Les Deux Rives: Roman

Part 23

Chapter 233,334 wordsPublic domain

On fixa le rendez-vous à midi.

Dans la première pièce, sur le canapé de reps vert, on avait confectionné un lit de repos avec un matelas et des couvertures. Toutes les heures, tour à tour, le Galicien et le maître revenaient s'y étendre, après avoir veillé le malade.

M. Raindal n'y dormait point. Quand le regret de sa petite élève cessait de le supplicier, c'étaient les remords qui le torturaient, les scrupules de conscience, le besoin de s'innocenter. Les vacillantes paroles de l'oncle Cyprien sonnaient à ses oreilles, comme répercutées par un écho sans fin: «Tout cela est arrivé parce que j'ai désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai rencontré le... le... le marquis...» Raisonnement certes faux! Conception puérile des rapports entre effets et causes! Mais la parcelle de vérité qui parfume toute erreur n'en épandait pas moins son vénéneux arome dans l'âme de M. Raindal. Evidemment il n'était pas responsable de l'accident mortel qui avait foudroyé son frère. Informé en temps opportun, il eût même accompli les plus durs sacrifices pour arracher le pauvre homme à l'engrenage de l'agio. Pourtant qui sait si, sans son entremise, sans cet amour funeste dont il était féru, qui sait si l'oncle Cyprien aurait jamais rencontré «le... le... le marquis»? Qui sait si cet amour, coupable déjà de tant de fautes contre la saine morale et les sentiments dus, n'avait pas, de plus, sa part, infime quoique réelle, dans la calamité présente?...

M. Raindal en exhalait des soupirs continus. Son corps se mouillait de sueur. Finalement, la fatigue eut raison de l'insomnie. Il ne se réveilla que vers huit heures, pour ouvrir à Thérèse et à Mme Raindal. Derrière, saluait la face barbue du jeune Bœrzell.

Mandées par télégramme, ces dames avaient voyagé la nuit, et leurs coiffures défaites, leurs visages charbonneux, où les larmes séchées traçaient des rayures blanches, exprimaient mieux que leurs voix les angoisses du trajet. M. Raindal les embrassa toutes deux avec une effusion de tendresse insolite; puis il les mena, en pleurant, à la chambre de l'oncle Cyprien.

Il sommeillait toujours de son tumultueux ou léthargique sommeil, la peau plus violette, plus noire, par endroits, que la veille, au début de la crise. Mme Raindal s'agenouilla près du chevet, les mains jointes. On attendit les médecins en commentant le drame. Ils vinrent à midi précis. La consultation dura peu. Le docteur Gombauld approuvait les prescriptions de son confrère. Pour le reste, il refusait de présager: la nature en déciderait.

--Qu'est-ce que je vous disais! fit à la porte le dédaigneux docteur Chesnard.

Et il promit sa visite pour le soir.

Elle n'eut d'autre résultat que d'accroître les alarmes. Le médecin était parti sans consentir à se prononcer sur l'issue de la nuit.

Une heure après son départ, le délire s'empara de l'oncle Cyprien. Dans les premiers instants, ce ne fut qu'exclamations vagues, plaintes inarticulées. Mais bientôt elles se précisèrent. Elles désignaient des gens, invectivaient des ennemis: tous les immémoriaux ennemis de l'oncle Cyprien, toute la troupe des chéquards, des youpins, des calotins et des rastas! On eût dit qu'ils dansaient autour de sa couchette une ronde satanique avec des rires triomphants. Parfois leurs lourdes semelles devaient défoncer sa poitrine, car il avait des mines de défense ou d'effroi comme sous les fers d'un cheval qui l'aurait écrasé. Pour exorciser ce sabbat, il s'époumonait en injures, prises au vocabulaire de ses auteurs favoris. Son index menaçait, son poing martelait le vide. Puis, soudain, il sembla que la sarabande s'égrenait. Par un hasard de ressouvenir, une image prépondérante effaçait la malice des autres: l'image d'un illustre homme d'État, d'un ministre renommé pour la lutte qu'il soutint contre le Boulangisme. Sa légendaire figure s'érigeait devant le lit, et, sans qu'il se courbât, ses mains, au bout de bras énormes, atteignaient l'oncle Cyprien.

--Oh! oh!... rugit avec terreur M. Raindal cadet. Voilà le vieux Forban à présent! Oh! ces bras!... En a-t-il des bras! Veux-tu bien t'en aller, vieux Forban!... Veux-tu bien me lâcher!

L'étreinte imaginaire était plus forte que ses cris. Il porta vainement les deux mains à sa gorge. Il suffoquait. Il retomba dans le coma.

Il y demeura toute la soirée, toute la nuit. Dans la pièce voisine, la famille veillait, se relayant auprès du malade avec Schleifmann, Bœrzell et un interne envoyé par le docteur Gombauld. A onze heures, comme ces dames et le Galicien s'étaient assoupis de fatigue sur un fauteuil, sur le canapé, sur une chaise, M. Raindal appela le jeune savant d'un clin d'œil familier.

--Mon cher monsieur Bœrzell, susurra le maître à voix basse, cette après-midi Thérèse m'a tout appris... Il paraît qu'à Langrune vous vous êtes accordés... J'en suis pour ma part fort heureux... Cependant vous savez le désastre qui nous frappe... Sans parler de ce pauvre Cyprien, c'est pour nous la ruine complète, et pour Thérèse, ni dot, ni espérances d'aucune sorte... Je tenais à vous en avertir formellement, sachant par expérience ce que sont les charges d'un ménage, des enfants à élever, les dépenses...

--Je vous suis fort obligé de votre sincérité, cher maître! interrompit de même Bœrzell... Seulement, ces tristes événements n'ont pas modifié mes intentions à l'égard de Mlle Thérèse...

Il s'arrêtait, toujours soucieux de mesure, de vérité, d'exactitude, et il reprit:

--Je n'irai pas jusqu'à vous dire que ces considérations d'argent me soient indifférentes... Il est, au contraire, certain que pour le bien-être de ma femme, pour l'éducation de nos enfants, une dot, des espérances eussent été un précieux appoint... Mais faute de cet appoint, notre mariage peut aisément se conclure... Je me sens plein d'énergie et la perspective d'un peu plus de travail et d'un peu plus de médiocrité n'est pas pour émouvoir un homme jeune et vigoureux comme moi... Je maintiens donc ma demande, cher maître...

Schleifmann quittait la pièce pour rejoindre l'interne. M. Raindal et le jeune savant échangèrent une poignée de main affectueuse; puis, chacun sur sa chaise, le menton à la poitrine, ils s'endormirent progressivement.

Vers l'aube, l'interne les réveilla tous. L'agonie avait commencé. Elle fut longue. L'âme insoumise de l'oncle Cyprien s'insurgeait contre la mort, comme elle s'était rebellée contre la vie. Etouffé par le sang, il voulait respirer, vivre encore; et son bras valide repoussait l'asphyxie d'un geste impératif qui semblait s'indigner.

Enfin le souffle lui manqua. Il soulevait d'un suprême effort sa face violette, ses lèvres torves, et il s'abattit en arrière, vaincu, immobile, délivré.

Mme Raindal s'était précipitée à genoux et priait, en larmes. Schleifmann, accoudé au marbre de la cheminée, la main contre les yeux, psalmodiait à mi-voix des paroles hébraïques. Thérèse sanglotait sur l'épaule de son père.

L'interne ouvrit la fenêtre et rejeta les volets par où glissaient déjà des rayonnements dorés.

Avec la fraîche splendeur de la clarté matinale un hourvari de gazouillements jaillit dans la pièce.

C'étaient les passereaux du Luxembourg qui, sur les branches, sans le savoir, pépiaient joyeusement le dernier adieu à leur vieil ami Cyprien Raindal.

XIX

Le matin des obsèques, Thérèse était dans sa chambre, occupée à trier des papiers trouvés chez l'oncle Cyprien, quand Brigitte frappa.

--C'est une dame, mademoiselle, fit la bonne, Mme Chambannes, je crois...

Mlle Raindal fronça ses sourcils veloutés:

--Vous lui avez répondu que monsieur et madame étaient sortis?...

--Oui, mademoiselle, mais elle dit qu'elle voudrait voir mademoiselle... Elle est dans le salon...

--C'est bien, j'y vais!... répliqua Thérèse.

Elle jeta dans la glace, un rapide coup d'œil sur sa toilette, sa coiffure, comme une femme qui marche à une rencontre décisive. Son raide collet de crêpe faisait sa physionomie plus rogue, plus sévère, lui maintenant la tête haute comme le gorgerin d'une armure. Ses minces lèvres, dans les coins, s'arquèrent d'un sourire agressif. Ah! Mme Chambannes voulait la voir. Eh bien, soit, elle la verrait, elle l'entendrait même! On allait l'exaucer, cette dame, et au delà de ses vœux, peut-être!

Thérèse ouvrait la porte du salon. Mme Chambannes en robe noire, gants noirs, chapeau noir, se leva lentement. Et ce fut, de part et d'autre, un cérémonieux salut de la nuque, avec des regards qui s'épiaient, se tâtaient déjà dans une quasi prévision de lutte.

Thérèse resta debout sans prier Zozé de s'asseoir. Mme Chambannes murmura d'une voix hésitante:

--J'étais venue dire à M. Raindal tout le chagrin que nous avons eu de son malheur...

--Je vous remercie, madame! fit sèchement Thérèse... Mon père est à la maison mortuaire... Je lui transmettrai vos condoléances, sitôt qu'il rentrera...

Elle se taisait. Mme Chambannes poursuivit plus timidement:

--Nous avons tout appris par un de nos amis communs, le marquis de Meuze... Monsieur votre oncle n'était pas très âgé, n'est-ce pas?

--Cinquante-deux ans, madame...

--C'est jeune! remarqua Zozé, que le regard farouche de Thérèse induisait à exagérer.

Elle se dirigea vers la porte, et s'arrêtant à mi-chemin:

--Auriez-vous l'obligeance de dire à M. Raindal que je viendrai lui rendre visite demain?

Thérèse, d'un ton glacial, riposta:

--Ne vous donnez pas la peine, madame... Mon père ne recevra pas...

--Pas même les intimes?

--Non, Madame... Ses intentions sont formelles... Il n'y aura d'exception pour qui que ce soit...

--Pas même pour moi? insista Zozé avec une feinte douceur de défi.

Ses prunelles langoureuses semblaient sourire, parachever la question: «Moi, vous savez bien, moi, madame Chambannes, moi qui vous l'ai enlevé, votre père, moi qui le tiens, moi qui le mène...»

A cette provocation Thérèse devint toute pâle:

--Pas même pour vous, madame!... fit-elle en se contenant... Mon père a décidé d'observer strictement son deuil, et j'espère que personne ne tentera de l'en détourner...

--Ainsi vous l'empêcherez de fréquenter ses amis?...

Thérèse pétrissait d'une main tremblante le dossier d'un fauteuil:

--Nous ne l'empêchons de rien, madame... Et je m'étonne que ce soit vous qui usiez de ces termes... Depuis six mois pourtant, vous devriez savoir que nos volontés sont peu de chose auprès de celles de mon père...

--Que voulez-vous dire, mademoiselle?... fit Zozé avec ce flegme impertinent qui, dans les discussions, est souvent toute la ressource des mondaines.

--Je veux dire, répliqua Thérèse d'une voix saccadée, je veux dire ou plutôt vous me forcez à dire que, depuis six mois, vous nous avez pris mon père, vous l'avez éloigné de nous, vous l'avez engagé dans une aventure grotesque dont je ne connais ni les détails ni le but, mais dont le souci n'a cessé de nous tourmenter affreusement ma mère et moi...

--Cependant, mademois...

--Oh! je vous en conjure, madame!... interrompit Thérèse avec fermeté... Vous avez réclamé des explications. Permettez-moi de terminer... Oui, vous trouviez tout naturel de nous désunir, d'accaparer ce pauvre homme, de le traîner à votre suite, par gloriole, par je ne sais quelle fantaisie vaniteuse et sans excuse... Aujourd'hui cette catastrophe nous le ramène... Vous trouverez naturel aussi que nous le défendions et que, le voyant sauvé, nous ne voulions pas le reperdre... Est-ce la mort de mon oncle ou d'autres émotions que j'ignore, mais il m'a paru, au retour, bien las, bien vieilli. Lui d'habitude si courageux dans les douleurs, il pleure à tout instant... de grosses crises de larmes soudaines, comme un enfant... Il a besoin de tranquillité, d'une vie réglée et bourgeoise... Il retournera à sa famille, à son travail peu à peu... Vous, à vos plaisirs que son absence ne diminuera guère, je présume...

Zozé avait imperceptiblement rougi au ton narquois dont Thérèse prononçait cette phrase. Mlle Raindal ajouta, profitant de son trouble:

--Je vous assure, madame, laissez-le nous maintenant!... Ce sera mieux ainsi!... Ce sera loyal et charitable!...

Elles s'examinèrent un moment en silence; et le mépris de leurs regards semblait un reflet réciproque. «Pas à son avantage dans la toilette de deuil, cette Mlle Raindal!» songeait Mme Chambannes avec une moue haineuse. Et Thérèse, de son côté, en ce charmant visage n'apercevait qu'indices de bassesse ou de niaiserie.

Un glissement de clef dans une serrure leur fit à toutes deux abaisser les paupières.

--Vous m'excusez, madame? dit Thérèse avec un sommaire salut de la tête.

Sans attendre la réplique de la jeune femme, elle avait gagné l'antichambre, fermé la porte du salon, et, d'une voix brève, énervée, tandis que M. Raindal déposait sa canne et ses gants:

--Père, murmura-t-elle, Mme Chambannes est là...

--Où? Où cela? bégayait M. Raindal, dont le front s'était empourpré.

--Dans le salon! continua Thérèse en le fixant âprement. Tu désires la voir?...

--Peuh! ça serait convenable, il me semble... Qu'en penses-tu?...

Il guettait anxieusement dans les yeux de sa fille, la permission, l'approbation.

--Si tu veux, père! proféra moins durement Thérèse.

--Alors bien! conclut le maître sans bouger.

Et, d'un regard involontaire, il suppliait la jeune fille de partir, de ne pas demeurer traîtreusement aux aguets derrière cette porte. Elle comprit sa méfiance. A quoi bon le contrarier, l'inquiéter au cours de cette épreuve, dont l'issue, favorable ou non, serait significative? Et avec un coup d'œil amical:

--A tout à l'heure, fit-elle... Je rentre dans ma chambre...

Il pénétrait au salon, puis il en refermait la porte après s'être assuré que le vestibule était bien vide.

--Mon cher maître! s'écria tendrement Zozé qui s'avançait au-devant de lui.

Et, en même temps, soit par une manœuvre dernière pour n'être pas vaincue, soit par un mouvement de compassion filiale, elle se précipita dans ses bras.

Il ne résista pas. Il la serrait contre sa poitrine, l'embrassant au hasard, sur la joue, sur les cheveux de la nuque, sanglotant, balbutiant, ne sachant plus ce qu'il pleurait, si c'était son frère perdu ou son bonheur détruit.

--Ma chère amie! Ma chère amie! bredouillait-il, enivré par cette joie étrange de la tenir entre ses bras.

Elle se dégagea de l'étreinte qu'elle jugeait trop longue; et, après les premières paroles de sympathie, elle questionna posément:

--Est-ce vrai, mon cher maître, ce que vient de me dire Mlle Thérèse?

--Quoi donc? fit M. Raindal qui se tamponnait les yeux.

--Que vous ne voulez plus me revoir, que vous voulez rompre avec nous?...

Le maître ne répondit pas. Il s'écroulait derechef en un accès de sanglots.

--Pourquoi ne voulez-vous pas? insista Zozé, qui s'asseyait auprès de lui sur un tabouret bas.

--Parce que... sanglotait M. Raindal, sans pouvoir finir.

--Parce que quoi? reprit Zozé, l'aidant comme un collégien qui recule devant l'aveu... Parlez-moi franchement... Ne suis-je pas votre amie?...

Il la contemplait avidement de ses yeux luisants où les larmes avivaient un lacis de veinules rouges, et il exhala plutôt qu'il ne dit:

--Parce que mon affection pour vous a pris un tour... un tour fâcheux, un tour hélas! excessif, j'oserai dire un tour coupable...

Elle essaya de jouer la surprise, malgré le calme de sa figure:

--Comment, cher maître?

--Oui, oui, poursuivit-il plus nettement, comme soulagé du coup... Et vous le savez bien, ma chère amie... Vous le savez depuis le jour de mon départ, là-bas, aux Frettes, vous vous souvenez?

Il se recueillait en hochant la tête:

--Est-ce triste et ridicule, hein?... A mon âge!... Vieux et décrépit comme je suis!... Bah! ce n'est pas votre faute... Je ne vous garde pas rancune... Vous êtes si jolie!... Mais, je vous en prie, ne revenez plus!... Laissez-moi!... Laissez-moi me guérir seul, si je peux!... Ce sera plus charitable!...

Presque les mêmes mots que Thérèse, l'instant d'avant, et presque la même intonation! Mme Chambannes, qui n'était point méchante au fond, se sentit bouleversée par cette similitude.

--Adieu donc, cher maître! soupira-t-elle en offrant sa main à M. Raindal.

--Adieu, ma chère amie! dit le maître dont les traits se crispaient de souffrance.

Il pressait passionnément à ses lèvres la petite main gantée de noir, véritable main de funérailles et d'adieux éternels.

--Adieu, adieu, puisque vous le voulez! répétait Mme Chambannes.

--Non, je ne le veux pas! spécifiait M. Raindal... Il faut que je le veuille!...

Elle franchissait la porte, disparaissait dans l'escalier, avec la démarche cadencée que le maître admirait tellement.

--Il le fallait! déclara-t-il tout haut, quand la porte fut close.

Il évoquait en retournant vers sa chambre, des séparations célèbres, des adieux historiques: Tite et Bérénice, le _Dimisit invitus_..., et aussi Louis XIV et Marie Mancini.

Puis, subitement, ses forces le trahirent. Le désespoir refoulé par la littérature lui montait à la gorge en larmes. Il s'effondra sur une chaise, le mouchoir aux yeux.

--Je ne la reverrai plus! chuchotait-il dramatiquement... Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais!...

* * * * *

Il la revit pourtant quelques heures plus tard, au cimetière Montparnasse, tandis qu'un délégué de l'_Association des Athées_ prononçait, devant la tombe béante, l'éloge de l'oncle Cyprien.

Il y avait peu de monde, à cause de la saison, peu de femmes surtout. Elles étaient en noir, mais les noirs atours de Zozé semblaient parmi les leurs un costume de reine. Sa grâce, sa jeune beauté triomphaient encore dans le deuil et son fin petit visage, plus pâle que de coutume près de l'étoffe sombre, avait une gentille gravité dont le maître eût souri s'il n'eût pas tant pleuré.

Successivement ses regards mornes oscillaient de Zozé à la tombe, de la tombe à Zozé, et ses larmes coulaient confusément pour toutes deux.

Le délégué, en finissant, avait suspendu au marbre une vaste couronne d'immortelles rouges.

La famille se rangea, avec Schleifmann, dans une petite allée proche: et les condoléances défilèrent. M. Raindal, à l'aveuglette, serrait la main de chacun, celle des indifférents comme celles de Zozé, de Chambannes, du marquis, de Gérald même et de l'abbé Touronde un peu décontenancé parmi tous ces libres penseurs. Personne ne passait plus. On se dirigea vers la sortie.

Schleifmann s'attardait en arrière, rôdant autour de la tombe de son ami Cyprien. Sitôt à l'abri des curieux, il glissa deux pièces de vingt sous dans la main d'un des fossoyeurs. Puis, selon le rite israélite, grattant le sol d'un jardinet voisin, il lança par trois fois à travers le sépulcre une poignée de terre et de gravier. Les cailloux résonnèrent sur le bois de la bière. Le Galicien, en réponse, modulait un verset hébreu.

Ses yeux s'étaient levés au ciel et, leur fervent regard semblait vouloir percer le mystère des nues, jusqu'à l'inaccessible région des destinées. Il ne maudissait pas. Il interrogeait seulement.

Pourquoi le Seigneur tolérait-il des ruines aussi iniques? Dans quels formidables desseins associait-il son peuple à l'accomplissement de tels méfaits? Quand donc susciterait-il en son temple, parmi ses prêtres, quelqu'un, une voix libre et hardie, pour rappeler aux Juifs, aux plus altiers comme aux plus humbles, le solennel dépôt de pureté et de justice qu'ils reçurent jadis au pied du Sinaï?...

Nul signe ne répondait à ces questions muettes. Les nuages poursuivaient leur paisible promenade sur le fond bleu du ciel.

Schleifmann s'achemina vers la sortie à pas traînards; et, dans le floconnement crêpu de sa barbe grise, ses lèvres inconsciemment marmonnaient: «Cyprien!... Pauvre Cyprien!...» Il se remémorait les bonnes heures passées chez Klapproth, l'édification progressive de la vieille théorie des Deux Rives... Une théorie bien incertaine, bien contestable, si l'on voulait,--qui cependant recélait sa faible part de vérité! Puis, comme il la disait vaillamment, cet infortuné Cyprien, avec quelle gaieté, quelle fougue, quelle conviction; avec une sorte de pressentiment peut-être! A présent, hélas, plus de Cyprien! Désormais, Schleifmann, mon garçon, tu seras dans la vie un misérable solitaire, livré à ses bouquins, à sa mansarde déserte, à sa brasserie sans ami!... Les yeux du Galicien s'emplissaient de grosses larmes.

Mais, comme il atteignait la grille du cimetière, il s'arrêta court et demeura planté gravement sur le seuil.

Dehors, devant la porte, deux voitures se faisaient face, contre le trottoir. Dans la première, un coupé de maître attelé sobrement, Zozé, Chambannes et Gérald s'installaient tous les trois; dans la seconde, un noir carrosse des pompes funèbres, le jeune Bœrzell grimpait auprès de la famille Raindal.

Les deux cochers touchèrent simultanément. Les deux voitures tournèrent en sens inverse, l'une regagnant au grand trot les élégances de la rive droite, l'autre s'enfonçant de nouveau dans les modestes parages de la rive gauche.

Schleifmann les suivait de l'œil alternativement. Ah! si le brave Cyprien eût pu ressusciter pour voir!...

Peu à peu, les voilures diminuèrent aux deux extrémités du boulevard. A peine distinguait-on leurs silhouettes fuyantes, celle-ci massive et sans reflet comme un bloc de crêpe noir, celle-là pimpante et légère sous l'étincelle de son vernis neuf.

Schleifmann eut un mélancolique sourire d'orgueil.

FIN

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