Part 5
C'était presque Albârt. Un Albârt plus marqué par l'âge, plus affiné, plus à la mode, d'une classe supérieure. Mais c'était lui: les mêmes yeux aux larges prunelles couleur d'agate foncée, la même moustache noire aux pointes impertinentes, le même dandinement sur des jarrets pliants. Et il marchait vers elle, précédé par le marquis, le regard en éveil comme pour reconnaître à distance contre quel ennemi on le menait.
Thérèse baissa la tête, le dos arcbouté à sa chaise, dans un ramassement d'effroi. Elle ne voyait plus ni ses parents, ni les Chambannes, ni Bœrzell, ni les couples qui commençaient à valser, ni les gens auprès ou au delà. Elle ne voyait que les longues bottines vernies, les pieds étroits et souples du jeune homme, qui se rapprochaient, se rapprochaient toujours.
Quand ils furent tout près, le marquis s'effaça, et, saluant:
--Mademoiselle, je vous présente mon fils, M. Gérald de Meuze.
Le jeune comte se balançait un peu sur ses jarrets:
--Mademoiselle, voulez-vous m'accorder la fin de cette valse?...
Thérèse proféra inconsciemment, d'un ton de petite fille:
--Mais, monsieur, je ne sais pas danser...
--Qu'importe? Tout dépend du danseur...
Il décochait à Mme Chambannes une preste œillade d'amitié ou d'ironie, et, comme tenant une gageure:
--Pas de danger, mademoiselle, je vous garantis la valse...
Thérèse le fixa vivement dans un besoin de bien le voir, de s'abreuver à fond de ses traits. Elle ne put résister. Une raie de sueur lui mouillait le dos. Le désir d'être dans ces bras, comme jadis dans d'autres si pareils, la dominait. Elle se leva, puis d'une voix brève, presque bourrue malgré le sourire dont elle tentait de la corriger:
--Soit, monsieur... Essayons!...
Gérald l'enlaça et ils partirent en tournant. Aux premiers pas elle trébuchait, par ignorance, crainte de manquer de rythme. Alors, la soulevant comme une enfant, il l'emporta délicatement parmi les danseurs. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Les couples la frôlaient sans heurts. Elle avait l'impression de glisser avec un amant robuste sur des nuages, en cadence. Elle ferma les yeux. Des sanglots lui barraient la gorge. Il la crut essoufflée, et, s'arrêtant:
--Eh bien! mademoiselle... Qu'est-ce que je vous disais?... Cela va à merveille...
Thérèse approuva d'une inclination de tête, ses minces lèvres pâlies de plaisir.
--La danse, c'est comme la nage! poursuivait le comte d'un ton paternel... Il faut s'y jeter à l'aveuglette... La musique vous pousse comme les vagues... Ensuite on n'a plus qu'à se laisser aller...
Et il continua sa théorie, ses comparaisons, pour éviter un silence impoli. Thérèse répondait à demi, par monosyllabes indistincts. Elle se reprenait maintenant, comme au réveil de ces songes coupables où Albârt, la nuit, parfois la pressait si doucement. Quoi! elle, Thérèse Raindal, faiblir ainsi qu'une pensionnaire, une gamine perverse, sous l'étreinte de ce bellâtre, parce qu'il ressemblait à l'autre! Un dégoût d'elle-même l'envahit. Pour dissimuler sa tristesse, elle s'appliquait à regarder le chef des tziganes, un gros homme olivâtre qui jouait avec gravité. Ses lents coups d'archet arrachaient du violon les mélodies pantelantes comme de longues lanières d'épiderme, et il faisait tanguer, dans l'effort, son buste dodu à veste cramoisie, l'œil écouteur, les paupières battantes. Elle enviait sa bestialité, la joie irréfléchie dont frissonnait son sombre visage. Ah! que n'était-elle comme lui, une brute sans pensée, sans subtilité et ne vivant que par les sens qui le soutenaient jusqu'en son art!... Un mouvement de Gérald la tira de sa rêverie. Il se tenait devant elle, le bras prêt à l'enlacer.
--Nous repartons, mademoiselle?...
Elle espérait encore refuser et, se contraignant, elle murmura:
--Mais, monsieur, la valse va finir!
--Profitons-en... Un dernier tour!
Il avait dit cela sans entrain, et, déjà ses yeux viraient vers la place où il allait la reconduire. Elle eut peur. Elle se vit remerciée, rassise, sevrée pour la soirée de ces délices retrouvées; et, dans un élan de concupiscence plus forte, résolument elle prononça:
--Eh bien! oui, un dernier tour.
Il rentra avec elle dans la cohue des couples. D'un imperceptible palpitement son bras étendu scandait la mesure, et, à chacune de leurs moelleuses passes, il semblait à Thérèse que le parquet ployait sous eux. Involontairement elle se colla à Gérald, s'incrusta à son enlacement. Tout le passé rejaillissait en elle au prestige de ce contact, par saccades brutales qui l'affolaient.
Elle voulut dompter l'illusion, faire un dernier appel à sa puissance d'esprit, à sa dignité, à cette Mlle Raindal qu'elle était.
--Arrêtons-nous! supplia-t-elle, les paupières de nouveau closes.
--Plaît-il, mademoiselle? fit distraitement le jeune comte.
Elle se taisait, faute de voix. Il n'insista pas. Sans rien deviner de son angoisse, il souriait aux camarades, et d'un coup d'œil goguenard, il les prenait tous à témoin de la tapisserie, du paquet, du coffre à bois qu'il lui fallait manœuvrer. Encore une heureuse idée qu'ils avaient eue là, son père et Zozé!... Sans compter qu'elle lui dépiautait l'épaule, la jeune enfant, avec ses doigts osseux, dont elle se cramponnait afin de ne pas tomber. Ah! par exemple, cela, c'était trop violent! Un pinçon fiévreux lui tenaillait l'épaule, et, comme il inclinait la tête pour voir si la petite, par hasard, ne perdait pas la boule, il dut retenir Thérèse des deux bras, car elle pâmait, toute blême et raide comme une morte.
--Allons bon! Il ne manquait plus que cela!... Voilà bien ma guigne!...
Rapidement, il l'entraînait vers l'antichambre, bousculant un peu les gens qui encombraient le chemin, et, l'ayant accotée sur une banquette, contre le mur, il courut prévenir la famille.
En un moment, les Raindal, les Chambannes, Bœrzell, le marquis, furent debout, se précipitèrent avec Gérald auprès de Thérèse.
Mme Chambannes avait tiré de sa poche un flacon de sels en or où luisait un rubis cabochon, et, s'agenouillant presque, elle le fit respirer à la jeune fille. Thérèse ne remuait pas. Un faible gémissement de chagrin fusait seulement de ses lèvres disjointes qui découvraient ses dents inégales. On lui bassina les tempes d'eau fraîche, sans plus de résultat. Saulvard, comme on va réquisitionner les pompiers à leur poste, avait pointé droit vers le campement de l'Académie de médecine afin d'y chercher un docteur. Le praticien appuya son oreille à la poitrine moite de Thérèse et diagnostiqua:
--Elle étouffe... Il faut la délacer, cette petite!
Enfin, dans la chambre de Mme Saulvard, où sa mère et Mme Chambannes l'avaient conduite, elle rouvrit les yeux.
Tout de suite, ses regards étaient allés avec stupeur à son corsage défait. Puis elle reconnut Mme Chambannes penchée sur elle, dans une pose d'ange gardien, et sa mère qui priait à côté, comme au chevet d'une agonisante.
Elle détourna la tête. Elle revoyait tous les détails de l'accident, l'ivresse inavouable qui l'avait étourdie et cette chute ridicule en plein bal. Quel double affront pour son orgueil! Elle aurait voulu replonger au néant, détruire avec son corps le souvenir. Elle suffoquait de révolte, et subitement elle fondit en sanglots.
--C'est cela, pleurez, calmez-vous les nerfs! exhortait Mme Chambannes.
Mais cette sollicitude vulgaire exaspéra Thérèse. D'un coup, se maîtrisant, elle s'était redressée, et, devant l'armoire à glace, elle commença rageusement à refaire sa toilette.
Elle esquivait dans le miroir les yeux de sa mère, de Mme Chambannes, et une colère croissante lui activait les doigts. Oh! oui, on pouvait la regarder! Elle avait bien l'allure, la mine d'une femme qui vient de défaillir! Un homme l'eût ainsi dévêtue, froissée, qu'elle ne se fût pas relevée plus en désordre et plus égarée. Ses prunelles étaient agrandies d'éclat, ses paupières meurtries d'une ombre brune comme après une nuit d'insomnie. La sueur avait posé des teintes huileuses sur les ailes de son nez et tracé des raies grasses à travers la poudre de ses joues. La touffe d'œillets était tombée, formant dans ses cheveux, au-dessus du front, une alvéole profonde, une sorte de blessure aux bords noirs. Et les agrafes du corsage mal ajustées, dans sa hâte, faisaient bâiller la gaze autour de ses seins comme une corde transparente et lâche.
--Pauvre mademoiselle! se risqua à murmurer Mme Chambannes... Vous sentez-vous mieux?
Thérèse riposta froidement.
--Beaucoup mieux, madame, je vous remercie.
Puis s'adressant à sa mère, elle interrogea d'une voix qui commandait:
--Nous partons, maman?
--Comme tu voudras, ma fille! répliqua Mme Raindal.
Elles gagnèrent l'antichambre où ces messieurs les attendaient.
A leur vue, Gérald s'élança pour les questionner et Bœrzell l'imitait. Mais, comme par mégarde, Thérèse s'échappa dans la direction du vestiaire. Ils n'étaient plus là quand elle revint au bras de son père. M. Raindal ahuri, son claque de satin à demi replié, la soutenait, en traînant la jambe. Mme Raindal fermait la marche, le dos voûté dans sa pèlerine comme une vieille bonne. Saulvard leur fit escorte jusqu'au palier.
--C'est la chaleur, cette damnée chaleur! répétait-il d'un ton compétent.
Et, courbant en deux son petit corps sur l'ébène de la rampe, il cria:
--J'enverrai chercher des nouvelles demain... Ce ne sera rien, j'espère, mon cher collègue!
* * * * *
Dans le fiacre qui les ramenait, M. Raindal, sur le strapontin, avait laissé le fond aux dames. Tous trois restèrent longtemps silencieux. Ils contemplaient songeusement, à travers les carreaux dépolis par la buée, les rues noires et les becs de gaz dont les flammes jaunes dans la brume s'aplatissaient en éventail. Le maître, assis de côté, à chaque cahot perdait l'équilibre. Il devait se rattraper à la courroie de la vitre dont le cuir dur lui tranchait les mains, et le bois de la portière macérait sans répit ses rotules. A un choc plus rude qui l'avait projeté sur elle, Thérèse agacée s'écria:
--Voyons, père, tu es très mal, viens donc ici entre nous deux.
--Mais non! fit M. Raindal. Pas du tout... Ne bougez pas... Et toi, fillette, cela va-t-il?
--Très bien, père, merci...
La causerie tomba court. Thérèse s'était immobilisée derechef. Dans la pénombre, M. Raindal contemplait son profil maussade en arrêt vers des pensées sûrement douloureuses. Il ramassa toute son énergie et, avec bonhomie:
--Eh bien, fillette? demanda-t-il.
--Eh bien, quoi, père? répéta Thérèse.
Il y eut un temps, puis M. Raindal articula:
--Eh bien, ce jeune homme du bal!...
Thérèse tressauta et, dardant des regards farouches, elle repartit d'un ton de bravade:
--Quel jeune homme?
--Ce M. Bœrzell!
Elle exhala un soupir de soulagement. Ah! il ne s'agissait que de celui-là!... Elle l'avait tellement oublié, le pauvre garçon! Et, en souriant, d'une voix ferme, elle prononça:
--Non, jamais, père!
M. Raindal insista:
--Pourquoi? Il avait l'air de te plaire...
--Oui, pour causer, peut-être... Mais c'est tout...
--Alors tu n'en veux pas?... Tu as bien réfléchi?... Que je sache, au moins...
--Tu sais... je t'ai dit... je n'en veux pas.
Elle avait saisi la main de son père et lui offrait tendrement sa joue à baiser. M. Raindal l'embrassa en grommelant:
--Bon, à ton aise!... Je n'ai pas le droit de te forcer...
Et par matoiserie, besoin de se rendre compte, il ajouta, sans quitter la main de la jeune fille:
--Évidemment, il n'est pas aussi beau gars que l'autre.
Il prit une pause, en sentant la main de Thérèse qui se rétractait.
--Oui, l'autre... ton danseur... comment l'appelles-tu?... ce M. de Meuze...
Thérèse, d'un coup, retirait sa main, et avec dépit:
--Oh! pas de parallèle, père, je t'en prie... M. Bœrzell ne me plaît pas... je le refuse... cela suffit... Je crois que j'ai l'âge, n'est-ce pas?
Le maître ne répliqua point. Plus de doute, maintenant. C'était ce grand monsieur, cette espèce de Dastarac mondain, qui avait gâté tout, écrasé le petit Bœrzell par son avantageuse stature. Une partie perdue, quoi!
Et M. Raindal s'absorba dans des récriminations intérieures.
On n'entendait plus que le ferraillement des roues contre le pavé ou les stridentes vibrations des vitres dans leur cadre.
Thérèse, la tête renversée, semblait assoupie, et Mme Raindal, en son coin, paraissait aussi sommeiller. Mais elle ne dormait pas. Une torture de remords, plus atroce qu'un cauchemar, tenait sous les paupières ses regards éveillés. Elle supputait avec angoisse combien d'heures s'étendaient jusqu'au lendemain matin, jusqu'à l'instant béni où elle pourrait, dans la sérénité de l'église, confesser ses récents péchés. Car, poussée par la soif ou cédant à la tentation, elle avait repris par trois fois du café glacé et, par deux fois, de la marquise au champagne, sans compter nombre de petits fours et autres menues friandises.
V
Comme, vers onze heures un quart, Mme Chambannes achevait sa toilette, on frappa à la porte, et, par l'huis entrouvert, un bras à manche de lustrine tendit un petit bleu.
--Une dépêche pour madame! annonçait une voix.
--Donnez vite! fit Mme Chambannes.
La femme de chambre, quittant la jupe de sa maîtresse, qu'elle était en train d'agrafer, courut prendre la dépêche.
Mme Chambannes avait déchiré le pointillé d'une main déjà tremblante, et elle lut avidement, les regards galopant le long des lignes:
«Mardi matin, 10 heures.
«Ma bonne petite Zozé, je ne sais où j'avais la tête en te disant hier soir à ce bal que nous déjeunerions aujourd'hui ensemble chez nous. Je suis engagé depuis huit jours chez les Mathay. Heureusement que je m'en suis souvenu à temps. Nous rattraperons cela. Pardonne-moi mon étourderie, et à tantôt quatre heures. En hâte tous les baisers de ton _old_.
«G.»
Elle déposa avec flegme, sur le lavabo, la dépêche repliée. Puis dans une pelote de velours carmin, elle choisit deux petites épingles de perle dont elle piqua soigneusement sa cravate à larges pans de dentelles. Mais elle ne se contenait plus, et, d'une voix un peu rauque:
--Lâchez tout cela, Anna, murmura-t-elle... Cherchez-moi ma robe de chambre rose...
--Mais, madame ne sort donc plus? se récria la camériste en simulant la surprise.
Mme Chambannes avait jeté son corsage sur une chaise et dégrafait fiévreusement sa jupe.
--Non, je ne sors plus...
--Madame déjeunera ici? Dois-je appeler la cuisinière?...
--Oui... non..., balbutia Zozé. Dites-lui de me faire à déjeuner... ce qu'elle voudra...
--Bien, madame!
Elle rentrait, portant sur le bras un long peignoir soyeux, enrubanné de satin rose. Mme Chambannes l'endossa, et, tout en nouant les rubans, sèchement, elle commanda:
--Maintenant, allez-vous-en!...
Anna disparut. Mme Chambannes s'affala dans un fauteuil de cretonne.
* * * * *
Ainsi, ils ne déjeuneraient pas ensemble, c'était sûr, définitif, irrévocable. Gérald n'avait pas hésité entre elle et cette Mathay! Il prévoyait bien pourtant quelle poignante déception il lui causerait en rompant, au dernier moment, sa promesse.
Le misérable! Elle se l'imaginait d'avance chez les Mathay, à table, assis à côté de la comtesse, une petite blonde au nez retroussé, à la figure puérile, impudique et gouailleuse. Il faisait l'aimable, le joli parleur, appuyant ses regards à ceux de la dame, se livrant de ses grands yeux en gentils abandons. Et le déjeuner finissait. On se rendait dans le hall. On buvait le café. Qui sait? Mathay sortait peut-être, les laissait seuls en vrai nigaud de mari qu'il était. Alors que se passerait-il? Car on la connaissait la jeune gaillarde de comtesse. Elle ne passait pas pour une citadelle, pour le Capitole!... Oh! l'infamie et l'abjection!
Mme Chambannes aurait voulu saisir son cœur à deux mains et le lancer loin d'elle, dehors, par la fenêtre. Ses ongles griffèrent la place où il palpitait, à travers la soie du peignoir, la cuirasse du corset, et elle songea à des représailles, comme chaque fois que la trahison de Gérald lui semblait un fait accompli.
C'est cela, elle se vengerait, elle le tromperait, elle irait se donner à un autre, à n'importe lequel de tous ceux qui la courtisaient. Des noms d'hommes, avec des décors, surgissaient dans son esprit: l'atelier de Mazuccio, le petit sculpteur, les garçonnières de Burzig ou de Pums, le mari de son amie Flora. Partout on l'attendait, partout on l'accueillerait comme une souveraine qui daigne s'offrir. Elle leur crierait dès le seuil: «Me voici, prenez-moi!» Et ils choiraient à genoux, en bégayant: «Merci!» avec des sanglots de bonheur.
Ces visions flatteuses la calmèrent. Elle marchait dans le cabinet de toilette, essayant de fixer son choix. Auquel s'adresserait-elle? Ils lui répugnaient pareillement. En se figurant aux bras de chacun d'eux, un frisson de répulsion lui faisait secouer la tête. Pouah! Quel courage de rancune il lui faudrait pour s'abaisser là! De plus, aucun peut-être ne se trouvait libre. Elle risquait des refus polis, un camouflet. Non, tout s'y opposait. Puis elle s'avoua mélancoliquement: «D'ailleurs, jamais je ne pourrai!»
Elle était retombée dans le fauteuil, les muscles mous et meurtris de tiraillements, comme si elle eût marché des journées durant.
Elle ramassa sur le marbre le petit bleu pour le relire. Chaque mot lui paraissait insulte ou mensonge. Des larmes lui montèrent aux yeux. A la rage le chagrin succédait. Comme il était méchant, glacial, impitoyable parfois, ce Gérald! Elle eût aimé avoir auprès d'elle une amie maternelle, capable de comprendre et de plaindre, à qui elle se fût confiée en pleurant. Mais qui? Hélas! pour recevoir de telles confidences, ni Flora Pums, ni Rose Silberschmidt, ni Germaine de Marquesse, ses anciennes compagnes du cours Levannier, ni la bonne tante Panhias n'avaient l'âme assez haute et assez charitable! Rien qu'à la pensée de leur joie dissimulée ou de leurs consolations grossières, l'orgueil de Zozé s'insurgeait.
Elle recommença à sangloter.
Elle avait l'impression d'être échouée sur une île déserte, et volontiers elle eût appelé la mort. Elle se sentait à ces instants de drame, si délaissée de tous, si petite Mouzarkhi, si seule et si étrangère, l'infortunée Mme Chambannes, malgré son nom français et son éducation de Parisienne! Pauvre fleur exotique plantée à ras de terre sur un sol ennemi où ses brèves racines craquaient comme des fils aux plus faibles bourrasques! Nulle aide ne la soutenait dans la détresse. Elle ne possédait pas même le recours d'invoquer le ciel, de se réfugier en Dieu, puisqu'on l'avait élevée hors de toute foi religieuse. Et quand elle voulait prier, il ne lui revenait qu'une courte et bizarre oraison, celle que chaque soir, à l'époque de son enfance, la bonne tante Panhias lui faisait réciter en chemise, avant de se mettre au lit. Inconsciemment elle la répéta:
«Mon Dieu, soyez béni!
«Faites que je sois sage, faites que je travaille bien, faites que je contente papa, ma tante, mon oncle, et faites que papa ne saute pas demain à la Bourse. _Amen!_»
Elle sourit à cette dernière phrase. Elle se remémorait son père, mort depuis bientôt sept ans, son brave homme de père, si étrangement tendre et improbe à la fois.
Un type, ce Mouzarkhi dont les origines, pour les intimes, les compatriotes, comme pour les autres, étaient demeurées obscures, inexplicables.
Débarqué un jour d'Alep à Paris, sans relations, sans truchements, sans patrons d'aucune sorte, au bout de six mois il acquérait à la Bourse une des plus puissantes situations de remisier qui fussent sur la place. On disait bien qu'il jouait, gagnait plus par l'agio que par les courtages. Mais il bénéficiait de l'indulgence mêlée de respect qu'on accorde aisément dans ce monde-là aux joueurs heureux. Il ne se cachait pas, par contre, de ses spéculations. Il avait juré de s'arrêter, de cesser tout labeur, sitôt qu'il aurait le million. Il allait y atteindre quand, pour la première fois, il sauta. Son passif était du double. Pendant quelques semaines, discrètement, il se retira. Puis il revint. Actif, cordial, ingénieux, il se refit rapidement des clients, du crédit. Son négoce maintenant avait un but plus noble; acquitter les créances. Durant deux ans, il solda régulièrement des arrérages. Il ne lui manquait que trois cent mille francs pour épuiser le reliquat de ses dettes. Il ne sut pas patienter, rejoua afin de les gagner plus vite, et pour la seconde fois, il sauta. La malchance ne l'abattait point. Il reprit son trafic, menant l'existence large et gaie, travaillant, payant, spéculant, resautant, rebondissant comme un ballon léger et solide. A son sixième saut, il ne survécut pas. Il était tombé de trop haut, d'une fortune fictive de deux millions au néant et moins. Il mourut d'apoplexie en pleine Bourse, insolvable, mais laissant la réputation d'un camarade fort sympathique et d'un financier merveilleusement doué.
Pourtant, auparavant, il avait assuré le sort des siens en bon père de famille.
D'abord, à la mort de Mme Mouzarkhi, décédée peu d'années après l'arrivée à Paris, il avait appelé en France son beau-frère, M. Panhias, avec sa femme, pour les charger de l'éducation de la petite Zozé. D'où venaient-ils, ceux-là? D'Alep, de Ghazir ou de Stamboul? Étaient-ils Grecs, Juifs, Turcs ou Maronites? Personne n'avait pu l'apprendre, les Panhias se montrant aussi réservés que M. Mouzarkhi sur le problème de leur extraction. Ils avaient tous deux un accent indéfinissable qui tenait simultanément de l'espagnol, du hongrois et du moldo-valaque. Panhias, un homme modeste et taciturne, faisait fonctions de fondé de pouvoirs dans la maison de son beau-frère. Mme Panhias veillait fidèlement à l'instruction de la petite, l'accompagnant le jour au cours Levannier, demeurant avec elle le soir, quand le père allait au théâtre ou ailleurs. Elle était corpulente, enjouée, et, par accès, communicative. Grâce à elle, on savait que les Panhias n'avaient point gravement pâti dans les déconfitures de leur parent, et conservaient, malgré les déboires, une quinzaine de bonnes mille livres de rente. Mais sur le reste elle gardait le silence, vertu traditionnelle de la famille.
Puis M. Mouzarkhi, un an avant le saut suprême, avait prudemment muni sa fille d'un mari. L'affaire, proposée par un collègue de la Bourse, ne s'était pas amorcée sans mal. Des deux côtés on se méfiait. Les agences consultées avaient fourni des renseignements à faire peur. Elles représentaient M. Mouzarkhi comme un homme très choyé parmi les gens de son métier, mais d'un crédit suspect et souvent entamé. Georges Chambannes, fils d'un petit médecin du Berri, ex-élève de l'École centrale, était, selon elles, un ingénieur d'avenir, industrieux, hardi, mais ayant jusqu'ici végété, cherché vainement sa voie dans des entreprises louches. Enfin, après réflexion, on sentit de part et d'autre que trop d'exigences seraient messéantes. On transigea sur le terrain de l'espoir, de la confiance respective en des époques meilleures. Et les pourparlers aboutirent.