escalier, en relevant la tête pour un dernier adieu, ce fut son regard braqué que rencontra Mme Chambannes.

* * * * *

Un drôle de regard!--réfléchissait Zozé dans le fiacre qui la remportait. Oui, un regard presque d'admiration et presque aussi d'envie, comme les pauvres en ont, à l'entrée des théâtres, devant les belles dames qui passent. Quelle singulière fille que cette petite Raindal!

Mais la voiture franchissait le pont de la Concorde et pénétrait dans les Champs-Élysées.

Au premier jeune homme élégant que croisa le fiacre, Zozé ne put se retenir de décocher un coup d'œil sympathique. Enfin elle rentrait dans son climat, dans son pays, dans son quartier.

Déjà elle avait eu une impression semblable au retour de l'étranger, en voyant, après la frontière, l'uniforme du premier douanier. Ici tout se modifiait, les vêtements, les visages, les allures. Le froid semblait moins rude, moins cruel aux joues. Des messieurs descendaient l'avenue, d'un pas tranquille, la démarche dodue, sous leurs molles pelisses. Des femmes filaient dans des victorias, la tête souriante, au milieu des fourrures, et des enfants se poursuivaient en jouant à travers les arbres. Partout les joies de l'été continuaient malgré l'hiver hostile. On se retrouvait entre gens riches, bien mis, au courant, entre connaisseurs, entre soi. Et Zozé serrait fort les paupières pour tâcher de revoir la rue Notre-Dame-des-Champs, si loin, si loin, si loin, en province, grise et morte comme une vue dans un stéréoscope...

Le premier coup de quatre heures, qui tintait à l'horloge de l'Élysée, arrêta net ces comparaisons. Quatre heures, déjà! Elle allait être en retard. Et Gérald, que dirait-il? Heureusement on arrivait. Pas assez vite cependant, car Zozé, arc-boutée au fond de la voiture, poussait des deux pieds la chaufferette, comme pour seconder le cheval.

Enfin la voiture stoppa rue d'Aguesseau, devant une maison bourgeoise.

Zozé, à l'aveuglette, payait le cocher. Elle gravit d'une course folle un étage et entra en haletant.

Il était là.

Il sommeillait sur le divan du cabinet de toilette, les bras repliés autour du front, en une auréole noire; et l'ombre de l'encoignure, où reposait sa tête, ajoutait encore de la douceur à la paix de son visage.

Mme Chambannes le contempla avec attendrissement. Pauvre petit Raldo! Etait-il joli, quand il dormait!

Et s'enhardissant, à mi-voix, elle murmura:

--Tu dors?... Tu dors, mon chéri?

Gérald, sans ouvrir les yeux, riposta:

--Non, je ne dors pas, mais j'affecte un profond sommeil!...

--Pourquoi? demanda Zozé en souriant.

--Parce que, fit de même Gérald, parce que vous êtes en retard, madame, et que j'ai horreur de ces plaisanteries!...

Il se levait pour l'embrasser. Elle lui rendit son baiser avec effusion, et, d'un ton gamin:

--Devine d'où je viens?

--Je ne reçois d'ordre de personne! fit Gérald.

--Eh bien! je viens de chez le père Raindal.

--De chez le Kangourou!

Zozé ouvrit des yeux étonnés:

--Le Kangourou?

--Mais oui, fit Gérald. Tu n'as pas remarqué la façon dont il tenait ses bras, ses mains? Un vrai kangourou! Il ne lui manque que la poche, devant, et des petits dedans!

Zozé se mit à rire. Puis elle conta en détail sa visite, blaguant le mobilier, le tapis, les étoffes, l'odeur de pot-au-feu, ou imitant Mme Raindal, Mme Boudois, Mme Lebercq, dans le désir d'amuser Gérald.

Le jeune homme, sans avoir paradé dans les cirques mondains, possédait un certain talent d'acrobate; et pour se dégourdir, tout en l'écoutant, il faisait sur ses mains le tour du cabinet, les pieds pendant au-dessus de la nuque.

Quand elle eut terminé, il se redressa d'un saut périlleux, et gouailleusement:

--Alors, tu vas embaucher ce marchand de momies?

--Pourquoi pas? fit Zozé d'une voix un peu inquiète... Cela te déplaît?

--Moi? fit Gérald... Pas le moins du monde... Tous les goûts sont dans la nature... Tu as déjà un romancier, trois peintres, deux musiciens, un sculpteur, un abbé... Le Kangourou complétera ta collection... Mes compliments...

Et, dans un salut cérémonieux, indiquant la chambre voisine, il déclara:

--Vous êtes ici chez vous, chère madame!...

Zozé obéit en lui jetant une œillade passionnée. Gérald, un instant après, la rejoignait. Et tandis qu'il allumait les candélabres de la cheminée, Mme Chambannes, les yeux au plafond, s'était tue, la physionomie devenue subitement grave.

Une vision rapide repassait sous ses regards: les sœurs, les deux sœurs marchant dans le froid, autour des pelouses sans herbe, leurs chapelets à la main.

Elle en éprouva une sorte de honte. Confusément, dans son cerveau, l'idée s'esquissait d'une vie aussi bonne, meilleure peut-être que la sienne, vouée à un autre but que de s'aliter, chaque après-midi, les bougies allumées.

Mais Gérald s'approchait et la voix impérieuse:

--A quoi pense-t-on donc?

D'un trait, comme prise en faute, Zozé avait retrouvé son bienheureux sourire d'amante:

--On pense... on pense qu'on vous adore, méchant Raldo, qui m'avez fait tant souffrir ce matin...

Elle lui tendait les bras, dans un geste d'abandon et d'appel.

Il s'y laissa glisser en murmurant des gentillesses grossières.

VII

Jamais Thérèse ne travailla avec autant d'ardeur que durant les jours qui suivirent.

C'était sa façon de se soigner à elle, sa médication infaillible, quand la retroublaient ce qu'elle nommait ses «crises de souvenir».

Alors elle macérait son cerveau par l'étude comme les dévots leur chair rebelle dans les exercices de piété.

Pendant des semaines, elle ne quittait plus son bureau que pour se rendre aux bibliothèques. Sitôt rentrée elle s'attablait à la besogne. Puis, le dîner à peine fini, elle se remettait fiévreusement au travail jusqu'à ce que le sommeil la gagnât; et le lendemain elle recommençait.

Rarement la guérison tardait. Sous cet afflux glacial de savoir, toute son effervescence peu à peu s'éteignait. La fatigue pliait ses désirs et l'immense drame de l'histoire lui faisait prendre en dérision ses petits chagrins de sentiment. Un dernier souffle d'orgueil, à ces pensées hautaines, achevait de sécher les larmes intérieures que distillait encore son cœur. La discipline l'avait ressaisie et, comme un cheval rétif qui revient enfin au brancard, elle reprenait sa vie coutumière, d'une âme tranquille et sans joie, mais trop lasse pour se révolter.

Cette fois même, en plus, par un excès de scrupule, elle s'était promis de ne rien tenter pour esquiver le dîner Chambannes. La rechute avait été si grave, si subite, si puérile qu'il lui fallait un châtiment. Elle voulait revoir en face ce beau M. de Meuze, se convaincre de sa sottise en affrontant de nouveau le danger.

Mais au fond sa bravoure ressemblait à cette confiance qu'inspire le dédain de l'adversaire. Elle ne redoutait plus Gérald parce que, le supposant l'amant de Mme Chambannes, elle reportait sur lui le mépris qu'elle éprouvait pour la jeune femme.

Etait-ce bien uniquement du mépris? Dans sa fierté, Thérèse ne pouvait croire qu'elle enviait cette petite créature dénuée d'intellect. Non, tout au plus en avait-elle pitié!

Elle aimait à se rappeler les maladresses d'expression, les fautes d'ignorance ou contre le langage commises presque à chaque phrase par la gentille Mme Chambannes. Et la niaiserie des propos de Gérald! Et sa voix, une voix de viveur, traînante et grasse, avec ces accents impérieux mais sans autorité qui semblent n'avoir jamais commandé qu'à des filles ou des maîtres d'hôtel! Un joli couple qu'ils formaient tous deux! Un ménage assorti!

Et elle trouvait le dîner lent à venir, tant elle eût voulu à présent les braver l'un et l'autre, les tenir sous la froideur hostile de ses yeux gris...

Le soir, à plusieurs reprises, M. Raindal dut l'arracher à son travail. Elle ne se levait qu'en rechignant, après des prières répétées. Il la grondait doucement et, par plaisanterie, il lui offrait son bras pour la reconduire à sa chambre. Ils s'en allaient ainsi le long du corridor obscur. Tout reposait dans la maison. Parfois les puissants ronflements de Mme Raindal atteignaient jusqu'à eux, malgré les portes closes. Ils s'arrêtaient à l'écouter en souriant. Puis, sur le seuil, ils s'embrassaient et M. Raindal repartait à tâtons.

«Pauvre fille!» songeait-il dans un attendrissement mêlé d'admiration.

Ah! s'il avait su! S'il avait deviné les luttes, les angoisses de cette âme masculine! S'il avait entendu le «Pauvre père!» dont Mlle Raindal, tout bas, plaignait son manque de clairvoyance!

Mais les semaines, à ce régime, s'écoulaient rapidement, et enfin le jour du dîner Chambannes arriva.

Vers sept heures un quart, Thérèse était occupée à ajuster devant la glace la lourde pelisse de bure qui lui servait de sortie de bal, quand un grand bruit de dispute retentit dans le couloir et aussitôt quelqu'un frappa.

--Entrez! fit la jeune fille.

M. Raindal parut, en gilet et manches de chemise. Sa cravate blanche dénouée pendait à travers son plastron.

--Tu ne sais pas ce qui se passe? s'écria-t-il... Ta mère qui trouve que nous avons accepté trop vite l'invitation de Mme Chambannes, que nous aurions dû nous renseigner... Nous renseigner! Sur quoi, auprès de qui, je te le demande, pour un dîner sans importance!... Et elle voulait que nous nous excusions maintenant, au dernier moment, cinq minutes avant départir! Non, je t'en prends à témoin, toi qui, à ce que j'ai cru voir, n'aimes pas beaucoup cette dame, que dis-tu de celle-là?

--Peuh! fit Thérèse déroutée.

--Tu t'imagines, n'est-ce pas, d'où cette idée lui vient? poursuivit M. Raindal en tournant autour de la chambre... De ces messieurs, naturellement!... De la sacristie!... Oh! elle n'a pas été longue à avouer... Aussi je l'ai prévenue que si, à l'avenir, ces gaillards s'avisaient encore...

Il n'acheva pas. Mme Raindal venait d'entrer le corsage à demi agrafé.

--Chut!... murmura-t-elle... On a sonné!... Thérèse, il faut que tu ailles ouvrir, mon enfant!... Brigitte est descendue pour chercher une voiture.

--Bien, mère!

Thérèse courait tirer la porte et elle retint un petit cri de surprise en reconnaissant, dans la pénombre, l'oncle Cyprien qui s'essuyait les bottes sur la carpette jaune du palier.

--Bonsoir, mon neveu! fit-il joyeusement.

Mais, apercevant la pelisse et les gants blancs de Thérèse:

--Tiens! vous sortez?... Et moi qui venais manger la soupe... En voilà une déveine!...

L'oncle Cyprien était entré. Thérèse répliqua d'un ton contraint, car, de peur des critiques, on avait caché à M. Raindal cadet le dîner chez les Chambannes:

--Oui, mon oncle, nous dînons en ville!

Le maître, au bruit de la voix fraternelle, était accouru. Il échangea avec son frère l'accolade coutumière. Et, prévenant les questions:

--Tu n'as pas de chance... Nous ne dînons pas ici... Voyons, veux-tu venir demain?...

--Parfaitement! fit l'oncle Cyprien.

Et, après une pause:

--Hum! Y aurait-il indiscrétion à vous demander où vous dînez?

Thérèse n'osa plus nier:

--Nous dînons rue de Prony, chez Mme Chambannes, une dame dont nous avons fait connaissance au bal Saulvard...

--Chambannes! fit l'oncle Cyprien avec une grimace de défiance... Comment écris-tu cela?

Thérèse épela lettre par lettre. M. Raindal cadet fronçait le sourcil:

--Chambannes! Chambannes!... répétait-il, comme pour essayer à son oreille le son de ce nom inconnu.

Enfin se résignant:

--Eh bien! au revoir! déclara-t-il... A demain!...

Il serrait la main de son frère, de sa nièce. Et il descendit l'escalier en grommelant: «Chambannes! Chambannes!»

Ce nom, malgré son ensemble, avait une espèce de résonnance juive qui lui déplaisait. Puis, tout le monde sait la malice des Juifs à déguiser leurs noms d'origine, à les changer en noms français. Tel qui s'appelle Duval, Durand, Dubourg dissimule, sous ces syllabes gallo-romaines ou franques, un nom reçu au Sinaï; et l'oncle Cyprien se glorifiait d'un flair exceptionnel pour déceler ces supercheries. Il n'avait même admis la pureté de son nom familial qu'après de minutieuses recherches dans les bibliothèques. Aussi, dehors, s'élança-t-il vivement vers la brasserie Klapproth où Schleifmann ne manquerait pas d'éclairer ses soupçons.

* * * * *

--Comme vous arrivez tard! s'écria le Galicien qui entamait une plantureuse portion de rôti de veau aux confitures.

L'oncle Cyprien s'assit à côté de lui, et tout en étudiant la carte:

--Oui, je voulais dîner chez mon frère... Mais ils dînent dehors, chez une Mme Chambannes...

--Rue de Prony? fit Schleifmann.

--Vous connaissez donc cette dame? demanda l'oncle Cyprien.

--Oh! très peu... C'est une fort charmante personne... Je la rencontre quelquefois chez les parents d'un de mes élèves, le jeune Pums, le fils de M. Pums, le sous-directeur de la Banque de Galicie.

--Ah bah! fit l'oncle Cyprien.

--Et même je savais que votre frère devait dîner chez elle... Mme Chambannes a invité Mme Pums, devant moi, en lui donnant la liste des convives... Elle paraît, du reste, faire grand cas de votre frère...