Les Deux Rives: Roman

Part 21

Chapter 213,764 wordsPublic domain

--Ne me demandez rien, chère madame, rien, ce serait inutile!... Je dois partir et je pars... Je ne puis vous en dire plus... Je ne sais si vous me comprenez, et je souhaite que vous ne me compreniez pas... Oui, je le souhaite de toute mon âme... Hélas! au contraire, je crains bien que vous ne m'ayez compris...

--Mais, cher maître!... protestait Zozé.

--Bon! bon! chère madame!... Vous ne me comprenez pas?... Tant mieux... Vous me comprendrez plus tard, à la réflexion... Je vous prierai uniquement de m'éviter toute lutte, de vous prêter à mon petit stratagème: la lettre reçue, vous savez, la lettre que je n'ai pas reçue... Car ma résolution est irrévocable... Je partirai cette après-midi... Rester ici une journée de plus me mettrait au supplice... Je ne peux pas!... Je ne peux pas!

Il suffoquait. Zozé s'était levée et lui avait saisi la main sans qu'il se dérobât à l'étreinte:

--Je ne vous comprends pas, cher maître... Vous êtes libre... Je n'ai pas le droit de vous retenir... Pourtant, je vous demande pardon si je vous ai offensé! fit-elle d'un accent ému, où la simulation n'était que pour moitié.

M. Raindal détourna la tête. Il ne voulait pas qu'elle vît ses yeux chargés de larmes. Il dégagea sa main, et, feignant d'examiner la pelouse, le parc, les nuages:

--Je vous remercie, chère madame... Je n'ai pas à vous pardonner! fit-il en toussant pour refouler une nouvelle montée de larmes qui éraillait sa voix... Je partirai tantôt par le train de cinq heures... Ne vous inquiétez pas de moi... Veuillez seulement me donner Firmin... Il m'aidera à faire ma malle... Hum!... hum!... hum!...

Il prolongeait sa toux, et, mélancoliquement:

--Hum!... hum!... Quand je serai parti, quand je ne serai plus là, j'espère que quelquefois vous penserez à votre cher...

Il se corrigeait:

--... A votre vieux maître, qui, lui, même de loin, ne vous oubliera pas...

La solennité de cette promesse achevait de le bouleverser. D'un pas précipité, comme frappé d'un malaise, il gagna le salon, puis le vestibule, puis l'escalier.

Zozé courait derrière en pépiant de son intonation la plus suave, la plus attendrie:

--Cher maître!... Mon cher maître!... Et à Paris... à Paris, nous nous reverrons, n'est-ce pas?...

Il ne répondit que d'en haut, la voix redevenue nette, pour ne laisser nul doute ensuite aux personnes de la maison:

--Entendu, chère madame... Je transmettrai à ma fille votre commission... D'ailleurs nous en recauserons à déjeuner, avant que je parte!

* * * * *

Sitôt débarqué à Paris, M. Raindal s'informa des trains pour Langrune. On lui en indiqua deux: un du soir qui arrivait dans la nuit, un autre du matin qui le déposerait à Langrune dans l'après-midi. Aviser par dépêche de son arrivée aurait alarmé ces dames. Il adopta de ne partir que le lendemain, quitte à passer la nuit dans l'hôtel le plus proche; et il descendit lentement vers la cour de la gare, où le soleil au déclin distillait une buée d'or.

Des cortèges mouvants et sans fin y défilaient sur la chaussée, sous les arcades: toute la rentrée de la banlieue laborieuse qui retourne le soir aux champs, toute la population élégante des _villas_ de Seine-et-Oise,--tour à tour, de petits employés marchant allègrement, deux par deux, au pas militaire, le chapeau rejeté en arrière à cause de la chaleur, des bourgeois soulevant soigneusement hors de la portée des chocs un paquet de friandises attaché d'une ficelle rouge, de jeunes dames en toilettes claires avec des gants blancs comme Zozé, des collégiens, des ouvriers, des messieurs bien vêtus qui se tenaient debout dans leur fiacre pour sauter à terre plus vite... Et tous, ils allaient vers le repos, vers l'amour peut-être, vers la quiétude des campagnes, vers la belle nuit sous les arbres, vers le bonheur sans prix que M. Raindal venait de déserter!

La tristesse du maître s'en accrut, et aussi sa fatigue. Il eut l'idée de s'étourdir. Il s'attabla à la terrasse d'un café voisin et demanda une absinthe.

Les paupières lui cuisaient, car dans le train derechef il avait pleuré, négligeant toute fierté, ne résistant plus au chagrin. Zozé, selon ses vœux, ne l'avait pas accompagné à la gare. Les adieux, s'étaient faits en public, devant la tante Panhias, le marquis de Meuze, Gérald et Chambannes assemblés. Exprès le maître était descendu tard pour écourter ces cruels instants. Vain calcul. Cinq minutes encore il avait dû attendre sur le perron, en présence de tous, et sourire, et parler, et répondre aux questions... Quel martyre!... S'il avait pu seulement embrasser la main de Zozé, l'embrasser avec fougue, avec ivresse, comme jadis, goûter une dernière fois cette volupté perdue!... Mais non! On le regardait, et ç'avait été sur les doigts de sa petite élève un baiser glacial et superficiel dont il lui paraissait que ses lèvres mêmes s'étonnaient!... Bah! peu de chose que ces tourments auprès de ceux qui suivraient bientôt!

Demain, il serait à Langrune, à des lieues et des lieues, forcé d'expliquer son retour, prisonnier de sa famille, exilé sur une plage morose! Demain, il serait redevenu le mari de Mme Raindal, le père de Mlle Raindal, M. Raindal de l'Institut, un vieux savant austère, sans personne pour charmer sa vie, sans nulle amitié clandestine, sans nulle petite élève, sans nulle distraction secrète, sauf ses livres, livres à écrire, livres à lire, livres à juger...

--Des livres, des livres, toujours des livres! murmurait-il d'un ton écœuré.

Et la pensée le taquinait de rester à Paris, de trouver un moyen pour éviter Langrune.

Sept heures sonnaient à l'horloge de la gare. Il paya le garçon et se dirigea du côté des boulevards.

Où dîner? Il se rappelait un restaurant, place de la Madeleine, dont Chambannes et le marquis lui avaient, plusieurs fois, vanté la cuisine.

Il s'y achemina en flânant. La salle était encore à demi solitaire. Il commanda un repas fin, avec des plats semblables à ceux que Zozé préférait, une bouteille de Saint-Estèphe et une bouteille de champagne glacé qu'on servit sur la table dans un vase d'argent. L'absinthe l'encourageait à ces libations. Depuis qu'il l'avait bue, il se sentait plus gaillard, moins triste.

Il mangea copieusement et s'appliqua à boire. Ses idées s'allégeaient et semblaient se pénétrer l'une l'autre. Confusion plaisante qui, par moments, le faisait ricaner. Vers la fin du dîner, il conçut le projet d'un drame, d'un mythe dialogué qu'il intitulerait _Hercule_. On y verrait le Vice, sous la figure d'une femme--qui dans le cerveau du maître ressemblait trait pour trait à Zozé--se présenter dans la demeure du héros vieilli. Et le héros se lamenterait, pleurerait sa jeunesse enfuie, implorerait les Dieux de la lui rendre... Le drame se développait selon ce thème en axiomes grandioses et en plaintes lyriques.

Conception autrement vraisemblable que de représenter Hercule, dans sa prime jeunesse, choisissant entre le Vice et la Vertu. Un tel choix s'offre-t-il dans la vie coutumière? Non, on chemine avec l'une en méconnaissant l'autre, ou inversement. Quel libertin ne regrette pas un jour les heures passées dans la débauche? Quel intellectuel ne se désole, à un instant fatal, d'avoir vécu dans l'ignorance des plaisirs interdits? Rares sont les hommes qui, par la grâce divine, mêlèrent en une juste proportion la pratique des deux... Et il y aurait de plus, dans le mythe, des strophes en prose vengeresse contre le Vice, contre Mme Chambannes.

M. Raindal se levait et secouait les miettes qui tachetaient son veston. Il prit d'une main vacillante le chapeau de feutre et la canne que lui tendait le maître d'hôtel. Puis, les yeux un peu troubles, il remonta le boulevard. Les ténèbres étaient venues. La foule joyeuse des promeneurs nocturnes se coudoyait sur les trottoirs. Des souffles d'arrière-été courbaient la cime des marronniers flétris.

M. Raindal resongea à Zozé, aux tilleuls, au parc. Mille images tentatrices zigzaguaient sous son crâne brûlant. Il aurait voulu embrasser, étreindre, aimer.

Devant la porte de l'Olympia des affiches l'attirèrent. On y apercevait des femmes en maillot, des équilibristes, une jeune personne décolletée entre des chiens savants. En haut, formé de verroteries rouges, le nom de l'établissement étincelait en lettres de rubis. Des filles entraient seules ou à deux. Par les portières entr'ouvertes fusaient des bouffées de musique guillerette et canaille.

M. Raindal hésita.

Mais d'un geste rapide comme un larcin, il avait arraché de la boutonnière sa rosette d'officier. Il s'avança droit au contrôle et disparut dans l'intérieur.

XVIII

Le lendemain matin vers onze heures, Mlle Clara Lancret, plus connue dans les cabarets de nuit sous le surnom de l'_Irlandaise_, se penchait à la rampe de son palier pour regarder quelqu'un descendre.

--Dites donc, monsieur! cria-t-elle soudain, dans un élan de rappel discret... Vous reviendrez, n'est-ce pas?

Et le «Monsieur»--c'est-à-dire M. Eusèbe Raindal, membre de l'Institut, officier de la Légion d'honneur, auteur de _la Vie de Cléopâtre_ et de plusieurs autres ouvrages capitaux--le «Monsieur» répliqua d'une voix faible qu'assourdissait encore la distance des étages:

--Oui, oui, certainement, je reviendrai!...

Quelle déchéance! Quelle turpitude! Il avait suivi cette fille brune, manqué son train, perdu tout respect de soi-même! Ah! si sa famille, si Zozé le voyait dans cet escalier sordide s'enfuir sous les tendresses de Clara l'Irlandaise!... Et où aller maintenant? Que faire jusqu'au départ?

Il stationnait au bord du trottoir, essayant de déchiffrer, sur l'écriteau d'émail, le nom de la rue--rue d'Ams... rue d'Amsterdam--qu'il avait oublié. Il se sentait la tête pesante, la langue pâteuse, une envie de se rendormir.

«Si j'allais voir Cyprien!» songeait-il en se raidissant contre le sommeil.

Il appela un fiacre. Mais rue d'Assas, l'oncle Cyprien était sorti avec son tricycle.

--Il n'y a pas trois minutes! affirmait la portière.

Effectivement, l'oncle Cyprien s'arrêtait deux cents mètres plus loin, rue de Fleurus, devant la maison de Johann Schleifmann.

Il rangea sous la voûte son tricycle, «sa bête» comme il l'appelait, puis, le recommandant à la vigilance du concierge, il s'engagea dans l'escalier.

--Vous venez me chercher pour déjeuner, mon garçon? fit Schleifmann qui avait ouvert... Une minute: j'endosse ma redingote et je suis à vous!

Ils étaient entrés dans le cabinet de travail, une mansarde spacieuse et claire, où deux nattes de paille recouvraient à demi le carrelage rouge du sol.

M. Raindal cadet avait une mine à la fois ricanante et cérémonieuse. Il s'assit dans un vieux fauteuil et il déclara en retirant, d'un geste théâtral, son vaste sombrero marron:

--Non, mon ami, je ne viens pas vous chercher... Je viens causer avec vous...

--Qu'arrive-t-il donc? questionna Schleifmann.

--Il arrive, mon cher, que je vous présente un homme fichu, archifichu!...

Et comme le Galicien levait les bras, dans une mimique de stupeur:

--Oui, Schleifmann, lit M. Raindal cadet. J'ai joué sur les mines d'or et j'ai perdu...

--J'en étais sûr! clama le Galicien en assénant sur le carrelage un coup de talon rageur. Et vous perdez combien?

--Cent dix mille francs, mon cher!... Oh! vous n'avez pas besoin d'écarquiller les yeux... Je dis bien: cent dix mille francs!... A la dernière liquidation, le 15, je ne perdais que quarante mille francs... Grâce à l'appui de M. de Meuze qui avait écrit à son ami M. Pums, le père de votre élève, j'ai obtenu de Talloire, mon agent de change--car j'avais un agent de change, est-ce assez comique, hé? moi, un agent de change!--j'ai obtenu de Talloire un délai, moyennant un à-compte de vingt mille francs, que je lui ai versés, oui, mon cher, toute ma petite fortune d'un coup... Restaient vingt mille francs à casquer... Bon!... Pour m'en libérer, j'ai rejoué... La débâcle est survenue, plus terrible que jamais, organisée par toute la clique de la bande noire... Je me suis entêté... J'ai décoché des ordres à tort et à travers, comme un fou... Ci au total quatre-vingt-dix mille francs de perte actuelle, et cent dix mille avec les vingt mille d'avant.

--Oh! mon pauvre Raindal, mon pauvre ami! murmurait le Galicien en agitant la tête.

--Ce n'est pas tout! reprit l'oncle Cyprien... J'ai demandé un nouveau délai... Bernique!... Pums ne m'a pas reçu et Talloire m'a envoyé promener... J'ai écrit au marquis qui est en villégiature à Deauville, pas de réponse!... Alors, tantôt, si je n'ai pas payé, je serai exécuté à la Bourse, et ce soir je m'exécuterai moi-même à domicile!... Dites donc, Schleifmann, suis-je un homme fichu ou ne le suis-je pas?...

Le Galicien tournait de son pas traînard autour de la pièce, en grommelant:

--Diable de bête!... Diable de bête!...

Puis brusquement:

--Et votre retraite, Raindal?... Vous pourriez peut-être emprunter dessus?

--Enfant! s'écria paternellement M. Raindal cadet... Vous croyez que je vous ai attendu?... Devinez ce qu'on m'en offre, chez les usuriers, de ma retraite: quinze mille francs, quinze malheureux mille francs, pas un fichtre de plus!...

Le Galicien réfléchissait:

--Écoutez, Raindal! répliqua-t-il enfin... J'ai cinq mille francs de côté... Avec vos quinze mille francs, cela fournirait vingt. Les voulez-vous?...

L'oncle Cyprien s'était rapproché pour lui serrer la main:

--Vous êtes un très gentil ami, Schleifmann, dit-il... Je vous remercie bien... Cela «fournirait» vingt, oui, c'est-à-dire environ vingt pour cent, de quoi prendre des arrangements qui me feraient traiter par les uns d'honnête homme et par les autres de filou... Mais après, mon ami, après, comment vivrais-je? Je n'aurais plus le sou, plus un rotin... Il faudrait chercher une place, et, ce qui est plus malaisé, la trouver... Non, voyez-vous, je n'aurais pas la patience... Je préfère en finir tout de suite!...

--Vous parlez comme bêta! se récria Schleifmann... En finir!... Et pourquoi?... En voilà, un rentier! Tous travaillerez, diable!...

--Je travaillerai! bougonnait l'oncle Cyprien... Je travaillerai si on me donne du travail!... Et un homme de mon âge qui a sauté à la Bourse, ce n'est pas précisément une recommandation, vous savez!

Schleifmann grattait d'un air songeur son épaisse tignasse grise:

--Voyons, mon cher Cyprien! fit-il au bout d'un instant... J'ai une idée... Est-ce que, si on vous accordait le délai en question vous seriez capable de rétablir vos finances?...

--Je ne puis rien promettre! fit l'oncle Cyprien... Mais il y aurait des chances... Le krach ne durera pas... De tous les côtés on affirme qu'il est dû à une manœuvre de la bande noire... D'ici quinze jours, tout peut changer... En tout cas, claquer pour claquer, il serait plus chic de s'être défendu jusqu'à la fin...

--Et, naturellement, vous rejoueriez?...

--Non, Schleifmann, je ne rejouerais pas... Je conserverais ma position, comme ils disent, ma superbe position, et je regarderais venir!...

--Vous me le jurez sur la tête de votre neveu, Mlle Thérèse?...

--Je n'aime pas beaucoup ce serment... Bah! soit... Je vous le jure sur la tête de mon neveu... Mais pourquoi tous ces préambules?...

--Eh bien, voici mon idée! fit Schleifmann d'un ton solennel... Où est M. Pums à cette heure-ci?..

L'oncle Cyprien consultait sa montre:

--Midi... Il doit être à la Bourse...

--Bon!... Je vais aller le voir pour vous... Ce n'est pas un méchant garçon... Au moment de mon histoire de réformes, vous vous rappelez, mon cher Cyprien, c'est encore un de ceux qui m'ont accueilli le moins mal... Et aussi il m'a laissé son fils comme élève, son petit gommeux de fils... Quoi, j'espère, j'ai de l'espoir... Ça vous va?...

--Ça me va, si on vous écoute! fit sceptiquement l'oncle Cyprien...

--Donc descendons... Vite un fiacre!... Huf! huf!

En bas, l'oncle Cyprien chargea le concierge de ramener «sa bête» rue d'Assas et les deux vieux amis montèrent dans une voiture ouverte.

Pendant quelques minutes, ils gardèrent le silence, puis M. Raindal cadet proféra d'un ton sarcastique:

--Pour une fois dans ma vie que j'ai affaire aux juifs, avouez, mon cher Schleifmann, que cela ne me réussit guère!...

--Et M. de Meuze, riposta hargneusement le Galicien... M. de Meuze qui vous a poussé là-dedans, est-il juif, lui?...

--Non, en effet, concéda l'oncle Cyprien, il n'est pas juif... Seulement, il est enjuivé, ce qui revient au même...

--Et moi qui suis juif, et qui vous avais toujours dit de ne jamais toucher à ces saletés-là, est-ce que...

--Vous, c'est différent! interrompit l'oncle Cyprien... Vous êtes un bon juif!...

Schleifmann, comme de coutume, à cette réplique, ne put dissimuler un geste de mécontentement. M. Raindal cadet regrettait sa maladresse et, afin de détourner, aussitôt il se prodigua en indications minutieuses, en renseignements topographiques sur le plan de la Bourse et l'endroit où siégeait son Pums.

--En outre, ajoutait-il, attention aux farces des commis... Il est vrai qu'aujourd'hui on ne sera probablement pas à la plaisanterie... Cependant, prenez garde aux blagues de ces messieurs... Ainsi, moi, la première fois que je suis allé à la Bourse, ne s'étaient-ils pas avisés de me glisser, sous le col de ma jaquette, une flèche de papier avec écrit dessus en grosses lettres: _Cocu!_... Je sais bien que cela n'a pas d'importance... Mais, sur le moment tout de même, c'est quelquefois très ennuyeux!...

La voiture s'arrêtait devant la grille du monument.

--Je vous guette ici! cria M. Raindal cadet au Galicien qui s'éloignait... Bonne chance pour nous deux et bon courage, mon cher!

Là-haut, sous la colonnade, au sommet des marches, c'était la morne Bourse des journées de débâcle. Pas un rire, pas une causerie, nul éclat de voix joyeuses. Sur les visages, des teintes blafardes, les plus braves s'essayant à railler, se convulsant les traits en sourires menteurs, plus hideux qu'une grimace. Et, dominant ce lugubre mutisme, les vociférations des commis, les surenchères de baisse, la clameur monotone des ventes, des ventes à tout prix. On vendait.

Une malencontreuse méprise entraîna le Galicien juste au milieu du groupe des commis aux Mines d'Or.

Poliment il soulevait son chapeau, et, se postant devant un jeune homme blond qui avait cessé de hurler:

--Pardon, monsieur, fit-il... Auriez-vous l'obligeance de me dire où se tient M. Pums?

L'autre le considérait d'un regard ébahi. M. Pums, en un pareil jour, en un pareil moment! Comme si l'on n'avait que cela à faire! Attends, attends un peu, ma vieille, on allait t'en donner du Pums!... Et alors, sur un clin d'œil du jeune homme blond, aux cris répétés de: «Monsieur Pums! Monsieur Pums!» une bousculade effrénée projeta en avant l'infortuné Schleifmann.

«Monsieur Pums! Monsieur Pums!...» Le Galicien passait de mains en mains, de groupe en groupe, lancé par l'_Or_ au _Comptant_, par le _Comptant_ à l'_Or_, par l'_Or_ aux _Valeurs_, par les _Valeurs_ à l'_Extérieure_, par l'_Extérieure_ aux _Turcs_. Et tous, malgré le tragique de l'instant, malgré les angoisses de la séance, se soulageaient les nerfs dans ce jeu brutal, se délassaient les bras et le cœur à molester le vieil intrus... «Monsieur Pums! Monsieur Pums! Monsieur Pums!...»

Il avait échoué à l'angle du pourtour, ses lunettes d'or chavirées, le chapeau tombé à terre sous une dernière bourrade.

Un petit saute-ruisseau, en livrée vert-bouteille, eut pitié de sa détresse.

--Tenez, monsieur! fit-il en lui ramassant son chapeau... Vous demandez M. Pums!... Je suis groom à la Banque... M. Pums est au bureau 72, rue Vivienne...

--Merci, mon petiot! bredouilla le Galicien. Merci bien, mon petit!...

Puis lentement, se retournant à chaque pas par peur d'un mauvais coup traître, et lissant de la manche son chapeau rebroussé, il descendit les marches.

* * * * *

L'antichambre de la Banque était remplie de solliciteurs quand le Galicien y pénétra: remisiers, teneurs de carnet, courtiers de toute sorte, les uns assis, le regard vers leurs chaussures, dans une pose méditative, les autres debout causant à plusieurs dans les coins, dans l'embrasure des fenêtres, avec cette voix mesurée qu'on a près d'une chambre d'agonisant.

Seul, l'huissier en livrée verte, derrière sa tribune de chêne, semblait indifférent aux soucis d'alentour et parcourait d'un œil placide le feuilleton du _Petit Journal_.

Il leva un peu les paupières pour déchiffrer la carte que Schleifmann glissait devant lui, et, recommençant sa lecture:

--C'est bon, monsieur... Si vous voulez vous asseoir!...

--Je ne veux pas m'asseoir! fit Schleifmann qui se contenait... Je vous prie de remettre ma carte à M. Pums, et tout de suite, n'est-ce pas?

--Impossible, monsieur... M. le sous-directeur est en conseil. Il a donné l'ordre qu'on ne frappe pas jusqu'à ce qu'il ait sonné...

Et désignant de la main les courtiers assemblés:

--Du reste, tous ces messieurs sont à passer avant vous!

--Je ne sais pas si ces messieurs--et la voix du Galicien devenait rogue--je ne sais pas si ces messieurs passeront avant moi... Mais je vous prie encore une fois de remettre ma carte... Vous direz à M. Pums qu'il s'agit d'une affaire grave, de la vie d'un homme...

L'huissier dévisagea Schleifmann. Ces propos dramatiques, ce chapeau hérissé, cette cravate de travers, cet accent étranger,--un pauvre diable, un mendiant juif, sans doute! Et dédaignant de répondre, il retournait à son feuilleton.

--Ah çà! oui ou non, m'avez-vous entendu? balbutia Schleifmann, outré par tant d'insolence... Irez-vous remettre ma carte, oui ou non?

--Quand M. Pums sonnera, monsieur!... réitérait l'huissier en se frisant la moustache, le buste obstinément penché sur son journal... Je ne peux pas avant...

--Vous ne pouvez pas! glapit Schleifmann... Parfait!... Nous verrons bien...

Il se dirigeait vers une haute porte peinte en brun, qu'il supposait être celle du cabinet de Pums.

--Où allez-vous? clama l'huissier en lui barrant le passage, les bras étendus.

Le Galicien l'écarta d'une rude poussée d'épaule:

--Je vais où cela me plaît... Retirez-vous de là, diable!...

Des remisiers accouraient à l'appel de l'huissier, cernaient Schleifmann en le questionnant. Cette intervention acheva d'exaspérer le Galicien. Il revoyait la scène récente, les bousculades, les poings brandis, les visages mauvais, tout ce qui peut-être était sur le point de reprendre, et d'une voix véhémente:

--De quoi vous mêlez-vous, vous autres? Nous ne sommes pas à la Bourse, hé? Fichez-moi le repos, ou le premier qui me touche, je lui fourre mon pied dans le ventre!...

--Comment! vous, monsieur Schleifmann! fit Pums en entr'ouvrant sa porte au bruit de la bagarre... C'est vous qui parlez de pied dans le ventre?...

Le Galicien enlevait son chapeau, et, plus bas, à mi-voix:

--Oui, c'est moi, monsieur Pums... On veut m'empêcher de vous voir... Et cela presse... Comme je le disais à cet huissier grossier, il s'agit de la vie d'un homme...

--Mais c'est qu'en ce moment, protestait le sous-directeur.

--Pour la vie d'un homme, monsieur Pums, il n'y a pas de moment! Croyez-moi... Laissez-moi vous voir... Un jour, vous m'en remercierez!...

--Soit! fit Pums qui adressait aux remisiers un sourire d'excuse et de connivence.

Schleifmann suivait le banquier. La porte se referma.

Pums s'était installé devant son bureau de palissandre; Schleifmann, vis-à-vis de lui, tournait le dos à la porte d'entrée.

--Je serai bref, monsieur Pums! fit-il en posant son chapeau sur la table... D'un mot, je vous le répète, il s'agit de la vie d'un homme... Et cet homme, je ne vous cacherai pas son nom plus longtemps: c'est mon meilleur ami, M. Cyprien Raindal, le frère de M. Raindal de l'Institut... Sa situation, je n'ai pas à vous l'apprendre... S'il ne paie pas, il saute... Et j'ajoute: s'il saute, il se tue... Je viens vous demander de le faire reporter...

--Ce serait avec plaisir, monsieur Schleifmann, que je... murmura en allemand Pums qui préférait cette langue pour les transactions délicates.