Les Deux Rives: Roman

Part 22

Chapter 223,678 wordsPublic domain

--Permettez! riposta Schleifmann en allemand, de même, par une préférence analogue... Permettez... je n'ai pas fini... Vous me demanderez quel intérêt vous avez à sauver mon ami Cyprien, à le faire reporter... Cet intérêt, je vais vous le dire... C'est un intérêt sacré, c'est l'intérêt de votre race, c'est l'intérêt des vôtres, de vos enfants, de vos petits-enfants, de vos arrière-petits-enfants...

--Désolé de vous interrompre! fit Pums qui tambourinait la table d'un doigté impatient... Mais nous sommes en plein krach... J'ai vingt personnes à recevoir... Je vous en conjure: vous m'avez promis d'être bref... soyez-le...

--Je le serai! dit Schleifmann.

Et il partit d'emblée dans un interminable discours. Sa thèse était que Pums, ayant guidé l'oncle Cyprien dans les spéculations premières, devait le soutenir aux heures de débâcle. Que lui coûterait, au demeurant, ce secours tout moral? A peine un risque, une signature. Au cas même qu'il perdît la somme dont il se déclarerait garant, en serait-il appauvri, incommodé dans son train de vie, lui dont on évaluait la fortune actuelle à trois millions ou plus? Et d'autre part, quelle gloire pour Israël, quelle noble tradition dans la famille, quel magnanime exemple attaché au nom de Pums, cette légende qui se redirait de bouche en bouche: un riche israélite, sauvant libéralement de la misère, du suicide, un petit employé chrétien, entraîné à la ruine par le goût du lucre et l'agio... De tels actes, en se multipliant, feraient plus pour les Juifs que mille dons aux pauvres, mille fondations sanitaires célébrées par la presse à grand fracas d'éloges. De tels actes porteraient beaucoup plus loin que l'aumône. Car ils découleraient de plus haut: de l'humanité, de la justice même...

Le Galicien s'était enfin tu. Pums redressa la tête, d'une légère secousse, et, se renversant dans son fauteuil:

--Mon cher monsieur Schleifmann, proféra-t-il d'un petit ton doctoral... Je rends hommage à vos intentions, vous êtes un excellent homme, mais laissez-moi vous le dire, vous n'entendez rien aux affaires...

Un clignement des paupières accentuait tout ce que ce verdict avait de défavorable dans l'esprit de M. Pums; puis le financier continua:

--Non, rien, absolument rien... Ainsi, vous vous imaginez savoir la situation de votre ami? Vous n'en savez pas le premier mot... Si M. Cyprien Raindal m'avait écouté, s'il s'était contenté de suivre mes conseils, ses pertes seraient insignifiantes, dans le genre des pertes du marquis de Meuze, son protecteur: sept mille, huit mille, dix mille francs au _maximum_... Seulement, il a voulu faire le malin, votre ami... Il a joué à son idée... Il s'est enfilé, comme nous disons en argot de Bourse... Et, aujourd'hui, il trinque... A qui la faute?... A moi ou à lui, répondez?

--Monsieur Pums, riposta le têtu Galicien, je ne suis pas venu pour vous parler affaires... En effet, je n'y entends rien... Je suis venu en juif et en ami vous parler cœur, vous parler justice, vous réclamer votre aide pour un brave homme que j'aime bien... Si vous ne l'accordez pas, ce sera tant pis et ce sera triste, parce qu'il en mourra, le garçon!

--Très regrettable, fit Pums, mais pas sûr... Hum! vous m'avez dérouté... Où en étais-je? Ah oui!... Je vous expliquais que M. Cyprien Raindal a joué comme un enfant, comme un malade... Malgré tout, à la liquidation du 15, par égard pour son frère, pour M. de Meuze, je me suis démené, j'ai intercédé auprès de l'agent de change, j'ai sorti provisoirement votre ami de son bourbier... Et maintenant vous venez me demander de le faire reporter?... Reporter! Vous êtes extraordinaire, ma parole!... D'abord le krach est général. On ne reporte plus personne!... Et puis, ça l'avancerait à grand chose d'être reporté!... Oui, je saisis, parbleu!... Vous pensez qu'il n'aurait rien à payer pour le moment, que le report c'est comme qui dirait un délai, un ajournement. Voilà qui montre encore votre ignorance des affaires de Bourse, excusez-moi monsieur Schleifmann, il n'existe pas d'autre mot, votre profonde ignorance des opérations financières... Reporté ou non, M. Cyprien Raindal doit ses quatre-vingt-dix mille francs de différences, et il faut qu'il les paie tôt ou tard jusqu'au dernier décime!

--Alors? questionna Schleifmann d'un air accablé.

--Alors le seul moyen de sauver votre ami, ce serait de me mettre à sa place, d'assumer sa situation. Eh bien franchement, monsieur Schleifmann, je vous trouve un peu trop exigeant... Ce n'est pas un parent, M. Cyprien Raindal, ce n'est pas un ami, tout juste une relation... Et selon vous, néanmoins, je devrais m'engager personnellement de quatre-vingt-dix mille francs--ou plus, si la baisse persiste,--en l'honneur de ce monsieur que j'ai vu trois fois dans ma vie?... Non, ce n'est pas raisonnable... A chaque séance de Bourse, il y en aurait dix comme lui à sauver... Ma fortune n'y suffirait pas...

Il s'animait à mesure, piétinant auprès de la table, les pouces dans les échancrures de son gilet:

--Et tout cela pourquoi? Pour qu'on dise du bien des Juifs, pour qu'on encense Israël... Allons donc!... Je m'en moque des Juifs... Je n'ai pas de préjugés, moi... Chacun pour soi... Qu'ils se débrouillent, après tout! Je n'ai pas des quatre-vingt-dix mille francs comme cela à leur jeter par la fenêtre!...

Il stoppait devant Schleifmann:

--Bah! vous figurez-vous que je gagne dans cette histoire des mines?... Je suis pincé comme les autres... J'y perds les yeux de la tête...

Et, involontairement, ses grosses prunelles rebondies montraient dans une saillie dénonciatrice que de ces yeux pourtant il ne perdait pas tout. Schleifmann paraissait, pour le moins, n'en être pas convaincu, car d'une voix doucereuse, il objecta à Pums:

--Cependant la baisse est fomentée par la bande noire... Et la bande noire, ce sont vos amis!

--Mes amis? répétait Pums, d'abord interloqué.

Puis, se ressaisissant:

--Oh! oui! de jolis amis... Parlons-en... Des misérables!... Des imbéciles!... Des gens qui mènent stupidement le marché à la ruine, qui ne connaissent que la baisse et la baisse! Ah! c'est malin... je les félicite!...

Schleifmann ne lâchait pas la trame de ses arguments:

--Cependant, ces imbéciles, ces misérables, demain, après-demain, vous les reverrez, vous recommencerez à les voir...

--Qu'est-ce que vous racontez? s'écriait Pums pour masquer son hésitation... Si je les reverrai?... Oui, je présume. Mais je vous garantis que je ne leur mâcherai pas mon opinion, et en ce moment, tenez, si j'avais l'un d'eux sous la main...

--Eh bien, ça va! criait en allemand une voix cordiale derrière Schleifmann.

Pums n'acheva pas sa phrase. Il blémissait sinistrement,--ses prunelles chocolat plus hagardes encore et plus exorbitantes, à croire qu'elles allaient bondir. Schleifmann se retourna et reconnut Herschstein.

Il entrait par une porte latérale, le chef de la bande noire, chapeau sur la tête, souriant, sans frapper, comme chez lui, en maître; et, dans sa barbe grise de patriarche, la brillantine luisait en remous argentés.

Il eut, à la vue de Schleifmann, un recul de prudence dont s'altéra soudain sa face vénérable:

--Ah! vous êtes occupé! murmurait-il d'un air modeste.

Pums, qui classait studieusement des papiers, ne répliqua pas. Schleifmann les contemplait l'un et l'autre, tour à tour, le regard flamboyant de mépris.

--Eh! monsieur Pums! commanda-t-il d'un ton goguenard. Je vous attends... En voici un... Allez-y... Ne lui mâchez pas votre opinion.... Ne la lui mâchez donc pas!... Hein?... Vous ne vous souvenez plus? Patience, monsieur Herschstein... Cela va venir... M. Pums en a gros sur le cœur à vous dire... Il cherche... Asseyez-vous!...

--Que signifie? interrogea glacialement Herschstein.

--Je vous expliquerai, cher ami, bégayait Pums. Nous causions du frère de M. Raindal, qui perd la forte somme sur les mines... M. Schleifmann plaisante...

--Je plaisante! reprit le Galicien en ébranlant la table d'un coup de poing si violent que l'encre gicla de l'encrier... En vérité, il y a bien de quoi plaisanter...

Il les toisa tous les deux:

--Ainsi, vous êtes compères!... Ainsi, «ça va»!... Ainsi vous, monsieur Pums, vous faites la paire de bottes avec M. Herschstein!... Et vous, monsieur Herschstein, vous venez rendre des comptes!... Mes compliments!... La journée doit être belle... Inscrivez, monsieur Pums... Je dicte... Bénéfices du 2 septembre: M. Cyprien Raindal, quatre-vingt-dix mille francs... Hô! monsieur Pums, là-dessus combien toucherez-vous? Dix mille? Quinze mille?...

Il ricanait, puis subitement ses traits fléchirent sous un intolérable chagrin:

--Malédiction! gémissait-il en rôdant par la pièce... Malédiction et malheur!... Oui, depuis le Sinaï, c'est l'éternel malentendu!... Dieu qui donne à son peuple l'intelligence suprême et son peuple qui la prostitue aux plus basses besognes, et Dieu qui se venge ensuite de ce que son peuple l'ait méconnu. C'est toute l'histoire d'Israël, c'est toute son infortune... Malédiction!... Malédiction!... Quand cela cessera-t-il?... Ah! vous n'êtes pas bête vous, monsieur Pums, ni vous non plus, monsieur Herschstein... Mais vous croyez, n'est-ce pas, que le Seigneur vous a attribué cette puissance de l'esprit pour faire des coups de Bourse, pour amasser de l'or... Insensés que vous êtes! Je vois la main du Seigneur sur vous... C'est pour avoir trahi sa loi que vos ancêtres allèrent à Babylone, à Ninive, en Egypte... Et c'est pour cela aussi que vous irez ailleurs!...

Il allongeait son bras vers des lointains de mystère:

--Oui, le Seigneur vous fera encore coucher sous les tentes et, avec vous, des innocents peut-être, des humbles, des laborieux... à moins qu'auparavant tous ceux-là ne se séparent de vous!...

--Il suffit, monsieur Schleifmann! déclara sèchement Herschstein, qui recouvrait peu à peu son arrogance... Trêve à ces jérémiades!... Nous savons vos idées... Vous êtes un antisémite, un renégat!... C'est connu!...

Schleifmann dressa les bras, et, les yeux au plafond:

--Renégat! répétait-il. Antisémite!... Adonaï! Adonaï! tu entends ce que me dit cet homme!

--Sans compter, poursuivit Pums,--qui, sur l'exemple d'Herschstein, retrouvait son aisance,--sans compter qu'en fait de gens expulsés vous pourriez fort bien l'être avant nous, monsieur Schleifmann... Car nous sommes Français, nous, tandis que vous...

Un éclat de rire frénétique lui coupa la parole. Schleifmann se tordait, en proie à un accès d'hilarité sauvage:

--Français! Vous Français! clamait-il entre deux sanglots de rire... Mais vous n'êtes ni Français, ni Allemands, ni Autrichiens, ni rien, ni surtout même Juifs!... Elle vous étouffe sous vos habits, votre juiverie... Elle vous oppresse dans vos salons... Elle vous pèse dans vos clubs... Elle vous gratte comme un cilice... Vous la portez sans bonne grâce, sans bonhomie, sans fierté... Vous ne l'avouez qu'à regret... Et vous en pâlissez... Et vous en ignorez les dogmes les plus élémentaires... Et si vous ne craigniez pas que ça nuise à vos affaires, je parie que, demain matin, vous vous feriez tous naturaliser catholiques!...

--Nous ne discutons pas avec les énergumènes! cria Herschstein, dont le front et les joues se striaient de bandes livides.

--Et avec qui discutez-vous, s'il vous plaît? vociférait Schleifmann... Avec des scories comme vous-mêmes?... Car je vous dirai selon Ezéchiel: «Vous êtes tous des scories, tous de l'airain, du plomb, de l'étain, du fer, vous êtes des scories d'argent... Et Dieu vous précipitera au creuset pour vous fondre au souffle de sa colère!...»

Il avait cité le texte en hébreu. Il le traduisit en allemand, et c'était un tel déchaînement de syllabes rauques ou tonitruantes, que Pums commença à prendre peur. Que pensaient de ce vacarme les remisiers, les commis, dans l'antichambre voisine? Il voulut jouer d'audace, et, la voix trébuchante:

--Assez! monsieur Schleifmann, fit-il... Assez de scandale!... Je vous prie de vous retirer... Taisez-vous et sortez, ou, sacrebleu, je fais monter la police!...

--Ah! ce serait complet! s'écria Schleifmann... Non, faites donc cela, que je rie un peu plus!... Faites-moi mener au violon pour tapage religieux... Faites-moi donc arrêter... Jérémie le fut deux fois... Hamasia aussi et Michée, et bien d'autres... C'est dans l'ordre... Non, je reste, rien que pour voir ça... La police!... Ha! Ha!

--Il est fou, fou à lier! murmurait Pums, la physionomie consternée.

--Pas du tout, fit Herschstein qui s'efforçait à l'ironie... Vous ne saisissez pas... C'est un prophète, mon ami, un grand prophète...

--Hélas, non, monsieur Herschstein! rétorqua plus simplement le Galicien... Je suis trop vieux, je n'ai plus l'âge... Je regrette... D'ici à ce qu'on règle scientifiquement pour tous la question sociale, comme le veut mon maître Karl Marx, cela ne vous ferait pas de mal d'avoir, le samedi, à la synagogue, au lieu de vos rabbins qui vous flagornent, un autre qui vous fustige, une espèce de Sophonie qui vous dise: «Lamentez-vous, habitants du quartier des trafics!... Tous ceux qui trafiquent seront...

L'avalanche d'hébreu et d'allemand dévalait derechef. Pums, les nerfs excédés, se bouchait les oreilles. Herschstein crispait la main à sa barbe de Moïse.

Mais une lueur d'espoir sillonna ses prunelles anxieuses. Il découvrait une objection:

--Et les chrétiens! fit-il victorieusement... Est-ce qu'ils ne trafiquent pas, les chrétiens?...

--Les chrétiens, cela ne nous regarde pas! fulmina le Galicien en sabrant l'air d'un large geste d'interdiction... Ils ont leur Dieu pour les châtier et le socialisme pour les réduire!... Vous, vous êtes le peuple du Seigneur!... Vous devez spontanément donner l'exemple à tous!... Vous devez être meilleurs!... Vous devez jouir moins, vous devez souffrir plus!... Voilà votre destinée, votre gloire difficile... Elles sont uniques au monde!... Vous ne vous y déroberez qu'au prix de souffrances pires... Vous êtes le peuple du Seigneur!...

Ah! d'être ce peuple-là, ils s'en seraient volontiers privés, M. Pums et M. Herschstein! Donner l'exemple à tous, eux! Pourquoi eux plutôt que les autres? Non, cette fois, sur l'honneur, ils ne comprenaient plus. Et l'averse de citations, la trombe prophétique qui déferlait toujours! Mieux valait lui céder la place, inventer un prétexte de fuite.

Pums, d'un clin d'œil rapide, avertissait Herschstein, et, délibérément:

--Vous veniez signer vos titres, n'est-ce pas?

--En effet! dit Herschstein, lui rendant le clin d'œil.

--Alors, si vous voulez passer par ici...

Il ouvrait une porte au fond et, la main sur le bouton, protégeant crânement la retraite de son allié:

--Je vous laisse, monsieur Schleifmann! fit-il. La sortie est en face... Quant aux leçons à mon fils, inutile désormais de vous déranger. Vous m'enverrez votre note et nous en resterons là... Au plaisir!...

Schleifmann, ahuri par cette fugue, était demeuré bouche bée. Il se fouillait le cerveau à la recherche d'un mot cinglant, d'une apostrophe dernière au venin sans remède. Puis, s'approchant de la porte par où Pums avait disparu:

--Vous êtes le peuple du Seigneur! clama-t-il d'une voix forcenée.

Il regagnait l'antichambre. Il défia l'huissier d'une œillade provocatrice; et songeant à l'inquiétude de l'ami Cyprien, il dégringola en hâte l'escalier.

--Eh bien? questionna M. Raindal cadet avec un suppliant élan de la mâchoire.

--Rien! fit Schleifmann... Rien!... Il n'a rien voulu savoir, ce coquin!

--Je l'aurais juré, soupira l'oncle Cyprien qui s'affalait de désespoir.

Schleifmann s'était assis auprès de lui dans la voiture:

--Où est-ce que je vous conduis, mon cher Raindal?... A la brasserie?...

--Non, Schleifmann! Je n'ai pas faim... Ramenez-moi plutôt chez moi!...

La voiture repartit. Le Galicien narrait l'entrevue. L'oncle Cyprien écoutait sans répondre, le buste recroquevillé, le regard terne, le visage rigide. On atteignit le pont des Saints-Pères, que Schleifmann racontait encore.

--Et je ne vous en rapporte pas le quart, mon cher! concluait le Galicien tout à la fièvre de son épopée... J'en oublie!... Je n'ai rien obtenu, c'est vrai!... J'ai perdu un élève, c'est vrai!... Seulement, je leur en ai dit de bonnes!...

--Il se peut que vous leur en ayez dit de bonnes, mon ami! observa judicieusement l'oncle Cyprien... Mais cela ne m'empêche pas d'être un homme fichu, le plus archifichu des hommes!

Il faisait le simulacre d'enjamber le marche-pied du fiacre. Schleifmann le retint par le bras:

--Hô, Cyprien... Quoi donc?...

--C'est que j'ai bien envie de me f... à la Seine... Elle est là sous mon nez!... Ça m'éviterait la course!...

Le Galicien eut un haussement d'épaules philosophique:

--Pas de sottises, Raindal!... Soyons sérieux, mon garçon... Votre frère n'est pas votre frère pour un chien!... Il vous en tirera, diable, il arrangera l'affaire!...

--S'il l'arrange comme vous, soit dit sans reproches, Schleifmann, je plains mes créanciers!... riposta avec flegme M. Raindal cadet.

Jusqu'à la rue d'Assas, il ne desserra plus les lèvres. Mais tandis que devant la porte Schleifmann payait le cocher, il éprouva une brusque sensation de faiblesse.

--Schleifmann! appelait-il.

--J'arrive! fit le Galicien.

Un choc mat retentit. Un sombrero marron roula dans le ruisseau. M. Raindal cadet s'était affaissé, replié en deux sur le trottoir, tous les nerfs détendus, les membres flasques, paquet de chair inerte, la figure d'une pâleur crayeuse.

* * * * *

Près du lit où l'on avait couché l'oncle Cyprien, toujours inanimé, Schleifmann écrivait fébrilement sur un guéridon.

--Voici, dit-il à la concierge qui finissait de ranger les vêtements du malade... En allant chez le pharmacien, vous déposerez au télégraphe cette dépêche pour M. Eusèbe, le frère de M. Raindal...

--M. Eusèbe Raindal! se récriait la concierge... Mais il est à Paris, monsieur!... Il est passé ce matin, comme M. Cyprien sortait, et il m'a dit de prévenir son frère qu'il serait chez lui l'après-midi...

--Ah bah! fit Schleifmann étonné... Alors pas de télégramme... Allez tout droit rue Notre-Dame-des-Champs. Hô! pourtant ne l'effrayez pas, cet homme... Dites-lui que son frère est souffrant...

--Oui, oui, que monsieur soit tranquille... Je lui annoncerai ça comme il faut.

M. Raindal cependant était balbutiant d'émoi, quand, une demi-heure plus tard, il parut dans la chambre.

--Quoi?... Quoi?... questionnait-il, oubliant de saluer Schleifmann... Cyprien est malade?... Gravement?...

--Vous voyez, monsieur, répliqua le Galicien... Une attaque!... Il est tombé raide dans la rue... Mon médecin, le docteur Chesnard, vient de venir et pense une embolie. Il repassera ce soir. Cyprien avait joué sur les mines et perdu des sommes fantastiques...

Il continua de fournir les détails. Le maître l'interrompait d'exclamations navrées:

--Est-ce possible!... Si j'avais su... Oh! le malheureux!... Le malheureux!... Pourquoi s'est-il caché de moi?

Puis, le récit terminé, il y eut quelques minutes d'embarras mutuel. A aucune époque, l'un et l'autre n'avaient ressenti d'affinité. Schleifmann tenait M. Raindal pour un esprit étroit, timoré, racorni par l'érudition, et sans nier le mérite de ses ouvrages, il lui reprochait de s'abstraire des grandes questions contemporaines. M. Raindal, par contre, en avait, de tout temps, voulu à Schleifmann qu'il accusait de surexciter les instincts subversifs de son frère. Et maintenant, dans l'obligation de s'accorder pour une tâche pieuse, ils eussent aimé détruire ces antiques griefs que leur loyauté rougissait de taire. M. Raindal, le premier, s'enhardit à mentir; et, du ton le plus cordial:

--Monsieur Schleifmann! dit-il... Les circonstances ont fait que nous ne nous sommes pas liés d'amitié... Mais je connaissais votre affection pour mon pauvre Cyprien, je connaissais la variété de votre culture, la sûreté de votre caractère, et soyez persuadé que je professais pour vous la plus sérieuse estime...

Le Galicien riposta par des louanges sagaces sur les livres de M. Raindal.

Le malaise était dissipé. Il disparut entièrement avec le retour de la concierge qui apportait des médicaments, des sinapismes, des sangsues. Tous deux se mirent à soigner le malade; et jusqu'au soir ils n'eurent plus de loisir.

Vers la tombée du crépuscule, l'oncle Cyprien s'éveilla de sa torpeur. Il entr'ouvrit les yeux, et roulant autour de la chambre des regards hébétés, il semblait peu à peu se souvenir.

--Ah oui! murmurait-il. La Bourse! Le krach!

Il tentait de s'étirer. Une résistance à gauche lui fit froncer le sourcil. Il palpa son épaule gauche avec sa main droite restée libre.

--Tiens, tiens... je suis paralysé, par là... C'est du propre! grognait-il.

Il inspecta encore la pièce de son même regard de poupon, les prunelles mobiles et atones. La présence de Schleifmann et de son frère, qui l'épiaient au bout du lit, lui causa un trouble passager. Qui étaient donc ces hommes? Il hésitait, avec l'impression de les reconnaître sans pouvoir les nommer.

--Eusèbe! prononça-t-il enfin... Sch... Schleifmann!...

M. Raindal s'avançait en lui tendant la main. L'oncle Cyprien eut un sourire mélancolique, et, la voix enrouée, bégayante un peu:

--Hein! dans quel état ils m'ont fichu, ces gaillards!... Je me suis étalé sur le trottoir... Schleifmann t'a expliqué?...

--Oui, mon ami, ne te fatigue pas!...

--Et l'argent? reprit l'ex-employé... Schleifmann t'a expliqué aussi? Tu sais que je dois quatre-vingt-dix mille francs?... C'est du joli pour un Raindal!... Claquer avec quatre-vingt-dix mille francs de dettes! Si ce pauvre père avait vu ça, lui!...

--Chut! Rassure-toi! fit le maître... D'abord, tu me parais en voie de guérison...

L'oncle Cyprien, en guise de réponse, frappait avec la main son épaule morte.

--Quant à tes dettes, ajouta le maître, je m'en charge... J'ai soixante-dix mille francs d'économies que je t'abandonne sans danger... Mon traitement, ce que je touche pour mes livres, mes articles, etc., suffira largement à nous faire vivre tous et même à éteindre, année par année, le reliquat impayé... Eh bien, j'espère que te voilà hors d'inquiétude!...

--Ouais! Merci!... Je te remercie! répliqua distraitement M. Raindal cadet que les sangsues et les sinapismes piquaient avec furie.

Puis, se contraignant:

--C'est égal, mon pauvre Eusèbe... Je t'ai bien souvent taquiné, turlupiné... Je t'ai bien souvent monté des bateaux... Mais si on m'avait dit qu'un jour je te ruinerais, moi, l'oncle Cyprien, avec ma brasserie de cent francs par mois et mon galetas de cinq cents francs par an!... Non, non, c'est incroyable! Et dire que tout cela est arrivé parce que... parce que...

Sa pensée impotente s'égarait aux complications de ces aventures anciennes.

--Oui, parce que, poursuivit-il après une pause, parce que, pour t'embêter, j'ai désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai rencontré le... le... le marquis, le marquis de...

Ses paupières battaient. Une pesanteur les domina. Il se rendormait d'un souffle inégal, tantôt imperceptible, tantôt ronflant et galopant comme le vent sur un feu de bois. Ses joues se violaçaient. Des râles raclaient sa gorge. La congestion se déclarait. Le docteur Chesnard, lorsqu'il revint, eut une moue mal augurante. Il renouvela l'ordonnance, prescrivit des révulsifs plus intenses.

Comme il prenait congé, M. Raindal lui offrit pour le lendemain une consultation avec le docteur Gombauld, son collègue de l'Académie des sciences.

--Mon Dieu, monsieur! fit dédaigneusement le docteur Chesnard en hochant sa petite tête grisonnante et chauve... Je ne suis qu'un médecin de quartier et je n'ai pas d'ambition... Je vous parlerai donc en toute franchise... Un Gombauld ou pas de Gombauld, cela n'y changera guère... Une embolie est une embolie... Il n'existe pas pour ce cas dix mille thérapeutiques... Il n'en existe qu'une: celle que j'ai indiquée... Néanmoins, si une consultation vous séduit, je n'y vois aucun inconvénient...